Introduction à la théorie de l’homéostasie libertaire

8 février 2012

Depuis la création de mon premier blogue et la rédaction de mes tous premiers articles économiques, ma pensée a évolué sur de nombreux points, voire complètement changé, notamment à la suite de rencontres et de débats avec d’autres blogueurs, ou bien sur des forums, tels Vert-et-noir ou Transition.xooit. Mais ceux qui m’ont sans aucun doute apporté le plus, sont le blogueur québécois et désormais économiste David Gendron, avec lequel je partage quasiment toutes les convictions, tant au niveau politique qu’économique, ainsi que Kevin A. Carson, un blogueur économiste lui aussi, états-unien cette fois, que David Gendron a eu la bonne idée de me faire connaître, et dont la lecture du livre « studies in mutualist political economy » a été pour moi la confirmation évidente de tout ce que je pressentais alors, ainsi qu’une formidable révolution intellectuelle personnelle. J’ai d’ailleurs entamé la traduction en français d’une sélection personnelle de textes de ce livre, et j’espère bien un jour pouvoir vous la proposer.

Depuis la création de mon premier blogue et de mes premiers articles économiques, disais-je, ma pensée a évolué sur de nombreux points, et il convient donc de revenir sur ces points sur lesquels mes convictions ont changé, puisque aujourd’hui je ne réponds réellement que de mes articles postérieurs à mars 2010. Ceux qui précédaient cette date ne correspondent plus totalement à mes convictions actuelles. J’entame donc ici la rédaction d’une nouvelle série d’articles pour vous exposer ces nouvelles convictions.

 

Du mutuellisme « utopique » au mutuellisme de libre économie :

Lorsque j’ai rédigé ma série d’articles sur les contradictions économiques, j’appartenais encore à ce courant de pensée que l’on peut désigner sous le terme de « mutuellisme utopique ». Ce courant de pensée, qui est celui de Josiah Warren, de Proudhon, des owenistes, ou de certains socialistes ricardiens, consiste à établir volontairement et collectivement des règles du jeu égalitaires, différentes de celle de l’économie conventionnelle, par exemple avec une monnaie alternative, en l’occurrence une monnaie/travail, ou bien en mutualisant le capital productif, les clients devenant les sociétaires des industries dont ils nécessitent les produits ou services.

De tels systèmes paraissent fort sympathiques de prime abord, mais lorsqu’on regarde dans le détail, on s’aperçoit qu’ils génèrent tout un tas de petites incompatibilités ou difficultés marginales. Par exemple, une monnaie/travail basée exclusivement sur le temps de travail empêche nombre de métiers d’obtenir une rentabilité suffisante, que ce soit de par la qualité de ce métier (pénibilité, savoir-faire, talent, etc.), ou de par les coûts qui lui sont liés (déplacements, outils de l’ouvrier, etc.). On peut prendre l’exemple d’une nourrice : à partir de combien d’enfants à la fois dont celle-ci a la garde peut-on considérer qu’elle effectue une heure de travail complète, échangeable avec toute autre heure de travail ? Et pourquoi est-ce que celle qui ferait l’effort de jouer avec les enfants, de leur trouver des occupations et des activités, ne pourrait pas être mieux rémunérée que celle qui se contente de les surveiller de loin ? Les exemples de la sorte sont nombreux, et en fait, je me suis finalement rapidement aperçu que la manière avec laquelle les prix du travail sont fixés dans le système conventionnel, c’est-à-dire par l’équilibre entre l’offre et la demande, est bien plus simple et bien plus efficace.

En fait, en voulant instituer de telles « règles du jeu », je cherchais surtout à éviter l’apparition de plus-values. Mais j’ai finalement compris que dans un contexte concurrentiel, la plus-value devrait presque toujours s’annuler, puisque l’entreprise qui s’octroie des marges trop importantes devrait tôt ou tard perdre l’avantage face à une entreprise d’un niveau de productivité équivalent, produisant des biens ou services d’une qualité similaire, et qui pratiquerait des marges moins importantes. Dans un contexte de libre économie, la plus-value ne pourrait donc exister que temporairement, puisque la concurrence se chargerait automatiquement de rétablir les prix à leur niveau moyen de rapport coût/marge (ou, dit autrement, la concurrence permet de ramener les prix à des coûts).

Autre exemple, j’avais cette idée selon laquelle le capital devait préférablement appartenir aux consommateurs, afin qu’ils puissent disposer à leur guise de l’outil de travail et que la concurrence ne soit que qualitative, les coûts étant alors nécessairement les mêmes entre les différents producteurs, puisque obtenus avec le même capital, le même outillage, les mêmes coûts de production ou de service. Je cherchais ainsi à éviter que le producteur disposant de l’outil le plus performant l’emporte systématiquement sur ses confrères. Mais en fait, la concurrence ne contraint les producteurs à disposer d’un niveau de productivité équivalent que dans une même niche économique, c’est-à-dire uniquement pour fournir des biens ou services d’une qualité similaire. Et il n’y a que dans des périodes de possibilité d’augmentation brutale du niveau moyen de productivité, que ceux qui font les meilleurs investissements l’emportent sur les autres, et que le capital se retrouve concentré en une même unité de production ; mais à niveau moyen de productivité stable, aucune concentration du capital n’a lieu, la concurrence est toujours à la fois qualitative et quantitative, et les producteurs d’une même niche économique ont le temps de s’accorder sur le même niveau d’outillage, ne se distinguant alors mutuellement que par leurs talents respectifs.

Mais en plus, rien n’empêche, dans le système actuel, de pouvoir louer l’outillage d’une entreprise pour l’utiliser pour produire pour soi, avec le même niveau d’outillage, avec les mêmes coûts, mais avec une qualité différente. Les prix de ces loyers étant alors déterminés par l’équilibre entre l’offre de location d’outillages et la demande en location de cet outillage, et donc la concurrence entre les offrants se chargeant d’annuler les plus-values éventuelles sur ces offres de location. Donc en théorie n’importe qui peut bénéficier d’une productivité à un coût quasiment équivalent à celui de toute autre industrie disposant du niveau moyen de productivité. Et les productions obtenues avec ces locations participent bien entendu elles aussi à la concurrence générale, à niveau de productivité équivalent.

L’existence de plus-values est donc rendue impossible lorsqu’il y a concurrence, sauf dans deux cas : soit temporairement, dans des situations de marchés émergeants ou bien d’évolutions temporaires du niveau moyen de productivité ; soit – et c’est là que se trouve la pertinence de la thèse mutuelliste de libre économie – dans des situations de monopoles imposés par la contrainte, en général par l’appui législatif de l’état, ou bien par une contrainte mafieuse, mais en tous cas toujours dans une situation autoritaire, coercitive. L’état est d’ailleurs assimilé à un système mafieux par les mutuellistes de libre marché, et ce n’est que sa légalité qui le distingue d’une mafia « illégale ».

Tout ceci fait que mes convictions ont évolué progressivement, et que je fais désormais partie de ceux que l’on peut désigner sous l’appellation de « mutuellistes de libre économie ». Le terme de libre marché est plus souvent utilisé, mais dans l’opinion générale, le terme de « marché » fait majoritairement référence au secteur privé. Or le libre marché ne comprend pas uniquement le secteur privé, mais également toutes les autres formes d’économies libres, telles l’économie solidaire et sociale, l’économie domestique, le troc, le commerce équitable, etc., du moment que les valeurs d’échange ne sont pas fixées arbitrairement par une autorité mais établies par des mécanismes d’équilibre entre offre et demande. Mais je préfère tout de même parler de « libre économie », afin de ne pas laisser de doute quand à la cohabitation du secteur privé avec toutes les autres formes d’économie, et d’éviter ainsi les confusions, bien que cette appellation ne soit pas à distinguer de celle communément utilisée de « libre marché ».

 

De la libre économie à la théorie générale :

Le mutuellisme de libre économie propose une théorie de la valeur travail (Labour Theory of Value, LTV) revisitée dans un contexte de libre marché. Cette théorie avance que dans un contexte de libre économie, les plus-values n’existent pas ou seulement de manière tout à fait marginales, et que tous les prix sont ramenés à des coûts par la concurrence libre et non faussée. Les prix, s’ils sont des coûts, correspondent à la valeur du travail qui a été nécessaire pour les obtenir, sans plus-value ; ils correspondent donc à la valeur du travail.

Mais pour que cela soit possible, il faut se trouver dans un contexte de libre marché, c’est-à-dire de concurrence libre et non faussée. Libre parce que dégagée de toute coercition, de toute législation économique, et de tout monopole ; et non faussée car ne se trouvant pas non plus en situation d’interventionnisme « positif », ce que l’on appelle communément le « dumping ».

Ce courant critique donc l’interventionnisme dans son ensemble, tant négatif (lois économiques, normes, monopoles, prix contraints (tarifs), impôts, taxes, répression des mouvements syndicaux, etc.) que positif (subventions, protectionnisme, services publics mis à la disposition des entreprises aux frais de la collectivité, régulations économiques, etc.), et propose l’avènement d’un marché réellement libre (et qui n’a donc rien à voir avec le marché actuel, faussement libre tel que  présenté et mis en place par les néo-libéraux). Mais il revisite également le droit de propriété, considérant que l’institution de la propriété privée de type lockéenne, instituée notamment sur le foncier, équivaut à l’établissement coercitif d’un monopole sur les ressources (ou d’un oligopole). Il propose en contrepartie l’adoption de la possession mutuelliste, établie selon un droit d’usage, donc par le contrat plutôt que par la coercition.

Le mutuellisme de libre économie affirme donc que, bien que toujours pavé de bonnes intentions, l’interventionnisme n’en est pas moins systématiquement contre-productif, et même qu’il est le problème au lieu d’être la solution ; que la solution réside dans l’abandon de l’intervention. Sans intervention, c’est par les entreprises que les dépenses logistiques sont prises en charge, au lieu d’être externalisées (c’est-à-dire prises en charge par les collectivités, et donc par les contribuables) ; elles sont donc répercutées sur les prix par lesdites entreprises. Sans intervention, les dépenses logistiques sont donc intégrées aux coûts des produits et services ; or, ces mêmes dépenses logistiques évoluent proportionnellement à la taille des infrastructures : plus l’infrastructure est grande et centralisée, et plus la logistique pèse sur les coûts, jusqu’à les rendre dissuasifs. Sans intervention, la taille et l’étendue des infrastructures se retrouve donc limitée par ces dépenses logistiques qui contrebalancent ainsi le phénomène des économies d’échelle. Donc, dans une situation de réelle économie libre, non seulement le capital ne se concentre pas, mais en fait il a au contraire plutôt tendance à être déconcentré, fragmenté, ou tout au moins à voir sa concentration limitée par ces dits facteurs de coûts logistiques.

J’ajoute même à cela qu’avec la loi des rendements décroissants, toute infrastructure centralisée, toute société interventionniste, toute « civilisation », est condamnée d’avance à l’effondrement systémique ; car l’interventionnisme ne peut fonctionner que dans un contexte de croissance exponentielle, ce qui est une situation forcément limitée dans le temps, notamment à cause de ces mêmes coûts logistiques. L’interventionnisme est en fait un phénomène de rétroaction positive, c’est-à-dire de facteur aggravant, ou de phénomène d’amplification. Mais lorsque la croissance cesse d’augmenter, les rendements décroissants se font sentir, et ce facteur aggravant entraîne un effondrement d’autant plus important et brutal. A l’inverse, une société décentralisée, sans interventionnisme, fonctionne en étant en permanence en équilibre, conjointement à l’évolution du niveau moyen de productivité, sans phénomène d’amplification. Les rétroactions positives sont compensées par des rétroactions négatives, et le tout s’équilibre dans une homéostasie économique, évolutive mais stable, sans risque de crise systémique.

Ce que je nomme homéostasie économique désigne donc précisément cet équilibre économique obtenu dans un contexte de libre économie, d’économie dégagée de toute coercition. J’utilise cette appellation par similitude avec la théorie écologiste de l’homéostasie de la biosphère, celle communément appelée « théorie de l’hypothèse Gaïa ». Cette théorie propose un modèle écologiste d’équilibre de la biosphère, tout à fait comparable, en termes économiques, au modèle idéal du libre marché. Et à partir de la similitude entre ces deux modèles, j’ai pu conceptualiser une théorie générale de l’homéostasie libertaire, applicable à tous les domaines, économique, sociologique, et cosmologique, dans des conditions d’absence de coercition, d’absence d’autorité (i.e., dans des conditions d’anarchie). Pour cette raison, cette série d’articles débutera par un article qui proposera une étude critique de la théorie de l’hypothèse Gaïa, afin de pouvoir ensuite mieux illustrer celle de l’homéostasie économique, que je développerai alors en détails. Je tenterai ensuite de définir les principes d’une théorie générale, avant d’en proposer certaines applications sociologiques et cosmologiques (en l’occurrence, politiques et judiciaires, ainsi qu’écologiques et agronomiques).

Liberté semencière

21 janvier 2012

Une très bonne nouvelle pour la liberté économique, ainsi que pour les agriculteurs et les horticulteurs et autres jardiniers : l’association kokopelli est en train de remporter une victoire importante devant la cour de justice de l’union européenne, à propos de la liberté de commercialiser des semences non inscrites au catalogue officiel.

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Voici un extrait du communiqué de kokopelli du 19 janvier 2012 :

L’avocat général chargé du dossier Kokopelli devant la Cour de Justice de l’Union Européenne a donné aujourd’hui lecture publique de ses conclusions. Nous avons la joie d’annoncer qu’elles  nous donnent entièrement raison !

En effet, le magistrat conclut à l’invalidité de l’interdiction de commercialiser des semences d’une variété non inscrite au catalogue officiel [note de Ramite : du point de vue qui est le mien, un point de vue anarchiste, aucune interdiction de toute façon n'est valable, y compris économique], et ce aux motifs que cette interdiction, portée par la législation Européenne aussi bien que par la réglementation Française, viole le principe de proportionnalité, la liberté d’entreprise, la libre circulation des marchandises, ainsi que le principe de non discrimination [Note de Ramite : Ouf, il semble que la cour européenne de justice comprenne enfin que les principes du libre-échange sur laquelle a été basée la construction de l'union européenne ne s'applique pas exclusivement à l'élite financiaro-industrielle, mais également aux associations, aux agriculteurs, aux particuliers,... ]. La quasi-totalité de nos arguments ont été retenus!

De plus, l’avocat général n’a pas manqué d’affirmer, au contraire de ce qui était avancé par nos nombreux adversaires (Commission Européenne, Conseil de l’Union Européenne, République Française [Note de Ramite : Beurk ! ], Royaume d’Espagne et société Graines Baumaux), que, d’une part, les règles relatives à l’admission des semences au Catalogue Officiel n’ont « aucun rapport avec la santé des plantes », d’autre part, que « il appartient aux agriculteurs de décider des variétés qu’ils cultivent », enfin que cette législation limite excessivement le choix des consommateurs qui n’ont « ni accès aux denrées alimentaires ou autres produits issus de variétés qui ne satisfont pas aux critères d’admission, ni la possibilité de cultiver eux-mêmes ces variétés, par exemple dans leur propre jardin ».

De même, l’avocat général rappelle à juste titre que « le fait que les agriculteurs soient cantonnés à des variétés admises réduit enfin la diversité génétique dans les champs Européens ».

Il en conclut logiquement que «les inconvénients de l’interdiction de commercialiser des semences de variétés non admises l’emportent manifestement sur ses avantages. » [Note de Ramite : en fait, c'est le cas avec n'importe quelle interdiction quelle qu'elle soit ; les inconvénients sont toujours plus nombreux que les avantages, et c'est pour cela que le point de vue anarchiste s'oppose à toute interdiction] 

En espérant que la cour européenne de justice prenne la bonne décision!

Une anthropologie économique du transport

22 février 2011

[Troisième partie d’une série de trois articles anthropologiques consacrés à la transition néolithique et à l’apparition de l’urbanisation des sociétés :]

1/3 = Néolithico-partisan

2/3 = La cité, idéale ?

3/3 = Une anthropologie économique du transport


Dans la deuxième partie de cet article, j’ai tenté de démontrer que l’origine des maux des sociétés humaines était liée à l’apparition des villes, puis des cités et des états. En effet, les sociétés de cultivateurs non urbanisées sont tout autant durables que celles des collecteurs, et elles ne présentent pas non plus d’inégalités sociales particulièrement dissuasives. En plus d’être le lieu à l’origine de l’existence d’inégalités sociales, la ville serait donc également à l’origine de destructions exponentielles de biotopes, sans capacité aucune pour ses populations de gérer durablement les ressources dont elles dépendent. Il me faut donc maintenant tenter de définir les facteurs qui ont permis l’émergence et le développement de sociétés urbanisées, alors que certaines sociétés, à l’inverse, n’ont jamais développé d’urbanisation. Quelle est donc la raison de l’apparition ou non de villes ? Comment est-on passé en certains endroits d’une vie en tribus, en communautés, à une vie en cités ou en états, alors qu’en d’autres il n’en a rien été ? La croissance démographique peut-elle simplement expliquer cela ? Est-ce plutôt la hiérarchisation des communautés qui leur a permis d’évoluer en états ? Ou bien une telle évolution ne nécessite-t-elle pas plutôt d’autres conditions, plus aléatoires ?

 

Croissance démographique, collecteurs et cultivateurs :

Il est évident que la population des collecteurs est restreinte par leur dépendance directe envers les ressources de leur environnement ; même si leur population peut occasionnellement croître, celle-ci ne donne jamais lieu à une croissance exponentielle, à cause du phénomène de scission. Les sociétés de collecteurs n’étant pas hiérarchisées, le groupe, la communauté, n’est maintenu que grâce à l’affection et aux liens qui unissent ses membres ; il n’y a pas d’autorité, donc aucun membre n’est contraint de rester dans la communauté, chacun est à tout moment libre de partir. Du coup, si le groupe croît, la pression entre les membres, à un moment devient trop importante, et des frictions, des mésententes, apparaissent, qui causent alors des scissions. Les groupes se scindent, et certains individus partent constituer une nouvelle communauté. Et même si les groupes ainsi scindés s’affrontent, jamais aucun ne contraindra l’autre, ne le dominera : ils se contenteront de se battre jusqu’à-ce que la proximité soit supportable, quitte à éliminer purement et simplement le groupe ennemi.

Leur dépendance directe envers leurs ressources explique aussi pourquoi les communautés de collecteurs doivent scinder rapidement leurs groupes : si la population de la communauté devient trop importante, les individus doivent alors surveiller un territoire trop grand, et aller chasser trop loin. La pression de l’environnement est donc tout autant un facteur de scission des communautés, empêchant ainsi les hiérarchies d’apparaître et de se développer, et contraignant les humains à vivre dans des communautés de très faibles populations.

Leur dépendance directe envers leurs ressources explique d’ailleurs que la guerre chez les collecteurs soit quasiment permanente : dès que la population augmente trop vite, ou dès que les ressources diminuent, ils en subissent quasiment instantanément les désagréments. Il leur faut donc agrandir leur territoire, et ils se heurtent alors inévitablement à leurs voisins, les territoires étant tous occupés (peu importe si ce voisin est une communauté qui résulte d’une ancienne scission ou non). Ces affrontements quasiment permanents régulent constamment la population, et maintiennent un équilibre entre la productivité naturelle du biotope, et la croissance des populations humaines qui en dépendent. Si un groupe croît momentanément, c’est que son environnement est momentanément plus productif, ou alors que les mécanismes de contrôle de la natalité n’ont pas suffisamment fonctionné. Mais jamais, de toutes façons, les groupes ne deviennent suffisamment importants pour qu’une hiérarchie apparaisse, sans que ce groupe n’ait la possibilité de se scinder, et par là de rendre caduque la hiérarchie aussitôt qu’elle apparaît.

Dans les sociétés d’agriculteurs, les choses semblent se compliquer, car ceux-ci dépendent moins directement de leur environnement, étant donné qu’ils l’aménagent et l’organisent. Pour autant, la plupart des sociétés d’agriculteurs (ou d’éleveurs) ne sont pas hiérarchisées non plus, et la scission des communautés est également courante dès que la taille de la communauté devient trop importante et que la pression sociale devient trop importante.  Les primitivistes semblent considérer cependant qu’avec l’agriculture, la pression environnementale va devenir importante bien après la pression sociale, et que ceci va laisser la possibilité aux hiérarchies de se développer avant que la dépendance à l’environnement ne contraigne les membres à scinder la communauté. Ainsi, lorsque les groupes se scindent, les hiérarchies perdurent, réclamant alors le tribut aux communautés nouvellement constituées. En fait, je suis convaincu que ceci est tout simplement impossible. Certes les stocks relatifs à la pratique de l’agriculture et de l’élevage sont les seuls qui offrent les conditions d’émergence du tribut, mais pour autant, corrélation n’est pas causalité, et ce qui peut causer l’apparition d’un tribut, ce n’est pas l’existence des stocks eux-mêmes, mais la capacité d’une élite à s’approprier les surplus de ces stocks.

Or, pour qu’une minorité puisse s’approprier un surplus, il faut d’abord qu’il y ait la possibilité de dégager des surplus. Mais, nous l’avons vu, dans une communauté de petite taille, les hiérarchies ne peuvent pas apparaître sans être aussitôt annihilées par des scissions et/ou des affrontements. Un surplus ne peut donc pas être approprié par une minorité interne d’une communauté, il ne peut être approprié que par un groupe extérieur à la communauté, exerçant une contrainte sur celle-ci. Au sein d’une communauté, l’apparition d’un surplus ne pourra donner lieu qu’à une croissance de la population, jusqu’à obtenir un nouvel équilibre population/ressources. La population ne pouvant pas dépasser un certain nombre de personnes à cause de la pression sociale, ce n’est pas la taille des communautés qui augmente, mais le nombre de ces communautés, avec une diminution de leurs territoires respectifs, jusqu’à stabilisation.

De plus, la pression environnementale est tout aussi importante chez les agriculteurs, car même si leur territoire peut être plus réduit que celui des collecteurs, les tâches à effectuer, par contre, sont plus contraignantes, et doivent donc être effectuées d’avantage à proximité de l’emplacement de la communauté : il faut entretenir, protéger les cultures des animaux sauvages, clôturer les parcs des animaux, utiliser des outils pour travailler la terre, récolter d’importantes quantités de végétaux en de courts laps de temps avant de les stocker, entretenir et protéger les silos, etc. De même, les champs sont moins grands à défendre qu’un territoire de chasse, mais concentrent une quantité vitale de ressources bien plus importante. Au final, la pression environnementale est, bien que mieux contrôlée, plus importante que celle des collecteurs, et la scission à cause de la pression environnementale intervient plus tôt, car sinon les champs et les pâtures sont trop loin et donc difficiles à exploiter, à protéger et à défendre. Les populations agricoles auraient donc plutôt tendance à vivre dans des communautés plus réduites en effectifs que les populations de collecteurs ; ou, dit autrement, l’apparition de l’agriculture aurait plutôt induit une réduction, à la fois de la taille et de l’effectif de population, des communautés humaines. La croissance de la population liée à l’adoption de l’agriculture n’est donc pas la cause de l’apparition des villes.

 

Hiérarchisation et communautés réduites :

Une autre éventuelle cause de l’accroissement de l’effectif en population des communautés pourrait être le développement de l’esclavage : étant donné que l’agriculture nécessite des bras, sur des territoires réduits en taille, il paraîtrait envisageable que certaines communautés aient voulu conserver des prisonniers plutôt que d’exécuter leurs ennemis à la suite d’affrontements tribaux, car il serait alors devenu possible voire intéressant de les surveiller et de leur faire exécuter les tâches les plus rudes. Un surplus aurait alors pu apparaître, la population croître et les territoires s’étendre.

Mais en réalité, l’esclavage n’est pas envisageable dans des communautés de petites tailles, car la population étant très réduite, les individus esclaves finiraient rapidement par être assimilés à la tribu, du fait de leur vie en extrême proximité. C’est notamment le cas des femmes « réquisitionnées » (lors d‘affrontement entre communautés rivales, après que leurs maris ou parents aient été tués), qui s’intègrent en général rapidement à leur nouvelle communauté. Et puis, pour faire croître la taille de la communauté, même par l’intégration d’esclaves, il faut agrandir le territoire, donc surveiller une quantité de ressources plus importante, surveiller le travail des esclaves dans un territoire de plus en plus grand, et au final la communauté finirait par se scinder. Finalement, la taille des communautés ne varierait pas, mais la proportion de membres constitutifs de cette communauté diminuerait au profit d’une proportion d’étrangers esclaves : les esclaves s’avèreraient alors être des outils plutôt encombrants, qui pourraient même placer les communautés qui en possèdent en désavantage par rapport à celles qui n’en ont pas, en tous cas tant que celles-ci sont de petite taille.

En clair, plus un individu possède d’esclaves, plus il prend des risques (et plus un homme possède de femmes, plus il prend des risques également). Dans une communauté de taille très réduite comme c’est le cas parmi les tribus de cultivateurs ou d’éleveurs, les individus ne peuvent avoir que très peu de personnes à leur service ; et tant qu’à avoir peu de personnes à son service, mieux vaut, pour les guerriers (donc pour les hommes) choisir des femmes, d’autant que ces dernières s’assimilent beaucoup mieux à leur nouvelle communauté, et très vite ne peuvent donc plus réellement être considérées comme des esclaves.

Or c’est justement ce qu’on observe dans les communautés de proto agriculteurs, où la seule inégalité sociale existante consiste en une inégalité hommes/femmes, et à une polygynie très courante. Mais ils ne sont pas hiérarchisés, et ne pratiquent pas de forme d’esclavage (donc il n’y existe pas de classes sociales). Dans tous les lieux de la planète où les tribus n’ont jamais évolué vers des villes ou des états (Amazonie, Nouvelle-Guinée, Sibérie, Amérique du nord, Namibie,…), l’esclavage des hommes n’existe pas et n’a jamais existé ; la pratique de l’esclavage n’a existé que dans des sociétés avec une centralisation, une chefferie, des villes, des tributs. Elle n’a existé que dans des « civilisations », dans des groupes humains déjà organisés en cités ou en états. Plutôt qu’un générateur de surplus entraînant l’apparition de civilisations, l’esclavagisme est donc en réalité plutôt un « luxe » que seules les civilisations qui avaient déjà auparavant dégagé des surplus, et pu agrandir leur territoire et leurs effectifs, ont pu s’offrir.

En revanche, à travers ces analyses, nous pouvons maintenant commencer à entrevoir ce qui permet à une civilisation d’apparaître : pour qu’une civilisation apparaisse, il faut que le territoire des agriculteurs puisse être agrandi sans causer la scission de la communauté. C’est-à-dire qu’il faut pouvoir défendre et protéger un plus grand territoire, travailler sur des champs plus éloignés du village communautaire. Cela revient, sur un vaste territoire, à devoir disposer d’une logistique avantageuse. Or, une amélioration de la logistique ne peut être due qu’à une seule chose : à une amélioration des capacités de transport disponibles pour la communauté.

 

Logistique et transport :

[Extrait du livre Le troisième chimpanzé, de Jared Diamond :]

Voilà donc pourquoi la Nouvelle-Guinée n’a jamais connu de civilisations : les néo-guinéens n’ont jamais pu disposer d’une logistique leur permettant de s’approprier et d’exploiter de grands territoires, encore moins de s’approprier le territoire des communautés voisines en leur réclamant un tribut. Ils n‘ont jamais pu développer des moyens pour faciliter le transport des récoltes, le transport des soldats et de leurs armes, du bois d’œuvre et de chauffe, de denrées négociables diverses. Les néo-guinéens ont toujours dû se contenter de vivre en petits groupes, sur de petits territoires, en cultivant des bananes et des patates douces à proximité de leur village, et en ramassant du bois d’œuvre et de chauffe à proximité du village, qu’ils transportent à dos d’homme. Et cet exemple de la Nouvelle-Guinée est généralisable à tous les lieux de la planète où ont subsisté jusqu’à aujourd’hui des tribus non hiérarchisées. Mais l’apparition des villes n’a pas été rendue possible ou impossible selon les cas, uniquement du fait de la géographie locale et de la richesse des biotopes ; des paramètres supplémentaires sont tout de même nécessaires pour expliquer cela.

Avec l’adoption de l’agriculture, les humains ne vont pas seulement cultiver les terres, ils vont également domestiquer des animaux. Or, la domestication de certains animaux va permettre de les utiliser comme force de travail. Certains animaux peuvent servir de bêtes de somme (le bœuf dans le croissant fertile et en Inde, le lama dans les Andes, l’âne en Afrique sahélienne), et vont ainsi permettre d’améliorer le transport des denrées ou des outils entre les champs et le lieu de vie de la communauté ; les agriculteurs qui disposent alors de ces animaux domestiqués vont pouvoir augmenter leur territoire, et leur population va pouvoir croître. Et on assistera alors à l’apparition des premiers villages. Voilà la raison expliquant pourquoi en certains lieux du globe des communautés ont grossi, alors qu’en d’autres lieux les communautés sont restées petites et autonomes. La Nouvelle-Guinée, pour reprendre cet exemple, ne dispose d’aucune espèce animale qui aurait pu être domestiquée comme animal de bât.

Avec les animaux de bât, des premiers villages apparaissent donc. Cependant, on est encore loin des agglomérations antiques : ces villages ne comptent que quelques centaines d’individus, l’agriculture ne dégage que très peu de surplus, et donc les hiérarchies naissantes de ces villages ne disposent pas encore d’une réelle capacité à prélever des tributs sur les communautés voisines. Mais très vite, certains de ces animaux, le bœuf tout d’abord, puis plus tard le cheval dans la basse vallée du Danube, vont être utilisés non seulement comme animaux de bâts, mais également pour travailler la terre avec l’invention de l’araire, et vont permettre ainsi de diminuer le labeur, et donc de dégager des surplus en augmentant la production par cultivateur. L’invention de la roue, parallèlement, va encore augmenter les capacités de transport et donc de logistique de ces communautés. Les villages grossissent, et des chefferies apparaissent, avec un début d’apparition de classes sociales. Avec la roue, on va pouvoir acquérir une logistique militaire en transportant les hommes, leurs armes, et des vivres. Et avec la roue, on va pouvoir réquisitionner et transporter les surplus que la communauté voisine a acquis grâce à l’araire, et donc le tribut va apparaître.

Là encore, on est malgré tout assez loin des civilisations urbanisées antiques, et ces villages ne comptent qu’un millier à deux mille individus, et n’ont une influence que sur quelques villages alentours, de manière assez similaire aux petits royaumes que comptait l’Afrique de l’ouest lorsque les Européens y ont fondé leurs premiers comptoirs. Il a fallu encore plus que cela pour voir l’apparition de véritables villes (seul l’empire Inca faisait exception, avec une population de 12 à 15 millions d’individus, et cela sans connaître l’utilisation de la roue ni de l’araire, même si la grande majorité de la population inca vivait dans des villages de quelques centaines d’individus seulement). Et puis surtout, ce passage de petites communautés d’une centaine d’individus à de gros villages d’un ou deux mille individus, puis de gros villages à des agglomérations de plusieurs dizaines de milliers d’individus, s’est fait dans les deux cas assez brutalement : les archéologues distinguent très nettement des passages brutaux, là où les civilisations antiques sont apparues : si le premier sursaut s’explique par la domestication de ces animaux, le second sursaut, lui, s’explique plus difficilement, et la raison n’est finalement apparue qu’assez récemment aux yeux des archéologues.

 

Une première urbanisation dans l‘Indus :

Si l’adoption de l’agriculture, au départ, engendre une réduction des effectifs de population et des territoires par rapport à ceux des collecteurs, elle impliquera nécessairement aussi, la plupart du temps, une diminution de l’accès à un certain nombre de ressources qui ne sont indispensables que de manière sporadique : du sel, des roches susceptibles d’être taillées pour façonner les outils, des plantes médicinales impossibles à acclimater dans les cultures, ou qui ne poussent que dans des endroits très particuliers, etc., mais qui n’en sont pas moins indispensables pour autant. Les collecteurs se déplacent sur d’immenses territoires plus ou moins fixes, et ont donc accès à une bien plus grande diversité de ressources ; et puis certaines ressources étaient accessibles à plusieurs groupes, à cheval entre plusieurs territoires ; alors que les groupes qui vont se sédentariser vont se retrouver astreints à des territoires réduits et fixes, et donc ne vont plus disposer de l’intégralité de ces ressources, secondaires mais néanmoins nécessaires. Les communautés agricoles, pour compenser ces carences, vont donc devoir échanger : elles vont devoir commercer avec les communautés voisines.

En Nouvelle-Guinée, par exemple, une seule ethnie était implantée sur l’unique gisement de roches de l’île qui permettait la fabrication de haches en pierre de bonne qualité. Ils en fabriquaient, les échangeaient avec les tribus voisines, qui elles en échangeaient une partie avec les tribus voisines, et ainsi de suite, jusqu’à-ce que l’ensemble de l’île soit fournie en haches. Mais jamais des individus de ces communautés ne se sont déplacés de communauté en communauté pour échanger ces produits. Alors que dans d’autres endroits de la planète, des marchands sont apparus, qui ont pratiqué le commerce, en vivant de ce commerce, voire en s’enrichissant. Certes la diffusion des pratiques agricoles va s’accompagner d’une diffusion de tout un tas de mots et de caractères culturels, qui vont devenir communs aux différentes communautés, et qui vont donc faciliter les échanges culturels et commerciaux entre communautés, mais ce n’est pas suffisant, et il a fallu surtout que ces marchands potentiels disposent de moyens de transport leur permettant d’effectuer ce commerce.

Avec les animaux de bât, puis ensuite avec la roue, des marchands vont pouvoir se déplacer de communauté en communauté pour faire circuler des marchandises, en transportant ces marchandises ainsi que les vivres et le matériel nécessaires à toute excursion. Ces spécialistes vont bénéficier des innovations en matière de transport, et ils vont utiliser ce commerce pour appliquer pour la première fois une marge sur la valeur d’échange, marge qui va leur permettre de vivre, voire de s’enrichir. C’est d’ailleurs bien cette marge qui va permettre l’existence notamment de l’empire Inca. Mais l’empire inca, malgré son immense étendue, devra se contenter de villes de concentration réduite, de quelques milliers d’âmes seulement. De l’autre côté de la planète, et quelque quatre mille ans plus tôt, une civilisation encore assez mystérieuse, celle de la vallée de l’Indus (ou civilisation harappéenne), comptait déjà plusieurs immenses agglomérations de plus de 40 000 habitants (peut-être même 50 000 habitants pour la ville de Rakhigarhi). Elles étaient même plus importantes en taille et en population que celles de la Mésopotamie de la même époque, et ont précédé cette dernière dans le développement fulgurant de ces mégapoles.

Les différents chercheurs qui ont étudié cette civilisation ont réfléchi à ce qui avait pu causer un tel essor de l’urbanisation, aussi brutal. Il ne s’agit pas d’une révolution agraire, car la plupart des plantes qui étaient cultivées par la civilisation harappéenne l’étaient déjà auparavant par ses prédécesseurs, et avec apparemment les mêmes techniques. L’évolution des techniques d’irrigation, néanmoins, a souvent été citée comme étant sans doute la cause principale, mais en fait, des études approfondies ont permis de démontrer que ce n’était pas suffisant. Certes l’amélioration des techniques d’irrigation a permis d’augmenter la production agricole, mais il s’est avéré, comme le montre un documentaire consacré à cette civilisation qui a été diffusé sur France 5, que l’apparition de ces villes n’était pas tellement dû à une augmentation importante de la population régionale, mais plutôt à une concentration de cette population, qui auparavant vivait dans de petits villages, et qui là s’est regroupée dans ces grandes agglomérations.

Or, pour pouvoir regrouper de telles quantités de populations sur des espaces aussi réduits, et pour pouvoir assurer l’approvisionnement de ces populations, et aussi l’exportation des productions artisanales que permet une telle concentration urbaine, il faut avoir des capacités nouvelles de logistique, et donc de transport. Et c’est justement ce qui s’est passé : les harappéens ont acquis à ce moment-là, non seulement une maîtrise du pouvoir d’irrigation que représentaient leurs fleuves, mais aussi une maîtrise de la capacité de transport que représentent également ces fleuves. Ils ont développé de nouvelles embarcations à fond plat (embarcations conçues sur le même modèle que celles qui sont encore utilisées aujourd’hui sur l’Indus), à important tonnage, propulsées selon le cas par la force des rames ou surtout par celle du vent, avec sans doute l’invention des toutes premières voiles de l’histoire. Avec ces bateaux, les harappéens vont pouvoir non seulement approvisionner leurs grandes villes disposées le long des fleuves, mais ils vont également pouvoir ensuite s’aventurer en mer, et faire du commerce d’artisanat et d’art, et peut-être aussi de denrées agricoles, dans tout le golfe persique, à Dilmun (actuel Bahreïn), ou à Sumer (Sud de l’Irak actuel).

La taille des agglomérations humaines est donc proportionnelle aux capacités techniques de transport et de logistique : plus les moyens de transport sont développés et efficaces, plus les humains vont pouvoir s’approvisionner à distance, et donc vivre en concentration urbaine. Lorsqu’ils ne peuvent s’approvisionner qu’à dos d’homme, ils vivent dans des communautés réduites, dont la population ne se compte qu’en dizaines d’habitants ; là où ils ont pu domestiquer la force animale, ils vivent dans des villages dont la population se compte en centaines d’habitants, voire en petites villes de quelques milliers d’habitants avec d’autres innovations techniques comme la roue (et donc le chariot) ou les routes ; et lorsqu’ils ont domestiqué de grands fleuves navigables, ils vivent dans de grandes agglomérations de plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Voilà sans aucun doute la raison à l’apparition de villes dans certains lieux de la planète et pas dans d’autres : les humains ont toujours vécu en petits groupes lorsqu’ils ne disposaient d’aucun moyen de transport domesticable, comme en Nouvelle-Guinée, en Afrique dans le bassin du Congo, etc.. Alors que les grandes civilisations antiques sont toutes apparues le long de grands fleuves navigables, l’Indus, le Tigre et l’Euphrate, le Nil, le Fleuve Jaune, fleuves dont ils avaient pu domestiquer les capacités logistiques.

 

Les conséquences du développement du commerce :

Il semblerait donc que l’apparition des premières villes, des premières civilisations, soit dû au développement de la circulation des marchandises, et donc au développement du commerce. Les commerçants auraient donc été les premiers spécialistes à avoir constitué des classes socio-économiques distinctes, voire autonomes, puis à constituer des élites politico-économiques. En effet, ces commerçants itinérants ont dû vouloir tout d’abord sécuriser leurs convois et caravanes, puis ensuite sécuriser l’intégralité des itinéraires commerciaux qu’ils utilisaient (les routes, puis les fleuves), en s’octroyant les services de groupes de guerriers devenus plus tard de véritables polices. Ils ont ensuite certainement choisi des lieux où s’établir et où amasser et dépenser leurs richesses, et ces lieux ont grossi en attirant toutes sortes de travailleurs, d’artisans, ou d’employés divers. Progressivement, les élites marchandes ont utilisé les services d’employés pour effectuer tous les travaux, y compris ceux de commerce, tout en conservant pour elles seules les marges financières, et sont ainsi devenues des élites purement financières, et fatalement politiques.

Et ces élites allaient pouvoir se permettre, non plus seulement de « sécuriser » leurs activités commerciales, mais également d’imposer, par la force de leurs armées professionnelles rémunérées, une oppression financière et politique sur les communautés environnantes, en leur réclamant un tribut, accroissant ainsi d’avantage leur richesse personnelle. Ces groupes de commerçants « apatrides » n’avaient pas de liens fraternels avec les communautés sur lesquelles ils ont exercé une coercition, donc ils ont pu opprimer des groupes auxquels ils n’avaient jamais appartenu : la coercition était de ce fait exercée depuis l’extérieur de la communauté. Les lieux de résidence de ces élites sont devenues les premières villes, constituées non plus seulement d’un unique groupe culturel, voire familial, mais d’une pluralité de groupes hétérogènes : les premières cohabitations pluriculturelles, les premières sociétés de classes étaient nées, en même temps que les premiers travaux aliénés et les premiers pouvoirs coercitifs.

Le développement du commerce allait être la cause de l’apparition de tous ces maux caractéristiques des civilisations. Le hasard qui a fait que certains peuples aient constitué des civilisations, alors que d’autres soient restés des « sauvages », n’est dû qu’au hasard géographique et biogéographique, qui a donné la possibilité ou non, aux populations locales, d’obtenir ou pas des moyens de transports utilisables à des fins commerciales, et par là d’étendre leur influence. Les civilisations sont toutes des organisations structurées par le commerce : des systèmes conditionnés par et pour la circulation de marchandises. Toutes les autres caractéristiques de ces civilisations ne sont que des conséquences de celle-ci.

La principale caractéristique de la civilisation n’est donc pas d’être agraire, mais d’être commerçante. Je suis même convaincu que la spécialisation du travail, première division du travail, est en réalité la conséquence de l’apparition du commerce, et non l’inverse : le commerce ne serait pas simplement l’une de ces spécialisations économiques parmi d’autres, spécialisations qui seraient toutes apparues plus ou moins en même temps avec la sédentarisation et l’agriculture, le commerce serait la cause de toutes les autres spécialisations. Il serait la toute première spécialisation économique qui serait apparue, grâce à l’invention et au perfectionnement du transport, et c’est son développement qui aurait permis l’apparition des autres spécialisations, agriculteurs, artisans, forces de l’ordre, fonctionnaires régaliens ou bureaucrates, etc.. Plus tard, les surplus dégagés par les marges, les impôts, les plus-values, vont permettre de faire apparaître d’autres spécialités économiques, artistes, prêtres, enseignants, médecins, architectes, banquiers, etc..

Ce développement du commerce et de la circulation de marchandises s’est fait de trois manières : en premier lieu, il y a eu la nécessité d’échanger, à cause de la sédentarisation et de la stabilisation des territoires ; mais lorsque des commerçants sont apparus et qu’ils ont pu se déplacer de communauté en communauté en transportant diverses denrées, ceux-ci ont également provoqué un désir de consommation chez les peuples qu’ils ont démarché : pour la première fois, des humains ont succombé à l’attrait de la consommation, et pour y répondre, ils ont augmenté leurs productions potentiellement échangeables, de manière à libérer des surplus destinés à l’exportation et à l’échange. Enfin, les nouveaux pouvoirs coercitifs des villes de commerçants ont réclamé des tributs aux communautés locales, ou bien les communautés se sont d’elles-mêmes inféodées à ces villes en se rangeant sous leur protection, acceptant en contrepartie de leur verser un impôt. Tributs ou impôts ont alors nécessité l’obtention impérative de surplus. C’est par ces trois phénomènes qu’il y a eu l’apparition et le développement des surplus échangeables. Et lorsque, par ces phénomènes, des villes sont apparues, et que les métiers des secteurs secondaires et tertiaires (donc dépendants des surplus du secteur primaire) se sont développés, les communautés ont exporté une partie de leurs productions primaires depuis les lieux de production jusqu’à ces lieux de consommation par excellence que sont les villes.

De ce fait, la production primaire a été contrainte, que ce soit volontairement ou de manière coercitive, de produire avec une impossibilité de gérer durablement l’environnement immédiat. D’exploitant en exploitant, de production primaire en production primaire, les ressources ont été, de manière quasiment systématique, dans toute civilisation, surexploitées et acheminées jusqu’aux consommateurs. Par l’impôt ou le tribut, ou plus simplement par l’attrait de la consommation due à la circulation des marchandises, la surexploitation des ressources va devenir exponentielle, et ceci jusqu’à la destruction totale du biotope, ou à minima jusqu’à-ce que l’effondrement des rendements ne puisse plus permettre aux populations qui en dépendent de subvenir à leurs besoins. Le commerce entraîne donc une urbanisation de la société, qui entraîne des destructions exponentielles de biotopes, bien souvent jusqu’à la désertification. Jared Diamond, dans son ouvrage « Effondrements », ou bien Franz J. Broswimmer, dans son ouvrage « Ecocide », décrivent très bien ces surexploitations de ressources naturelles, et les conséquences qu’elles ont eues sur les peuples qui les ont causées.

Pour produire non plus seulement pour subvenir aux besoins des producteurs/consommateurs, mais également pour dégager des surplus exportables, il a fallu modifier les techniques de production. Et les producteurs, conditionnés par une société du transport et de la circulation, ont modifié progressivement leurs techniques agricoles, en intégrant le transport dans ces techniques. Auparavant, et encore maintenant chez les peuples qui n’ont pas développé d’activités commerciales, on pratiquait une agriculture qui se caractérisait par une succession de points, de lieux, de localités : on cultivait dans des clairières, on semait les graines en poquets, on plantait les arbres en bosquets, et le village lui-même était un cercle centré autour d’une cour, c’est-à-dire un point, une localité. Avec l’invention du transport, on va se mettre à utiliser des moyens de transport pour cultiver, et ainsi pratiquer une agriculture « transportée » : on va inventer l’araire, et le labour, pour « transporter » le travail du sol ; on va cultiver en une succession d’allers/retours, de lignes, de rangs, de champs ; et les villages vont s’articuler le long de rues et d’artères de communications, pour permettre la circulation des moyens de transport.

Mais surtout, on va cultiver d’avantage les plantes qui peuvent être transportées et acheminées vers les villes, et délaisser celles qui ne sont pas transportables ; on va élever des animaux et utiliser des produits animaux transformés qui peuvent être commercialisés et acheminés jusqu’aux villes, et en délaisser d’autres, moins valorisables. L’abandon des productions fraîches au profit de productions stockables et facilement transportables et échangeables va impliquer aussi des nécessités particulières de stockages et de conditionnements, qui vont encore accélérer la valorisation de certaines productions plutôt que d’autres. L’agriculture toute entière va se tourner d’avantage vers certaines productions plutôt que d’autres, et ce faisant, les producteurs vont spécialiser les productions jusqu’à pratiquer parfois la monoculture.

Et ce sont ces pratiques, conditionnées par l’échange commercial de marchandises, qui sont à l’origine des destructions agraires des biotopes. L’agriculture en soi n’est pas néfaste à l’environnement ; ce qui est néfaste, c’est l’adaptation des cultures et des pratiques culturales aux nécessités des échanges commerciaux. D’ailleurs, lorsqu’ils sont intégrés dans ce contexte d’échange de marchandises, les collecteurs détruisent tout autant leurs biotopes que les cultivateurs, et les pêcheurs actuels, ou les cueilleurs et les chasseurs actuels (si tant est qu’il en reste en tant que secteur de production primaire), pratiquent très rarement une gestion durable des ressources dont dépend leur travail, et donc dont dépend leur existence. En général, ils pratiquent une collecte d’épuisement des ressources, destinée à l’exportation, sans aucune prise en compte des possibilités de renouvellement de ces ressources. C’était le cas de la chasse pour la fourrure au XIX°s, et c’est le cas aujourd’hui de la pêche industrielle : les exemples sont nombreux. C’est donc bien le fait que la production soit destinée à être échangée qui est en cause, et non le type de production elle-même.

 

La civilisation du transport :

Aujourd’hui, tout est dominé par le transport. La pratique de l’aller/retour a été utilisée non seulement dans la circulation, mais aussi dans le progrès technique : la roue n’est rien d’autre qu’une adaptation du principe de l’aller/retour, rien d’autre qu’une succession infinie d’allers/retours au profit d’une circulation. Plus tard, les outils ont quitté leur caractéristique uniquement dominée par le manche (c’est-à-dire par une adaptation de l’aller simple, de l’acte productif unique et sans surplus), pour évoluer vers des caractéristiques « révolutionnaires » d’allers/retours, avec des roues, des pignons, des engrenages, des chaînes et courroies de transmission, des moulins, des meules, des cylindres, des roues à aubes, des hélices, des vis, des vis sans fin, etc. Et après avoir utilisé leur propre force, puis domestiqué celle des animaux, les humains ont domestiqué, au profit de ces techniques mécaniques, d’autres énergies naturelles (éolienne, hydraulique, ou calorifique avec le bois et les autres combustibles). Assez récemment ils ont même domestiqué des réactifs chimiques. Ce formidable développement de la civilisation du transport trouve son apogée aujourd’hui avec l’utilisation des combustibles fossiles, charbon, pétrole et uranium, qui permettent une productivité mécanique inouïe, laquelle permet de dégager des surplus énormes, de commercer à l’échelle mondiale, et d’approvisionner des agglomérations immenses de plusieurs millions d’habitants.

Bien évidemment, le pouvoir de coercition des élites est proportionnel à la taille de la société et à l’intensité des échanges. De même, malgré que les marges appliquées au travail ou aux échanges commerciaux ou financiers puissent être faibles, en réalité elles s’appliquent à de telles quantités d’humains que les élites économiques peuvent tout de même être extrêmement riches, et que l’intensité des inégalités socio-économiques entre les classes sociales peut tout de même être immense. Un esclave antique nourrissait quatre personnes, alors qu’aujourd’hui, il peut sembler qu’il faille de nombreux employés auxquels s’applique une faible plus-value pour dégager un salaire pour un patron et sa famille. Mais en réalité, un agriculteur actuel des pays industrialisés nourrit plusieurs milliers de personnes, qui sont autant de personnes qui ont des emplois du secteur secondaire ou tertiaire, et qui tous, ne font que se partager, de manière plus ou moins égalitaire, les surplus de la production primaire ; et les élites antiques étaient bien moins opulentes que les élites actuelles (et même que les classes moyennes actuelles). Donc là aussi, les marges dégagées sur la production primaire sont proportionnelles aux capacités d’échanges commerciaux et d’activités mécaniques. Et malheureusement aussi, les capacités de destruction des biotopes sont tout autant proportionnelles à cela, et sont également sans précédents dans l’histoire.

La taille d’une civilisation, l’amplitude de ses inégalités socio-économiques, les capacités coercitives de ses pouvoirs politiques, et ses capacités d’altérations environnementales, sont donc uniquement proportionnelles aux capacités de transport dont elle dispose. Tous les maux caractéristiques des humains actuels sont dus à l’invention du transport. Toutes les caractéristiques des civilisations, jusqu’à notre civilisation mondialisée actuelle, ne sont dues qu’à l’invention et au développement du transport. Et cela implique aussi, par voie de fait, que toute civilisation est par la même occasion dépendante de ces mêmes capacités de transport : si les capacités de transport augmentent, la civilisation se développera, et si ses capacités de transport diminuent, la civilisation déclinera.

C’est d’ailleurs bien ce qui est en train d’arriver, maintenant que les ressources en pétrole (énergie actuellement dominante) diminuent : notre civilisation décline. Mais que devons-nous faire, maintenant que nous savons que le commerce est à l’origine de tous ces « maux » caractéristiques des humains modernes ? Devons-nous refuser les échanges commerciaux, quels qu’ils soient, et revenir à des économies autosuffisantes ? Ou bien devons-nous nous résigner, et considérer que le commerce est un mal inévitable voire nécessaire ? Existe-t-il des possibilités d’empêcher le développement des inconvénients des échanges commerciaux, tout en en conservant uniquement les avantages ?

Pour prodiguer les bons soins, il ne suffit pas de constater les symptômes, il faut également et surtout établir le bon diagnostic. Car il n’y a que comme cela que nous pourrons administrer le bon « traitement », les bonnes solutions. Concernant les symptômes, je suis bien sûr parfaitement en accord avec mes camarades primitivistes ; mais concernant le diagnostic, il me semble que la cause de tous ces maux des sociétés humaines modernes, qu’ils attribuent peut-être trop facilement à l’agriculture, serait en fait à attribuer plutôt au transport.

La cité, idéale ?

6 février 2011

[Deuxième partie d’une série de trois articles anthropologiques consacrés à la transition néolithique et à l’apparition de l’urbanisation des sociétés :]

1/3 = Néolithico-partisan

2/3 = La cité, idéale ?

3/3 =Une anthropologie économique du transport


Introduction :

Quelle est donc la cause de l’évolution de certaines tribus en villes puis en cités, et où se trouve l’origine de tous ces maux de la civilisation que sont le travail aliéné, le pouvoir coercitif et les classes sociales ? Il ne fait selon moi aucun doute que les civilisations ont évolué jusqu’à aujourd’hui vers des formes d’agriculture et d’élevage très destructrices pour l’environnement, sans parler des conséquences environnementales de leurs industries ou de leurs échanges économiques, tout comme il ne fait aucun doute que la civilisation mondialisée actuelle, résultante de la confrontation de toutes ces civilisations depuis l’antiquité, est dans une impasse totale. Pourtant, dans la première partie de cette série de trois articles , j’ai tenté de démontrer que l’invention de l’agriculture n’a pas été la cause de destructions systématiques de biotopes, puisque des sociétés tribales d’agriculteurs vivant en équilibre avec leurs biotopes subsistent encore aujourd’hui. De plus, les éradications d’espèces n’ont pas débuté avec l’agriculture, car les chasseurs/cueilleurs ont eu, eux aussi et bien avant « l’invention » de l’agriculture, leur part de responsabilité, et ce malgré des armes très rudimentaires.

Les collecteurs ne sont donc pas à sacraliser en tant qu’humains, ils sont des humains comme les autres, et l’organisation sociale qui les caractérise, la tribu (sans classes sociales, ni travail aliéné ou pouvoir coercitif), ne leur est pas exclusive, et l’agriculture n’a pas causé la fin des tribus. De plus, si l’agriculture, l’élevage et la sédentarisation ont apporté quelques désagréments qu’il a fallu du temps pour résoudre, comme le développement de certains pathogènes, ou bien un bouleversement de nos rapports économiques, elles ont par contre apporté d’autres avantages qui ne sont pas négligeables, comme du confort et de la sécurité, améliorant ainsi nos conditions de vie.

En outre, l’agriculture, l’élevage et la sédentarité ont également facilité les échanges culturels ou commerciaux entre communautés et ont permis, voire généré, une importante croissance démographique. Cette croissance démographique serait-elle à l’origine de l’évolution de certaines tribus en civilisations ? Ou bien y aurait-il une autre cause ? Enfin, l’agriculture exclusive telle que nous la connaissons aujourd’hui, avec ses distinctions très franches entre zones cultivées et zones sauvages, avec le labour, la monoculture, les pesticides et les différents moyens d’éradication de la biodiversité en vue de la transformation brutale d’une friche en un champ, avec le surpâturage ou l’érosion et l’altération agricole des sols et ainsi leur ruine, cette agriculture donc, est-elle à l’origine de l’apparition et du développement des civilisations antiques, et par là de nos civilisations actuelles ? Ou bien sont-ce plutôt les civilisations qui ont fait évoluer l’agriculture de la sorte, à leur profit ? Voici ce que je vais tenter maintenant de clarifier.

Inégalités homme/femme :

Lorsqu’on compare les collecteurs aux agriculteurs, une première évidence saute aux yeux : les collecteurs ne connaissent pas d’inégalités sociales (http://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropologie_politique#Les_soci.C3.A9t.C3.A9s_sans_hi.C3.A9rarchie_diff.C3.A9renci.C3.A9e ), alors que les agriculteurs en connaissent, ne serait-ce qu’entre hommes et femmes. Hommes et femmes sont différents, physiquement, ce qui nous a forcément amenés à une complémentarité, encore bien évidente aujourd’hui sur nos fonctionnements respectifs. Seulement, lorsque nous étions chasseurs-cueilleurs, cette spécialisation des sexes était équilibrée, ou bien s’était équilibrée à mesure des millions d’années pendant lesquelles nous avions vécu de la sorte.

Une femme qui allaitait ou qui était enceinte ne pouvait pas se défendre ou défendre ses autres enfants, c’était donc l’homme qui le faisait. Du coup, l’homme, tant qu’à porter les armes, les a portées également pour la chasse (à laquelle on ne peut pas tellement aller avec un marmot dans le dos), et les femmes se sont plutôt occupées de la cueillette. Les hommes se sont occupés de construire la hutte à chaque halte de la tribu (pendant que les femmes continuaient à gérer la marmaille), puis les femmes de les aménager (de faire le nid, en quelque sorte), et de les entretenir (mais comme ils abandonnaient souvent leur hutte, en fait il n’y avait besoin de quasiment aucun entretien). Il y avait donc, non pas une égalité, mais une équivalence, et une complémentarité des rôles: la toute première des spécialisations économiques.

C’est depuis que nous avons développé l’agriculture, que ces complémentarités se sont retrouvées déséquilibrées. Les femmes, qui récoltaient les fruits, vont devoir en plus, travailler la terre et entretenir les cultures; elles vont avoir de plus en plus de travail à l’entretien intérieur de la maison, puisque celle-ci va devenir pérenne et plus vaste, grâce à la sédentarisation. Les hommes, quand à eux, vont avoir des territoires plus petits à défendre et plus facilement défendables, et le commerce va favoriser la diplomatie, donc limiter encore plus ce besoin de défense à des périodes de plus en plus ponctuelles. La chasse va devenir tout à fait secondaire, grâce à l’agriculture et l’élevage ; la “hutte” ne devra être construite qu’une fois dans leur vie, et la gestion des choix stratégiques et vitaux de déplacements de la tribu va devenir la “politique”, aussi laborieusement insignifiante qu’inutile.

Cela dit cette inégalité homme/femme n’est pas systématique chez les peuples d’agriculteurs. La plupart ont en réalité réajusté progressivement ces disparités, jusqu’à atteindre une complémentarité plus équilibrée. En général, lorsque c’est le cas, ce sont plutôt les hommes qui s’occupent d’entretenir les cultures ou de conduire les troupeaux, et les femmes n’ont alors comme charges que celles de la surveillance des enfants et de l’entretien du foyer. Elles se retrouvent pour le coup, et bien malheureusement, trop cantonnées au foyer, mais au moins, la répartition des tâches est équilibrée en terme de labeur.

Spécialisation économique et inégalités sociales :

Mais avec le développement de l’agriculture, la spécialisation ne va pas s’opérer qu’entre hommes et femmes : elle va s’opérer également entre chaque producteur, entre chaque foyer d’une même tribu. Et grâce à cette spécialisation, les agriculteurs vont pouvoir éviter que le labeur n’augmente, et finalement, en moyenne, le labeur qui leur est nécessaire sera équivalent à celui des collecteurs. Par la spécialisation économique, ils auront pu développer l’agriculture sans augmenter leur labeur.

A partir de là, on pourrait facilement penser que cette spécialisation puisse être à l’origine des toutes premières inégalités sociales. Que certaines personnalités de la communauté aient pu disposer d’une spécialité permettant une productivité supplémentaire pour le même labeur que leurs congénères, leur permettant progressivement de « s’enrichir ». En réalité il semble que non, car chez les peuples de proto-agriculteurs que l’on connaît aujourd’hui, il n’existe pas d’inégalités sociales. Comme ils vivent de manière très proche, en pratiquant le don et le partage, ainsi que la propriété commune, les moindres inégalités doivent être rétablies aussitôt, sous peine de voir l’éclatement de la communauté. Pierre Clastres notamment, montre bien comment ces peuples procèdent pour rééquilibrer en permanence les différents rapports, au sein de la communauté.

Il existe bien des sociétés tribales d’agriculteurs ou d’éleveurs (et même parfois de collecteurs particuliers, dits de « collecteurs/stockeurs ») avec un tout début de hiérarchisation, on appelle cela les sociétés à « big man » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropologie_politique#Le_.C2.AB_Big_Man_.C2.BB ) ; néanmoins, ce sont en réalité des tribus qui doivent échanger certains produits avec d’autres tribus, et le « big man » est d’avantage un leader charismatique capable d’obtenir les meilleurs résultats lors d’un marchandage avec une tribu voisine, qu’un véritable chef disposant d’un avantage économique. Les bénéfices que le « big man » a obtenus sont partagés équitablement entre les membres de la tribu, et jamais aucune inégalité économique ne subsiste au sein de la communauté. Si inégalités il y a dans ce système, c’est entre communautés, pas entre membres d’une même communauté. Le big man n’est qu’un spécialiste particulier, qui devance alors le chamane (ou homme-médecine) dans le prestige que les membres de la communauté lui accordent. Et le big man donne surtout une impression d’autorité, du point de vue d’agents extérieurs à la communauté, car du fait de son rôle particulier, il est non seulement un négociant mais aussi un diplomate, chargé des relations avec l’extérieur de la communauté.

Les inégalités sociales à proprement parler apparaissent à partir de véritables villages ; mais en général, ces villages sont subordonnés à une autorité supérieure, extérieure à celui-ci, et l’autorité est donc subie, elle n’apparaît pas directement dans le village. C’est en réalité dans les villes qu’apparaissent les inégalités sociales, et là qu’elles sont systématiquement concentrées et exacerbées ; c’est toujours en ville que l’on rencontre les trois caractéristiques fondamentales des sociétés inégalitaires, que sont les classes sociales, le pouvoir coercitif, et le travail aliéné. Les villes sont bien entendu toujours liées aux peuples agriculteurs (seuls des peuples agriculteurs ont développé des villes), mais cela ne signifie pas pour autant que les agriculteurs soient nécessairement amenés à devoir développer des villes, puisque, comme je l’ai souligné auparavant, de nombreux peuples d’agriculteurs vivent en tribus rurales non hiérarchisées. Les inégalités sociales sont donc synonymes, non pas d’agriculture, mais d’urbanité. Une recherche sur l’origine des inégalités sociales doit donc se concentrer sur l’étude de l’origine de l’urbanisation de certaines sociétés agricoles. Mais auparavant, voyons d’abord où se trouve l’origine de l’autre mal caractéristique des sociétés humaines qu’est la destruction des biotopes.

Destruction des biotopes chez les collecteurs :

Lorsque des collecteurs ont détruit des biotopes, éradiqué des faunes par la chasse/pèche excessive, ils l’ont toujours fait lors de déplacements. Lorsqu’ils sont arrivés dans un endroit où il n’y avait personne auparavant, ils ont éradiqué, puis se sont déplacés, pour éradiquer plus loin. Lorsque toutes les terres ont été colonisées, les territoires se sont stabilisés, et là ils ont dû faire avec ce qu’ils avaient, et gérer durablement leurs ressources. On peut vérifier cela très simplement en comparant l’intensité des éradications des grandes faunes qui ont eu lieu dans les différents continents ou dans les différentes îles colonisées par les humains au cours du pléistocène. En Afrique, où les humains sont présents depuis leur origine, il y a bien eu quelques cas d’éradications d’espèces, mais ils sont assez rares. Il y en a déjà d’avantage en Eurasie, mais c’est surtout en Amérique et dans les diverses grandes îles ou archipels colonisés à cette période de la préhistoire (Madagascar, Australie, Nouvelle-Zélande, Mélanésie et Polynésie) que les éradications on été, non seulement nombreuses, mais également concentrées sur des périodes très courtes.

On voit donc bien qu’il s’agit là de destructions relatives à une arrivée brutale sur un territoire inconnu, où les espèces ne sont pas adaptées à la présence humaine, et où les humains n’avaient pas la connaissance leur permettant de gérer durablement les ressources de ces territoires. Une fois les territoires des différentes tribus de collecteurs stabilisés, ces collecteurs ont dû se contenter des ressources de leur territoire, sans pouvoir se déplacer une fois les ressources épuisées, et ont donc dû apprendre à les gérer. A partir de là, les éradications de faunes dues à une chasse excessive sont devenues extrêmement rares chez les peuples de collecteurs ; une fois que ceux-ci sont «sédentarisés » (au sens où leur territoire est fixe, même s’ils sont nomades au sein de ce territoire), ils prennent soin, sans conteste, de ne pas surexploiter leurs ressources vitales.

Donc d’une certaine manière, la stabilisation des territoires permet la gestion du territoire et des ressources. Et ceci est évidemment également le cas avec la plupart des tribus d’agriculteurs ou d’éleveurs, qui gèrent leurs ressources de manière durable sur des territoires fixes. Néanmoins, de nombreux cas d’éradications d’espèces ou d’altérations environnementales sont également survenus chez des peuples agriculteurs. Elles sont de natures différentes (érosion ou altération des sols, déforestation, surpâturage, etc.), mais elles n’en sont pas moins intenses – voire même d’avantage – que celles des collecteurs, et surtout, elles perdurent jusqu’à aujourd’hui, et même s’accélèrent de manière exponentielle avec l’industrialisation de nos sociétés.

Destruction des biotopes chez les agriculteurs :

Dans les sociétés agricoles non hiérarchisées, tout comme dans celles qui sont légèrement hiérarchisées et non urbanisées (big man), en général l’environnement est assez bien géré, avec différentes méthodes selon les biotopes, et les activités industrieuses de ces peuples ne causent pas d’altérations particulières de l’environnement. Ils pratiquent une agriculture vivrière, avec en général un mode de subsistance alliant agriculture et collecte, et souvent aussi élevage. Cette agriculture vivrière nécessite une concentration des diverses sources d’alimentation dans un rayon d’action assez proche du lieu de résidence du foyer, ou de la communauté. Cette proximité des sources d’alimentation, couplée avec leur diversité, fait qu’un équilibre agro/sylvo/pastoral est toujours maintenu localement, soit par des rotations (vaines pâtures, cultures sur brûlis, etc.), soit par des associations (agroforesterie, savane arborée, horticulture, etc.). Il y a par nature, dans une agriculture vivrière, un équilibre entre la forêt, les cultures et les pâtures, et cet équilibre permet toujours d’avoir une gestion durable des biotopes.

En revanche, chez les peuples urbanisés, les choses se compliquent, et – j’ose l’affirmer : de manière systématique – les activité industrieuses causent, à moyen ou long terme, des altérations graves, la plupart du temps irréversibles, de l’environnement. Ces altérations surviennent plus ou moins rapidement suivant la capacité de résilience des biotopes, et suivant la vitesse et l’intensité du développement des industries de ces peuples urbanisés, mais on assiste toujours, tôt ou tard, à de telles altérations, qui en général finissent par causer l’effondrement de la civilisation en question. Ces altérations sont toujours les mêmes : déforestation, surexploitation des sols, auxquels s’ajoute parfois le surpâturage. Bien souvent, l’environnement, qui au départ était accueillant et productif, se retrouve au final transformé en une zone semi désertique.

Dans ce cas des sociétés urbanisées, la raison de cette absence de gestion des ressources et des biotopes (ou de la défaillance dans cette gestion) est très simple : les décideurs ne sont pas (ou plus) au contact de l’environnement. Les décideurs ne sont pas seulement les élites, qui elles aussi résident en général plutôt dans les villes, mais sont plus simplement des consommateurs, qui par leur demande, en acheminement de produits et de denrées agricoles, exercent une pression indirecte sur un biotope duquel ils se sont extraits. Pour nourrir les habitants des villes, les producteurs doivent adopter une agriculture exportatrice, et vendre tout ou partie de leur production. Bien souvent d’ailleurs, c’est par le tribut, par l’impôt, ou bien plus simplement par l’attrait de l’échange contre des produits manufacturés en provenance des villes, que les agriculteurs voisins des villes sont plus ou moins contraints de céder et/ou échanger une part de leur production, et donc pour cela d’accroître leur production. Ils augmentent donc la surface qu’ils mettent en culture ou en pâture, ce qui conduit à une augmentation de la quantité de labeur qu’ils ont à fournir. Pour compenser cette augmentation de labeur, ils adoptent une spécialisation supplémentaire, abandonnant la culture vivrière (ou bien la rendant minoritaire sur le territoire) au profit d’une monoculture, et brisant ainsi l’équilibre agro/sylvo/pastoral.

En général, c’est la forêt qui la première en pâtit, ainsi que les arbres et les haies, d’autant plus que les besoins citadins en bois de chauffe ou de construction créent une forte pression sur ces ressources. La disparition des arbres fait baisser le niveau des nappes phréatiques, ce qui nécessite alors d’irriguer de plus en plus ; les terres cultivées se salinisent, s’érodent, s’altèrent, les stocks d’humus diminuent et disparaissent, et les terres qui finissent par devenir incultes sont abandonnées aux pâtures, jusqu’à-ce que le surpâturage amène la désertification. Les consommateurs des villes, qu’ils fassent partie des élites ou non, exercent une pression toujours croissante sur l’environnement des agriculteurs qui les fournissent, car étant distants de ces zones de production, ils n’ont pas conscience de la nécessité de gérer les ressources. Ils sont donc dans l’incapacité de se contenter de ce qui est disponible dans le biotope qui les nourrit, puisque ce qui est à leur disposition n’est rien d’autre que ce que d’autres leur mettent à disposition, grâce à un acheminement des denrées, depuis les zones de production jusqu’à cette zone de consommation par excellence qu’est la ville.

D’une certaine manière, on retrouve là l’équivalent du déplacement de surexploitation de ressource en surexploitation de ressource auquel procédaient les collecteurs/explorateurs du pléistocène, sauf qu’ici, au lieu que ce soit le récolteur/consommateur qui se déplace, c’est la ressource qui, d’exploitant en exploitant, est successivement surexploitée et acheminée jusqu’au consommateur, jusqu’à la destruction du biotope. La différence, c’est qu’une fois les récolteurs sédentarisés sur des territoires fixes, ceux-ci ne détruisent plus leur biotope, au contraire ils le gèrent tout à fait durablement ; alors que l’urbanisation de la société entraîne des destructions exponentielles de biotopes, bien souvent jusqu’à la désertification.

Conclusion :

En plus d’être le lieu à l’origine de l’existence d’inégalités sociales, la ville serait donc également à l’origine de destructions exponentielles de biotopes, sans capacité aucune de gestion durable des ressources dont elle dépend. La plus ou moins longue durée de vie d’une civilisation urbaine ne dépend donc que de sa capacité à acheminer des denrées depuis un plus ou moins grand territoire dont elle exploite les ressources, et de la plus ou moins grande résilience de ces ressources exploitées. La ville, l’urbanisation, la cité, l’état, la civilisation, n’est par essence pas durable, et ne sera très certainement jamais durable.

Quand aux sociétés de cultivateurs non urbanisées, celles-ci sont durables (notamment grâce à l’agriculture vivrière qui les caractérise), et toutes n’ont pas nécessairement donné naissance à des sociétés urbanisées. Les primitivistes commettent donc sans doute une erreur lorsqu’ils considèrent que l’agriculture n’est par essence pas durable et qu’elle est la cause des maux caractéristiques des civilisations humaines. Le prochain article, le troisième article de cette série, me permettra de tenter de trouver la ou les causes de l’urbanisation de certaines sociétés agricoles, et par là donc, la cause réelle de ces maux qui caractérisent la civilisation, laquelle est aujourd’hui devenue mondiale et industrielle, et extrêmement destructrice et inégalitaire.

Néolithico-partisan

1 décembre 2010

[Première partie d’une série de trois articles anthropologiques consacrés à la transition néolithique et à l’apparition de l’urbanisation des sociétés :]

1/3 = Néolithico-partisan

2/3 = La cité, idéale ?

3/3 =Une anthropologie économique du transport

Après un an d’existence de ce blog, voici un article qui va me permettre de tirer un bilan de mes nombreuses réflexions concernant le primitivisme, sujet auxquelles ont été vouées les premières réflexions de ce blog. Dans mes recherches à ce sujet, je me suis également confronté aux primitivistes du ouaibe francophone, et j’ai eu de nombreux débats avec eux, ici, mais aussi sur le forum Vert-et-noir, que j’ai rejoint il y a quelques mois. Depuis un an, donc, mes réflexions ont progressé, et j’ai fini par rejoindre les primitivistes sur de nombreux points. Cependant, je conserve toujours certains désaccords avec eux ; avec cet article, ainsi qu’avec l’article économique qui suivra, je vais tâcher de tirer un bilan de ces réflexions, et de clarifier ma position sur le sujet, tout en ouvrant peut-être de nouvelles pistes.

Si j’ai choisi d’intituler cet article « néolithico-partisan », c’est en référence à l’article de Nicollas, qu’il a fait paraître sur son blogue « 1+1=salade », article intitulé : « néolithico-sceptique ». Mais cette référence n’est en aucun cas une provocation, ni envers lui, ni envers mes autres amis primitivistes, que j’apprécie beaucoup et avec lesquels je partage beaucoup d’idées, notamment sur la question tribale, qui est à mon avis on ne peut plus liée à l’individualisme (j’écrirai un jour un article sur le sujet du tribalisme). Je partage également avec eux une critique de l’anthropocentrisme, ainsi qu’une manière de relativiser l’histoire et l’évolution récente de l’humanité en la considérant comme mineure face à l’immensité de la préhistoire humaine.

Ainsi, si l’homme est à situer, parmi d’autres prédateurs, tout en haut de la chaîne alimentaire, il n’en est pas pour autant supérieur aux autres êtres, pour la simple raison, si évidente me semble-t-il, que la supériorité et la hiérarchisation sont des valeurs purement humaines et purement subjectives, destinées à faciliter le langage et la communication intra-spécique humaine, mais qu’elles ne sont en rien des valeurs absolues et mathématiques généralisables, encore moins applicables avec notre propre subjectivité. Chaque espèce dispose de sa propre perfection, de sa propre spécialisation dans laquelle elle excelle ; cette perfection est tout simplement dénommée adaptation : chaque espèce est la mieux adaptée pour la niche où elle se trouve, et aucune n’est mieux adaptée qu’une autre, puisque celles qui ne sont pas adaptées disparaissent tout simplement.

Tout comme les primitivistes également, je considère que le développement historique est contingent, qu’il n’y a pas d’évolution logique ou nécessairement progressiste de l’histoire, et que le présent n’est pas nécessairement mieux que le passé, pas plus que le futur ne sera nécessairement éclairé par les lanternes du progrès social et technique. Nos ancêtres ont pu commettre des erreurs, volontairement ou involontairement ; ils ont réagi du mieux qu’ils ont pu avec leurs connaissances, leurs ambitions et leurs contraintes du moment, et rien ne nous empêche aujourd’hui de considérer certaines de ces évolutions comme des impasses et de ne pas les poursuivre.

Si j’ai choisi d’intituler ainsi cet article, disais-je, ce n’est pas par provocation, mais parce que depuis les premiers articles économiques de mon blogue, où j’ai traité de la transition de la chasse/cueillette vers l’agriculture, il me semblait qu’il y avait quelque chose qui « ne collait pas » dans le reproche que font en général les primitivistes à cette transition, sans que je puisse toutefois définir encore clairement où était le souci.

Le néolithico-scepticisme :

Déjà, comme le fait remarquer Nicollas, le terme primitiviste, ou plus exactement anarcho-primitiviste est assez mal choisi : en réalité, très peu d’entre eux sont réellement pour un retour à la chasse/cueillette (en pratique, la plupart sont en fait des permaculteurs, et prônent donc plutôt une forme d’agriculture à la fois primitive et en même temps tout à fait moderne). Le terme utilisé par Nicollas, de néolithico-sceptique, est finalement bien plus explicite. Cette précision faite, il convient ensuite d’expliquer, ou de ré-expliquer, en quoi consiste exactement ce « scepticisme ».

Le néolithico-scepticisme met en doute l’idée communément acceptée selon laquelle l’agriculture serait un progrès incontestable, un bienfait, une évolution on ne peut plus évidente de la condition humaine, lui apportant du confort, et bien d’autres choses qui font des peuples agriculteurs des humains civilisés, quand les chasseurs/cueilleurs seraient des « sauvages », des « primitifs » attardés. Au contraire, le néolithico-scepticisme avance l’idée que l’agriculture, si elle a pu avoir quelques effets bénéfiques à court terme au départ, a eu finalement un impact bien plus négatif à long terme, assurant la suprématie des agriculteurs sur les « collecteurs », appauvrissant les sols et la biodiversité de la planète, modifiant le climat, créant des territoires fixes où la propriété privée est de rigueur, et permettant l’émergence de structures étatiques oppressantes et déshumanisées, et de hiérarchisations sociales on ne peut plus contestables.

C’est notamment avec les travaux de chercheurs comme Jared Diamond, Marshall Sahlins, ou même sur certains points de Claude Lévi-Strauss, qui vont rendre compte de l’état de santé de différents archéo-peuples, en les comparant entre eux, que cette idée percutante va naître, du fait notamment de la découverte surprenante selon laquelle les peuples agriculteurs ont en fait été globalement toujours en bien moins bonne santé que les peuples collecteurs (mis à part quelques élites, bien sûr). Parallèlement, d’autres vont s’apercevoir que dans les tribus « primitives » actuelles, notamment celles de récolteurs, les individus, non seulement sont en bonne santé, mais en plus travaillent assez peu et en sont très heureux, n’ont pas de hiérarchie sociale ni de structure sociale contraignante, vivent en harmonie avec leur environnement en le préservant en même temps qu’ils en tirent profit, et chaque individu y dispose d’un savoir relativement complet, comparé à celui d’individus de populations agricultrices comparables, c’est-à-dire également sans système social de scolarisation ou de formation des jeunes. Jared Diamond avance même l’argument que des tribus de collecteurs qui ont été pendant très longtemps en contact avec des tribus d’agriculteurs, ne sont jamais passées à l’agriculture, n’ont pas fait leur révolution néolithique, et ont préféré garder leur mode de vie ancestral, ce qui tendrait à démontrer que les peuples n’aient en fait pas accepté l’agriculture autrement qu’à contre cœur.

De ces constats va naître ce néolithico-scepticisme, qui considère que l’agriculture, par la création de denrées stockables, va être à l’origine de l’apparition d’élites économiques, et donc de la hiérarchisation sociale, ainsi que de l’augmentation de la quantité de travail à fournir pour obtenir un apport calorique équivalent. Cette idée va aussi avancer que l’agriculture a modifié notre alimentation en la déséquilibrant, devenant ainsi la source de tout un tas de carences et de nouveaux maux qui auparavant n’existaient pas ou très peu (tout comme l’élevage nous aurait exposé à de nombreuses maladies dues à la proximité des animaux), et qu’enfin elle risquerait finalement de conduire l’humanité à sa propre destruction, à travers celle de son environnement et de ses ressources. Les néolithico-sceptiques se demandent donc si l’abandon de la condition de récolteur au profit de celle d’agriculteur n’était pas une erreur, et si nous ne devrions pas repenser l’intérêt de ce « progrès », quitte même à amorcer une transition pour redevenir progressivement des collecteurs.

« On imagine toujours que les sociétés primitives, celles des « sauvages », sont des sociétés de collecteurs, de chasseurs/cueilleurs nomades, mais pas du tout, la plupart sont des agriculteurs sédentaires, et pourtant, ils n’ont pas de travail aliéné, ni de classes sociales, ni d’état, ni de pouvoir coercitif. » Pierre Clastres

Si le néolithico-scepticisme a le mérite de pousser à la réflexion, il ne m’a toutefois jamais totalement convaincu, sans pour autant que je ne puisse jusqu’à maintenant m’en expliquer la cause. J’ai compris réellement où je devais placer le doute, lorsque j’ai appris que la plupart des peuples primitifs sont, en réalité, des peuples agriculteurs, et qu’ils n’ont pas tous ces maux que les néolithico-sceptiques attribuent à l’agriculture. Si des peuples utilisant une agriculture « primitive » ont un fonctionnement social comparable à celui de peuples collecteurs, tout comme en est comparable leur impact sur les individus et sur leur environnement, alors c’est que l’agriculture n’est pas à l’origine de tous ces maux, et que l’origine en est ailleurs. Je vais donc maintenant faire un point sur les différents arguments des néolithico-sceptiques, et tenter par élimination de trouver la cause de ces maux.

Santé et conditions de vie :

L’un des principaux arguments utilisés par les néolithico-sceptiques concerne les conditions de vie des collecteurs, qu’ils considèrent comme bien meilleures que celles des agriculteurs, en se basant sur les résultats de certaines études. Je ne remets pas du tout en cause les travaux de chercheurs comme Jared Diamond, bien entendu, qui ont mis ces arguments en avant, et j’atteste évidemment de leurs résultats, mais à mon sens, la distinction n’est pas suffisamment faite dans ces études, entre les collecteurs, les sédentaires agriculteurs non hiérarchisés, et les sédentaires agriculteurs hiérarchisés ; et chez ces derniers, il convient encore de faire la distinction entre les classes sociales défavorisées (et en général laborieuses) et les élites économiques et politiques. Certains « indices », également, me semblent trop simplistes ; par exemple, il se dit souvent que les collecteurs étaient grands, quand les cultivateurs étaient petits, et que ceci démontre des différences de qualité et de régularité de l’alimentation. Je pense au contraire que ça ne démontre malheureusement rien d’autre que des conditions d’existence différentes, les collecteurs devant se déplacer souvent et courir beaucoup, ainsi que cueillir des fruits hauts perchés, donc les grandes tailles leur étaient favorables ; alors que les agriculteurs devaient constamment se baisser vers la terre, et que les petites tailles étaient donc favorisées. La corrélation taille/qualité de l’alimentation n’est donc à mon avis pas systématique.

De plus, certaines études plus récentes tendraient à démontrer que les peuples de proto-agriculteurs n’auraient pas eu des conditions de vie si difficiles que cela. Une étude américaine récente, par exemple, qui a étudié les « cimetières » et les charniers de différents peuples précolombiens d’Amérique du nord, a démontré que, si les guerres des agriculteurs hiérarchisés étaient plus meurtrières sur le moment, en revanche leurs guerres étaient bien moins nombreuses et régulières que chez les collecteurs, et qu’au final la mortalité due à des combats, en proportion de la population prise sur une longue période, était bien plus importante chez les collecteurs que chez les peuples sédentaires, y compris chez les peuples sédentaires hiérarchisés. Ce qui veut dire que, même si les guerres des sédentaires sont bien plus meurtrières sur le moment, les peuples agriculteurs se battent beaucoup moins souvent que les collecteurs ; y compris lorsqu’il s’agit d’agriculteurs hiérarchisés, parce que même les élites coopèrent d’avantage avec leurs voisines que ne le font entre eux les collecteurs. Cet argument est d’ailleurs d’une évidence indéniable, car autrement, comment expliquer que l’agriculture ait pu entraîner, à long terme, une telle croissance de la population mondiale ?

En revanche, il ne fait pas de doute que les proto-agriculteurs, et pas seulement les classes laborieuses des peuples d’agriculteurs hiérarchisés mais également les agriculteurs non hiérarchisés, vivaient globalement en moins bonne santé que les collecteurs. Ceci est dû au fait que lorsqu’ils sont soumis à des aléas climatiques de type sécheresse ou autre, ils restent tout de même sur place, et tentent de survivre avec les maigres réserves dont ils disposent. Du coup, ils vivent moins vieux que les collecteurs, et en moins bonne santé, puisqu’ils sont souvent carencés, mais ils vivent tous ou presque. Les collecteurs sont tout autant soumis aux aléas climatiques que les agriculteurs, et pour eux aussi, une sécheresse peut marquer l’impossibilité de se nourrir sur leur territoire, mais à l’inverse de leurs congénères agriculteurs, dans ce cas ils se déplacent, migrent, et se heurtent inévitablement aux tribus voisines, qui se défendent. En résumé, lorsqu’il y a un manque de nourriture, à cause d’une sècheresse ou autre, les collecteurs se battent, beaucoup meurent, et il ne reste que des individus en bonne santé qui disposent alors des ressources qui leur sont nécessaires ; alors que les agriculteurs survivent tous ou presque, sans s’en prendre à leurs voisins (ou assez rarement en comparaison), mais ils survivent en étant carencés.

Une technique attrayante ?

Au su de telles disparités entre agriculteurs et collecteurs, il n’est pas difficile d’imaginer que les collecteurs devaient juger à juste titre que leurs voisins agriculteurs étaient des êtres faibles et rachitiques, vivant piteusement sur de petits territoires qu’ils ne pouvaient pas quitter ; tandis que les agriculteurs devaient juger, à juste titre également, que leurs voisins collecteurs étaient des brutes agressives et présomptueuses, qui s’appropriaient de vastes territoires qu’ils ne mettaient pas en valeur. Le fait que certaines tribus aient fait leur révolution néolithique et pas d’autres, qui pourtant les côtoyaient, ne devrait donc pas nécessairement induire que l’agriculture était peu attrayante, mais plus simplement que les deux modes de vie auraient été assez logiquement en incompréhension mutuelle. Du fait de cette incompréhension, ces peuples ne se mélangeaient pas, se côtoyaient peu, et ceci est malheureusement encore majoritairement le cas aujourd’hui, l’incompréhension se ressentant dans les deux sens.

Mais malgré cela, l’agriculture s’est tout de même répandue, et parfois assez rapidement (à la vitesse moyenne d’un kilomètre par an par exemple en Europe). Jared Diamond juge cette vitesse très faible, et pense que si l’agriculture avait apporté d’incontestables progrès, elle se serait répandue encore bien plus rapidement. Je trouve au contraire cela tout à fait raisonnable. Il faut se remettre dans un contexte où le commerce entre communautés était très limité, voire inexistant (puisqu’il s’est développé surtout avec l’agriculture), et que la densité de population était très faible : si on se base sur une estimation, pour la densité de population, d’une communauté tous les 30 km, cela fait une vitesse d’une communauté toutes les générations, ce qui correspond par exemple à la fréquence où les jeunes hommes allaient “chercher des femmes” dans les villages voisins, lesquelles ramenaient ainsi avec elles des techniques et des savoir-faire de leur tribu d’origine. C’est sans doute comme cela, par le métissage entre communautés, que des techniques et des innovations comme l’agriculture ont pu se répandre. D’ailleurs, il n’est pas certain que la diffusion de l’arc ou du feu n’ait été plus rapide que celle de l’agriculture, malgré l’incontestabilité du progrès que pouvaient représenter ces techniques.

Si à chaque génération, l’agriculture était adoptée dans une tribu voisine, c’était donc sans doute qu’elle était attrayante. Si on reste sur ce postulat selon lequel l’agriculture aurait été transmise par les femmes, on peut même envisager que ce soit ces dernières qui aient développé ces techniques, en cherchant, par exemple, à conserver des denrées vivantes, des graines, des tubercules, des plantes les pieds dans l’eau, ou bien des animaux attrapés vivants par le piégeage, conservés dans des enclos, et ce, dans le cas où leurs hommes rentreraient bredouilles de la chasse. La spécialisation sexuelle était déjà présente chez les récolteurs depuis longtemps, et sans doute depuis toujours, et la chasse a toujours et partout été le rôle des hommes (sauf éventuellement dans le cas où il s’agit de rabattre le gibier). Il semblerait donc logique que ce soit les femmes qui aient développé ces techniques agraires. A force d’en conserver, les animaux se sont reproduis, les graines ont germé et on les a jeté en dehors de la hutte avant de s’apercevoir qu’elles avaient repoussé et avaient donné à nouveau des plantes productives, puis d’autres plantes sont montées à graines, etc., et les denrées ainsi conservées ont de cette manière été régénérées.

Progressivement, on s’est habitué à revenir aux mêmes endroits, puis même à rester sur place, puisqu’il y avait à portée de main toutes les plantes nécessaires, et qu’il devenait difficile de transporter des animaux vivants. Au départ, les hommes ont dû considérer que l’agriculture était un “truc de femme”, et lui préférer la plus valorisante chasse ; mais, à force de moins déplacer le campement, ou de le déplacer moins loin, les ressources en gibier ont décrû autour du campement, les hommes devant de ce fait aller chasser de plus en plus loin, pour rentrer de plus en plus souvent bredouilles. Les femmes ont donc compté de plus en plus sur ces réserves et ces cultures, ont de moins en moins voulu que le campement soit déplacé, et les hommes ont finalement dû se résigner, et s’habituer à pratiquer ces techniques, qui après tout ne nécessitaient ni de se lever avant l’aube, ni de parcourir de longues distances pour pister les animaux sauvages. De manière complémentaire à la chasse et à la cueillette d’abord, puis de manière dominante ensuite.
Confort, sécurité, et labeur :

Ceci explique d’ailleurs pourquoi les premières plantes qui ont été cultivées étaient des plantes à graines. Riz et soja en Asie, blés et pois en Europe, maïs et haricots en Amérique. Cela explique aussi pourquoi l’agriculture est apparue dans certains endroits et pas dans d’autres : à cause des ressources sauvages disponibles. En clair, l’agriculture s’est développée surtout dans les endroits où des plantes à graines étaient déjà intéressantes à récolter à l’état sauvage. Et comme elles ont facilement germé en prenant l’humidité, on s’est très vite aperçu de l’intérêt de les laisser pousser avant de les récolter à nouveau. Mais pas seulement, car en d’autres endroits, c’est l’élevage qui s’est développé ; dans d’autres endroits ce sont d’autres formes d’agriculture, faites plutôt de tubercules, ou bien faites plutôt de jardinage forestier. Ce n’est que plus tard, avec le développement du commerce, que l’utilisation massive du duo céréale/légumineuse s’est répandu dans le monde entier, ouvrant ainsi la voie à l’émergence des civilisations antiques.

De plus, l’agriculture et l’élevage sont des techniques qui sont apparues en différents endroits de la planète qui n’étaient pas connectés, et à peu près à la même époque, ce qui nous permet de déduire que ces adaptations étaient réellement attrayantes, parce qu’elles permettaient d’apporter d’avantage de sécurité et de confort. Par les stocks, ou par la présence perpétuelle, à proximité du lieu de vie, de ressources animales ou végétales, les humains ont pu améliorer la sécurité et la régularité de leur subsistance ; par une sélection de ressources, ils ont augmenté la disponibilité de celles qui leur convenaient le plus, et les ont améliorées ; par la concentration de leurs ressources, ils ont diminué la taille de leur territoires, et donc réduit la difficulté de les défendre. Enfin, par la sédentarisation, la plupart de ces peuples ont également pu améliorer leurs habitats, les protéger, les embellir, etc.

Mais ces stratégies ont eu par contre un inconvénient majeur, et j’en ai déjà parlé dans un article : elles ont augmenté le labeur nécessaire à la subsistance, jusqu’à le faire doubler pour le même résultat. C’est également pour cette raison, que le passage vers l’agriculture a été lent et progressif : personne, en effet, ne serait d’accord pour travailler deux fois plus, pour un même résultat, même si cela permet d’augmenter légèrement le confort et la sécurité. Si cela a progressivement été rendu possible, c’est qu’il y a eu une évolution dans les relations économiques des individus. Cette évolution, c’est la spécialisation des individus, qui a permis d’augmenter l’efficacité de leurs tâches respectives, et donc d’éviter d’accroître le labeur, en le répartissant. Et il ne faut pas trop d’une génération par tribu pour effectuer une telle révolution dans les rapports économiques.

Altérations environnementales :

Le dernier argument des néolithico-sceptiques concerne la destruction des biotopes. Selon eux, les collecteurs vivraient en harmonie avec leur environnement, quand l’agriculture serait destructrice du biotope, de la biodiversité, et avant tout du sol. Or, plusieurs arguments s’opposent à cela. Tout d’abord, les peuples de proto-agriculteurs que l’on connaît à l’heure actuelle vivent tout autant en harmonie avec leur environnement et avec leur territoire que les peuples de collecteurs, car ils en ont développé une gestion très efficace, durable et résiliente. Ils pratiquent bien souvent des formes d’agriculture qui sont très proches de ce que l’on appelle maintenant la permaculture, et qui ressemblent plutôt à de l’horticulture qu’à de la culture de plein champs. La biodiversité des zones qu’ils cultivent est élevée, et la séparation entre zone cultivée et zone sauvage est souvent très floue, les deux se combinant en général en une zone sauvage plus ou moins entretenue par l’humain, et leurs sols sont assez bien préservés.

Dans ces conditions de cultures ancestrales, l’agriculture ne ressemble pas à ce que l’on voit aujourd’hui dans les régions industrialisées, où la mise en culture induit une éradication de la nature sauvage pour lui substituer un sol nu destiné à accueillir une monoculture, dans un espace souvent clôturé, où la moindre adventice est vue comme une intrus. Et l’agriculture ancestrale n’a pas à recevoir la même critique que l’agriculture industrielle : agriculture ancestrale et agriculture industrielle ne sont tout simplement pas comparables, et si l’une est oppressive et destructrice, l’autre ne l’est tout simplement pas. Les néolithico-sceptiques ont à mon avis trop tendance à considérer l’agriculture comme une méthode monolithe qui conduirait nécessairement à une agriculture industrielle monopolisante et destructrice à long terme, de par la modification socio-économique qu’elle induit. Pourtant, si certains peuples n’ont pas transformé leur proto-agriculture en une agriculture industrielle, n’ont pas transformé leur tribu en une civilisation étatisée et socialement inégalitaire, alors c’est que l’agriculture n’est tout simplement pas à l’origine de cette évolution.

Et ensuite, un deuxième argument s’oppose à cette idée selon laquelle les collecteurs vivraient en harmonie avec leur environnement, quand l’agriculture serait une méthode systématiquement destructrice de l’environnement. En effet, il semblerait que les collecteurs aient été eux aussi à l’origine de grandes destructions de biodiversité, avec notamment l’éradication d’une partie des grandes faunes du pléistocène, jusqu’à 80% sur certains continents. Cet argument est encore controversé, mais les hypothèses qui envisagent que ces extinctions soient dues à des changements climatiques ou à des météorites sont de plus en plus écartées, car elles semblent de moins en moins valides.

Cependant, les chasseurs du pléistocène n’ont pas forcément éradiqué toutes ces espèces de manière volontaire pour autant, et bien souvent, c’est par l’introduction involontaire d’espèces que ces éradications ont eu lieu, lorsque des groupes humains se sont aventurés dans des régions où il n’y en avait pas. L’arrivée et l’expansion de ces groupes humains dans ces régions, a provoqué un déséquilibre, par l’introduction d’espèces animales ou végétales qui auraient pu supplanter une espèce locale indispensable à l’équilibre de l’ensemble de la chaîne alimentaire, créant ainsi un effondrement des autres espèces, un « effet domino ». Il ne faut pas oublier que les mammifères, même énormes, commencent leur vie relativement petits et sont longtemps vulnérables, et qu’il est bien plus facile de constater la disparition d’une espèce de 5 tonnes plutôt que la disparition d’une espèce de souris ou de celle d’une plante herbacée.

Malgré cela, certaines preuves irréfutables permettent de confirmer la thèse d’une extinction volontaire, au moins partiellement. Et aucun continent n’a échappé à cet « écocide ». Jared Diamond, dans le chapitre du troisième chimpanzé qu’il consacre à ce sujet, prend notamment l’exemple de la Nouvelle-Zélande, et fait bien la part des choses, entre extinctions volontaires (chasse excessive), altérations involontaires, et effets dominos. Sa conclusion est qu’à chaque fois, et il prend d’autres exemples, les trois effets se combinent. Mais l’hypothèse de la chasse excessive est pour lui à chaque fois validée, car on a retrouvé d’immenses charniers de troupeaux entiers que nos aïeux ont précipité du haut de falaises, pour n’en dévorer qu’à peine 5% car n’ayant rien pour conserver la viande. De même, on a retrouvé de nombreuses carcasses de mammouths à moitié désossées, avec des pointes de flèches et de sagaies fichées dans les os. Un mammouth pouvait nourrir une tribu pendant une bonne semaine, voire deux, sauf qu’au bout de deux jours, la viande était avariée, et qu’il fallait en chasser un autre.

Toutefois, il convient de relativiser encore face à ces pratiques, car il suffit à chaque fois que seules quelques tribus, peu nombreuses, utilisent de telles techniques de chasse, pour que la survie de ces espèces soit menacée. Quand on extermine tout un troupeau pour en dévorer seulement trois individus, le troupeau est éradiqué à jamais, et ce sont toutes les tribus qui vivent sur le même biotope qui en pâtissent. Finalement, ceux qui ont développé l’agriculture et l’élevage étaient peut-être des humains plus raisonnés, qui pensaient d’avantage à long terme ; les anti-productivistes de l’époque, en quelque sorte.

Des agriculteurs et des collecteurs :

On peut donc en conclure que l’homme a toujours été l’homme (en tout cas en tant que sapiens), et que lorsqu’il a eu la possibilité voire la volonté de détruire son environnement, il l’a toujours fait, volontairement ou involontairement, peu importe l’organisation sociale avec laquelle il l’a fait. Les éradications d’espèces n’ont pas débuté avec l’agriculture, car les chasseurs/cueilleurs ont eu, eux aussi et bien avant « l’invention » de l’agriculture, leur part de responsabilité, et ce malgré des armes très rudimentaires. Ainsi, si les civilisations, depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui, ont toujours considéré les chasseurs/cueilleurs comme des brutes agressives et présomptueuses, comme des barbares, des primitifs attardés, qui s’approprient de vastes territoires sans les mettre en valeur, les néolithico-sceptiques ont eux tendance à inverser cette vision des choses, et à considérer l’agriculture comme une disgrâce, une méthode condamnée à la déliquescence et à la décadence des peuples qui la pratiquent, et à placer les collecteurs sur un piédestal, voire à les sacraliser.

En fait, les peuples de collecteurs sont très souvent et tout à fait logiquement des peuples belliqueux et présomptueux, qui s’accordent l’exclusivité de l’humanisme, et qui sont extrêmement xénophobes. En tous cas, ils ne le sont pas plus et pas moins que les peuples d’agriculteurs. Car des chasseurs vont tout à fait logiquement avoir avec leurs voisins des rapports de défense de leur territoire de chasse, et vont voir l’intrus uniquement comme un voleur potentiel de ressources. Il n’y a de communications entre chasseurs qu’au niveau tribal, mais pas, ou vraiment très peu, de communication entre les communautés de chasseurs. Au contraire, les peuples d’agriculteurs sont plus enclins à échanger culturellement avec les tribus voisines ; d’abord parce qu’avec la diffusion de l’agriculture vont être diffusés tout un tas de mots, de termes, et de valeurs communes, qui vont faciliter les échanges ; et ensuite et surtout parce que des agriculteurs sont plus facilement être à même de discuter ensemble que des chasseurs : il suffit de comparer, même actuellement, comment des individus, dans les jardins ouvriers par exemple, se parlent facilement de jardin à jardin pour comparer leurs résultats, échanger sur leurs techniques, leurs méthodes, pour échanger des semences, des surplus, etc., quand des chasseurs ne vont échanger que pour impressionner l’autre et se vanter de leurs propres qualités de chasseurs, ou de la qualité des ressources en gibier de leur propre territoire.

L’agriculture ne nous condamnerait donc pas à la décadence et à la déliquescence, et ne serait donc pas en soi une disgrâce. Elle nous a permis d’améliorer nos conditions de vie, et a généré une importante croissance démographique. Mais cette croissance démographique a-t-elle été seule à l’origine de la naissance des premières villes et par là des premières civilisations antiques ? Je ne le crois pas, et ce sera l’objet de mon prochain article économique. De même, l’agriculture n’a pas causé la fin des tribus, même si elle a bouleversé nos rapports économiques, et la plupart des peuples agriculteurs vivent en petit nombre dans des tribus. La modification de ces rapports économiques au sein des communautés ne serait donc pas non plus à l’origine de l’évolution de certaines tribus en villes puis en cités.

Et enfin, si l’invention de l’agriculture n’a pas été la cause de destructions systématiques de biotopes, il ne fait en revanche aucun doute que les civilisations ont évolué vers des formes d’agriculture et d’élevage très destructrices pour l’environnement, sans parler des conséquences environnementales de leurs industries ou de leurs échanges économiques, tout comme il ne fait aucun doute que la civilisation mondialisée actuelle, résultante de la confrontation de toutes ces civilisations depuis l’antiquité, est dans une totale impasse. Quelle est donc la cause de l’évolution de certaines tribus en villes puis en cités, et où est l’origine de tous les maux de la civilisation, telle sera l’objet du problème auquel je tenterai d’apporter une solution dans mon prochain article économique.

La question nomade

18 septembre 2010

Cet article fait suite à celui de Yves Brouckaert, que j’ai auparavant publié, en rapport avec l’actualité concernant les roms et la manière dont Sarkonazi traite ce sujet. Au-delà de la politique purement actuelle, il convient auparavant de faire un petit point sur ce qu’est réellement le nomadisme, sur son origine, et sur son évolution.

En effet, la question du nomadisme est souvent traitée soit de manière idyllique, soit de manière frontale, mais rarement de manière globale. Pour ce qui est de la manière frontale, il s’agit évidemment d’une idéologie de sédentaire, qui a hérité de la propriété privée et de l’autorité de l’état, et qui pour le coup considère le nomade, à minima comme un marginal qui refuse de s’adapter, au pire comme un parasite qui refuse de reconnaître la propriété d’autrui et l’autorité de l’état, et le progrès que ces principes représentent. A l’opposé, d’autres idéalisent la vie nomade, souvent en lui reconnaissant une origine antérieure à celle de la sédentarité, et vantant ainsi, non sans raison d’ailleurs, la liberté que cette vie nomade peut procurer, allant même parfois jusqu’à considérer la sédentarité comme oppressante, la représenter comme une institution aliénante sur laquelle il faudrait revenir, et qu’il faut combattre, et considérer comme ennemie.

Le lien entre ces deux idéologies, c’est que dans les deux cas, le nomadisme est considéré comme antérieur à la sédentarité ; du point de vue des nomades, l’évolution du nomadisme vers la sédentarité est vécue comme une évolution négative, et du point de vue sédentaire, comme une évolution positive. Nomadisme et sédentaires seraient donc condamnés à s’affronter indéfiniment, tels des conservateurs et des progressistes, les uns refusant le progrès, les autres le glorifiant.

Mais le nomadisme est-il réellement antérieur à la sédentarité ? J’avais déjà entamé une réflexion sur ce sujet dans un article précédent, et je vous en livre ici un passage :

« Lorsque nos ancêtres sapiens ont quitté le continent africain, et ont colonisé le vaste continent eurasiatique, on a coutume de penser que cette colonisation a eu lieu par l’intermédiaire de sortes de groupes éclaireurs, nomades et mobiles, qui, trouvant le passage de l’isthme de suez, se sont alors retrouvés face à un immense territoire vide d’humains, dans lequel ils se sont lancés à l’aventure, en allant un peu au hasard, au gré de leurs découvertes, tels des électrons libres. Et que la colonisation de ce nouveau continent s’est faite par une sorte de flux migratoire, de nombreux individus se déplaçant alors vers ce nouveau monde.

[…]Les tribus avaient plutôt intérêt à rester, ou tout au moins à revenir régulièrement aux mêmes endroits, d’une année sur l’autre. Des archéologues ont ainsi pu vérifier que les tribus européennes de l’époque de Cro-magnon étaient plutôt semi sédentaires, c’est-à-dire qu’elles se déplaçaient sur un même territoire, tout au long de l’année ; sur une sorte de parcours, de ressource en ressource, au gré des saisons et de la fructification de telles ou telles plantes poussant dans un endroit précis, ou du passage migratoire de telle ou telle espèce animale. Les groupes étaient constitués d’une trentaine à une soixantaine d’individus, et évoluaient sur un territoire d’environ trente kilomètres de rayon, autour d’un « camp de base » régulièrement fréquenté.

[…]Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs n’étaient donc pas – pas plus qu’ils ne le sont aujourd’hui – des nomades sans territoire, des aventuriers sans propriété foncière. Ils évoluaient sur des territoires qu’ils connaissaient et défendaient, de la même manière d’ailleurs que le font nos cousins les grands singes. »

En fait, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs n’étaient pas nomades, pas plus qu’ils n’étaient sédentaires ; ils étaient semi-sédentaires, évoluant sur des territoires mouvants et évolutifs. Et c’est lorsque certains d’entre eux se sont réellement sédentarisés, avec l’apparition de l’agriculture, que d’autres se sont « nomadisés ». Je ne parle pas ici des nomades des steppes, qui sont en fait des sédentaires, puisqu’ils vivent sur des territoires fixes, au sein desquels ils évoluent, du fait que leurs principales ressources (en général des troupeaux d’herbivores) soient des ressources mouvantes, qu’il faut donc suivre de manière cyclique, mais il s’agit bien de territoires fixes, chaque communauté ou famille ayant son troupeau, ses pâturages, et où chacune défend son territoire. En général, un territoire appartient soit à des agriculteurs, soit à des éleveurs, mais les deux cohabitent rarement sur le même espace. Il n’y a pas que dans les steppes que l’on retrouve ce genre de « sédentaires éleveurs », plus ou moins mobiles, mais également partout où il y a des pâturages d’estive, ou bien des causses incultes. Ceux dont je parle, ce sont les vrais nomades, ceux qui cohabitent avec les sédentaires, que ces derniers soient éleveurs ou agriculteurs.

En effet, lorsque nos ancêtres se sont sédentarisés, des villages sont apparus, puis des villes, ainsi que des routes, des canaux, des voies maritimes. Cette modification des infrastructures et des rapports de territorialité a créé de nouvelles « niches économiques », dont certains ont pu profiter. Il s’agissait tout d’abord de commerçants, mais ont suivi également des forains, des artistes ambulants, ou bien de simples vagabonds en quête de changement, voire même quelques « investisseurs » en quête de transferts de capitaux, de technologies ou autres, ou bien de la « main d’œuvre » se déplaçant de travail périodique en travail périodique. Les roms, les gitans, les tsiganes, en font partie ; ils font parfois office de musiciens nomades intervenant dans des cérémonies ponctuelles, et le plus souvent font office de main d’oeuvre ambulante et flexible, effectuant de petits travaux qui rebutent souvent les sédentaires, ou bien plus simplement des travaux qui nécessitent un apport périodique et important de main d’œuvre, comme lors des vendanges dans les régions viticoles, ce qui peut permettre d’éviter par exemple d’avoir recours au travail des enfants.

Certains groupes de nomades, troubadours, saltimbanques, forains, ambulants, commerçants au long cours, marins intrépides, prêteurs et banquiers, travailleurs flexibles, se sont si spécialisés, qu’à force de partager les mêmes conditions d’existence et de se côtoyer, des familles au départ différentes ont fini par constituer des peuples. Les juifs, les roms, les manouches, les touaregs, et d’autres, autant de peuples nomades qui sont nés de la sédentarité. Sédentarité et nomadisme sont en fait les deux faces de la même médaille. L’un ne va pas sans l’autre, et tant qu’il y aura des sédentaires, il y aura des nomades pour faire le lien entre les territoires fixes des sédentaires, pour pallier aux défauts que crée la sédentarité.

Vouloir opposer sédentarité et nomadisme est donc purement ridicule, puisque les deux modes de vie sont les deux entités d’une même organisation sociale devenue schizophrène. Et si l’un des deux sert de bouc émissaire à l’autre (et il s’agit bien de cela en ce qui concerne l’actualité politique), en même temps il lui procure tout un tas de services vitaux et absolument nécessaires. Supprimer ou repousser un groupe ethnique n’en effacera pas moins la niche socio-économique qu’il occupait, et d’autres chercheront aussitôt à occuper cette même niche, et ils seront tout aussi « dérangeants » que les précédents, en même temps qu’ils lui seront pourtant tout aussi utiles.

Cette opposition dualiste n’est due qu’à une complémentarité pourtant évidente : la sédentarité n’est pas plus oppressante que le nomadisme n’est parasitaire, et il serait plus que temps que cette question soit traitée de manière globale, et que cessent les affrontements et les haines ou les idées préconçues entre nomades et sédentaires. Les deux doivent reconnaître leurs complémentarités, et trouver un consensus qui permette à chacun de contribuer au bien être de tous. Les sédentaires doivent reconsidérer leur principe de propriété et tempérer l’autorité de leurs institutions, et les nomades doivent considérer les institutions des sédentaires et la territorialité comme étant la source de leurs légitimes profits, et non comme des institutions oppressantes et aliénantes qu’ils doivent affronter jusque dans le principe.

Quant à ceux qui veulent revenir de cette civilisation schizophrène et retourner à des territoires évolutifs et à des vies semi-nomades, c’est une autre affaire, mais en tous cas, leur combat n’est ni à projeter sur le nomadisme et sa liberté, ni à affronter la sédentarité et son organisation sociale ; leur combat est à élever à un niveau bien plus complexe et essentiel que cela.

Le cri, par Yves Brouckaert

18 septembre 2010

Un commentateur régulier du blogue Anarcho-pragmatisme, Yves Brouckaert (un belge wallon), qui lui-même n’a pas de blogue, a proposé à David Gendron de publier pour lui un article concernant les roms, et la manière dont Sarkozy traite ce sujet, lui envoyant par la même occasion un beau pied de nez. Il m’a demandé également de le publier sur mon blogue, de manière à ce que cet article dispose en même temps d’une tribune en France, ce que j’ai accepté. J’essayerai ensuite d’écrire à mon tour un article sur ce que je pense de ce sujet d’actualité, très grave à mon avis, et qui démontre à quel point Sarkonazi est prêt à aller chercher de nouveaux électeurs au plus extrême de la droite, et je rajouterais même que je suis d’accord avec la commissaire luxembourgeoise lorsqu’elle dit que ces méthodes en rappellent d’autres.

Le cri :

Ainsi, Sarko aurait obtenu, à Bruxelles, des excuses de la Commissaire luxembourgeoise qui comparait les rafles de Rôms exécutées par la Nation-Mère des Droits de l’Homme, à celles qui se produisirent à l’encontre des Juifs par la même Nation-Mère durant la Seconde Guerre. On sait ce qu’il advint alors à environ un million de Tziganes à travers l’Europe. On peut sans doute oublier ce « détail », puisque même cette tuerie sans nom n’entraîna à l’égard des survivants, d’être reconnus comme des hommes à part entière.

Bien sûr, Sarko bénéficie de circonstances atténuantes, puisqu’il est né dans un de ces pays de l’Europe de l’Est où ces populations nomades ont par le passé subi pogrom sur pogrom et sont toujours gravement discriminées depuis. Je rappelle les incidents survenus en Tchéquie (ou République Tchèque), il y a quelques années (création de véritables ghettos, etc. etc.) en Roumanie et sans doute ailleurs, ces « détails » n’intéressaient pas beaucoup les médias jusqu’à ce jour.

On oublie que ce peuple nous est parvenu de la vallée de l’Indus vers le quatrième siècle (Roumanie), et a ensuite essaimé à travers toute l’Europe dès le cinquième siècle. C’est-à-dire à la même époque où les Francs envahissaient la Gaule. Cela devrait me semble-t-il leur conférer une très respectueuse considération.  Ils sont partout « chez eux » en Europe et particulièrement en France, surtout depuis l’époque où Robespierre et ses pairs ont édicté le Règlement général (Égalité, Fraternité, …). J’ai oublié le troisième pan du triptyque. Vous me le pardonnerez j’espère, amis Français, mais ces mots ont été tellement galvaudés…

Je dirais, pour ce qui me concerne, que ce peuple a subi tant et tant de brimades innommables, qu’il est plus que temps de réparer. Sarko, au nom de ses amis Heurtefeuilles, de ses esclaves élevés provisoirement au rang de ministres, je pense notamment à l’exécrable Kouchner, en pleurs, avouant avoir un instant « pensé » à démissionner, ses ancêtres de Vichy, etc. , va prendre des dispositions révolutionnaires et battre, à plus d’un titre, son mea culpa.

Comme il vient de constater que la France reproche aux Rôms de s’approprier sporadiquement l’un ou l’autre bout de terrain qui ne leur appartient pas, et comprenant enfin qu’il n’existe dans toute la Nation-Mère qu’un nombre infinitésimal de terrains aménagés pour les gens du voyage (aménagé signifie pourvu d’un robinet). L’eau alimentant ledit robinet est paraît-il souvent d’origine inconnue. Il a donc décidé de décider, lui qui représente un Grand pays, la France, contrairement au petit effronté qu’est le Luxembourg qui s’est permis d’élever, au nom de la Commission européenne, la voix pour lui reprocher sa « dérive fasciste », lui que les autres Nations du même acabit ont soutenu jusqu’à contraindre ladite Commissaire à « adopter un autre ton » lorsqu’on s’adresse au petit Président d’une Grande Nation et à reconnaître un certain nombre de choses qui disculpent ledit petit Président des dispositions prises car ledit peuple nomade dont il est question ci-avant a occupé des terrains (inoccupés ou en jachère) sans autorisation.

Cependant, afin de mettre fin au double scandale qu’il a initié, à savoir: le rabaissement au rang d’esclave d’une Commissaire européenne – une femme ! – plus petite que toutes les autres, puisque élue par le plus petit pays de l’UE, et de ce fait tenue de s’agenouiller devant le Roi-Soleil, pour être finalement simplement à sa hauteur et qui avait osé dire à la face du Monde les excès criminels du Roi, à s’excuser (même si en langage diplomatique on utilise des mots génétiquement modifiés), – la négation des droits fondamentaux d’Européens tels que le sont les Rôms, au grand dam de toutes les femmes et de tous les hommes d’honneur que compte la France et nombre de citoyens européens, Le Roi-Soleil a donc décidé de décider: la mise en place d’une Commission parlementaire chargée de reconnaître aux voleurs de poules, pardon au peuple Rôm, le droit à la propriété absolue d’un dixième de la superficie totale de chacun des pays constituant l’UE, la mise à disposition d’une subvention largement suffisante à l’élaboration d’un gouvernement Rôm et aux décisions qu’il a à prendre en matière d’aménagement de ses territoires inaliénables, de santé, d’enseignement, de représentation politique (10 % des sièges du parlement européen) et aux fins d’assurer la Présidence, pas seulement protocolaire, permanente de l’UE. Je compte sur l’une ou l’autre spécialiste du Droit communautaire pour élargir à suffisance les exigences que j’ai énumérées.

Comme il se doit, le petit Président de la Nation-Phare sera le premier à mettre en œuvre les dispositions nécessaires à la mise en place de ces dispositions, montrant ainsi la Voie aux petits peuples ignorants ou méprisables.

Ami français : comprends-moi bien!

Les monnaies complémentaires

23 août 2010

Je voulais écrire un article sur les monnaies complémentaires, sur le SEL, le SOL, pour en expliquer le fonctionnement, les intérêts et les limites, mais je manque de temps.

En guise d’avant goût, voici une interview de Dominique Nugues, que vous pouvez écouter sur cette page, et qui explique assez bien la différence entre la monnaie boursière actuelle et ces monnaies complémentaires :

Interview sur les monnaies complémentaires et les systèmes monétaires alternatifs

J’écrirai plus tard un article sur les avantages et les limites de ces différents systèmes monétaires, et vous exposerai mes solutions mutuellistes.

(j’ai trouvé cette interview sur le site du Mouvement pour une Transition Monétaire )

Transition

25 juillet 2010

Il y a longtemps que j’ai pris conscience du problème du pic pétrolier ; or, il se trouve que ce pic a été atteint en 2006, d’après la plupart des experts ; c’est-à-dire que l’extraction de pétrole a atteint son maximum, ce qui n’avait jamais été le cas (Notons d’ailleurs au passage que la crise financière globale actuelle a à peu près le même âge que ce pic). Aujourd’hui, la production de pétrole est à peu près stable, et ne devrait pas tarder à régresser. Mais comme la consommation s’accélère, notamment avec les nouveaux pays émergents, ces extractions, quand bien même elles ne régresseraient pas et resteraient stables, devront tout de même un jour ou l’autre se retrouver insuffisantes pour répondre à l’augmentation de la demande. C’est-à-dire que, même s’il reste bien entendu encore du pétrole à extraire, il n’y en aura plus assez pour tout le monde ; plus suffisamment pour que l’offre puisse répondre à la demande. Et ce moment fatidique devrait avoir lieu entre 2011 et 2012. Soit dans un ou deux ans (et j’ai pris conscience que l’échéance de ce seuil était aussi proche il y a finalement assez peu de temps).

Dans un ou deux ans, la demande mondiale de pétrole sera supérieure à l’offre. Cela signifie qu’il n’y aura pas suffisamment de pétrole pour tout le monde, et donc que les prix vont augmenter, irrémédiablement, de manière brutale d’abord, puis de manière plus lente mais régulière ensuite, jusqu’à-ce que « certains » ne puissent plus s’en procurer, faute d’argent.

Cela signifie non seulement que les prix vont augmenter à la pompe, mais que, surtout, tous les produits de consommation vont également augmenter en suivant, puisque notre agriculture est grande consommatrice de pétrole, mais aussi les transports, et toutes les énergies qui sont utiles à la transformation de matières premières en produits de consommation, alimentaires, de construction, ou d’accessoires.

Au départ, le moment fatidique où la demande va dépasser l’offre causera sans aucun doute une crise financière sans précédents, dont beaucoup ne se relèveront pas. Tant qu’il y aura des plus pauvres que nous, et que ceux-ci nous devanceront dans l’impossibilité de se fournir en brut, nos pompes à essences resteront pleines, tout comme nos rayons de supermarchés. Mais, les prix continuant à monter en flèche, des situations de pénuries ne tarderont pas à arriver, même dans nos beaux pays développés. Sans compter les difficultés financières exponentielles que cela peut représenter pour des personnes déjà en situations financières difficiles ou précaires.

Et même si, une fois passé le moment difficile de la crise financière et spéculative, la situation pourrait à peu près redevenir stable, rien ne sera plus jamais comme avant. Dés aujourd’hui, nous devons nous faire à l’idée que notre société ne retrouvera plus jamais la croissance qu’elle a connue ; nous sommes entrés en récession, en même temps que s’annonçait la fin du règne de l’énergie disponible et bon marché, et ne sommes pas prêts de sortir de cette « décroissance non souhaitée ».

Donc, il est plus que temps de se préparer individuellement et collectivement, pour ne plus être dépendants du pétrole, ou en tous cas pour l’être le moins possible, et pour pouvoir continuer à nous nourrir le jour pas si lointain où les rayons des supermarchés se retrouveront, lentement mais durablement, de plus en plus vides, et dont les produits qui s’y trouveront encore coûteront une fortune.

Pour contribuer collectivement à l’amorce de cette nécessaire transition, un nouveau forum a été créé il y a peu de temps, dont j’ai l’honneur d’en être l’un des administrateurs : Transition. Ce forum est tout nouveau, et encore en partie au stade de la construction, mais il se veut novateur, dans le sens où il ne s’agit plus de prévoir quand va arriver la crise, ni comment celle-ci va arriver, car de nombreux sites et forums l’ont déjà fait ; il s’agit, désormais, de passer à la pratique, de s’échanger des techniques, des savoirs et des moyens ; de réfléchir à de nouvelles organisations sociales et économiques ; et d’agir, dès maintenant, pour prendre les devants de cette crise.

De plus, ce forum se veut un forum réellement coopératif, fonctionnant sur le consensus, où les membres actifs pourront progressivement devenir administrateurs, de manière à ce qu’ensuite chacun puisse contribuer à la bonne santé du forum.

Venez nous y rejoindre !

Mutuellisme et échiquier politique

24 juin 2010

Je vous propose aujourd’hui une synthèse de l’ensemble de l’échiquier politique, et plus particulièrement des différents courants libertaires et anarchistes, afin de mieux y situer le mutuellisme. Cette vision est bien sûr la mienne, et certaines explications peuvent déplaire à certains, convenir à d’autres. Il n’en reste pas moins que cette vision personnelle est le résultat d’un long travail de documentation et de réflexion, et que j’essaye de la proposer de la manière la plus honnête qui soit, sans aucune classification qualitative de ma part.  Ce n’est qu’une description de ce que j’ai compris des différents courants, en me basant sur leurs propres explications.

L’échiquier politique :

En règle générale, on a pris pour habitude de se représenter l’échiquier politique en une seule dimension, allant de l’extrême gauche et de la gauche, à la droite et à l’extrême droite, en passant par le centre. Les choses sont en réalité bien plus complexes, et il conviendrait mieux de répartir les différents courants politiques en deux dimensions, donc à la manière d’un échiquier, voire même en trois dimensions. La première dimension étant la dimension sociale, au sens « civile » du terme ; la deuxième étant la dimension économique ; et la troisième, la dimension écologique. Mais passons pour l’instant sur la troisième dimension, et considérons-en simplement deux, avec les dimensions économiques et sociales.

Une répartition en deux dimensions convient déjà bien mieux, auquel cas, des courants radicalement différents peuvent être assimilés en un même « camp », par exemple le camp de droite, ou bien le camp d’extrême gauche, bien qu’ils défendent des idées radicalement différentes. Par exemple, les trotskistes et les anarcho-syndicalistes sont regroupés avec les communistes, dans la catégorie « extrême gauche », parce que tous défendent un collectivisme économique, malgré qu’ils défendent des positions totalement opposées en ce qui concerne les libertés individuelles, le centralisme politique, etc.. De même, les libéraux, en général classés à droite, sont assimilés aux conservateurs, alors que les libéraux, en plus de défendre les libertés économiques, défendent aussi les libertés civiles, ce qui n’est pas le cas des conservateurs.

Etudions donc chacune de ces dimensions, et ce qu’elles nous permettent de distinguer :

- La dimension sociale concerne surtout la question de l’autorité, et de la hiérarchisation sociale. On a, d’un côté, les tendances les plus autoritaristes : absolutismes, et autres systèmes autocratiques où le culte de la personnalité du dirigeant est de rigueur ; et de l’autre, les tendances libertaires, refusant les différentes formes de hiérarchisation, et prônant la démocratie directe, fédérale ou participative, voire même, tout en haut, les tendances individualistes, (parfois, également dénommées acrates), refusant toute forme de gouvernement autre que volontairement consenti, et prônant plutôt la libre association et le confédéralisme. Entre les deux, on retrouve bien évidemment différentes tendances « centristes », passant successivement par les parlementaristes (monarchies parlementaires), puis par les oligarchistes (prônant en général un pouvoir élitiste, et allant des républicains « romains », et du bonapartisme, à certaines démocraties populaires oligarchiques), et enfin par les démocrates (représentativité parlementaire des citoyens).

- La dimension économique concerne la question de la collectivisation et du libéralisme. D’un côté se trouvent les tendances totalement collectivistes, c’est-à-dire les communistes, suivis par les collectivistes, puis par des tendances encore moins collectivistes, jusqu’aux tendances les plus libérales, prônant la souveraineté économique absolue, et une séparation totale entre l’état ou les citoyens et l’économie, un non-interventionnisme, et une absence de législation économique.

Si l’on répartit donc les différents courants politiques sur un tel échiquier, avec la dimension sociale en ordonnée (allant des autoritaristes aux libertaires), et la dimension économique en abscisse (allant des collectivistes aux libéraux), on obtient un tableau de ce  type, bien plus représentatif des différents courants, et de leur situation sur l’échiquier politique :

Dans un tel tableau, non seulement les différents courants politiques sont bien mieux répartis, mais on peut également plus facilement en dégager, tout à fait logiquement, de grands ensembles. On y retrouve la gauche, la droite, ainsi que, en bas, l’extrême gauche et l’extrême droite, autoritaires, qui se « rejoignent » dans la catégorie des étatistes. Et on a, en haut, la catégorie des libertariens, où se rejoignent les « libertaires de droite », et les « libéraux de gauche ». Le mutuellisme, pour sa part, est situé parmi les courants libertaires, à la frontière entre la gauche libertaire et le libertarisme.

Les différents courants libertaires :

Voyons maintenant ce qui distingue le mutuellisme des autres courants libertaires. Les différents courants libertaires sont, comme le montre le précédent tableau, tous situés à peu près sur une même dimension, celle de la souveraineté individuelle sociale. On a, tout en haut, les tendances les plus individualistes, auxquelles je m’apparente (si vous désirez avoir une meilleure idée de ce qu’est l’individualisme, je vous invite à lire cet excellent article du blog flegmatique d’Anne Archet, dans laquelle cette notion est on ne peut mieux définie, et où elle oppose sa vision anarcho-individualiste, à l’anarchisme « social-démocrate » de Noam Chomsky) ; et en bas, les tendances les plus « centristes » parmi les libertaires, que sont les démocrates libertaires, prônant une organisation des états en démocraties directes (fédérales ou participatives). Les tendances anarchistes constituent l’intermédiaire, réclamant l’avènement de démocraties directes non étatiques, c’est-à-dire sans aucunes institutions militaires ni régaliennes.

On peut ensuite, sur cette même dimension sociale qui les rassemble, distinguer les différents courants libertaires par leur dimension économique, selon qu’ils sont plus ou moins libéraux, ou plus ou moins collectivistes. De la droite vers la gauche, les différents courants libertaires se distinguent donc par un collectivisme croissant, ceux situés les plus à droite n’étant nullement collectivistes, et ceux situés les plus à gauche l’étant totalement.

Dans une telle répartition des courants libertaires, on a donc, de droite à gauche :

- Les libertariens, qui ne sont en rien collectivistes. Ceux-ci défendent une liberté économique totale, et donc une souveraineté économique individuelle sur tous les plans : les ressources peuvent faire l’objet d’une appropriation individuelle ; la monnaie (ou plus généralement la valeur d’échange des produits et services) est le résultat d’une négociation individuelle ; les outillages sont utilisés individuellement, tout comme les ressources, pour une production individuelle ; et la consommation ressort bien entendu également d’une souveraineté individuelle.

- Les georgistes (de Henry George) et les géolibertariens, sont, tout comme les capitalistes libertaires, pour l’économie de marché, mais défendent une seule forme de collectivisme : celle des ressources, qui ne peuvent pas, selon eux, faire l’objet d’une appropriation individuelle, ou bien en l’échange d’une contrepartie, d’un dédommagement financier, envers ceux qui sont alors privés de cette ressource, du fait de l’appropriation individuelle (c’est ce que l’on appelle la « Land Value Tax »).

- Les mutuellistes, parfois également appelés mutualistes libertaires, non seulement désirent la collectivisation des ressources, mais également et surtout la collectivisation de la monnaie. Par la collectivisation de la monnaie, ils entendent appliquer le principe d’équivalence à la valeur du travail, rendant tout travail équivalent à un autre, la monnaie devenant alors, non plus le résultat d’une négociation individuelle (un résultat de l’équilibre offre/demande), mais plutôt d’une valeur/travail collectivement fixée, empêchant ainsi toute spéculation sur le travail. La production reste individuelle, tout comme les outillages et la consommation, donc c’est une tendance relativement « libérale », mais l’utilisation des ressources est usufruitière, et la valeur d’échange est collectivement fixée. (à noter toutefois que certains mutuellistes se contentent du collectivisme de la monnaie, définissant la valeur des ressources, et donc la possibilité de leur appropriation, simplement en fonction du travail qu’elles nécessitent).

- Les collectivistes libertaires défendent la collectivisation de la production, et par là des ressources et des outillages, et de la monnaie. Mais la consommation reste du ressort de la souveraineté individuelle, la rétribution du travail étant alors proportionnelle au travail fourni par l’individu.

- Enfin, les communistes libertaires sont pour la collectivisation économique générale, appelée planification, c’est-à-dire que même la consommation est collectivisée, la production collective étant répartie entre les individus de manière égalitaire, donc sans besoin d’aucune monnaie (ou alors une monnaie symbolique). Ce système ne laisse bien entendu aucune liberté économique, les individus étant alors sommés de produire collectivement les denrées nécessaires à la consommation collective, chacun obtenant ensuite sa part de consommation.

Le mutuellisme :

Comme tous les courants libertaires, le mutuellisme est constitué de tendances plus ou moins individualistes ou plus ou moins démocrates. La plupart des mutuellistes s’ignorent, d’ailleurs, mais ils peuvent en tous cas être tous caractérisés par leur tendance à se tourner vers une économie plutôt libérale, tout en recherchant à la rendre moins spéculative, voire a-capitaliste, et surtout vers des systèmes monétaires collectifs et basés sur une valeur/travail d’équivalence, comme les SELs (Systèmes d’Echanges Locaux), où une heure de travail s’échange contre une heure de travail. Les mutuellistes se caractérisent également en général par un refus (tant que cela reste possible) d’une démarche révolutionnaire d’affrontement, désirant plutôt un gradualisme, c’est-à-dire une transition économique amorcée par les individus eux-mêmes, une prise en main individuelle et collective de l’économie et de nos inter dépendances.

La troisième dimension :

La troisième dimension est la dimension écologique. Elle s’applique également à tout l’échiquier politique, et permet encore de distinguer différentes tendances parmi ces mêmes courants, selon qu’ils considèrent que l’environnement est destiné à l’usage de l’homme, et que ce dernier peut en faire ce qu’il désire ; ou à l’opposé, qu’ils considèrent au contraire que l’homme appartient à son environnement, et qu’il doit s’y conformer, et en respecter les règles. Evidemment, là aussi, tous les intermédiaires existent entre ces deux extrêmes, et les relations entre humain et environnement peuvent être diversement considérées. Mais je ne m’attarderai pas à décrire dès maintenant ces variantes, car, outre de mériter d’avantage de réflexions de ma part, elles mériteraient aussi un article entier, afin de prendre le temps de clarifier le sens des mots utilisés, car soit ces termes sont encore assez peu clairement définis, soit leur usage commun en est encore trop variable : la plupart des courants ne sont d’ailleurs pas encore parvenus à définir clairement leur rapport à l’environnement et au “cosmos”.


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