Les privilèges et leur origine

4 juin 2013

Avant d’étudier plus en détails les privilèges constitutifs du système capitaliste, il convient de s’intéresser tout d’abord à leur origine. Car à gauche comme à droite, nombreux sont ceux qui s’accordent à dire que c’est par un « processus naturel » que les riches sont aujourd’hui riches, et que les pauvres sont pauvres ; par les mécanismes du marché, à partir d’une appropriation originelle légitime (le premier à avoir occupé les terres). Certains s’en réjouissent, à droite, voire glorifient ces mécanismes d’accumulation ; et d’autres s’en indignent, à gauche, et cherchent à contrer ce phénomène. Mais le caractère naturel de ce processus n’est en réalité qu’un grand mythe ; ce processus n’a rien de naturel.

medium_fardeau_des_privileges

Le grand mythe de l’accumulation primitive :

Du côté de la droite, en général, on pense de toutes façons que ce phénomène d’accumulation du capital n’est pas un souci, puisque l’argent est tôt ou tard redistribué par la consommation et les investissements des riches, qui ainsi donnent du travail aux pauvres. Ce phénomène serait donc bénéfique, puisqu’il permettrait aux personnes possédant le talent nécessaire, d’utiliser au mieux le capital pour créer de la richesse, et ainsi d’offrir du travail (et donc un revenu) à ceux qui en ont moins, ou qui sont dans l’incapacité de créer de la richesse et/ou d’utiliser correctement leur capital. De plus, comme les plus fortunés offrent en général du travail aux plus offrants, ils l’offrent donc en priorité aux plus nécessiteux, et permettent donc à ceux-ci de vivre dans de meilleures conditions que s’ils étaient simplement livrés à eux-mêmes.

Mais selon cette vision du processus d’accumulation, cette redistribution ne se ferait que sous la forme de travail, de services, et non de ressources. Le processus d’accumulation du capital serait donc générateur de phénomènes de raretés, et donc de pressions sur ceux qui ne possèdent pas de capital, par l’absence de choix qui leur incombe, et par la rente qui peut ainsi leur être extorquée. Or, si la consommation redistribue des services et des revenus mais en revanche concentre le capital, alors c’est que ce phénomène d’accumulation est bel et bien un cercle vicieux, et que la détention du capital s’entretient de lui-même, rendant impossible l’accès au capital des non possédants, et nuisant donc au renouvellement de la classe des talentueux créateurs de richesses. Défendre ce processus d’accumulation n’a alors pas de sens.

Du côté de la gauche, en général, cette théorie de l’accumulation primitive du capital génère au contraire une volonté de mettre fin à ce processus, en collectivisant le capital et les moyens de production. Cette collectivisation est sensée enrayer ce cercle vicieux de concentration du capital, et elle y parvient d’ailleurs évidemment, puisqu’elle interdit toute propriété individuelle des moyens de production, et donc par là tout processus d’accumulation individuelle. Mais elle suppose alors également, et malheureusement, de rejeter toute initiative individuelle, et donc par là de rejeter la grande majorité des possibilités de création de richesse, qui se fait via l’exercice des talents individuels. Le résultat qui s’en suit est que c’est l’ensemble de la création de richesse qui s’en trouve largement diminuée. De plus, la bureaucratie nécessaire pour substituer au marché une planification collective à grande échelle génère des coûts importants qui nuisent encore d’avantage à la création collective de richesse, coûts qui sont proportionnels à la taille de l’économie à planifier.

En réalité, ces deux approches sont aussi bien l’une que l’autre dans l’erreur, puisqu’elles se situent toutes les deux dans un contexte de processus d’accumulation primitive du capital, l’une pour la défendre, l’autre pour s’y opposer. Mais en fait ce processus n’est rien d’autre qu’un grand mythe.

PHOTOLISTE_20090430153002_syderurgie_600_

Ou du moins, ce n’est en tout cas pas par un processus naturel que cette accumulation a été rendue possible, ce n’est pas par les mécanismes spontanés du marché, mais par un processus de coercition : c’est « dans les larmes et le sang » qu’il a été obtenu. Par l’action coercitive de l’état et de son autorité, financé par les impôts, c’est-à-dire par l’argent de tous, y compris et surtout par l’argent des opprimés (les impôts payés par les pauvres rapportent toujours beaucoup plus de recettes que les impôts payés par les riches). Y compris par les politiques de gauche, destinées pourtant à rétablir les injustices ou à les compenser.

Ce mythe arrange les économistes de droite, puisqu’il légitime la répartition actuelle de la propriété du capital en lui donnant une origine naturelle et spontanée, et induit en erreur les économistes de gauches qui cherchent absolument à enrayer ce processus en rejetant le marché et la propriété individuelle du capital.

L’origine des privilèges :

En réalité, ce processus n’a pas été engendré par le marché, mais par la coercition, par la création et l’entretient de privilèges qui ont généré puis entretenu la « fortune » d’une classe de possédants. Ce processus n’a donc rien de spontané, rien de naturel : ce n’est autre qu’un vol, en bande organisée, et qui a lieu depuis la fin du Moyen-Âge et le début de la « renaissance » (la renaissance des états, pourrait-on dire) ; et qui se poursuit encore aujourd’hui :

« Le mythe capitaliste de l’accumulation primitive ne peut pas tenir debout, ni face à la logique ni face à la preuve de l’histoire. Oppenheimer a démontré l’impossibilité d’une telle accumulation primitive par des moyens pacifiques. L’exploitation n’a pas pu surgir dans une société libre simplement par les mécanismes du marché. […]

Le capitalisme, cette nouvelle société de classe provenant directement de l’ancienne société de classes du Moyen Age, a été fondé sur un acte de vol aussi massif que son précédent que fut la conquête féodale de la terre. Il a été rendu possible jusqu’à présent par l’intervention de l’Etat destinée à protéger son système de privilège, sans laquelle sa survie est inimaginable. La structure actuelle du capital et l’organisation de la production dans notre soi-disant « économie de marché », reflète l’intervention coercitive originelle et externe de l’État sur le marché. Dès le début de la révolution industrielle, ce que l’on appelle avec nostalgie le «laissez-faire» était en fait un système continu d’intervention de l’État par la subvention de l’accumulation, par le privilège de garantie, et par le maintient de la discipline au travail.

En conséquence, l’apport le plus important pour le capitalisme moderne d’entreprise est l’apport de l’histoire, par lequel le capital a été accumulé dans quelques mains, et le travail a été privé de l’accès aux moyens de production et contraint de se vendre aux conditions de l’acheteur. Le système actuel, de concentration de la propriété du capital, et d’organisation en entreprises de grande envergure, est le résultat direct de cette structure originelle de la puissance et de la propriété privée, qui s’est perpétuée au fil des siècles. »

(Kevin Carson, Studies in mutualist political economy, introduction au Chapitre 4 (traduction personnelle))

The-Colonisation,-Detail-From-The-Series-Epic-Of-The-Mexican-People,-1945-52

Cette accumulation originelle s’est faite par la colonisation et la préemption des terres indigènes, par le pillage des ressources humaines et naturelles des colonies, ainsi que par l’expropriation des petits propriétaires et l’appropriation des communs sur le vieux continent, et par les répressions politiques et le contrôle social.

« Le capitalisme n’a été en aucune manière un «marché libre» qui a évolué naturellement et pacifiquement depuis la civilisation du haut Moyen Age. Comme Oppenheimer l’a montré, le capitalisme en tant que système d’exploitation de classe était un descendant direct de la féodalité, et ses « stigmates de naissance », ses origines dans le féodalisme tardif, sont encore visibles aujourd’hui.
Des médiévistes romantiques comme Chesterton et Belloc ont décrit un processus dans le haut Moyen Age par lequel le servage avait progressivement disparu, et les paysans s’étaient transformés de facto en francs tenanciers qui ne payaient qu’un montant censitaire nominal. Le système de classe féodale se désagrégeait et était en train d’être remplacé par un autre, beaucoup plus libertaire et avec beaucoup moins d’exploitation. Immanuel Wallerstein a montré que le résultat aurait probablement été «un système de petits producteurs relativement égaux, capables d’asseoir les aristocraties et de décentraliser les structures politiques». »

(Kevin Carson, Studies in mutualist economy, “Le monde que nous avons perdu, et que nous allons reconquérir”: conclusion du chapitre 4 (traduction personnelle))

images

Et ce même processus d’accumulation se poursuit aujourd’hui de plusieurs manières, notamment par le fait de politiques qui, de manière souvent tout à fait sincère, souhaitent remédier aux conséquences de ce processus d’accumulation originel en intervenant par l’autorité de l’état, en tentant de réguler l’économie, de la réglementer ou de planifier les redistributions et/ou les investissements. Malheureusement ces contraintes faussent et restreignent à leur tour le marché et le déséquilibrent, offrant des avantages à cette même oligarchie capitaliste. En croyant équilibrer l’économie, l’état la déséquilibre constamment, quelle que soit la sincérité des hommes politiques qui ont créé ces interventions, et quelle que soit le type de législation effectuée.

Aujourd’hui encore, c’est donc bien l’action de l’Etat, son interventionnisme et son autorité, qui empêche l’économie d’atteindre cet équilibre de la libre économie où les prix sont équivalents aux coûts. La concentration du capital n’est pas le résultat de la concurrence, mais le résultat de l’intervention de l’Etat ; ce n’est pas le résultat d’un processus naturel, mais d’un processus volontaire (et plus ou moins intentionnel) ; ce n’est pas le résultat de la « Concurrence libre et non faussée », mais de la « privatisation des profits et socialisation des coûts ». Etat et capitalisme sont une seule et même chose, que l’on peut regrouper sous le terme plus général d’impérialisme, l’Etat en étant le moyen, et le capitalisme le résultat.

2860692024_11e9d3e897_o

Principes mutuellistes de la libre économie

1 avril 2013

Voici maintenant la troisième partie de ma série d’articles consacrée à ma théorie de l’homéostasie libertaire.

Après l’exemple de la théorie de l’homéostasie écologiste, voici désormais un article consacré au domaine économique. Il s’agit donc de rentrer dans le vif du sujet (et de se faire beaucoup d’ennemis, tant à gauche qu’à droite), puisque le mutuellisme est une théorie économique centriste, qui déplaît aux gauchistes de par son positionnement en faveur de la libre économie et de l’initiative individuelle, et qui déplaît également aux gens de droite de par son positionnement contre la propriété privée et le capitalisme. Le mutuellisme est également un mutualisme spécifiquement anarchiste, et qui déplaît donc à tous les étatistes, de gauche comme de droite, puisqu’il se positionne résolument contre tous les principes d’autorité, de coercition ou d’interventionnisme, fussent-ils parfaitement démocratiques ou pavés de bonnes intentions. Voici donc, dans cet article, une vulgarisation de la principale théorie constitutive de ce courant économique anarcho-centriste qu’est le mutuellisme de libre économie, celle de la théorie de la valeur-travail en libre économie.

Paragraphe

 

L’offre et la demande :

La principale différence entre un économiste de gauche et un économiste de droite provient en général d’un désaccord tout à fait fondamental en ce qui concerne les relations entre l’offre et la demande. Les économistes de gauche, de leur côté, pensent que, dans notre société, c’est l’offre qui crée la demande, c’est-à-dire que ce sont les acteurs économiques qui créent des besoins auprès des consommateurs en créant des produits ou services qui ne leur sont à priori pas nécessaires (puisque la disponibilité des produits de première nécessité est considérée comme étant depuis longtemps acquise), puis en les proposant à ces consommateurs par des techniques de publicité voire de manipulation, afin de générer chez eux un besoin envers ce nouveau produit ou service, qui les poussera à en consommer.

Pour un économiste de gauche, pour un marxiste ou un néo-marxiste, les consommateurs sont donc manipulés par les producteurs, et de ce fait le profit du producteur est une tare, qu’il faut réprimer ou éviter, puisque la recherche de profit pousse les producteurs à outrepasser leurs droits vis-à-vis des consommateurs qu’ils manipulent alors, au lieu de se contenter de subvenir à leurs besoins de première nécessité, lesquels besoins seraient les seuls à être réclamés par les consommateurs si ces derniers n’étaient absolument pas manipulés, et soumis à aucune tentation de la part du marché.

En général, ces économistes de gauche préconisent donc de rééquilibrer ce rapport de force, en soutenant la demande (augmentation des salaires ou des cotisations), et en protégeant d’avantage les salariés et/ou les précaires (code du travail, minima sociaux, allocations, retraites, etc.). Mais offre et demande étant intrinsèquement liées, il est bien évident que cela n’a pour effet que de se répercuter sur l’offre, et donc de favoriser ceux qui ont les moyens d’y répondre. On assiste donc, à chaque fois que de telles politiques sont mises en place, à une augmentation des profits des producteurs, et donc à la croissance du patrimoine et de l’influence de ceux qui en possèdent déjà, et donc au final, à une augmentation de ces inégalités qu’elles sont pourtant censées faire diminuer.

« Quand on pense qu’il suffirait que les gens arrêtent de les acheter pour que ça ne se vende plus. » (Coluche)

« Quand on pense qu’il suffirait que les gens arrêtent de les acheter pour que ça ne se vende plus. » (Coluche)

En revanche, les économistes de droite, les libéraux ou les néo-libéraux, considèrent plutôt que c’est la demande qui fait l’offre, et que si un produit est commercialisé, c’est qu’il est demandé, ou potentiellement demandé, donc que ce sont les consommateurs qui en éprouvent le besoin réel, dans les conditions qui sont les leurs à un instant et un lieu particulier, à minima de manière sous-jacente, jusqu’à-ce que ce besoin soit satisfait. Pour ces économistes de droite, le profit n’est donc qu’une juste rétribution pour celui qui a eu le talent et l’audace de proposer le bon produit ou service aux consommateurs au bon endroit, au bon moment et dans les bonnes conditions. Le profit, puisqu’il offre notamment une motivation à la prise de risques, est, selon eux, ce qui permet l’innovation nécessaire à la satisfaction des consommateurs, et donc doit être valorisé.

Toutefois, cette exaltation du talent de l’entrepreneur pousse certains de ces économistes à aller jusqu’à attribuer une valeur de mérite à ceux qui sont en capacité de générer du profit. Ils préconisent donc de mettre en place des politiques destinées à les soutenir et à les favoriser (allègements fiscaux et sociaux, subventions, baisse du coût du travail, etc.), afin qu’ils puissent développer au mieux leurs capacités de répondre aux désirs et aux besoins des consommateurs, et donc qu’ils puissent contribuer ainsi au mieux à leur satisfaction et à leur épanouissement.

Bien évidemment, de telles politiques n’ont pas l’effet escompté, puisqu’en favorisant les détenteurs de capital on favorise la concentration du capital, donc on accroît les phénomènes de rentes et de spéculations (parfois même on génère des situations de monopoles), phénomènes qui génèrent au final des augmentations de prix des biens et services ; augmentations qui compensent alors largement les maigres baisses de coûts obtenues par les gains de productivité recherchés. De plus, en concentrant le capital, on accroît les inégalités, par la diminution du nombre de détenteurs de capital (et donc de générateurs de profits), et par l’augmentation du nombre de salariés, anciens petits détenteurs de capital alors contraints d’aller vendre leur force de travail sur le marché de l’emploi (et donc on augmente la main d’œuvre disponible, ce qui a pour effet de tirer les salaires vers le bas).

La conséquence séculaire de ces deux types de politiques économiques successivement préconisées et instituées, de ces deux politiques successives de l’offre ou de la demande, conduit aujourd’hui à l’obtention de ces conditions socio-économiques particulières, déséquilibrées et inégalitaires, qualifiées alors rétrospectivement de « système capitaliste ». Mais ce « système capitaliste » n’est en réalité que la conséquence, le résultat visible, de l’imbrication successive de ces deux types de politiques économiques malheureusement bien trop complémentaires, et n’est pas du tout le résultat de la victoire plus ou moins importante de l’un de ces deux camps sur l’autre.

Droite_et_gauche-6aa3c

L’affrontement permanent de ces deux idéologies vainement opposées paraît alors bien ridicule, et c’est pour cela que les mutuellistes ne se revendiquent ni d’une politique de l’offre ni d’une politique de la demande, ni de droite ni de gauche, mais qu’ils se placent plutôt dans une position centriste. Les mutuellistes considèrent en effet que les relations économiques ne sont pas déterminées par la relation entre l’offre et la demande, mais par la valeur-travail, et surtout que les profits ne doivent être ni valorisés ni supprimés, mais équilibrés.

Paragraphe

 

La théorie de la valeur travail :

Pour un mutuelliste de libre économie, ce qui détermine le lien économique ne se trouve pas dans cette relation entre l’offre et la demande, ni dans un sens ni dans l’autre. Ce qui détermine le lien économique entre le producteur et le consommateur, c’est en réalité la valeur de leur travail, ou plutôt l’équilibre, en terme de coût/bénéfice, ou plutôt d’utilité/désutilité, entre le travail fourni par le producteur pour proposer un bien ou un service, et le travail fourni en contrepartie par le consommateur pour obtenir ce produit ou service. Il ne s’agit alors pas pour le producteur d’un profit mais d’une rétribution de son travail, et pour le consommateur il ne s’agit pas d’un besoin à satisfaire, qu’il soit choisit ou induit, mais d’un travail qu’il préfère voir effectué par un spécialiste plutôt que par lui-même, en échange d’un autre travail de spécialiste que lui-même peut fournir en contrepartie.

La vente d’un produit ou service est donc le résultat, non pas du souhait de l’un ou de l’autre, mais d’un accord réciproque entre les deux parties, où des quantités de travail équivalentes sont échangées, dans un rapport équilibré par l’utilité et la désutilité de ce travail fourni ou à fournir. Ce qui détermine ce lien économique, c’est donc un contrat mutuel sur la valeur du travail, et l’échange, sur la base de ce contrat mutuel, de quantités de travail, entre des acteurs qui sont tous, à la fois des producteurs et des consommateurs. Ce ne sont donc ni l’offre ni la demande qui créent le lien économique entre les différents acteurs, mais la valeur travail. Et les profits sont donc en théorie inexistants, puisque équilibrés entre les différentes parties.

Cette théorie de la valeur travail, énoncée en ces termes par Adam Smith, a néanmoins été reprise par des économistes de gauche, qui ont considéré qu’elle ne pouvait s’appliquer que dans un cadre non marchand, établi spécifiquement selon les termes de ce contrat, et planifié par les travailleurs ou par l’autorité sensée les représenter. Ce fut sans doute Proudhon qui, le premier, considéra en ce sens que les prix devaient être volontairement alignés sur les coûts du travail, de manière à supprimer les rentes, et que les rémunérations horaires du travail devaient être strictement égalitaires, de manière à égaliser les profits générés par les différents producteurs (j’ai déjà parlé de cela dans un article précédent, puisque cette proposition était celle à laquelle j’adhérais alors). Plus tard, il ajouta néanmoins à cette proposition des différences de productivité, ou de qualité, pouvant être appliquées à ces rémunérations horaires de travail, de manière à faire tendre plutôt ces contrats vers une rémunération égalitaire « à la tâche », donc à qualité égale. Dans cette vision des choses, les différents acteurs économiques devraient se mettre librement et réciproquement d’accord sur les montants de ces rémunérations, localement (au sein de chaque confédération à laquelle ils adhéreraient), et s’échanger librement, selon les termes de ces contrats d’adhésion libre, les marchandises et services individuellement produits.

Marx, qui fût à ses débuts fortement influencé par Proudhon, se revendiqua lui aussi de cette théorie de la valeur-travail, mais il ajouta par contre la nécessité de monopole d’une unique association internationale des travailleurs au sein de laquelle la valeur égalitaire du travail serait collectivement décidée. Dans cette vision, la propriété individuelle et la confédération des producteurs deviennent obsolètes, puisque les travailleurs sont organisés dans une seule et unique méga-entreprise dont ils sont collectivement propriétaires et à la fois dont ils sont tous les clients. Et la théorie de la valeur-travail devient ici une théorie qui considère le travail comme totalement indépendant de la propriété, ce qui élimine totalement les possibilités de profits et de rentes (et cette volonté de supprimer le profit en fait évidemment une théorie économique d’extrême gauche, alors que la proposition Proudhonienne destinée à équilibrer les profits est plutôt centriste).

Mais ces deux visions, celle de Proudhon et celle de Marx, sont toutes les deux des théories de la valeur-travail qui préconisent d’aligner volontairement les prix sur les coûts de production. Il s’agit donc dans les deux cas d’un planisme, d’une économie planifiée, qui dans le cadre proudhonien a lieu dans un circuit d’adhésion libre, au sein d’une association de producteurs qui s’échangent mutuellement leurs produits selon la base de ce contrat, et qui dans le cadre marxiste se fait au sein d’une association internationale unique et monopolisée, bien qu’organisée en démocratie directe. (Notons au passage qu’il s’agissait bien ici, dans les deux cas, d’une planification volontaire de l’économie, soit par la libre adhésion soit par la gestion directe des travailleurs, et non d’une planification imposée et gérée autoritairement par l’état comme ce fût le cas dans les régimes autoritaires du XX°siècle, bien qu’ils se revendiquaient de Marx).

Paragraphe

 

LTV et libre économie :

Kevin Carson, mutuelliste de libre économie, reprend au contraire la LTV (Labour Theory of Value, Théorie de la valeur-travail) dans son expression fondamentale, celle de Smith, c’est à dire dans une économie libre, non planifiée. Dans son essai « Studies in mutualist political economy », il explique qu’en libre économie, dans le modèle du libre marché, l’équilibre entre l’offre et la demande revient à l’expression de l’équilibre entre l’utilité et la désutilité du travail, et donc à la valeur du travail (c’est-à-dire que les acteurs économiques n’acceptent l’effort du travail que tant que les bénéfices qu’ils en retirent (l’utilité) sont supérieurs aux inconvénients de cet effort (la désutilité)). Les profits sont équilibrés par la liberté économique et la concurrence, et les prix deviennent équivalents à des coûts, précisément aux coûts du travail nécessaire aux productions de biens et services.

En effet, un producteur qui proposerait à la vente ses produits et services en y ajoutant des bénéfices trop importants, serait alors plus cher que ses concurrents qui seraient enclins à accepter de faire moins de bénéfices, à partir du moment où ils ont la possibilité de produire ces mêmes biens et services à un niveau de productivité équivalent (cela détermine d’ailleurs également le niveau moyen de productivité d’un marché économique). Ainsi, le niveau moyen de bénéfices extraits par les producteurs sur leurs ventes, donc le niveau moyen de leurs revenus, est équilibré par la concurrence et la liberté d’entreprendre.

« Comme Dobb l’a montré, c’est en considérant la désutilité subjective, l’effort ou le désagrément, plutôt que le temps, comme base de la quantité, que nous devons faire des prix du marché la seule norme objective pour la comparaison des quantités de travail. Néanmoins, cette vulnérabilité n’est qu’apparente. La différence est que, contrairement aux ratios de Marx sur le travail simple et complexe, nous ne comparons pas un ensemble de données à un autre dans un processus circulaire. Nous affirmons avant tout, sur la base d’une compréhension axiomatique de la nature humaine, que l’effort subjectif est la base de toute valeur d’échange ; les dérogations à ce principe, causées par des rentes de rareté, sont un phénomène secondaire. Une fois accepté la primauté de ce principe selon lequel le travail est la base de la valeur d’échange, on peut alors expliquer pourquoi le travail produit  sera distribué en fonction du degré de désutilité du travail.

Dis d’une autre manière, nous pouvons considérer la loi du coût comme base du prix, et de là, éliminer systématiquement tous les facteurs secondaires qui ont un prix uniquement lié à la rareté artificielle, pour restreindre le travail à sa seule création propre de valeur d’échange (au minimum pour les prix d’équilibre de l’offre de biens élastiques). »

(Kevin Carson, Studies in mutualist political economy, chapitre 2 : une refonte subjective de la théorie de la valeur-travail (traduction personnelle))

 Le lien économique entre les individus ne se trouve pas dans la relation entre l’offre et la demande, dans un affrontement entre producteurs et salariés, ou entre producteurs et consommateurs, mais dans une relation d’équilibre entre des travailleurs qui sont à la fois des consommateurs et des producteurs, et qui s’échangent leurs produits dans un rapport équilibré par la désutilité de leur travail respectif. Il s’agit d’un contrat individuel entre deux acteurs économiques qui s’accordent librement sur un prix ; sans contrainte d’aucune des deux parties, le prix peut alors être fixé selon un juste consensus, c’est-à-dire selon la valeur de leur travail respectif, avec un équilibre entre les profits des deux acteurs économiques.

Kevin A. Carson

Kevin A. Carson

C’est donc par les mécanismes du marché, ceux de la liberté économique, que Kevin Carson propose d’équilibrer les profits ; par une théorie de la valeur-travail appliquée à la libre économie, sans aucune planification, fusse-t-elle volontaire. Seulement, ce n’est vrai qu’en contexte de libre économie, et donc sans tout un tas de contraintes qui faussent la situation économique, en restreignant la liberté économique ou bien en favorisant certaines actions économiques plutôt que d’autres. Dans une réelle situation de concurrence libre et non faussée, sans aucuns privilèges ni monopoles permettant d’extraire des rentes sur le travail, de concentrer le capital, ou de faire de la spéculation et des plus-values.

Or, c’est justement là que se distinguent le modèle du libre marché et le capitalisme : le libre marché n’a lieu que dans un contexte modèle d’où sont absentes toutes formes de contraintes, et donc dans lequel aucun phénomène de rente ne saurait émerger sans être aussitôt compensé par des phénomènes de rétroactions économiques (la concurrence) ; alors que le capitalisme est un système où l’économie est soumise à un grand nombre de contraintes et/ou de législations, et qui fonctionne conjointement à de nombreux services publics, et donc où des phénomènes de rentes sont générés par des privilèges législatifs et/ou des avantages financiers ou logistiques. Dans ce contexte d’une économie mixte, dans ce contexte capitaliste, on assiste plutôt généralement à une « privatisation des bénéfices » et à une « socialisation des coûts », en faveur d’une oligarchie économique qui en est alors la grande bénéficiaire, plutôt qu’à une situation de « concurrence libre et non faussée », sensée bénéficier à tous.

Le capitalisme peut donc être considéré comme un système fonctionnant sur des privilèges, privilèges qui offrent systématiquement l’avantage économique à l’oligarchie des détenteurs de capital. C’est la défense de ces privilèges, ou au contraire l’opposition à ces privilèges, qui permet de faire la nécessaire distinction entre les capitalistes d’un côté et les partisans de la libre économie de l’autre. Et c’est la dénonciation d’un nombre plus ou moins important de ces privilèges, qui fait la différence entre les différents défenseurs de la libre économie, qui va des libéraux aux mutuellistes, en passant par les différentes tendances libertariennes et minarchistes : les libéraux ne s’opposent qu’à quelques rares privilèges d’état sur l’économie (aux monopoles d’état, principalement), alors que les libertariens s’opposent à presque tous les privilèges oligarchiques, notamment à tous ceux qui utilisent l’état et ses capacités d’interventionnisme et de coercition. Enfin, certains privilèges oligarchiques, notamment la propriété privée ou bien encore les brevets, ne sont remis en cause que par les mutuellistes (bien que certains libertariens s’opposent également aux brevets). Dans le prochain article de cette série je décrirai plus en détail ce « système des privilèges » qu’est le capitalisme, et les privilèges auxquels je m’oppose.

Rectificatif sur le Mali

10 février 2013

1531727

J’aurais bien aimé au moins une fois pouvoir être fier de mon pays, de mon gouvernement et de mon armée, et c’est sans doute ce qui m’a amené à rédiger ce précédent article au sujet du Mali. Seulement voilà, l’euphorie a été de courte durée, et la triste réalité a fini là aussi par bien vite m’apparaître : nos gouvernants n’ont une fois de plus pas choisi d’aller au Mali par empathie, mais pour des intérêts financiers et stratégiques.

Tout d’abord, j’ai fait une erreur en parlant du président du Mali comme d’un président élu démocratiquement, puisque le président élu démocratiquement a été destitué en avril dernier par un coup d’état militaire, coup d’état qui a permis aux islamistes et aux touaregs du nord-Mali de conquérir l’ensemble de cette région. Le président actuel, général putschiste, est toujours à la tête du pays, et c’est lui qui a réclamé l’intervention de la France.

Ensuite, les théories conspirationnistes concernant le Mali ne m’avaient auparavant pas convaincues, pour la simple raison que ce conflit avait commencé avant l’élection française d’avril 2012, élection qui a vu un changement d’administration. Il me semblait donc plutôt que l’administration socialiste actuelle était héritière d’une situation qui était le résultat de longues années (voire décennies) d’accumulation de conflits et de tensions en tous genres dans cette région. D’une certaine manière, on peut même faire remonter l’origine des problèmes de cette région à la colonisation, ou tout au moins à la décolonisation.

Enfin, la complexité des différents conflits dans cette région, la multiplicité des revendications, des origines, et des méthodes des différents groupes, selon qu’ils soient djihadistes, indépendantistes, autonomistes, mafieux, etc, rend la compréhension de la situation plutôt difficile, et les prises de position assez délicates d’un point de vue géostratégique et géopolitique.

Mais après de longues recherches, mon point de vue a pourtant fini par s’inverser. Je ne prendrai pas le temps ici d’expliquer la situation, d’autres l’ont fait bien mieux que moi, et je ne m’aventurerai pas à donner un avis plus clair que celui de ces journalistes dont les informations se retrouvent toujours confirmées quelques années plus tard.

En tous cas, les derniers espoirs d’intégrité et d’honnêteté que j’avais vis-à-vis de ce gouvernement socialiste sont désormais déchus : Hollande ne fait que pratiquer la continuité de la politique entamée par la mafia sarkozyste, ni plus ni moins. Probablement même qu’il ne fait qu’appliquer un programme qui n’est pas le sien, en échange probablement de certaines promesses de rémunération personnelle à long terme. La mafia socialo-maçonnique a simplement pris la place de la mafia sarkozyste, mais le « marché » politico-stratégique dont ils sont devenus les exécutants est le même.

J’en profite pour saluer le courage du seul député belge à s’être opposé à la participation de la Belgique dans le guerre du Mali, un jeune député indépendant nommé Laurent Louis.

Et pour la partie explicative, voici une petite interview de Michel Collon fort intéressante :

Pour le Mali

23 janvier 2013

SONY DSC

Je suis pour l’intervention au Mali. Cela va encore sans doute me faire des ennemis à gauche, puisque apparemment beaucoup de gens de gauche sont contre cette intervention, qu’ils qualifient d’ « opération AREVA », mais en fait, c’est bien la première fois que je soutiens l’armée de mon pays.

Auparavant il est important de rappeler que j’étais farouchement opposé à l’intervention en Libye, et également opposé aux interventions en Afghanistan, ou en Irak (à laquelle la France n’a fort heureusement pas participé), ou bien à celle de Côte d’Ivoire, qui n’a eu pour but que de destituer le président élu, Gbagbo, pour le remplacer de force par un ami de notre ancien président. De même, je reste opposé à toute intervention en Syrie, et aux divers soutiens financiers envers les djihadistes qui tentent d’y instaurer une dictature salafiste par le renversement de Bachar Al Assad.

Il est évident que nous ne sommes allés en Libye que pour obtenir le pétrole Libyen (le pétrole de la meilleure qualité au monde), et certainement pas pour en libérer son peuple, qui vivait dans l’un des régimes les plus libres et les plus souverains du monde. Et de même il est évident que Khadafi a été volontairement assassiné, afin qu’il ne puisse pas parler, ni de cette souveraineté maintes fois menacée, ni des accords précédemment conclus avec Nicolas Sarkozy, ou de l’argent que ce dernier a reçu et qu’il était incapable de lui rembourser.

De même il est évident que les États-Unis ne sont allés en Irak que pour s’en approprier le pétrole (la plus grande réserve mondiale à l’heure actuelle), et certainement pas non plus pour en libérer le peuple irakien, qui vit bien plus difficilement aujourd’hui, bien plus pauvre et bien plus dangereusement, que sous le régime de Sadam Hussein ; et qu’ils ne sont allés en Afghanistan que pour les réserves minières de ce pays, pour sa situation géographique et géopolitique, peut-être même pour y contrôler la très rentable production de pavot, mais certainement pas pour aller y traquer Ben Laden, décédé d’une mort naturelle peu après les événements du 9/11.

A chaque fois, ces interventions ont été réalisées contre le pouvoir en place, parfois même contre l’avis des nations unies. Or, ce n’est pas le cas de cette intervention au Mali, qui a été réalisée à la demande du président malien, président élu démocratiquement, (sans aucun doute également à la demande de la grande majorité de la population malienne), et à laquelle devraient également prochainement se joindre les nations-unies. La souveraineté malienne n’est ici pas remise en cause, et la plupart des états voisins d’Afrique francophone se joignent à cette intervention, puisqu’ils savent que leur propre intégrité et souveraineté sera elle aussi menacée si la situation au nord-Mali persiste. Même l’Algérie, habituellement très réticente, a accepté de laisser les avions français survoler son sol pour l’occasion, et de coopérer plus largement avec l’armée française pour cette opération : l’Algérie, qui a mis des décennies à se débarrasser du FIS, sait très bien à quoi s’attendre si AQMI devait venir s’implanter sur son territoire, et n’a pas du tout envie que la situation persiste.

La situation au nord-Mali est la faute de la France, et plus exactement de notre ancien président, et de la chute du régime de Khadafi que celui-ci a organisé. L’argent du pétrole libyen, pendant la présidence Khadafi, n’allait pas dans les poches du guide, contrairement à ce que l’on tente de nous faire croire, mais notamment dans celles des états souverains d’Afrique, qui n’étaient justement souverains que grâce à cela. La banque centrale des états d’Afrique de l’ouest, par exemple, devait son existence au financement généreux de Khadafi. La possibilité, pour la plupart de ces états d’Afrique de l’ouest d’entretenir des armées nationales pour se défendre des menaces internes et externes, était également en grande part due à la générosité du guide libyen. Depuis que le guide n’est plus et que les pétrodollars libyens vont en majorité dans les poches des français, via Total, l’Afrique de l’ouest toute entière est déstabilisée, les états n’ont plus les moyens d’entretenir leurs armées et d’acheter des munitions, et leurs souverainetés sont fragilisées.

De plus, AQMI a apparemment dérobé une grande quantité d’armes libyennes, dont la grande majorité a disparu au moment de la traque de Khadafi. Et c’est encore sans compter sur les nombreux paiements que la France a fait à AQMI contre la libération des otages que ceux-ci détenaient, réalisés une fois de plus par notre ancien président, qui leur a versé de grosses sommes, bien qu’il en ait toujours affirmé le contraire. Tout ceci fait qu’aujourd’hui AQMI est devenu une puissante organisation, et que sa menace dans la région (et même au-delà) devient très sérieuse.

C’est donc aujourd’hui une nécessité absolue, pour notre président actuel, de payer les pots cassés de la précédente administration française, et donc de soutenir le Mali dans cette terrible épreuve. Je ne crois pas une seule seconde que les faibles ressources minières ou agricoles du Mali soient la raison cachée de cette intervention, ni que la souveraineté de cet état ou de son président soit mise en cause. Et, bien que généralement très anti-interventionniste, je soutiens cette intervention, et je soutiens le gouvernement actuel dans cette action, qui n’est qu’une opération de défense de la part du gouvernement malien sur son propre sol, que la France, à l’instar des voisins du Mali, ne fait que soutenir en y apportant son aide financière, logistique, matérielle et stratégique. L’argent du pétrole libyen, dont la France est aujourd’hui la première bénéficiaire, lui doit bien ça.

Que vive le Mali ! Que crèvent ces débiles profonds d’islamistes ! Et que Sarkozy finisse lynché en place publique !

Mes adieux au primitivisme

30 décembre 2012

Quatrième et dernier volet de ma série consacrée à la transition néolithique.

-

Cet article fait suite à ma série de trois articles consacrée à la transition néolithique et au primitivisme, et en constitue une conclusion. Avant de poursuivre ma série d’articles consacrée à l’homéostasie libertaire, et en cette période de fin d’année, je souhaite en effet, à travers cet article, tourner la page du primitivisme, et ainsi me préparer à pouvoir mieux affronter les nouvelles réflexions qui m’attendent.

Si j’ai rédigé cette série d’articles, c’est parce qu’il y a quelques années maintenant, je m’étais tout d’abord intéressé à cette idéologie qu’est le primitivisme, avant de m’apercevoir que cette idéologie comportait de nombreuses lacunes. Cette étude personnelle représentait donc une forme de remise question du primitivisme, avec pour finalité un bilan de cette idéologie. Les débats qui l’ont suivie, ainsi que mes lectures postérieures, et notamment ma lecture toute récente du deuxième essai de Jared Diamond, « De l’inégalité parmi les sociétés », m’amènent aujourd’hui à la rédaction de cette conclusion.

Cette étude n’avait nullement la prétention de constituer une sorte de thèse scientifique pouvant faire acte dans l’histoire de la compréhension de la transition néolithique ; je n’ai bien entendu ni les connaissances pour cela, ni la formation requise, et je n’ai pas non plus utilisé les méthodes d’analyse nécessaires à la constitution d’une telle thèse. Ainsi parfois je n’ai pas suffisamment nuancé mon propos, ou pas suffisamment indiqué le caractère purement spéculatif de certaines de mes propositions. Néanmoins, par la suite, j’ai pu avoir la confirmation, par mes lectures ou mes auditions, de la plupart de ces suppositions et de ces propositions spéculatives que j’avais faites. Il se trouve donc au final que plus j’entends parler de la transition néolithique, et plus je m’aperçois que les théories que j’avais avancées se révèlent proches de ce que l’on en sait à l’heure actuelle avec les travaux de recherche de nos historiens, préhistoriens et archéologues (et d’autres scientifiques également) sur le sujet.

En revanche, cette étude m’a permis, non seulement de mettre en doute l’idéologie primitiviste pour m’orienter au départ plutôt vers ce que l’on appelle « l’anti-civ » (une idéologie anti-civilisationnelle, mais qui n’est pas nécessairement opposée à l’agriculture), mais également ensuite de dépasser cette idéologie anti-civ, pour la rapprocher plus simplement d’une critique du capitalisme en tant que puissance autoritaire d’Etat-industrie. De plus, j’ai désormais acquis la conviction qu’en réalité la complexification des sociétés n’est que très simplement et tout naturellement proportionnelle à la variation de la disponibilité énergétique : on assiste à une complexification des sociétés lorsqu’il y a croissance de cette disponibilité, et à une dé-complexification lorsqu’il y a décroissance de cette disponibilité, ou bien même stagnation de celle-ci. L’essor et la décadence des civilisations ne seraient donc conditionnés que par une science exacte, celle de la disponibilité énergétique, et les civilisations ne seraient que d’impétueuses et éphémères excroissances économiques.

-

« Nos ancêtres étaient tellement cons qu’ils ont inventé l’agriculture » :

Après ces nombreuses réflexions et débats autour du primitivisme, je peux finalement résumer cette idéologie à une seule phrase que voici : « Nos ancêtres étaient tellement cons qu’ils ont inventé l’agriculture ». Dans cette unique phrase, volontairement réductrice, sont incluses à la fois la thèse et l’antithèse de cette idéologie. Car en effet, l’idéologie primitiviste consiste spécifiquement à sacraliser les primitifs collecteurs, en leur opposant les agriculteurs civilisés.Il s’agit d’un mythe commode, celui du gentil sauvage et du méchant civilisé, celui du sauvage en pleine capacité physique et mentale, et du civilisé malade et psychologiquement déséquilibré ; celui, enfin, du sauvage intelligent et pacifique, et celui du civilisé stupide et brutal. Mais cette même affirmation revient à considérer que ces primitifs, soit disant si intelligents de prime abord, seraient tout de même responsables de la pire des inventions qui soient, celle de l’agriculture. S’ils étaient si intelligents et si emplis de bonnes intentions, comment auraient-ils pu ne pas s’apercevoir des effets négatifs de leur invention, pour finalement y renoncer aussitôt ? Au final, l’idéologie primitiviste contient en elle-même un non-sens ; elle est elle-même son propre oxymore.

Et en premier lieu, il est très facile de se rendre compte de la faiblesse de ce mythe. Pour plusieurs raisons. Premièrement, comme je l’ai démontré, tous les agriculteurs ne sont pas civilisés. Jared Diamond confirme d’ailleurs cela à plusieurs reprises, notamment dans le chapitre 14 de son deuxième essai. Mieux, certains collecteurs sont parfois organisés en tribus (plusieurs centaines d’individus) plutôt qu’en bandes (plusieurs douzaines d’individus), voire même en début de chefferies (plusieurs milliers d’individus), lorsqu’ils vivent dans des environnements leur offrant une grande concentration de ressources. Ce n’est donc pas l’agriculture elle-même qui est la cause de la complexification sociale, mais la concentration des ressources (même s’il est bien évident que l’agriculture a justement pour but et pour effet d’augmenter la concentration des ressources). De même, certains agriculteurs ne vivent pas en états, ni même en chefferies, mais en tribus, dans des sociétés égalitaires. La distinction entre les sociétés égalitaires des collecteurs et les civilisations hiérarchisées des agriculteurs n’est donc pas très nette, elle comporte un large spectre de sociétés intermédiaires de par leur complexification sociale, où se côtoient agriculteurs et collecteurs.

Deuxièmement, mon intuition selon laquelle les collecteurs, malgré leur plus grande intelligence individuelle moyenne (sans doute en raison de leur polyvalence plutôt que d’un métier spécialisé) sont beaucoup moins pacifiques que les agriculteurs, est également confirmée par Jared Diamond dans ce même chapitre. Selon lui, les collecteurs qui vivent en bandes vivraient en état de « guerre permanente », où tous les individus sont des guerriers, et des assassins aguerris ou potentiels, tandis que la possibilité qu’une société soit élargie à la tribu, à la chefferie ou à l’état, tiendrait justement de la capacité des membres ou des élites de cette même société à assurer la paix entre des membres qui n’ont pas forcément de liens familiaux : dans les chefferies et les états, les guerres sont extérieures à la société, et elles sont le fait de spécialistes, de professionnels de la guerre, qui par leur action maintiennent la paix au sein de la société, pour le bénéfice des autres membres. La conception d’une opposition binaire entre gentils sauvages et méchants civilisés est donc bel et bien un mythe.

Scene-of-Cannibalism

Enfin, les collecteurs sont tout autant soumis que les agriculteurs à des maladies ou à des problèmes psychologiques. Les collecteurs sont depuis toujours soumis à des épidémies ou à des traumatismes ; ils n’en ont pas moins que les agriculteurs, simplement ils n’ont pas les mêmes. Très souvent, les agriculteurs ont des maladies supplémentaires, notamment des maladies épidémiques transmises par les animaux d’élevage, mais il y a aussi d’autres maladies auxquelles les collecteurs sont soumis et face auxquelles la sédentarisation permet d’apporter des solutions. Au final, les agriculteurs ne sont pas plus malades que les collecteurs, ils ont simplement des maladies différentes. Par contre, si certaines des maladies des collecteurs sont souvent résolues par les agriculteurs, dans tous les cas elles ne sont pas plus dévastatrices pour les uns que pour les autres, mais en revanche les maladies acquises par les agriculteurs font des ravages chez les collecteurs, car ceux-ci ne sont pas du tout immunisés aux maladies transmises par l’élevage. Voila la raison d’une vision erronée de « l’agriculteur constamment malade » face à des collecteurs bien portants ; en réalité les deux vivent assez similairement avec leurs maladies respectives, à la différence que les agriculteurs sont en outre porteurs de germes qui sont dangereux pour les populations de collecteurs qu’ils seraient amenés à rencontrer, ce qui n’est pas réciproque : par leurs maladies ils ne sont pas plus en danger, mais ils sont plus dangereux.

-

Le « mythe Yakari » :

Cette dernière raison est sans doute la principale cause d’erreurs de la part des primitivistes : en effet, le mythe du gentil sauvage face au méchant civilisé vient majoritairement de l’histoire de la confrontation entre les migrants européens débarquant en Amérique du nord et les populations indigènes précolombiennes, où nombreux sont les récits où les amérindiens sont décrits comme des êtres pacifiques qui vivent en harmonie avec leur environnement. Or ces récits, souvent déformés (ou plus simplement arbitrairement privilégiés) par la culpabilité tout à fait compréhensible des occidentaux face à l’histoire du génocide des indigènes d’Amérique du nord, participent d’une vision sélective et instantanée, à un moment où le mode de vie de ces indigènes ne correspondait pas à leur mode de vie habituel.

En effet, les premiers arrivants occidentaux ont amené avec eux leurs germes, et ceux-ci ont été dévastateurs pour les populations indigènes d’Amérique du nord et de Méso-Amérique. Ces germes, introduits d’abord en Méso-Amérique, se sont ensuite répandus sur le continent nord-américain bien plus rapidement que ne l’ont fait les explorateurs et les colons. Ils ont décimé au moins 50% des populations, et parfois même jusqu’à 80% de certaines d’entre elles. Lorsque les explorateurs et les premiers colons se sont aventurés en Amérique du nord, ils y ont découvert des territoires d’abondance, couverts de grandes forêts sauvages regorgeant de gibier, de plaines où migraient d’immenses et opulents troupeaux de bisons, le tout parsemé de petites communautés indigènes qui jouissaient de cet éden, sans besoin vital de se défendre de leurs voisins ni de protéger leurs territoires et leurs ressources.

En réalité, un ou deux siècles plus tôt, la population était bien plus élevée, les forêts bien moins vastes et le gibier plus rare, la population des communautés bien plus importante. Les champs couvraient une partie bien plus importante du territoire, les guerres étaient plus courantes et plus meurtrières, les sociétés de classe plus nombreuses, et l’esclavage bien plus courant ; et certaines civilisations s’étaient complètement effondrées ou avaient largement décliné dans leur complexité. L’exemple le plus frappant est bien entendu celui de la Civilisation du Mississippi, qui fut réduite à néant, et dont les colons et explorateurs occidentaux ne rencontrèrent que de petites tribus à faible population (une population inférieure à la dizaine d’habitants au km², contre 200 hab/km² avant le XVII°s), bien qu’elles conservaient leur ancienne organisation sociale hiérarchisée.

the-mississippian-culture-was-a-mound-building-native-american-culture-that-flourished-in-the-united-states-before-the-arrival-of-europeans

Finalement, l’exemple des indigènes d’Amérique du nord n’est pas un bon exemple, puisqu’il ne peut pas être généralisé dans le temps et dans l’espace. Pour savoir comment vivaient les amérindiens dans leur environnement d’origine, il faudrait se référer à leur mode vie qui avait lieu avant la découverte de l’Amérique par les occidentaux, mais là, seule l’archéologie peut nous renseigner à ce sujet, et les indices sont donc faibles et la vision partielle. De plus, même les indiens des plaines, qui sont des collecteurs, et qui sont les indiens qui représentent dans l’imaginaire occidental le stéréotype du « peau-rouge » – celui-là même qui est utilisé par les primitivistes pour proposer une qualité intrinsèquement pacifique, intelligente et harmonieusement insérée dans son environnement du « sauvage » collecteur – même cet exemple n’est pas totalement honnête : certains de ces indiens des plaines (notamment les Apaches) ne vivaient pas uniquement de leur harmonie avec l’environnement, ils vivaient également et surtout de vols et de pillages chez leurs voisins, en particulier leurs voisins agriculteurs Pueblos. De même, les collecteurs des régions sub-arctiques faisaient souvent le commerce d’esclaves avec leurs voisins du sud, en échangeant des prisonniers provenant de tribus rivales de collecteurs (avec lesquels ils étaient perpétuellement en conflit pour le contrôle des territoires de chasse et de pèche) contre des ressources qui leur étaient nécessaires.

L’exemple des indigènes nord-américains n’est donc pas le bon, et la même réflexion peut s’appliquer à ceux d’Amérique du sud. Pour faire une véritable comparaison entre collecteurs et agriculteurs, il faut pouvoir prendre un exemple où l’archéologie ne soit pas requise, et où les populations étudiées aient été mises en contact depuis toujours avec les populations d’agriculteurs, qui leur ont transmis leurs maladies au fur et à mesure, leur conférant tout autant qu’eux l’immunité requise. L’exemple de la Nouvelle-Guinée est dans ce cas bien plus pertinent, puisque situé à une latitude et une proximité avec le vieux continent qui a facilité les contacts avec les agriculteurs et la transmission de leurs germes et de leurs immunités. En Nouvelle-Guinée, des agriculteurs et des collecteurs se côtoient depuis des millénaires, et les contacts avec d’autres cultures ont également été réguliers. La population est depuis longtemps à son maximum, et il n’y a que depuis très récemment, depuis la colonisation occidentale et l’importation des technologies modernes, que les rapports entre les peuples autochtones se trouvent bouleversés. Les récits d’explorateurs et les études anthropologiques et ethnologiques les concernant sont plus récentes et donc bien plus objectives et plus complètes que celles concernant les peuples précolombiens.

Cet exemple est donc bien plus proche de la réalité, et bien plus pertinent. Et c’est notamment ce qu’a fait Jared Diamond, en passant plusieurs années à étudier les modes de vie des néo-guinéens et leur environnement. Or, par ces études, rassemblées notamment dans son deuxième essai (sous la trame de « la question de Yali »), Jared Diamond confirme donc la plupart de mes intuitions, et ma proposition selon laquelle l’agriculture n’est pas une erreur en soi, et qu’elle n’est pas directement à l’origine des maux actuels de nos civilisations, encore moins intégralement responsable de ces maux. Et, même s’il ne l’affirme pas en ces termes, le « mythe Yakari » est, pour lui aussi, bel et bien un mythe. Les collecteurs et les agriculteurs sont des populations tout à fait comparables, et l’agriculture a, comme toute autre technique, ses avantages et ses inconvénients, qui ne la rendent ni bonne ni mauvaise en soi, mais simplement plus ou moins bien adaptée à une situation ou une autre, et plus ou moins accessible, selon les caractéristiques biogéographiques des biotopes dans lesquels évoluent les différentes populations.

-

La science historique et l’évolution des sociétés :

L’étude historique de l’évolution des sociétés réalisée de manière objective et scientifique, et débarrassée de tout préjugé culturel, tel que le fait Jared Diamond, permet donc d’obtenir la confirmation que l’agriculture n’est pas un mal en soi, et qu’elle offre des avantages et des inconvénients qui sont tout à fait équivalents aux avantages et aux inconvénients des sociétés de collecteurs.

Ainsi, s’il est évident que les premières dominent aujourd’hui les secondes, ce n’est néanmoins pas le fait d’une propension systématique à l’agressivité dont disposeraient les individus qui la constituent, mais tout simplement le fait d’une supériorité technique acquise selon des critères biogéographiques totalement fortuits. De même, si des collecteurs et des agriculteurs de Nouvelle-Guinée ont pu cohabiter sur des territoires voisins pendant des siècles sans que l’un ne puisse évincer l’autre, ce n’est pas du fait d’un avantage systématique offert par les pratiques agricoles, auquel cas ces populations auraient depuis longtemps disparues, mais bel et bien d’un rapport de coût/efficacité différent de ces deux différents modes de vie, selon les environnements où ils sont appliqués : dans les plaines forestières et marécageuses des asmats (au sud-ouest de la Nouvelle-Guinée), la collecte donne l’avantage logistique à ceux qui la pratiquent, alors que dans les montagnes escarpées de la grande vallée centrale, les cultures de bananes, de canne à sucre ou de patates douces, et l’élevage de porcs ou de poulets offrent un avantage logistique bien plus important.

Herman Cortes

Mais si le développement et l’expansion des peuples agricoles au détriment des peuples collecteurs n’est pas le fait d’une agressivité intrinsèque spécifique aux agriculteurs, il n’est pas non plus le fait d’un avantage technique absolu et systématique. L’essor de l’agriculture et de l’élevage, l’innovation que ceux-ci ont représenté, est le résultat d’une adaptation à un environnement qui, par un hasard bio-géographique, a permis à ceux qui y résidaient de développer ces techniques, en contenant déjà des espèces qui répondaient de manière fortuite aux critères nécessaires à la domestication. D’autres populations n’ont pas eu cette chance, car les environnements où ils évoluaient ne contenaient aucune de ces espèces, ou alors des espèces plus difficiles à domestiquer, ou en moins grand nombre. Ceux qui ont développé ces techniques ont alors pu s’étendre en emportant ces techniques avec eux dans d’autres environnements qui y étaient propices, mais qui ne contenaient pas eux-même ces possibilités de développement pour les populations qui s’y trouvaient (ou des possibilités moindres), et ainsi de les y supplanter, en y apportant non seulement leur savoir-faire, mais également leurs plantes et/ou animaux domestiqués. En revanche, par ce même hasard biogéographique, dans une poignée d’autres environnements, ni l’essor ni l’expansion de l’agriculture n’ont jamais été possibles.

La deuxième partie du deuxième essai de Jared Diamond, « l’essor et l’extension de la production alimentaire », est entièrement consacrée à ce sujet, des chapitres 4 à 10 : Jared y décrit avec précision comment certains environnements étaient propices à cette innovation qu’a été la domestication de plantes ou d’animaux, et quelles en étaient les raisons, ainsi que les raisons qui ont permis ensuite l’extension de ces modes de production en certains endroits, et pas en d’autres. Il en ressort que les peuples qui sont restés des collecteurs ne sont pas ceux qui ont refusé toute technique par principe ou par choix, car ceux-là ont été tôt ou tard évincés par des voisins qui avaient moins d’éthique, mais ceux qui se trouvaient dans des environnements qui, malgré le développement de ces techniques agricoles, offraient tout de même plus d’avantages à la pratique de la collecte qu’à celle de l’agriculture ou de l’élevage. C’est donc dû, au final, à des critères strictement biogéographiques, et à la disposition hasardeuse de ceux-ci et des populations concernées.

En revanche, l’idéologie primitiviste offre une vision biaisée de l’évolution des sociétés ; une vision qui n’est pas tout à fait débarrassée des préjugés et de la vision judéo-chrétienne de l’évolution de celles-ci : celle, une fois de plus, d’un péché originel, d’une faute ancestrale culpabilisante qui serait la cause de la perte de l’éden. L’éden trouve ici sa représentation dans la soit-disant perfection du mode de vie des collecteurs, tant dans l’organisation socio-économique que dans le lien à l’environnement, et le péché originel trouve sa représentation dans l’invention de l’agriculture, assimilée alors à une transgression de la condition de l’humanité par rapport à l’ordre naturel des choses (ou contre « l’ordre divin », assimilé dans les visions les plus jusqu’au-boutistes à la personnification de Gaïa).

De plus, l’idéologie primitiviste est elle aussi une idéologie hiérarchisée et binaire, où sont distinctement opposés le bien et le mal, sous les formes respectives de l’agriculture et de la collecte, l’une étant une condition malsaine et une propension malfaisante, l’autre un paradis originel menacé d’extinction. Une idéologie simpliste et culpabilisante, dont le salut nous serait offert dans la piété et le renoncement à la tentation de l’accumulation, accumulation dont l’origine se trouverait dans l’agriculture et l’élevage. Dans cette vision, l’invention et la perpétuation des pratiques agricoles seraient le fait de personnalités aux vertus mauvaises, égoïstes parce qu’elles cherchent d’avantage que les autres à accumuler, et belliqueuses parce qu’elles tendent systématiquement à vouloir accroître d’avantage que les autres leurs territoires et leurs possessions, en exploitant autant l’environnement que leurs propres congénères. Et les collecteurs seraient des êtres vertueux, qui refuseraient volontairement l’accumulation, l’expansion et la coercition, et qui vivraient en harmonie avec leurs congénères et leur environnement.

Or, comme je l’avais pressenti, et comme de nombreux spécialistes le confirment (à l’instar de Jared Diamond), les sociétés de collecteurs sont loin d’être parfaites, tant socialement qu’économiquement, et ne vivent pas plus que les autres en harmonie avec leur environnement (puisque certaines d’entre elles, au même titre que certaines sociétés d’agriculteurs, sont responsables d’altérations de l’environnement et d’éradications d’espèces). L’invention de l’élevage et de l’agriculture n’est que l’obtention d’un savoir-faire parmi d’autres, au même titre que le feu ou la pierre taillée, et est tout à fait comparable à de nombreuses autres acquisitions de facultés nouvelles comme il y en a eu tout au long de l’histoire de la vie sur Terre, non seulement de la part de l’humanité, mais également de la part de nombreuses autres espèces.

e, tant que tu vivras. Elle produira pour toi des buissons et de l'ivraie, et tu mangeras de l'herbe des champs.C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, - jusqu'à ce que tu retournes à la terre d'où tu as été tiré : car poussière tu fus, et poussière tu redeviendras ! » (Genèse, chapitre 3)

« […] maudite est la terre à cause de toi: c’est avec effort que tu en tireras ta nourriture, tant que tu vivras. Elle produira pour toi des buissons et de l’ivraie, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, – jusqu’à ce que tu retournes à la terre d’où tu as été tiré : car poussière tu fus, et poussière tu redeviendras ! » (Genèse, chapitre 3)

Le primitivisme n’est donc, en quelque sorte, rien de plus qu’une adaptation moderne du mythe judéo-chrétien du péché originel, et ne correspond pas à la réalité scientifique de l’histoire de l’évolution des sociétés. En réalité et objectivement, l’histoire de l’évolution des sociétés s’apparente tout à fait à l’évolution de la vie elle-même, ponctuée tout autant de compétitions que de coopérations, de coévolutions que de révolutions : la prolifération momentanée de l’espèce humaine n’est rien de plus que la prolifération d’une espèce comme une autre, qui a acquis momentanément un avantage évolutif majeur, grâce à l’acquisition d’une faculté ou d’une technicité nouvelle.

De telles proliférations ont très souvent eu lieu dans l’histoire de la biosphère, et sans doute parfois avec bien plus de vigueur, à chaque fois qu’une nouvelle faculté avantageuse a été acquise par quelques individus, et jusqu’à-ce que la compétition générée par cet avantage puisse entraîner une nouvelle mise en concurrence, et donc un nouveau rééquilibrage des relations écosystémiques. On imagine ainsi tout à fait ce qu’a pu être par exemple l’apparition chez quelques individus de la faculté de pratiquer la photosynthèse, et l’avantage évolutif incontestable que cela a pu représenter alors. Il a sans doute fallu du temps avant que l’écosystème ne se rééquilibre, et cela a sans doute généré une immense extinction des espèces précédemment dominantes sur la planète en même temps qu’un bouleversement climatique. Idem avec l’apparition des gymnospermes, ou bien celle des mammifères (qui ont largement supplanté les reptiles en se substituant aux dinosaures).

Les exemples seraient sans doute très nombreux. A chaque fois, les espèces supplantées se retrouvaient soit exterminées, soit cantonnées à des niches écologiques plus restreintes. Il en va de même pour l’espèce humaine, dans cette transition néolithique qui a apporté la connaissance des techniques agricoles à l’espèce toute entière : les collecteurs se retrouvent aujourd’hui largement minoritaires, et sont situés dans les quelques rares environnements qui leur offrent plus d’avantages que la pratique de l’élevage ou de l’agriculture : les toundras et taïgas des climats polaires d’Amérique du nord, les zones désertiques d’Afrique Australe ou d’Australie, et les forêts marécageuses de l’Amazonie, du bassin du Congo ou de la Nouvelle-Guinée. On peut même spéculer qu’il ait pu en être de même pour la pierre taillée, pour le feu, puis pour toutes les techniques associées au « grand bond en avant », qui entraînèrent successivement une large suprématie de l’humain sur les autres grands singes, puis la suprématie totale de l’homo sapiens sur les autres espèces humaines.

-

La logistique et l’énergie :

Les primitifs collecteurs ont donc les mêmes problèmes que nous, ou que d’autres animaux ; ils ont les mêmes tares, les mêmes facultés innées de sympathie ou d’agressivité, d’intelligence individuelle ou de conformisme. Et si les collecteurs sont en moyenne individuellement à la fois plus intelligents et plus agressifs, et les agriculteurs plus pacifiques et plus sots, ce n’est dû qu’à une adaptation individuelle postérieure, due à des conditions d’existence différentes, qui fait que les individus sont alors élevés en ce sens par leurs aînés, et que ceux qui ont ces facultés particulières bénéficient alors d’un avantage social et évolutif, par la sélection sociale et la sélection naturelle : les collecteurs sont d’avantage favorisés lorsqu’ils sont polyvalents et qu’ils sont de bons guerriers, et les civilisés sont d’avantage favorisés lorsqu’ils sont spécialisés et sociables.

Mais cette sélection différente est la conséquence de l’organisation socio-technique, et non sa cause ; et le niveau de coercition sociale, d’inégalité économique, ou de capacité d’altération environnementale d’une société est donc proportionnel, non pas à la propension plus ou moins grande à l’agressivité ou à la sottise des individus qui la constituent, mais bel et bien à la complexification socio-économique de la société, et donc à la variation de sa capacité logistique et de sa disponibilité énergétique.

Cette complexification socio-économique de la société est la conséquence de nombreux facteurs externes : Jared Diamond recense au moins 7 de ces facteurs qui, tous réunis, nous ont finalement amenés à la complexification économique actuelle de la société. Le premier est la concentration des ressources alimentaires : plus il y a de calories assimilables par les humains par unité de surface, et plus il y aura d’humains sur cette unité de surface. Et plus la concentration des humains est grande, plus cette promiscuité engendre une complexification sociale et économique, avec la plupart du temps une augmentation de la stratification sociale et donc de la coercition et de la capacité de nuisance environnementale. Il est bien entendu évident que l’agriculture, en ce sens, permet d’augmenter grandement par unité de surface la densité de plantes comestibles et de gibier facilement disponible, et qu’elle est donc un avantage sur la collecte, lorsqu’elle est envisageable, c’est-à-dire dans la majorité des cas.

L’apparition, via l’agriculture, de la sédentarité et de la complexification sociale, a ajouté deux autres facteurs à ce premier : premièrement, la sédentarité, en permettant aux individus de rester sur place, va entraîner la conservation des inventions (le nomadisme nécessite malheureusement très souvent de les abandonner après leur conception, à cause de la difficulté de les transporter), et donc va faciliter leur reproduction et leur amélioration. Et deuxièmement, la complexification sociale va quand à elle engendrer la spécialisation économique (et également sociale, dans une moindre mesure), qui a permis de décupler encore les capacités d’innovation et de perfectionnement, en augmentant la disponibilité des individus candidats à la pratique de l’innovation. Ceci est dû notamment à l’augmentation de la productivité alimentaire par récolteur (et pas forcément par unité de surface), ce qui permet de libérer de la main d’œuvre.

Le quatrième facteur est l’ensemble des facteurs logistiques qui ont plus ou moins favorisé la diffusion des savoirs, des savoirs-faire ou des technologies et techniques d’une société à l’autre. Ainsi l’orientation des axes de diffusion au sein des continents a joué sur les différences technologiques entre continents : les axes orientés selon la latitude (est/ouest) ont favorisé ces diffusions, alors que les axes orientés selon la longitude (nord/sud) ont freiné ces diffusions.

Axes de diffusion des technologies et savoirs

Axes de diffusion des technologies et savoirs

A mon avis, Jared sous-estime par contre le rôle des transports dans cette diffusion : il mentionne l’importance des animaux de bât et de traction, et son pendant technologique qu’est la roue, mais il ne mentionne pas l’importance du trafic batelier, qu’il soit fluvial ou maritime : pourtant j’ai déjà parlé de l’importance des fleuves Indus, Tigre et Euphrate, ainsi que du Nil, et on pourrait également y ajouter les fleuves jaune et bleu de Chine, et même, dans une moindre mesure, le Mékong, le Gange, le fleuve Niger, le Mississippi et le Saint-Laurent, le Danube et la Volga. Là aussi, leur importance a été plus ou moins grande selon que leur cours était orienté est/ouest plutôt que nord/sud ; idem pour les mers, puisqu’on se rend facilement compte du rôle qu’ont joué les orientations est/ouest de la Méditerranée ou du Golfe Persique, et même du rôle des orientations est/ouest des archipels d’Indonésie, de Mélanésie, de Micronésie et de Polynésie dans la diffusion culturelle et technologique, alors que ça n’a pas été le cas, en tout cas pas du tout dans les mêmes proportions, pour les mers de Chine, pour les côtes Américaines ou africaines, et encore moins pour celles de l’Australie.

Le cinquième facteur est le phénomène des germes que l’élevage a apporté à ceux qui le pratiquaient. Ce facteur a été un phénomène d’amplification, en décuplant indirectement et involontairement les capacités logistiques des peuples éleveurs lors de leurs expansions.

Le sixième facteur est l’invention de l’écriture : par l’écriture, c’est la logistique économique et sociale d’une société qui va être grandement augmentée, car les savoirs et les biens et technologies vont pouvoir être beaucoup plus facilement échangés et/ou transmis dans le temps et dans l’espace. D’autres facteurs plus récents peuvent être inclus dans ce phénomène de logistique sociale : l’imprimerie, la radiodiffusion puis la télévision, la télégraphie puis la téléphonie, et enfin l’immense et complet réseau de circulation de l’information qu’est aujourd’hui l’internet. Ces inventions vont augmenter la capacité de circulation des informations, la communication va s’en trouver accélérée, et la complexité socio-économique va pouvoir s’en trouver décuplée.

A ce sixième facteur peut être ajouté un ultime facteur, celui de la diversité culturelle d’une zone de diffusion des informations et des technologies : cette diversité, ajoutée à une facilité de diffusion (par exemple une orientation est/ouest, ou bien des capacités modernes de transport), favorise la compétition et la concurrence entre les différents peuples, et donc l’innovation technologique.

Mais il se trouve en fait que ces sept facteurs peuvent être regroupés : en effet, certains d’entre eux sont des possibilités directes d’augmenter la disponibilité de calories par unité de surface, et donc d’augmenter le nombre d’humains sur cette unité de surface. D’autres, en revanche, comme la plupart des innovations technologiques, consistent plutôt en des possibilités d’augmenter l’efficacité énergétique, et donc de mieux utiliser l’énergie disponible, ou bien d’en économiser, et donc de rendre disponible cette énergie pour d’autres actions. Ainsi, tuer des ennemis avec des armes en fer est plus efficace que de les tuer avec des pierres taillées, donc cela permet d’utiliser moins d’énergie pour cette même action. De même, transporter des marchandises sur un char à bœufs, ou à plus forte raison sur un camion propulsé par des ressources fossiles, permet d’économiser bien plus d’énergie que de tout transporter à dos d’homme.

Mais finalement, même l’agriculture et la sédentarité sont en quelque sorte des méthodes pour économiser de l’énergie par rapport à la cueillette, en rendant plus facilement disponibles dans le temps (stocks, animaux conservés vivants) et dans l’espace (concentrations de plantes comestibles sur le territoire) les calories nécessaires, et donc d’avoir une meilleure efficacité énergétique dans la production alimentaire. Il s’agit donc exclusivement, à chaque fois, de disponibilité énergétique et de capacité de logistique, toutes deux étant des facteurs d’efficacité énergétique. L’ensemble de l’histoire de l’évolution des sociétés humaines est ainsi liée à leur plus ou moins grande efficacité énergétique. Tout n’est que le résultat d’une transformation de matière en une autre forme de matière par une utilisation d’énergie, au même titre que la photosynthèse, par exemple, n’est que la transformation de matière en une autre forme de matière grâce à l’utilisation de l’énergie solaire. Et la production de biomasse qui en résulte est alors strictement proportionnelle à la quantité d’énergie solaire reçue par unité de surface.

equation_photo

De même, le phénomène de complexification socio-économique des sociétés humaines est strictement proportionnel à la potentielle efficacité énergétique de celles-ci, c’est-à-dire à la disponibilité énergétique. Et bien entendu, la stratification sociale, le niveau de coercition interne, et la capacité d’altération environnementale d’une société, sont également intimement liées à sa complexification sociale, et donc à cette disponibilité énergétique. Et elles sont bel et bien la conséquence de cela, et non la cause.

L’étude historique et anthropologique des sociétés humaines et de leur évolution est donc bel et bien une science, et même une science exacte, comme le propose Jared dans la conclusion de son deuxième essai. Et l’essor ou la décadence des civilisations, leur effondrement, leur défaite ou leur expansion, seraient donc scientifiquement liés à la disponibilité énergétique de celles-ci. Les capacités de circulation des biens, des personnes et des informations au sein d’une société, son efficacité énergétique, sa capacité de production alimentaire, tant en quantité qu’en qualité, et sa disponibilité énergétique, en déterminent son étendue, sa structure et son organisation interne. Le caractère plus ou moins centralisé des ressources qui lui sont vitales détermine sa plus ou moins grande centralisation. Et le caractère plus ou moins renouvelable de ces ressources, ou les capacités d’approvisionnement plus ou moins importantes et plus ou moins durables de cette société, en déterminent sa plus ou moins grande capacité de perpétuation dans le temps.

-

Le « cogito » écologiste :

L’idéologie primitiviste, comme je l’ai mentionné et expliqué dans cet article, est une idéologie simpliste et binaire, qui départage le monde entre bien et mal, et une idéologie culpabilisante, qui place l’origine de nos maux au sein même de nos individualités et de nos personnalités, dans nos comportements. Cette idéologie nous propose comme solution la piété, et le renoncement à l’accumulation, à commencer par le renoncement aux techniques et aux technologies qui la génèrent, lesquelles trouvent leur origine temporelle dans l’invention de l’agriculture.

Cette attaque de ma part envers le primitivisme peut paraître assez vindicative, voire agressive, mais en réalité, ce reproche que je fais au primitivisme est le même que celui que je fais à l’ensemble de l’extrême gauche. L’ensemble de l’extrême gauche est baignée de cette tendance idéologique culpabilisante et binaire. L’extrême gauche toute entière a tendance à être teintée de cette idéologie qui considère, comme l’a fait la religion monothéiste avant elle, que pour améliorer les choses, nous devons individuellement renoncer aux tentations de l’accumulation et de la domination, et que nous devons individuellement et collectivement lutter contre ces tendances naturelles à l’accumulation et à la domination qui sont les nôtres. Que c’est là que se trouve notre salut. Il s’agit ni plus ni moins d’une sorte de catéchisme anti-capitaliste et anti-autoritaire.

9782367530086_large

Mais finalement le primitivisme est de loin la plus logique de ces idéologies d’extrême gauche, d’abord parce qu’elle ajoute, aux propositions radicales économiques et sociales de l’extrême gauche, une réflexion écologiste à cette idéologie commune de l’extrême gauche ; et ensuite parce qu’elle apporte une contre-proposition écologiste radicale au défi écologiste (au lieu de considérer simplement et naïvement, sans aucune démonstration, qu’une société communiste et libre serait forcément plus écologiste que la société actuelle, comme le font généralement les communistes anarchistes), au même titre que le communisme anarchiste apporte une contre-proposition radicale au capitalisme et à l’autorité. Mais aussi et surtout, parce qu’en donnant à l’accumulation primitive une origine temporelle et réelle, celle de l’invention de l’agriculture, à laquelle elle oppose l’exemple concret et potentiellement exemplaire de la vie tribale, elle concrétise largement l’idéologie gauchiste extrême. L’idéologie primitiviste est donc de loin la plus complète, la plus concrète, et la plus logique des idéologies d’extrême gauche.

A l’inverse, l’idéologie d’extrême gauche « classique », communiste anarchiste, n’a pas ou très peu de réflexion spécifiquement écologiste, n’a pas d’exemple existant ou ayant précédemment existé sur lequel s’appuyer et pour servir d’exemple, et n’a qu’une vision floue de ce concept sur lequel repose pourtant l’ensemble de son idéologie économique qui est celui de l’accumulation primitive. Ils voient alors ce concept comme un phénomène systémique, comme une conséquence de comportements, et non comme un phénomène concret, obtenu volontairement grâce à des décisions politiques. Ce reproche que je fais ici à l’idéologie primitiviste ne témoigne donc pas du tout d’une forme de combat personnel, d’une agressivité particulière à l’égard de cette idéologie, encore moins d’une quelconque haine, ni envers cette idéologie elle-même, ni envers ses détracteurs ; au contraire, elle témoigne plutôt de l’affection que je lui porte, et de l’intérêt qu’elle a pu représenter dans l’évolution de mes idées.

Car cette idéologie a été pour moi une sorte de « cogito » cartésien, appliqué à la réflexion écologiste : une manière de pousser au plus loin la réflexion, de douter de tout, de rejeter l’ensemble de ce qui a construit nos civilisations, pour finalement pouvoir repartir sur de meilleures bases, n’en acceptant que de particulièrement solides et certaines. C’est à cela que m’ont servi ces passionnantes réflexions et ces très enrichissants débats avec les primitivistes. Grâce à cette idéologie et à son erreur fondamentale, et grâce au fait que cette erreur fondamentale puisse être très concrètement réfutable, puisqu’elle repose sur des phénomènes historiques réels, j’ai pu saisir de manière tout aussi concrète où se situait l’erreur fréquente de l’extrême gauche à propos du phénomène d’accumulation primitive, laquelle ne s’appuie que sur des constructions abstraites et des a priori théoriques. J’ai pu comprendre que ce phénomène n’était pas dû à un processus comportemental, mais à un phénomène physique, historique et fortuit, plus ou moins accéléré par les décisions politiques.

Shadok_descartes1-236x300

Mais je pense également désormais que ce processus pourrait tout à fait, en tirant justement parti de l’immense diversité des comportements individuels, culturels et environnementaux, être compensé par d’autres processus – à plus forte raison dans un monde fini – et que l’évolution des sociétés humaines a de grandes chances de tendre à l’avenir vers une diminution de la stratification sociale, des inégalités économiques, et des capacités de nuisance environnementale, au profit d’une société plus égalitaire, plus libre, et plus durable.

Je ne peux donc que souhaiter à mes amis primitivistes un bon cogito, espérant que ce qui fût pour moi une excellente transition puisse l’être aussi pour eux. La page du primitivisme et de l’anti-civ se retrouve ainsi pour moi définitivement tournée, et je ne peux que conseiller à tout le monde de lire (ou de relire) ce deuxième essai de Jared Diamond, cette œuvre magistrale et très enrichissante qu’est « De l’inégalité parmi les sociétés ».

L’hypothèse Gaïa, ou l’homéostasie écologiste

1 juillet 2012

2° partie de la série d’articles consacrée à ma théorie de l’homéostasie libertaire.

L’hypothèse Gaïa, principes de la théorie :

L’hypothèse Gaïa est une hypothèse scientifique formulée par James Lovelock dans les années 70, qui constitue la première véritable tentative scientifique à considérer la Terre comme un système vivant, qu’il dénomme Gaïa par allégorie avec la personnification antique de la planète (notez bien qu’il s’agit de considérer la Terre comme un système vivant, et non comme un être vivant, contrairement à ce que cette dénomination, sans doute volontairement provocatrice, peut laisser entendre). Avant lui, d’autres scientifiques avaient émis l’hypothèse que la Terre puisse être comparée à un être vivant et considérée comme tel : J. Lovelock cite notamment le géologue écossais James Hutton, qui compara la circulation océanique à la circulation du sang, la circulation de l’atmosphère à la respiration de la planète, chaque être vivant à une cellule, chaque écosystème à un organe,… Mais ces hypothèses tenaient plus de l’intuition que de la science.

L’idée de départ de J. Lovelock, en revanche, consistait à dire que si la Terre était différente des autres planètes du système solaire, chimiquement parlant (notamment à propos de son atmosphère instable, mais également de par son acidité, son état d’oxydation et sa température maintenus constants, sa présence d’océans,…), c’était sans doute à cause de la vie, alors que les autres planètes avaient notamment une atmosphère stable. Peut-être donc était-ce la vie elle-même qui créait ces conditions.

J. Lovelock s’appuya alors à démontrer scientifiquement que l’atmosphère, les océans, le climat, et la croûte terrestre sont régulés pour maintenir un état favorable à la vie : la température, l’acidité, l’état d’oxydation, et certains aspects des roches sont maintenus constants. Cette homéostasie est maintenue par des processus de rétroaction active déterminés automatiquement et inconsciemment par le biote terrestre.

Les sciences de la Terre avaient pour habitude de considérer que la vie apparut sur Terre par hasard, lorsque s’y trouvèrent les bonnes conditions, et qu’elle disparaîtrait lorsque celles-ci ne s’y trouveraient plus réunies. Les sciences de la vie se contentèrent de rajouter que la vie avait également une importante faculté d’adaptation ; La géophysiologie, l’étude de Gaïa dans son environnement, rajouta que l’histoire de la vie et l’histoire de l’environnement sont totalement liées, indissociables. La géophysiologie, théorie de l’homéostasie écologiste, fusion des sciences de la vie et de la Terre, considère que l’environnement a au départ permis l’apparition de la vie, puis que celle-ci l’a alors modelé pour pouvoir s’y maintenir et y prospérer.

Le modèle de Floréale :

Lorsque J. Lovelock a pour la première fois évoqué l’idée d’une rétroaction active de la vie sur l’environnement, il a été rapidement critiqué par la communauté scientifique. Même si pour beaucoup cette idée était séduisante, la théorie d’une évolution géochimique de la Terre, avec une adaptation de la vie à sa surface, restait plus facile à accepter ; de plus, beaucoup répondaient que cette hypothèse était téléologique, c’est à dire qu’il aurait fallu qu’il y ait une sorte de consensus des êtres vivants, de conseil général planétaire pour décider de l’évolution. En tous cas, un don de voyance ou de prévision très précise serait nécessaire pour une telle régulation que celle, par exemple, du climat.

Pour pouvoir répondre à ces interrogations de la part de ses confrères, J.Lovelock a tout d’abord répondu qu’il existait à l’heure actuelle des preuves directes que la croûte terrestre, les océans, et l’air, sont soit directement produits par les objets vivants, soit grandement modifiés par leur présence. C’est à dire que l’évolution géochimique de la planète est avant tout une évolution biogéochimique, en tous cas pour la plus grande partie de celle-ci.

Et pour pouvoir répondre à ce contre-argument qui dit que l’hypothèse Gaïa est téléologique, J. Lovelock a répondu que les organismes s’adaptent en fait à un monde où l’état matériel est déterminé par les activités de leurs voisins, et ce par des phénomènes totalement inconscients de rétroaction positive ou négative. Les êtres vivants peuvent ainsi, par exemple, réguler le climat, et maintenir une température plus ou moins constante sur la planète. Pour mieux expliquer cet argument, J. Lovelock a développé un modèle, simplifié au maximum : le modèle de Floréale (Daisyworld en anglais), dont voici une description :

-    L’environnement = une seule variable, la température.

-   Le biote = un genre unique, les pâquerettes (2 sortes, des blanches et des noires), qui vivent entre 5°C et 40°C.

Modèle = fonction de l’albédo uniquement.

-    L’étoile a une luminosité qui augmente progressivement au cours de sa vie, comme la notre (pas de variations de la distance de la planète autour de son étoile : pas de variations de saisons, de périodes glaciaires,…).

On observe lors des modélisations (voir figure 1) que les pâquerettes noires, qui absorbent plus facilement la lumière du soleil, apparaissent en premier sur la planète. Leur corps peut atteindre la température minimum de vie plus facilement. Petit à petit, elles croissent jusqu’à être assez nombreuses pour réchauffer l’atmosphère, en diminuant l’albédo de la planète (c’est une rétroaction positive). Ayant réchauffé l’atmosphère, elles permettent aux pâquerettes blanches de vivre ; mais celles-ci ne peuvent pas croître en nombre trop important, auquel cas elles refroidissent l’atmosphère, et meurent. Par contre, les pâquerettes blanches permettent à l’atmosphère de ne pas trop se réchauffer à cause de la prolifération des pâquerettes noires (rétroaction négative). Les pâquerettes noires et blanches cohabitent alors pendant un certain temps, et à mesure que la luminosité de l’étoile augmente, le nombre de blanches augmente par rapport à celui des noires, afin de compenser l’augmentation de luminosité, et de rafraîchir l’atmosphère. Lorsque la luminosité de l’étoile augmente encore, les noires meurent, car elles absorbent trop de ce rayonnement et meurent de chaud. Les blanches, elles, continuent de vivre et de rafraîchir l’atmosphère jusqu’à-ce que la luminosité soit vraiment trop importante et ne leur permette plus du tout de vivre. Alors la température s’emballe, et c’est la fin de la présence de la vie sur Floréale.

(Source : Les âges de Gaïa (The ages of Gaïa), James Lovelock ; éditions Robert Laffont, Paris, 1990.)

Pour affiner cet exemple, J. Lovelock a multiplié les modélisations. Il a d’abord rajouté toute une gamme de races de pâquerettes intermédiaires, de couleurs variées, plus ou moins claires ou sombres (figure 2 = avec 20 espèces) ; ici, on s’aperçoit au passage que la diversité des espèces est maximale lorsque les contraintes sont minimales (beaucoup d’espèces poussent lorsqu’elles et leur environnement sont mutuellement adaptés : c’est la température de prédilection de la vie).

Puis, pour ne pas que ce modèle reste trop simpliste, il a également rajouté des lapins qui mangent les pâquerettes, et des renards qui mangent les lapins. En plus, il a complété son modèle avec des épidémies à intervalles réguliers, qui déciment à chaque fois 30% des pâquerettes (figure 3). L’évolution obtenue est toujours la même.

De plus, J.Lovelock s’est aperçu que l’effet des catastrophes (qu’elles soient dues à des épidémies ou à des catastrophes naturelles extérieures au système, météorites ou autres) s’amplifie aux moments de contrainte maximale, près du début et de la fin de la vie du système (figure 4 = effets d’une épidémie périodique d’intensité constante sur la capacité des pâquerettes à contrôler le climat.) : les fluctuations sont maximales lorsque le nombre d’espèces est minimal. La diversité, et la complexité d’un système, augmentent fortement sa stabilité.

(Source : Les âges de Gaïa (The ages of Gaïa), James Lovelock ; éditions Robert Laffont, Paris, 1990.)

Extension du modèle et conséquences :

Ce modèle s’est avéré pouvoir s’appliquer à de nombreux autres paramètres que l’albédo : par exemple, le rapport O2/CO2, CH4,… dans l’atmosphère, dont l’équilibre est créé de l’interaction entre les photosynthétiseurs et les animaux. Mais aussi la concentration des océans en ions calciums, régulés par le plancton et les coraux constructeurs, qui s’en servent pour en faire du calcaire, ou bien la quantité de précipitations, grâce à l’évapotranspiration, ou aux particules libérées par certaines algues, qui aident à former les gouttes en permettant la nucléation de la glace. Certaines théories soutiennent également que si la Terre a pu conserver de tels océans, c’est grâce à certaines bactéries, ou même que la tectonique des plaques s’est mise en route grâce à l’apport sédimentaire en calcaire, réduisant ainsi l’énergie et les gaz libérés par les volcans dans l’atmosphère.

Ainsi, de nombreux paramètres de l’atmosphère, des océans, du climat, et de la croûte terrestre, sont régulés par le biote terrestre pour maintenir un état favorable à la vie (température, acidité, état d’oxydation,…) ; de nombreux exemples peuvent être trouvés pour démontrer cette hypothèse. Pour mieux faire accepter l’idée qu’une chose aussi inanimée en apparence que la terre puisse être un système vivant auto-régulé, on peut faire la comparaison avec un atoll : cette île corallienne est sans aucun doute un système vivant, alors même qu’elle est morte à 99%. Cette construction  gigantesque est une très vieille tour de calcaire minéral, édifiée par l’accumulation du calcium précipité par  les ancêtres de la mince couche de cellules vivantes qui en constituent la surface. Cette image ressemble d’autant plus à la Terre si l’on considère qu’une partie non négligeable du magma est constitué par des atomes qui firent jadis partie de la biosphère.

Cette théorie impose toutefois quelques conceptions et questions :

-Tout d’abord, il ne peut y avoir d’occupation partielle d’une planète par des organismes vivants à long terme, car leur présence entraînerait nécessairement une modification de l’environnement qui permettrait à d’autres de vivre, entraînant ainsi une réaction en chaîne jusqu’à un total investissement de la planète. On ne pourrait donc trouver des îlots de vie sur une planète qu’au début ou à la fin de sa vie.

-Ensuite, on ne peut plus considérer les êtres vivants comme étant simplement capables de s’adapter à leur environnement physique et chimique, mais également comme étant capables de le modifier.

-Également, l’écologie théorique prend avec l’hypothèse Gaïa une nouvelle ampleur : Les modèles écologiques les plus stables sont ceux qui comportent la plus grande diversité biologique. Ainsi, nous n’avons plus maintenant à sauvegarder les écosystèmes des forêts équatoriales simplement pour les bénéfices de la médecine, mais pour la biodiversité elle-même, pour la santé et la prospérité de Gaïa, qui pourrait être sérieusement altérée par la déforestation et la mise en culture de ces terrains.

-Mais reste encore à se demander la place de l’humanité dans cet écosystème. J. Lovelock ne considère pas l’humanité comme un cancer, ou un parasite, car nous avons été capables durant des millénaires de nous adapter à Gaïa. Il considère plutôt que c’est la prolifération trop rapide de notre espèce par rapport aux autres qui risquera simplement de créer une catastrophe comme il y en a eu de nombreuses au cours de l’histoire de la Terre ; une sorte d’épidémie, de maladie dont la Terre se relèvera sûrement facilement. Mais très certainement aussi sans l’homme. A moins que cette catastrophe ne soit la catastrophe fatale ; car dans la figure 4, l’amplitude des variations de température vers la fin de la vie de la planète rappelle fortement celles des dernières époques glaciaires ; et la Terre a également comporté de grandes périodes beaucoup plus stables, notamment vers l’ère primaire. Ce qui signifie que la Terre est peut-être arrivée vers la fin de sa vie, et que nous pourrions être ceux qui la précipiteront à ce terme ; et ce, moins par les gaz à effet de serre que nous créons que par la destruction de la biodiversité qui empêchera Gaïa de retrouver une bonne santé. Toutefois, certains facteurs laissent supposer aussi que la Terre n’en soit pas encore à la fin de sa vie, et qu’elle puisse encore perdurer quelques temps, notamment grâce aux plantes de type C4 qui sont capables de vivre dans une atmosphère très pauvre en CO2, et donc de diminuer d’avantage sa concentration dans l’atmosphère, régulant ainsi la température du climat, et permettant à la planète de supporter un rayonnement solaire supérieur à l’actuel.

-Enfin, une autre conséquence de cette théorie, qui lui est souvent reprochée par d’autres écologistes, à juste titre à mon avis, est l’interventionnisme écologiste que propose J. Lovelock. En effet, celui-ci propose que l’humanité (ou plus exactement la science de Gaïa) devienne un médecin pour le système biogéochimique terrestre. Pour lui, la connaissance du fonctionnement de Gaïa permet d’intervenir raisonnablement sur ce système pour l’aider à maintenir son équilibre. C’est à mon avis un non-sens. Une telle théorie précise justement que les rétroactions naturelles et spontanées sont les meilleures garantes du rééquilibrage du système ; un interventionnisme écologiste ne ferait que déséquilibrer encore d’avantage le système. La meilleure chose à faire pour aider le système biogéochimique terrestre à atteindre son équilibre, c’est au contraire de cesser d’intervenir dans son fonctionnement, et surtout d’accepter et de s’adapter à ces rétroactions naturelles qui interviennent. [EDIT= Je rajoute également qu'il n'est pas question ici de légitimer les actes destructeurs de notre société thermo-industrielle, mais au contraire de délégitimer tout interventionnisme potentiel de cette même société pour contenir les problèmes créés par ces mêmes agissements, car les conséquences d’un tel interventionnisme seraient forcément encore pires que les problèmes qu’ils sont censés résoudre. Si on compare encore le système planétaire à un organisme vivant, le réchauffement climatique, pour prendre cet exemple, ne serait qu’un petit accès de fièvre sans gravité si seulement cet organisme possédait les anticorps nécessaires à son auto-médication. Or ces anticorps se trouvent dans la diversité et dans la multiplicité des interactions qui composent le système biogéochimique et bioclimatique terrestre, diversité et multiplicité qui sont très sérieusement menacées par cette même société thermo-industrielle et par cette économie capitaliste. Il ne faut donc pas chercher à intervenir encore d’avantage en utilisant ce système capitaliste et industriel, mais au contraire à maximiser la diversité et la multiplicité des relations intra-système, à l’aide d’une société elle-même diversifiée et multiple, adaptée à son environnement, et résiliente. Et une société à économie libre, sans interventionnisme, est justement celle qui détient le mieux ces avantages ; un point sur lequel je reviendrai plus en détails dans de prochains articles. ]

Une théorie écologiste de l’homéostasie libertaire :

Mais l’interventionnisme de J. Lovelock est le seul point qu’il me semble nécessaire de critiquer dans cette théorie, et l’hypothèse Gaïa est tout de même une révolution dans la conception du fonctionnement de l’écosystème global. Dans cette conception, chaque être vivant est un individu qui, librement, s’adapte selon ses choix à son environnement. Cette adaptation modifie cet environnement, et les êtres qui l’environnent réagissent en conséquences, en s’y adaptant à leur tour. Chacune de ces adaptations individuelles participe, par des phénomènes de rétroactions inconscientes, d’une co-évolution générale qui crée au final un équilibre global, stable et résilient. Mieux, ce processus inconscient est même le meilleur garant de la stabilité et de la résilience du système. La liberté de choix évolutif des êtres qui le composent, et leur capacité d’innovation et d’adaptation au milieu qui les environne, dont la viabilité sera ensuite déterminée par des processus de sélection naturelle due à la concurrence entre tous ces individus, et par la diversité de ces mêmes choix évolutifs, est à l’origine de l’équilibre du système. La liberté individuelle s’équilibre par la diversité ; l’innovation et l’adaptation s’équilibrent par la concurrence et la co-évolution.

Cette conception écologiste de la planète Terre, pour moi, est individualiste et libertaire : elle place l’individu (l’être vivant) et sa liberté au centre, et dans ce système la liberté se suffit à elle-même, sans interventionnisme ni architecte extérieur nécessaire pour équilibrer le tout. Au contraire, la liberté individuelle EST la solution, et tout interventionnisme est une erreur, génératrice de déséquilibres. Cette conception de la liberté qui se suffit à elle-même, je l’applique également désormais à l’économie, et je la généralise à tous les domaines. Une conception de l’économie où la liberté économique n’est à contraindre d’aucun interventionnisme, d’aucune régulation économique ni d’aucun privilège ; une conception de l’économie en tant que système stable et résilient, maintenu ainsi par des processus de rétroaction active déterminés automatiquement et inconsciemment par l’ensemble des agents économiques : c’est ce que je vais tenter de définir et de développer plus en détails dans les prochains articles de cette série, avant de généraliser ensuite cette théorie, pour en proposer une théorie globale de la liberté ; une théorie générale de l’homéostasie libertaire.

"L’anarchie, c’est l’ordre, sans le pouvoir." (P.-J. Proudhon)

2°tour

4 mai 2012

Il y a deux semaines, j’avais pris le pari que Mélenchon serait au deuxième tour, face à Hollande, et que Sarkozy serait derrière Marine Le pen. J’ai perdu mes deux paris.

Cette fois-ci, je pronostique une réélection de Nicolas Sarkozy. J’espère me tromper à nouveau. :(

Et pour détendre l’atmosphère, voici une petite chanson pour ceux qui seraient encore indécis concernant le vote pour ce second tour :

 

Un anarchiste qui vote ?

4 avril 2012

Oui, je suis un anarchiste qui vote. Et non seulement je vote, mais en plus, je n’arrive pas à comprendre ces anarchistes qui refusent de voter. Ont-ils ainsi l’impression de brandir une forme d’insurrection extrême au dessus de leur tête ?

Nous sommes dans une prémisse étatiste, plus exactement démocratique. Comme tout anarchiste, je ne suis pas démocrate, je ne suis pas pour la démocratie. Et en tant qu’acrate (ou anarcho-individualiste), je ne suis même pas pour la démocratie directe : je ne suis que pour le regroupement affinitaire ; pour la libre association et l’auto-détermination. Pour autant, nous nous trouvons bel et bien aujourd’hui dans une situation d’état démocratique, et chacun de nous est obligé de respecter les lois et les contraintes de cette démocratie, sous peine de se voir privé de liberté.

« Mais nous avons besoin de nous insurger », me direz-vous ; « et en tant qu’anarchiste ou acrate, nous devrions être prêts à mettre en jeu notre liberté individuelle, afin de défendre les droits que nous exigeons. Et celui qui s’oppose à la démocratie devrait, par son refus de voter, faire ainsi acte d’insurrection contre cet état démocratique ». Sauf que dans ce cas-là, je ne vois pas en quoi refuser de voter représente une quelconque forme d’insurrection : cela ne dérange personne (au contraire), ça n’est pas interdit, et donc si je refuse de voter je ne mets en aucun cas ma liberté en jeu, et je ne m’oppose à rien. Donc ce n’est pas du tout une quelconque forme d’insurrection. Celui qui refuse de voter a peut-être l’impression de s’opposer ainsi à l’essence même de la démocratie, puisque le droit de vote en est le fondement, et donc par cet acte il a l’impression de s’opposer à un dogme immense ; mais en réalité il ne s’oppose à rien, il n’est qu’un épouvantail isolé au milieu d’une région céréalière, un poisson volant qui tente de s’échapper de l’océan en battant des nageoires.

L’insurrection anarchiste – et qui plus est, l’insurrection acrate – ne se caractérise pas par le refus d’un quelconque droit, mais par le refus des DEVOIRS. Et le droit de vote n’est pas un devoir, mais bel et bien un droit. L’insurrection anarchiste et acrate ne consiste pas en la contestation d’un droit ou d’un autre, mais dans l’exigence que chaque individu puisse jouir librement de TOUS les droits. Nous, anarchistes et acrates, ne souhaitons avoir de devoirs que ceux que nous acceptons librement, car « l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté ». En tant qu’anarchistes ou acrates, nous n’avons pas à lutter CONTRE les droits, mais à lutter POUR les droits ; nous avons à favoriser l’émergence d’un maximum de droits ; et à contrer au maximum les devoirs, qui ne sont que lois coercitives déguisées.

Nous devons donc favoriser au maximum l’émergence d’un nombre maximal de droits, la conservation du plus grand nombre de ces droits déjà obtenus, et la perpétuation la plus certaine de ces mêmes droits. Or, le vote, qui n’est pas un devoir mais un droit, peut tout à fait être un moyen de répondre à ce désir proprement anarchiste de privilégier au maximum les droits et de conjurer au maximum les devoirs. Le vote peut tout à fait être un vote anarchiste, du moment qu’il s’accompli dans le choix du candidat qui supprimera le plus grand nombre de lois coercitives, et qui privilégiera au mieux la liberté individuelle, laissant ainsi le champ libre aux actions alternatives, aux libres expérimentations, à l’innovation ; laissant un maximum de liberté aux corps intermédiaires, aux mouvements insurrectionnels, aux initiatives individuelles et collectives, etc..

Le vote anarchiste, ce ne devrait pas être l’abstention ; car faire abstention, c’est laisser sa voix aux autres, à ceux qui ne se privent pas de voter, dans une prémisse étatiste et démocratique où le vote est malheureusement la plus grande expression de la liberté qui nous soit octroyée par les trop nombreux pourfendeurs de l’ordre, de la sécurité et de la coercition.

Le vote anarchiste, ce n’est pas l’abstention : le vote anarchiste, c’est le vote qui privilégie la liberté, et qui privilégiera toujours la liberté face à la prohibition, le droit face à l’oppression. C’est le vote qui privilégie les libertaires aux conservateurs, qui privilégie les démocrates aux fascistes, et les émancipateurs aux esclavagistes. Qui privilégie les fédéralistes aux jacobins, les souverainistes aux unionistes, et les libéraux aux interventionnistes. Les progressistes aux fondamentalistes, et les laïcs aux puritains.

Mais bien entendu, le vote anarchiste, c’est également un vote qui n’est pas dupe, et qui sait qu’il faudra toujours être vigilant, car aucun candidat ne pourra jamais être un parfait défenseur de la liberté, du fait même des conditions étatistes dans lesquelles se déroulent les scrutins. Car pour atteindre sa perfection, la liberté devrait pouvoir se passer de tout scrutin.

Mais en attendant d’atteindre cette pureté libertaire, il faudra se contenter de voter pour le candidat qui propose, à défaut de liberté totale, un maximum de liberté. Car être un anarchiste qui vote, c’est être un anarchiste pragmatique, qui sait que la liberté ne s’obtient pas dans l’avènement idéal d’un grand soir, mais dans un long et difficile combat d’émancipation, dans une longue et pénible lutte, dont la première étape est d’accepter de choisir, parmi celles que l’on peut obtenir, la situation la moins pire.

Oui, je suis un anarchiste pragmatique, un anarchiste qui vote. Et qui vous appelle à voter, pour le candidat de la plus grande liberté. Anarchistes, faites comme moi, défendez vos droits !

Affaire Mohamed Mérah, les incohérences s’accumulent

31 mars 2012

Il y a dans cette affaire de nombreuses incohérences, qui me permettent de douter de la thèse officielle concernant cette affaire. En voici quelques unes :

-         Comment se fait-il qu’un tueur qui aurait voulu seulement massacrer des personnes au hasard ait pris quatre jours après le meurtre des deux militaires de Montauban avant de commettre le massacre de l’école Otzar Hatorah, et alors qu’il était recherché par toutes les polices ? Pourquoi ne pas l’avoir fait plutôt dans la foulée ?

-         Comment se fait-il que le seul rapprochement entre les meurtres des militaires de Toulouse et de Montauban, et la tuerie de l’école Otzar Hatorah, ne se fasse que sur un rapprochement balistique, alors que les balles utilisées n’étaient pas les mêmes, que la méthode n’était pas la même, les armes n’étaient pas les mêmes, le mobile n’était pas le même ?

-         Comment se fait-il que l’assassin des militaires ait pris le soin de repérer ses victimes, de les pister, et de les abattre alors que certaines étaient en civils ? L’assassin connaissait-il ses victimes ? S’agissait-il d’un règlement de compte personnel ?

-         Comment se fait-il que ce ne soit pas du tout le cas pour l’école Otzar Hatorah ? Ni repérage, ni personnes particulières visées.

-         Comment se fait-il que l’assassin des militaires de Toulouse et Montauban ait fait preuve d’un grand professionnalisme, qu’il ait fait mouche à chaque fois, sans aucune balle perdue, et ce, malgré la tentative de fuite des trois militaires de Montauban, chacun dans une direction différente, alors qu’à l’école Otzar Hatorah de nombreuses balles étaient des balles perdues, tirées n’importe comment, et qu’il ait dû en plus poursuivre ses victimes, pourtant apparemment choisies au hasard, et les attraper avant de les abattre ? De plus elles ne pouvaient pas s’enfuir puisqu’elles étaient dans une cour fermée, et que le tueur se trouvait à l’entrée de cette cour ?

-         Comment se fait-il que le tueur ait « su » à quel moment se rendre à l’école Otzar Hatorah pour y commettre ce massacre, alors que des CRS étaient postés à mi-temps et de manière aléatoire devant cette école ? Etait-il informé des horaires de ces mêmes CRS ?

-         Comment se fait-il qu’il n’ait utilisé auparavant qu’un calibre 45, et qu’à l’école OH il ait décidé d’utiliser successivement un fusil mitrailleur (en tirant n’importe où), puis, seulement ensuite, un calibre 45 ?

-         Comment se fait-il que ce même calibre 45, dont les balles n’étaient pas les mêmes que lors des meurtres des militaires, se soit subitement enraillé, alors qu’il s’agit apparemment d’un professionnel qui sait parfaitement entretenir ses armes, puisqu’il sait parfaitement s’en servir ?

-         Comment se fait-il qu’il ait sorti un 9mm « de secours », alors que le 9mm est une arme plus récente, plus facile d’utilisation, et plus efficace ?

-         Comment se fait-il qu’il ne disposait chez lui que de ce même calibre 45, apparemment en trois exemplaires, et que les autres armes dont il aurait pu disposer se trouvaient, comme par hasard, dans une voiture lui appartenant, et dont il aurait de lui-même indiqué l’emplacement aux hommes du RAID ?

-         Comment se fait-il qu’il ne se soit filmé à aucun moment, ni lorsqu’il abattait un militaire à Toulouse, ni lorsqu’il en abattait trois à Montauban, et qu’il ait subitement décidé de se filmer en se rendant à l’école Otzar Hatorah ?

-         Comment se fait-il que sur cette même vidéo, il n’y ait, comme par hasard, aucune revendication, et qu’on n’y voit jamais le visage du tueur, ni qu’on ne l’entende de manière à pouvoir identifier sa voix ?

-         Comment se fait-il qu’un double de cette vidéo ait été postée alors que MM était cerné dans son appartement par le RAID ?

-         Comment se fait-il que cette vidéo ait, comme par hasard, été retrouvée dans un sac déposé chez sa petite amie, au lieu d’être retrouvée chez lui ?

-         Comment se fait-il qu’un soi-disant fou de dieu ne se soit jamais rendu à la mosquée ? Qu’il ne portait pas la barbe, et qu’il se rendait régulièrement en boite de nuit ?

-         Comment se fait-il qu’il ne se soit jamais rendu dans un camp d’entraînement d’al-quaïda en Afghanistan, mais qu’il se soit rendu en Afghanistan en passant par de nombreux autres pays, notamment Israël, pays pour lequel il avait très facilement obtenu un visa ?

-         Comment se fait-il que MM et Bernard Squarcini se tutoyaient ?

-         Comment se fait-il qu’il ait autant voyagé en deux ans, sans revenus, et soi-disant sans attirer l’œil de la DCRI ?

-         Qu’il ait pu s’acheter un tel arsenal de guerre sans revenus (avec un RSA) ?

-         Comment se fait-il que, une fois localisé, les hommes du RAID aient cerné son immeuble et bouclé le quartier, au lieu de se mettre en planque en civil, et de le cueillir à sa sortie, comme cela se fait habituellement avec d’autres terroristes, qu’ils soient salafistes, corses ou basques ?

-         Comment se fait-il qu’il n’y ait aucun enregistrement des négociations entre MM et ceux qui le cernaient, et notamment, aucune preuve matérielle permettant de confirmer qu’il ait bien revendiqué la tuerie de l’école OH ?

-         Comment se fait-il que le témoignage de Amaury de Hautecloque, le responsable du RAID, ne corresponde pas avec l’analyse balistique de l’appartement de MM ?

-         Comment se fait-il que les hommes du RAID aient dû abattre MM, alors qu’il n’avait aucun otage ? Que dans toute l’histoire, à la fois du RAID et du GIGN, cela ne soit arrivé qu’une seule fois, celle où le RAID était intervenu dans l’école maternelle de Nanterre (affaire qui marque d’ailleurs le début de la carrière politique nationale de Nicolas Sarkozy, ainsi que le début d’une longue amitié entre lui et le chef du RAID), affaire qui avait déjà donné lieu à des controverses ?

-         Comment se fait-il qu’il paraisse tellement absurde que les hommes du RAID aient été obligés de l’abattre, que Yves Bonnet (ancien patron de la DST) et Christian Prouteau (fondateur du GIGN) soient aussitôt intervenus pour parler d’un incroyable fiasco ?

-         Comment se fait-il que la tuerie de l’école OH ait eu lieu, comme par hasard, juste au moment où Nicolas Sarkozy était mis en difficulté par les médias, qui commençaient à révéler que Kadhafi avait versé 50 millions d’euros pour la campagne de Sarko, et alors que celui-ci perdait toutes chances d’être réélu ?

-         Comment se fait-il que les armes du RAID aient laissé 300 douilles vides, soi-disant provenant d’armes non létales, et que le corps de MM ait été retrouvé criblé de balles, dont deux mortelles, et la plupart tirées dans le dos ?

-         Comment se fait-il que le dernier geste de MM, un soi-disant fou de dieu, ait été, non pas un signe religieux, mais un doigt d’honneur en direction de ceux qui l’attendaient pour l’abattre ?

Il y a encore sans doute bien d’autres incohérences ; et il semblerait bien que l’assassin des trois militaires ne soit pas le même que celui de l’école OH. Une chose est sûre, le RAID et Guéant sont complices de cette manipulation ou falsification, et Nicolas Sarkozy est celui à qui profite les crimes, amplifiés encore par la médiatisation du siège de l’appartement de MM, ainsi que par la minute de silence imposée dans toutes les écoles, y compris les maternelles, et qui a traumatisé nos enfants, qui pendant plusieurs jours ont eu du mal à trouver le sommeil. Utiliser les enfants pour interférer sur les motivations politiques des parents est une technique à laquelle avait beaucoup recours l’Italie Fasciste de Mussolini.

Nous étions nombreux à nous demander jusqu’où était prêt à aller Nicolas Sarkozy pour être réélu, et nous sommes maintenant face au fait accompli. Mais cette affaire ayant été bâclée, sans doute réalisée de manière précipitée, en profitant à la vas vite des meurtres des militaires de Toulouse et Montauban, nous avons une chance de pouvoir retourner cet acte contre son commanditaire : il faut que cette affaire revienne en pleine gueule de Sarko avant le deuxième tour de l’élection présidentielle, et qu’on démontre que le vrai terroriste, en France, c’est lui !

Et le père de Mohamed Mérah a mille fois raison de porter plainte contre la France.

Affaire Mohamed Merah, la France est un pays de nazes.

22 mars 2012

En une seule journée, le fondamentaliste catholique norvégien Anders Breivik a tué 77 personnes, de sang froid, à bout portant. De son côté, en une semaine, Mohamed Merah, fondamentaliste musulman français, n’a réussi à tuer que 7 personnes, dont trois enfants (trop facile !). Il n’y a pas à dire, nos intégristes à nous sont vraiment des nazes…

Du côté de la flicaille française, ce n’est pas mieux. Les flics norvégiens ont réussi à avoir Anders Breivik vivant, dès le premier jour, et au milieu d’une foule d’otages. Les flics français, par contre, après une semaine, n’ont pas réussi à l’interpeller vivant, alors qu’il était retranché chez lui sans otage, qu’il n’avait plus ni eau, ni gaz ni électricité, et que donc, il suffisait de maintenir le siège et d’attendre patiemment qu’il se rende, poussé par la soif. Il n’y a pas à dire, nos flics à nous sont vraiment des nazes, les hommes du RAID en tête, dirigés par Claude Guéant bien sûr (donc, le ministre aussi est un naze, mais là je n’apprend rien à personne).

Le pire, c’est que cette affaire, à 5 semaines des élections, va redonner du souffle à la campagne de notre sarkonazi national, qui malgré tous ses efforts n’arrivait pas à récupérer suffisamment d’intentions de vote pour espérer être réélu. Avec les affaires qui le poursuivent, il lui faut absolument être réélu, tout comme Jacques Chirac en son temps, et conserver ainsi son immunité présidentielle. Cette affaire tombe donc à pic (c’est à se demander si c’est vraiment un hasard), car comme à chaque fois qu’il y a un attentat quelconque juste avant les élections, les électeurs votent en masse pour le statut quo, pour l’ordre et la sécurité, afin de ne pas rajouter plus d’instabilité à une situation déjà bien trop instable. Et comme Sarko ne sait faire campagne qu’en parlant de sécurité (un thème qu’il n’arrivait justement pas à mettre sur la table pendant cette campagne), c’est du pain béni, pour lui !

Si les électeurs français le réélisent, nous saurons alors qu’ils sont également tous des nazes, qui n’ont d’égal que le niveau de leurs fondamentalistes et de leur flicaille, et que nous sommes définitivement dans un pays de nazes.

Résultats du match France/Norvège : c’est la Norvège qui mène 77 à 7.


Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.