Le cri, par Yves Brouckaert

18 septembre 2010

Un commentateur régulier du blogue Anarcho-pragmatisme, Yves Brouckaert (un belge wallon), qui lui-même n’a pas de blogue, a proposé à David Gendron de publier pour lui un article concernant les roms, et la manière dont Sarkozy traite ce sujet, lui envoyant par la même occasion un beau pied de nez. Il m’a demandé également de le publier sur mon blogue, de manière à ce que cet article dispose en même temps d’une tribune en France, ce que j’ai accepté. J’essayerai ensuite d’écrire à mon tour un article sur ce que je pense de ce sujet d’actualité, très grave à mon avis, et qui démontre à quel point Sarkonazi est prêt à aller chercher de nouveaux électeurs au plus extrême de la droite, et je rajouterais même que je suis d’accord avec la commissaire luxembourgeoise lorsqu’elle dit que ces méthodes en rappellent d’autres.

Le cri :

Ainsi, Sarko aurait obtenu, à Bruxelles, des excuses de la Commissaire luxembourgeoise qui comparait les rafles de Rôms exécutées par la Nation-Mère des Droits de l’Homme, à celles qui se produisirent à l’encontre des Juifs par la même Nation-Mère durant la Seconde Guerre. On sait ce qu’il advint alors à environ un million de Tziganes à travers l’Europe. On peut sans doute oublier ce « détail », puisque même cette tuerie sans nom n’entraîna à l’égard des survivants, d’être reconnus comme des hommes à part entière.

Bien sûr, Sarko bénéficie de circonstances atténuantes, puisqu’il est né dans un de ces pays de l’Europe de l’Est où ces populations nomades ont par le passé subi pogrom sur pogrom et sont toujours gravement discriminées depuis. Je rappelle les incidents survenus en Tchéquie (ou République Tchèque), il y a quelques années (création de véritables ghettos, etc. etc.) en Roumanie et sans doute ailleurs, ces « détails » n’intéressaient pas beaucoup les médias jusqu’à ce jour.

On oublie que ce peuple nous est parvenu de la vallée de l’Indus vers le quatrième siècle (Roumanie), et a ensuite essaimé à travers toute l’Europe dès le cinquième siècle. C’est-à-dire à la même époque où les Francs envahissaient la Gaule. Cela devrait me semble-t-il leur conférer une très respectueuse considération.  Ils sont partout « chez eux » en Europe et particulièrement en France, surtout depuis l’époque où Robespierre et ses pairs ont édicté le Règlement général (Égalité, Fraternité, …). J’ai oublié le troisième pan du triptyque. Vous me le pardonnerez j’espère, amis Français, mais ces mots ont été tellement galvaudés…

Je dirais, pour ce qui me concerne, que ce peuple a subi tant et tant de brimades innommables, qu’il est plus que temps de réparer. Sarko, au nom de ses amis Heurtefeuilles, de ses esclaves élevés provisoirement au rang de ministres, je pense notamment à l’exécrable Kouchner, en pleurs, avouant avoir un instant « pensé » à démissionner, ses ancêtres de Vichy, etc. , va prendre des dispositions révolutionnaires et battre, à plus d’un titre, son mea culpa.

Comme il vient de constater que la France reproche aux Rôms de s’approprier sporadiquement l’un ou l’autre bout de terrain qui ne leur appartient pas, et comprenant enfin qu’il n’existe dans toute la Nation-Mère qu’un nombre infinitésimal de terrains aménagés pour les gens du voyage (aménagé signifie pourvu d’un robinet). L’eau alimentant ledit robinet est paraît-il souvent d’origine inconnue. Il a donc décidé de décider, lui qui représente un Grand pays, la France, contrairement au petit effronté qu’est le Luxembourg qui s’est permis d’élever, au nom de la Commission européenne, la voix pour lui reprocher sa « dérive fasciste », lui que les autres Nations du même acabit ont soutenu jusqu’à contraindre ladite Commissaire à « adopter un autre ton » lorsqu’on s’adresse au petit Président d’une Grande Nation et à reconnaître un certain nombre de choses qui disculpent ledit petit Président des dispositions prises car ledit peuple nomade dont il est question ci-avant a occupé des terrains (inoccupés ou en jachère) sans autorisation.

Cependant, afin de mettre fin au double scandale qu’il a initié, à savoir: le rabaissement au rang d’esclave d’une Commissaire européenne – une femme ! – plus petite que toutes les autres, puisque élue par le plus petit pays de l’UE, et de ce fait tenue de s’agenouiller devant le Roi-Soleil, pour être finalement simplement à sa hauteur et qui avait osé dire à la face du Monde les excès criminels du Roi, à s’excuser (même si en langage diplomatique on utilise des mots génétiquement modifiés), – la négation des droits fondamentaux d’Européens tels que le sont les Rôms, au grand dam de toutes les femmes et de tous les hommes d’honneur que compte la France et nombre de citoyens européens, Le Roi-Soleil a donc décidé de décider: la mise en place d’une Commission parlementaire chargée de reconnaître aux voleurs de poules, pardon au peuple Rôm, le droit à la propriété absolue d’un dixième de la superficie totale de chacun des pays constituant l’UE, la mise à disposition d’une subvention largement suffisante à l’élaboration d’un gouvernement Rôm et aux décisions qu’il a à prendre en matière d’aménagement de ses territoires inaliénables, de santé, d’enseignement, de représentation politique (10 % des sièges du parlement européen) et aux fins d’assurer la Présidence, pas seulement protocolaire, permanente de l’UE. Je compte sur l’une ou l’autre spécialiste du Droit communautaire pour élargir à suffisance les exigences que j’ai énumérées.

Comme il se doit, le petit Président de la Nation-Phare sera le premier à mettre en œuvre les dispositions nécessaires à la mise en place de ces dispositions, montrant ainsi la Voie aux petits peuples ignorants ou méprisables.

Ami français : comprends-moi bien!

Les monnaies complémentaires

23 août 2010

Je voulais écrire un article sur les monnaies complémentaires, sur le SEL, le SOL, pour en expliquer le fonctionnement, les intérêts et les limites, mais je manque de temps.

En guise d’avant goût, voici une interview de Dominique Nugues, que vous pouvez écouter sur cette page, et qui explique assez bien la différence entre la monnaie boursière actuelle et ces monnaies complémentaires :

Interview sur les monnaies complémentaires et les systèmes monétaires alternatifs

J’écrirai plus tard un article sur les avantages et les limites de ces différents systèmes monétaires, et vous exposerai mes solutions mutuellistes.

(j’ai trouvé cette interview sur le site du Mouvement pour une Transition Monétaire )

Transition

25 juillet 2010

Il y a longtemps que j’ai pris conscience du problème du pic pétrolier ; or, il se trouve que ce pic a été atteint en 2006, d’après la plupart des experts ; c’est-à-dire que l’extraction de pétrole a atteint son maximum, ce qui n’avait jamais été le cas (Notons d’ailleurs au passage que la crise financière globale actuelle a à peu près le même âge que ce pic). Aujourd’hui, la production de pétrole est à peu près stable, et ne devrait pas tarder à régresser. Mais comme la consommation s’accélère, notamment avec les nouveaux pays émergents, ces extractions, quand bien même elles ne régresseraient pas et resteraient stables, devront tout de même un jour ou l’autre se retrouver insuffisantes pour répondre à l’augmentation de la demande. C’est-à-dire que, même s’il reste bien entendu encore du pétrole à extraire, il n’y en aura plus assez pour tout le monde ; plus suffisamment pour que l’offre puisse répondre à la demande. Et ce moment fatidique devrait avoir lieu entre 2011 et 2012. Soit dans un ou deux ans (et j’ai pris conscience que l’échéance de ce seuil était aussi proche il y a finalement assez peu de temps).

Dans un ou deux ans, la demande mondiale de pétrole sera supérieure à l’offre. Cela signifie qu’il n’y aura pas suffisamment de pétrole pour tout le monde, et donc que les prix vont augmenter, irrémédiablement, de manière brutale d’abord, puis de manière plus lente mais régulière ensuite, jusqu’à-ce que « certains » ne puissent plus s’en procurer, faute d’argent.

Cela signifie non seulement que les prix vont augmenter à la pompe, mais que, surtout, tous les produits de consommation vont également augmenter en suivant, puisque notre agriculture est grande consommatrice de pétrole, mais aussi les transports, et toutes les énergies qui sont utiles à la transformation de matières premières en produits de consommation, alimentaires, de construction, ou d’accessoires.

Au départ, le moment fatidique où la demande va dépasser l’offre causera sans aucun doute une crise financière sans précédents, dont beaucoup ne se relèveront pas. Tant qu’il y aura des plus pauvres que nous, et que ceux-ci nous devanceront dans l’impossibilité de se fournir en brut, nos pompes à essences resteront pleines, tout comme nos rayons de supermarchés. Mais, les prix continuant à monter en flèche, des situations de pénuries ne tarderont pas à arriver, même dans nos beaux pays développés. Sans compter les difficultés financières exponentielles que cela peut représenter pour des personnes déjà en situations financières difficiles ou précaires.

Et même si, une fois passé le moment difficile de la crise financière et spéculative, la situation pourrait à peu près redevenir stable, rien ne sera plus jamais comme avant. Dés aujourd’hui, nous devons nous faire à l’idée que notre société ne retrouvera plus jamais la croissance qu’elle a connue ; nous sommes entrés en récession, en même temps que s’annonçait la fin du règne de l’énergie disponible et bon marché, et ne sommes pas prêts de sortir de cette « décroissance non souhaitée ».

Donc, il est plus que temps de se préparer individuellement et collectivement, pour ne plus être dépendants du pétrole, ou en tous cas pour l’être le moins possible, et pour pouvoir continuer à nous nourrir le jour pas si lointain où les rayons des supermarchés se retrouveront, lentement mais durablement, de plus en plus vides, et dont les produits qui s’y trouveront encore coûteront une fortune.

Pour contribuer collectivement à l’amorce de cette nécessaire transition, un nouveau forum a été créé il y a peu de temps, dont j’ai l’honneur d’en être l’un des administrateurs : Transition. Ce forum est tout nouveau, et encore en partie au stade de la construction, mais il se veut novateur, dans le sens où il ne s’agit plus de prévoir quand va arriver la crise, ni comment celle-ci va arriver, car de nombreux sites et forums l’ont déjà fait ; il s’agit, désormais, de passer à la pratique, de s’échanger des techniques, des savoirs et des moyens ; de réfléchir à de nouvelles organisations sociales et économiques ; et d’agir, dès maintenant, pour prendre les devants de cette crise.

De plus, ce forum se veut un forum réellement coopératif, fonctionnant sur le consensus, où les membres actifs pourront progressivement devenir administrateurs, de manière à ce qu’ensuite chacun puisse contribuer à la bonne santé du forum.

Venez nous y rejoindre !

Mutuellisme et échiquier politique

24 juin 2010

Je vous propose aujourd’hui une synthèse de l’ensemble de l’échiquier politique, et plus particulièrement des différents courants libertaires et anarchistes, afin de mieux y situer le mutuellisme. Cette vision est bien sûr la mienne, et certaines explications peuvent déplaire à certains, convenir à d’autres. Il n’en reste pas moins que cette vision personnelle est le résultat d’un long travail de documentation et de réflexion, et que j’essaye de la proposer de la manière la plus honnête qui soit, sans aucune classification qualitative de ma part.  Ce n’est qu’une description de ce que j’ai compris des différents courants, en me basant sur leurs propres explications.

L’échiquier politique :

En règle générale, on a pris pour habitude de se représenter l’échiquier politique en une seule dimension, allant de l’extrême gauche et de la gauche, à la droite et à l’extrême droite, en passant par le centre. Les choses sont en réalité bien plus complexes, et il conviendrait mieux de répartir les différents courants politiques en deux dimensions, donc à la manière d’un échiquier, voire même en trois dimensions. La première dimension étant la dimension sociale, au sens « civile » du terme ; la deuxième étant la dimension économique ; et la troisième, la dimension écologique. Mais passons pour l’instant sur la troisième dimension, et considérons-en simplement deux, avec les dimensions économiques et sociales.

Une répartition en deux dimensions convient déjà bien mieux, auquel cas, des courants radicalement différents peuvent être assimilés en un même « camp », par exemple le camp de droite, ou bien le camp d’extrême gauche, bien qu’ils défendent des idées radicalement différentes. Par exemple, les trotskistes et les anarcho-syndicalistes sont regroupés avec les communistes, dans la catégorie « extrême gauche », parce que tous défendent un collectivisme économique, malgré qu’ils défendent des positions totalement opposées en ce qui concerne les libertés individuelles, le centralisme politique, etc.. De même, les libéraux, en général classés à droite, sont assimilés aux conservateurs, alors que les libéraux, en plus de défendre les libertés économiques, défendent aussi les libertés civiles, ce qui n’est pas le cas des conservateurs.

Etudions donc chacune de ces dimensions, et ce qu’elles nous permettent de distinguer :

- La dimension sociale concerne surtout la question de l’autorité, et de la hiérarchisation sociale. On a, d’un côté, les tendances les plus autoritaristes : absolutismes, et autres systèmes autocratiques où le culte de la personnalité du dirigeant est de rigueur ; et de l’autre, les tendances libertaires, refusant les différentes formes de hiérarchisation, et prônant la démocratie directe, fédérale ou participative, voire même, tout en haut, les tendances individualistes, (parfois, également dénommées acrates), refusant toute forme de gouvernement autre que volontairement consenti, et prônant plutôt la libre association et le confédéralisme. Entre les deux, on retrouve bien évidemment différentes tendances « centristes », passant successivement par les parlementaristes (monarchies parlementaires), puis par les oligarchistes (prônant en général un pouvoir élitiste, et allant des républicains « romains », et du bonapartisme, à certaines démocraties populaires oligarchiques), et enfin par les démocrates (représentativité parlementaire des citoyens).

- La dimension économique concerne la question de la collectivisation et du libéralisme. D’un côté se trouvent les tendances totalement collectivistes, c’est-à-dire les communistes, suivis par les collectivistes, puis par des tendances encore moins collectivistes, jusqu’aux tendances les plus libérales, prônant la souveraineté économique absolue, et une séparation totale entre l’état ou les citoyens et l’économie, un non-interventionnisme, et une absence de législation économique.

Si l’on répartit donc les différents courants politiques sur un tel échiquier, avec la dimension sociale en ordonnée (allant des autoritaristes aux libertaires), et la dimension économique en abscisse (allant des collectivistes aux libéraux), on obtient un tableau de ce  type, bien plus représentatif des différents courants, et de leur situation sur l’échiquier politique :

Dans un tel tableau, non seulement les différents courants politiques sont bien mieux répartis, mais on peut également plus facilement en dégager, tout à fait logiquement, de grands ensembles. On y retrouve la gauche, la droite, ainsi que, en bas, l’extrême gauche et l’extrême droite, autoritaires, qui se « rejoignent » dans la catégorie des étatistes. Et on a, en haut, la catégorie des libertariens, où se rejoignent les « libertaires de droite », et les « libéraux de gauche ». Le mutuellisme, pour sa part, est situé parmi les courants libertaires, à la frontière entre la gauche libertaire et le libertarisme.

Les différents courants libertaires :

Voyons maintenant ce qui distingue le mutuellisme des autres courants libertaires. Les différents courants libertaires sont, comme le montre le précédent tableau, tous situés à peu près sur une même dimension, celle de la souveraineté individuelle sociale. On a, tout en haut, les tendances les plus individualistes, auxquelles je m’apparente (si vous désirez avoir une meilleure idée de ce qu’est l’individualisme, je vous invite à lire cet excellent article du blog flegmatique d’Anne Archet, dans laquelle cette notion est on ne peut mieux définie, et où elle oppose sa vision anarcho-individualiste, à l’anarchisme « social-démocrate » de Noam Chomsky) ; et en bas, les tendances les plus « centristes » parmi les libertaires, que sont les démocrates libertaires, prônant une organisation des états en démocraties directes (fédérales ou participatives). Les tendances anarchistes constituent l’intermédiaire, réclamant l’avènement de démocraties directes non étatiques, c’est-à-dire sans aucunes institutions militaires ni régaliennes.

On peut ensuite, sur cette même dimension sociale qui les rassemble, distinguer les différents courants libertaires par leur dimension économique, selon qu’ils sont plus ou moins libéraux, ou plus ou moins collectivistes. De la droite vers la gauche, les différents courants libertaires se distinguent donc par un collectivisme croissant, ceux situés les plus à droite n’étant nullement collectivistes, et ceux situés les plus à gauche l’étant totalement.

Dans une telle répartition des courants libertaires, on a donc, de droite à gauche :

- Les libertariens, qui ne sont en rien collectivistes. Ceux-ci défendent une liberté économique totale, et donc une souveraineté économique individuelle sur tous les plans : les ressources peuvent faire l’objet d’une appropriation individuelle ; la monnaie (ou plus généralement la valeur d’échange des produits et services) est le résultat d’une négociation individuelle ; les outillages sont utilisés individuellement, tout comme les ressources, pour une production individuelle ; et la consommation ressort bien entendu également d’une souveraineté individuelle.

- Les georgistes (de Henry George) et les géolibertariens, sont, tout comme les capitalistes libertaires, pour l’économie de marché, mais défendent une seule forme de collectivisme : celle des ressources, qui ne peuvent pas, selon eux, faire l’objet d’une appropriation individuelle, ou bien en l’échange d’une contrepartie, d’un dédommagement financier, envers ceux qui sont alors privés de cette ressource, du fait de l’appropriation individuelle (c’est ce que l’on appelle la « Land Value Tax »).

- Les mutuellistes, parfois également appelés mutualistes libertaires, non seulement désirent la collectivisation des ressources, mais également et surtout la collectivisation de la monnaie. Par la collectivisation de la monnaie, ils entendent appliquer le principe d’équivalence à la valeur du travail, rendant tout travail équivalent à un autre, la monnaie devenant alors, non plus le résultat d’une négociation individuelle (un résultat de l’équilibre offre/demande), mais plutôt d’une valeur/travail collectivement fixée, empêchant ainsi toute spéculation sur le travail. La production reste individuelle, tout comme les outillages et la consommation, donc c’est une tendance relativement « libérale », mais l’utilisation des ressources est usufruitière, et la valeur d’échange est collectivement fixée. (à noter toutefois que certains mutuellistes se contentent du collectivisme de la monnaie, définissant la valeur des ressources, et donc la possibilité de leur appropriation, simplement en fonction du travail qu’elles nécessitent).

- Les collectivistes libertaires défendent la collectivisation de la production, et par là des ressources et des outillages, et de la monnaie. Mais la consommation reste du ressort de la souveraineté individuelle, la rétribution du travail étant alors proportionnelle au travail fourni par l’individu.

- Enfin, les communistes libertaires sont pour la collectivisation économique générale, appelée planification, c’est-à-dire que même la consommation est collectivisée, la production collective étant répartie entre les individus de manière égalitaire, donc sans besoin d’aucune monnaie (ou alors une monnaie symbolique). Ce système ne laisse bien entendu aucune liberté économique, les individus étant alors sommés de produire collectivement les denrées nécessaires à la consommation collective, chacun obtenant ensuite sa part de consommation.

Le mutuellisme :

Comme tous les courants libertaires, le mutuellisme est constitué de tendances plus ou moins individualistes ou plus ou moins démocrates. La plupart des mutuellistes s’ignorent, d’ailleurs, mais ils peuvent en tous cas être tous caractérisés par leur tendance à se tourner vers une économie plutôt libérale, tout en recherchant à la rendre moins spéculative, voire a-capitaliste, et surtout vers des systèmes monétaires collectifs et basés sur une valeur/travail d’équivalence, comme les SELs (Systèmes d’Echanges Locaux), où une heure de travail s’échange contre une heure de travail. Les mutuellistes se caractérisent également en général par un refus (tant que cela reste possible) d’une démarche révolutionnaire d’affrontement, désirant plutôt un gradualisme, c’est-à-dire une transition économique amorcée par les individus eux-mêmes, une prise en main individuelle et collective de l’économie et de nos inter dépendances.

La troisième dimension :

La troisième dimension est la dimension écologique. Elle s’applique également à tout l’échiquier politique, et permet encore de distinguer différentes tendances parmi ces mêmes courants, selon qu’ils considèrent que l’environnement est destiné à l’usage de l’homme, et que ce dernier peut en faire ce qu’il désire ; ou à l’opposé, qu’ils considèrent au contraire que l’homme appartient à son environnement, et qu’il doit s’y conformer, et en respecter les règles. Evidemment, là aussi, tous les intermédiaires existent entre ces deux extrêmes, et les relations entre humain et environnement peuvent être diversement considérées. Mais je ne m’attarderai pas à décrire dès maintenant ces variantes, car, outre de mériter d’avantage de réflexions de ma part, elles mériteraient aussi un article entier, afin de prendre le temps de clarifier le sens des mots utilisés, car soit ces termes sont encore assez peu clairement définis, soit leur usage commun en est encore trop variable : la plupart des courants ne sont d’ailleurs pas encore parvenus à définir clairement leur rapport à l’environnement et au “cosmos”.

L'argent/dette, le pétrole, et la crise.

16 mai 2010

Avec le troisième chimpanzé, j’avais inauguré une nouvelle catégorie, la catégorie « ressources », afin de vous faire part d’un ouvrage, d’un auteur, ou d’un documentaire qui me semblait important, et qui en tout cas avait contribué à l’élaboration de mes théories. Cette fois-ci, il s’agit de documentaires, ou de films explicatifs, portant sur l’économie. Vous ne savez pas comment fonctionne l’argent ? Comment fonctionne l’économie actuelle ? Vous voulez savoir à quoi est due la crise financière que nous traversons ? Ces deux documents vont certainement pouvoir vous éclairer, autant qu’ils m’ont éclairé.

Voici, pour commencer, un film de Paul Grignon, « L’argent dette », qui raconte de manière très pédagogique l’histoire de l’argent, avec toute son évolution jusqu’à aujourd’hui :

http://www.dailymotion.com/video/x75e0k_largent-dette-de-paul-grignon-fr-in_news

Vous avez regardé cette vidéo ? Alors peut-être êtes-vous comme moi ; peut-être que vous non plus, à partir de l’invention de l’argent/dette, n’avez pas bien compris le fonctionnement actuel de l’économie. C’est effectivement devenu très compliqué, et on en retire simplement une sensation amère, quand au pouvoir de ceux qui ont l’immense privilège de créer l’argent.

Pour mieux comprendre, je vous propose de regarder ce second document, qui est bien plus précis, et surtout, qui explique la crise telle qu’elle est, c’est-à-dire non seulement comme une crise financière, mais aussi comme une crise énergétique, et une crise économique et environnementale. Tous ces paramètres s’interpénètrent, et c’est ce qui crée la complexité de cette crise actuelle, ainsi, bien sûr, que sa dimension, sans commune mesure avec toutes les crises précédentes que l’humanité a pu traverser. C’est ce qui est expliqué, particulièrement clairement, dans cette série d’une vingtaine de petits documents explicatifs de quelques minutes chacun (l’intégralité fait 3h23min) : le « crash course » de Chris Martenson, disponible sur ce site (en vostfr) :

http://jcbonsai.free.fr/cc/CH1.html

Je crois que personne ne peut rester réellement indifférent, face à l’ampleur de la crise qui est décrite dans ce document, et qui a effectivement commencé. Toutes vos illusions concernant la viabilité de notre système seront à jamais perdues. Ce qui nous attend est absolument énorme, et aucune révolution ni revendication quelconque ne pourrait, il me semble, y changer quoi que ce soit. La seule chose que nous puissions faire, comme il est dit à la fin de ce « cours », c’est d’amorcer une transition, de prendre les devants, et de nous préparer à cette crise, en changeant radicalement nos comportements. D’abord individuellement, en maximisant notre autonomie, puis collectivement, en nous organisant différemment, de manière nouvelle, afin d’apprendre, ou de réapprendre à vivre sans pétrole, et… sans argent/dette.

Homo Socialis ?

21 avril 2010

Il existe dans la nature toutes les formes de socialisation entre individus, de l’a-socialisation totale de certaines espèces « individualistes » et solitaires, jusqu’aux sociétés quasiment totalitaires des insectes sociaux, en passant par tous les intermédiaires plus ou moins grégaires, meutes de loups, bancs de poisson, etc. La question de savoir à quel niveau de socialisation se place l’homme, ou bien à quel niveau de socialisation devrions-nous le placer, est une question qui revient souvent dans les questionnements philosophiques. Déjà bien avant la révolution française, certains penseurs louaient l’organisation sociale des fourmis pour illustrer leurs propos, et proposaient que ces sociétés soient prises en exemple pour l’organisation sociale humaine.

On comprend tout à fait que les fourmis puissent être régulièrement comparées aux humains, puisqu’elles sont les seules à développer comme nous des formes d’élevage et d’agriculture ; de même, tout comme pour les autres espèces sociales, leurs fonctions économiques respectives sont spécialisées, et elles possèdent un langage technique qui leur permet d’échanger des informations très précises. Mais là s’arrête malheureusement la comparaison, et le fonctionnement social des fourmis n’est absolument pas transposable aux humains, au grand dam d’un certain nombre de rationalistes étatistes et « dictatorialistes ». Car si les individus humains peuvent être spécialisés, il n’en reste pas moins qu’ils le font par choix, et que ces choix sont donc mouvants, imparfaits, désorganisés ; que l’autorité humaine est systématiquement contestée, alors que l’autorité formique est tellement incontestée qu’elle est absolument inexistante et inexercée.

Où se situe l’espèce humaine sur « l’échelle » de la socialisation ? Quelle est la part d’individualité et quelle est la part de socialité dans nos sociétés humaines ? Voici les questions auxquelles je vais tenter ici de répondre.

Espèces strictement individualistes :

On peut selon moi distinguer plusieurs « niveaux » de socialité, parmi les nombreuses espèces qui peuplent notre planète. Tout d’abord, beaucoup d’espèces, et peut-être même la majorité d’entre elles, sont strictement individualistes, et leurs rapports sociaux quasiment inexistants, sauf pendant le court laps de temps nécessaire à l’acte de reproduction ; voire totalement inexistants lorsque la reproduction se fait sans aucuns contacts entre individus, ce qui arrive parfois. Ces espèces sont individualistes, c’est-à-dire plus exactement que les individus de ces espèces ne s’intéressent qu’à leur propre survie et à leur propre succession, sans intérêt aucun pour la survie de l’espèce en tant que telle, ni pour aucune forme de communauté. En général, même les quelques rares instants de rapports sociaux ne consistent en tout et pour tout qu’en actes de confrontations ou d’intimidations, de manière à assurer un avantage individuel.

Pour ces espèces, il n’y a pas d’évolution conjointe de l’espèce ; l’individu qui obtient la victoire individuelle en ce qui concerne la succession est celui qui assurera malgré lui (et surtout malgré les perdants) la succession de l’espèce toute entière. Les perdants n’acceptent en rien leur défaite ; ils n’ont simplement pas le choix. Ils ne se consolent pas en se disant que leurs gènes seraient moins bons puisqu’ils ont connu la défaite, et qu’il vaut mieux assurer la pérennité de l’espèce avec les gènes plus efficaces des vainqueurs. En réalité, ceux qui l’emportent seront les seuls à transmettre leurs gènes, que ceux-ci portent effectivement les meilleurs gènes, ou pas. Les confrontations entre individus ne sont donc pas du tout une recherche collective et volontaire, ni transcendante, des meilleurs gènes parmi eux, pour assurer ainsi l’avenir de l’espèce : il s’agit uniquement d’une confrontation entre individus, dans laquelle chacun veut assurer sa propre reproduction. Le hasard de la transmission de tel ou tel gène n’est dû qu’à la contingence des confrontations entre individus, et des hasards de leur survie ou non, de leur victoire ou de leur défaite, de leur rencontre ou de leur choix plus ou moins judicieux d’un partenaire plutôt que d’un autre, et du hasard qui va permettre à leur progéniture de pouvoir survivre également ou non.

Espèces grégaires non hiérarchisées :

Un deuxième niveau de sociabilité est celui où des individus vont toujours avoir un comportement individualiste, mais où ils vont pour cela, dans leur propre intérêt, et uniquement dans leur propre intérêt, se rapprocher d’autres individus, ou accepter la proximité d’autres individus de leur espèce, et éviter la confrontation avec eux dans une certaine mesure, tant que ce rapprochement leur est individuellement bénéfique. Ils vont alors se regrouper en « agrégats » désorganisés. C’est le cas des bancs de poissons, des cohortes d’oiseaux migrateurs, des troupeaux d’herbivores, et de bien d’autres animaux qui vivent en groupe, tout en étant résolument individualistes.

Pour cette deuxième catégorie d’espèces, les intérêts sont totalement individuels, et si l’individu choisit de s’accommoder de la proximité d’un groupe, c’est parce qu’en retour, cette stratégie lui apporte plus qu’elle ne lui coûte. En effet, les oiseaux migrateurs, par exemple, se fatiguent moins lors de leurs longues et difficiles migrations, s’ils volent derrière l’un de leur congénère ; du coup, chacun recherche un groupe au moment de partir, et se place derrière un autre, profitant ainsi de l’appel d’air qu’il crée. Et comme celui qui part en premier veut également profiter de l’appel d’air que créent les autres, il stoppe rapidement sa course pour venir se placer en queue de peloton. Celui qui avait la deuxième place se retrouve devant, et ne profite plus de l’effet aspirant que lui procurait la présence de celui qu’il suivait. Lorsqu’il s’en aperçoit, il ralentit à son tour, et retourne en fin de peloton. Quelques secondes plus tard, celui qui le suivait fait de même, et ainsi de suite. Et si jamais l’un d’entre eux n’avait pas cette stratégie, qu’il restait devant ou qu’il tentait de faire la migration seul, il se fatiguerait bien vite, et serait doublé par ses congénères, qui arriveraient à destination bien avant lui, et avec bien moins de fatigue, et qui auraient ainsi l’avantage sur les ressources et les autres avantages recherchés dans la migration. Ceux qui développent cette stratégie disposent donc d’un avantage crucial dans le jeu de l’évolution, et voila pourquoi au final, seuls ceux qui utilisent cette méthode se perpétuent. Une fois la migration effectuée, chacun délaisse le groupe, pour ne s’occuper que de ses propres intérêts, pour lesquels le groupe n’apporte alors plus rien.

Les bancs de poisson ou les troupeaux de gnous fonctionnent de la même manière. Chacun cherche à assurer sa propre sécurité en recherchant la proximité d’un groupe. Un troupeau ou un banc est plus difficilement attaquable, et les prédateurs vont plus facilement s’attaquer à des individus isolés. Même si un prédateur s’attaque au banc ou au troupeau, un individu a statistiquement plus de chances d’éviter une attaque s’il est au milieu de ce troupeau ou de ce banc, que s’il est isolé. Au final, ceux qui acceptent la proximité d’autres individus de leur espèce, dans la limite où la nourriture est suffisamment disponible pour tous, obtiennent l’avantage évolutif. Mais ces individus entrent tout de même souvent en confrontation les uns les autres, notamment face à certaines ressources alimentaires, ou pour l’appropriation des partenaires sexuels ; toutefois leurs confrontations restent limitées, les moins forts acceptant de se subordonner aux plus forts, afin de tout de même profiter de l’effet de groupe, quitte à attendre leur tour.

Chez certaines de ces espèces, une affection va naître de cette stratégie ; à force de rechercher la protection d’un groupe, certains vont développer une forme d’affection envers les individus de ce groupe. Et ce qui va permettre à cette affection de perdurer et de se transmettre, c’est encore la sélection, puisque ceux qui éprouveront le plus d’affection pour les membres de leur groupe vont être amenés à rejoindre bien plus vite le groupe s’ils s’en sont éloignés, et même à bien plus éviter de s’en éloigner que d’autres. Ils vont d’avantage éprouver le besoin de la proximité des autres, rechercher cette proximité, et du coup vont être moins sujets à se retrouver à la merci d’un prédateur. Au final, ceux qui auront développé ce besoin affectif vont avoir d’avantage de chances de survie que les autres, et vont d’avantage transmettre leurs gènes. Mais cette affection est forcément limitée, de manière à permettre si besoin de rentrer en conflit avec leurs congénères, pour l’appropriation individuelle des ressources et des partenaires de reproduction : si l’un d’entre eux développait une affection trop importante, il ne lutterait plus suffisamment avec ses congénères pour cette appropriation, et il se verrait alors dans l’impossibilité d’assurer sa propre survie ou sa propre succession, les autres lui confiscant les ressources et les partenaires.

Espèces grégaires hiérarchisées :

En ce qui concerne les meutes de loups, tout comme certaines meutes de singes, ou les communautés de chimpanzés, ce même phénomène va plus loin, puisque la meute acquiert une hiérarchie, ainsi qu’une identité de groupe. Ces espèces grégaires hiérarchisées sont en général des meutes de prédateurs, ou bien des espèces sédentaires qui conservent et défendent un territoire et des ressources précises. Leur hiérarchie est caractérisée par le fait que le dominant va pouvoir disposer des ressources alimentaires avant les autres (les autres ne disposant alors que de ce que celui-ci a bien voulu leur laisser), ou bien va s’approprier l’exclusivité des partenaires sexuels. Les intérêts des individus face à cette hiérarchie diffèrent selon leur rang : le dominant a bien entendu de gros bénéfices, puisqu’il bénéficie des avantages de l’effet de groupe (protection, mais aussi parfois, coordination de certaines actions : chasse collective ou investissement collectif d’une ressource, attaques ou défenses groupées envers d’autres meutes), sans en avoir les inconvénients, puisque la nourriture et les partenaires sexuels lui reviennent en premier.

Il est par contre un peu plus subtil de comprendre l’intérêt qu’ont les subordonnés à profiter individuellement d’une telle hiérarchie. Un individu subordonné va en effet certes profiter lui aussi de l’effet de groupe en ce qui concerne la protection et les actions coordonnées ; mais il va également pouvoir disposer aussi d’un territoire qu’il n’aurait certainement pas pu défendre tout seul, et donc de ressources abondantes mais isolées, dont il aurait sinon été privé. C’est pour cette raison que les espèces qui ont de telles hiérarchies sont toutes des espèces qui dépendent de ressources isolées ou de territoires restreints (contrairement aux espèces grégaires non hiérarchisées, qui dépendent de ressources éparses et régulièrement disponibles) : les moins forts n’ont pas d’autre choix que de se subordonner aux plus forts pour avoir une maigre part de la ressource plutôt que rien. De plus, s’il est vrai que le dominant se sert en premier, en réalité, il ne peut pas se contenter de simplement s’octroyer une part surabondante, mais il doit également veiller à ce que tous ses subordonnés puissent en avoir une part minimale, sans cela, ceux-ci se « révolteraient » ou plutôt iraient tout simplement se chercher un dominant plus généreux. Le dominant doit donc constamment veiller à ce que son territoire soit à la hauteur et à la taille de la meute qu’il domine et dont il profite.

Mais en quoi un subordonné peut-il bien se contenter d’un groupe dont les partenaires sexuels ne peuvent lui revenir (puisqu’ils sont la propriété exclusive du dominant), ce qui à priori lui interdit donc toute possibilité d’assurer sa propre perpétuation ? La « science de l’adultère » nous permet alors de comprendre les subtils intérêts individuels de ces subordonnés. En effet, les rapports entre subordonnés et partenaires sexuels « appropriés » par le dominant ne sont pas rares, et sont même parfois de proportions importantes, en tous cas non négligeables, puisque le dominant ne peut jamais assurer une surveillance parfaite de sa « propriété ». Là encore, mieux vaut se subordonner et attendre patiemment une brève opportunité, plutôt que de rester seul et bredouille. Chez certaines de ces espèces, comme par exemple chez les chimpanzés pygmées, la proportion de ce type de rapports aurait été dans ce cas tellement élevée, que l’appropriation exclusive de partenaires serait devenue vaine, et que l’adultère est devenue « l’institution ».

Une autre caractéristique des espèces grégaires hiérarchisées est l’existence, assez régulièrement, non plus seulement d’affection, mais d’identités, c’est-à-dire de sentiments d’appartenance au groupe de la part des individus qui le constituent, et de sentiment d’appartenance à un territoire. Au même titre que l’affection, cette capacité a assuré la supériorité des groupes qui la possédaient, car ils étaient ainsi mieux à même de se défendre collectivement, de s’entendre pour organiser des actions collectives, mais aussi, plus généralement, de reconnaître et de distinguer leur propre groupe des groupes rivaux, ainsi que de distinguer les territoires respectifs. Mais tout comme l’affection, l’identité collective est limitée par les intérêts individuels, qui vont toujours primer en dernier ressort : tous ces comportements grégaires vont être uniquement déterminés par le fait que l’individu, même subordonné, retire de cette stratégie plus de bénéfices que de coûts.

 

Espèces sociales :

Les espèces sociales, qui comprennent 99% des espèces de fourmis, toutes les espèces de termites et de bourdons ou de frelons, certaines espèces de guêpes et d’abeilles, et enfin, à ma grande surprise, une espèce de mammifère, le rat-taupe nu, sont caractérisées par une organisation hiérarchisée en colonies dont les membres sont indissociables de celle-ci (il n’y a pas de mobilité d’individus d’une colonie à une autre), par l’utilisation d’un langage technique très perfectionné au sein de ces colonies, par des spécialisations économiques de leurs membres respectifs, et par l’existence de castes sexuelles caractéristiques de l’eusocialité, où seuls certains membres de la colonie vont disposer de capacités reproductives.

Il est évident que les humains, non seulement possèdent les caractéristiques précédemment étudiées des espèces grégaires hiérarchisées, mais possèdent également un langage technique très perfectionné, ainsi que des spécialisations économiques individuelles. Toutefois, il n’en demeure pas moins qu’ils vivent en tribus, ou en groupes, et non en colonies ; qu’ils n’ont aucune eusocialisation ; et que leurs spécialisations économiques ne sont en rien prédéterminées, mais volontaires et muables.

Chez les espèces sociales, les membres de la colonie ne disposant pas de capacités reproductives ne vont avoir aucune possibilité de se perpétrer individuellement, et donc ne vont pas chercher à se distinguer, ni à développer leurs qualités, ni même à rechercher de quelconques bénéfices individuels ou collectifs. Etant donné qu’ils ne sont pas sexués, ils sont condamnés d’avance, et vont se borner à suivre la simple stratégie purement génétique dont ils prédisposent. A l’inverse, les humains, qui sont tous sexués, vont tous chercher à se distinguer les uns des autres, et à innover, espérant que leur stratégie individuelle soit la bonne, et qu’elle leur permettre de se perpétrer individuellement.

De la même manière, les reines des espèces sociales vont être concurrentes entre elles, et vont avoir un comportement strictement individualiste, entrant en compétition féroce, voire en confrontations, avec leurs congénères du même sexe. Elles vont se distinguer les unes des autres, et ne vont accepter aucune proximité entre elles, se séparant géographiquement de leurs congénères, sur des territoires différents et des ressources différentes, dont elles vont s’assurer la propriété, entraînant avec elles la spécificité des membres asexués dont elles sont les génitrices.

Au sein de ces colonies, les membres asexués, dont les reines vont s’entourer, vont progressivement devenir, par sélection, de plus en plus dévoués à leur reine et à leur colonie, et de plus en plus efficaces à la tâche qui leur incombe (d’où la spécialisation économique), ainsi que de plus en plus restreints à l’identité exclusive de la colonie (de la même manière, les mâles, même s’ils sont sexués et tous distincts, de manière à laisser à la reine d’avantages de choix concernant la diversité génétique pour la reproduction, sont, pour autant, prédéterminés à se restreindre systématiquement à leur propre colonie, pour ainsi ne pas risquer d’apporter de bénéfiques gènes à d’autres reines ; la plupart du temps, ceux-ci sont même incapables de se nourrir par eux-mêmes, et sont ainsi totalement dépendants de la colonie).

De même, le langage et les moyens de transmission des informations entre membres, qui sont génétiquement acquis, vont devenir extrêmement efficaces, et purement techniques. A l’inverse, les humains ont un langage qui n’est pas génétiquement acquis, mais qui est le résultat de l’organisation grégaire, une acquisition culturelle mouvante et non exclusive d’un patrimoine culturel grégaire et identitaire.

Chez les espèces sociales, ce sont les colonies dont la cohésion interne, l’efficacité des membres et l’efficacité de leurs échanges techniques, sont les plus efficaces, qui vont prendre l’avantage sur les autres, et d’avantage se perpétrer. Au sein des espèces sociales, chaque colonie n’a, comme volonté individuelle, que celle, absolument incontestée, de la reine. Tout se passe comme si chaque colonie n’était qu’un seul individu, une unique reine disposant de nombreux outils vivants, et reliés à elle par la communication et la génétique ; un super individu auto fécond, aux nombreux bras, dont le sexe commande et détermine le fonctionnement du reste du corps, de l’ensemble des autres membres. La socialité entre ces différents supers individus, elle, est réduite à l’état de comportement strictement individualiste (à une seule exception, celle des super colonies de fourmis d’Argentine « expatriées »).

 

L’asocialité humaine :

Il est donc évident que l’homme, qui est un animal dont les individus sont sexués, ne peut pas être considéré comme un animal social, mais tout au plus comme un animal grégaire hiérarchisé, et qui a développé certaines capacités culturelles qui peuvent avoir des effets semblables à ceux des animaux sociaux, comme le langage, et la spécialisation économique. Mais ces capacités, chez l’homme, sont exclusivement culturelles et non prédéterminées, et donc sont mouvantes, muables, et volontaires. Et surtout, les bénéfices de ces acquis culturels et identitaires sont destinés aux bénéfices exclusifs des individus humains, et en aucun cas aux bénéfices des groupes ou des communautés ; les humains sont des individus sexués, et à ce titre, ils sont libres et autodéterminés, et vont nécessairement tendre à se distinguer les uns les autres, même si ça n’est que dans la limite d’une identité culturelle grégaire acceptée.  

Rien ne transcende donc les humains ; ni leur génétique, ni leur groupe. Nous sommes tous des individualistes, des égoïstes, qui acceptons la vie grégaire uniquement parce que celle-ci, ou uniquement si celle-ci, nous procure individuellement d’avantage de bénéfices que de coûts. Si tel n’est pas le cas, nous nous autonomisons, nous nous révoltons, ou bien nous nous expatrions vers un autre groupe qui nous conviendra d’avantage. Mais tant que nous serons sexués, tant que nos organes génitaux et hormonaux ne seront pas atrophiés ni aliénés, aucun intérêt de groupe, aucun intérêt d’état, ne pourra prévaloir sur nos intérêts individuels ; aucune valeur communautaire, nationale, ni même humaniste, ne pourra prévaloir sur nos valeurs individuelles. Nous continuerons inlassablement et inévitablement d’être exclusivement des égoïstes ; des individualistes qui ne se sociabilisent que volontairement et dans leur propre intérêt, et dans l’intérêt de leur propre perpétuation.

« Personne n’est mon semblable, ma chair n’est pas leur chair, ni ma pensée leur pensée. […] L’état ne poursuit jamais qu’un but : limiter, enchaîner, assujettir l’individu, le subordonner à une généralité quelconque. » Max Stirner, L’unique et sa propriété.

La productivité qualitative

31 mars 2010

Ou la résolution de la deuxième contradiction économique :

 

Dans un article économique précédent (la rentabilisation de l’investissement), j’ai défini la deuxième contradiction économique, qui peut se résumer ainsi : la rentabilisation individuelle de l’investissement, née de l’échange marchand, aboutit à la concentration du capital, qui permet ainsi de démultiplier la productivité ; mais elle entraîne l’inflation et la croissance, tend à aboutir aux monopoles de certains producteurs, et entraîne également une baisse de la qualité de production, et la paupérisation des classes laborieuses. Comment, alors, bénéficier des avantages de la productivité des outillages, tout en évitant les phénomènes de croissance et d’inflation ? Comment concentrer le capital, sans aboutir au monopole et à l’apparition et l’enracinement d’une élite ? Comment diminuer le labeur sans appauvrir les travailleurs ?

L’erreur capitaliste :

En termes économiques, le capital est l’ensemble de la richesse utilisée pour la production. Or, la notion de capital confond deux choses pourtant tout à fait distinctes, bien que toutes deux utilisables pour la production : les ressources et les outillages. Les ressources, nous venons de le voir dans l’article « Du principe de propriété », sont présentes dans la nature avant même la mise en œuvre de la production, et sont la matière à partir de laquelle peut être extraite, par le travail, un produit consommable. Toute chose existante est donc potentiellement une ressource, à partir du moment où son utilité de consommation est démontrée. Les outillages, eux, sont de purs produits de l’industrie humaine : ils sont totalement manufacturés, façonnés, et cela dans le but de faciliter le travail nécessaire à la fabrication de produits à partir d’une ressource. Il y a donc une différence de nature très nette entre ces deux constituants du capital.

Mais, comme je l’ai évoqué lors de la définition de la deuxième contradiction économique, il y a également, et surtout, une différence de valeur entre eux : les ressources permettent une productivité donnée, alors que les outillages permettent de diminuer le travail nécessaire à l’utilisation de ces ressources. Confondre, dans un calcul économique de rentabilité, ces deux constituants aussi différents, est donc au minimum une terrible négligence, au mieux une formidable erreur. Car en effet, comment confondre dans un même calcul, deux fonctions dont les valeurs sont aussi opposées : la rentabilisation des ressources est proportionnelle à la quantité de celles-ci (puisque la productivité de chacune est à peu près fixe), alors que la rentabilisation des outillages est au contraire inversement proportionnelle à la quantité de ressources travaillées avec un outil (l’utilisation d’outillage permet de diminuer le travail nécessaire à la production).

On comprend donc que ces deux choses différentes que sont les ressources et les outillages doivent être considérés différemment. Or, depuis que s’est imposée l’agriculture de type « deltaïque », et l’économie de marché qu’elle a engendré, les ressources ont été considérées comme des outils, du fait de l’exploitation organisée de celles-ci (mises en cultures, sélection de variétés, protection permanente de ces ressources, etc.) ; et ressources et outillages ont été toutes deux considérées comme une seule et même chose : du capital.

Des ressources et des outils :

Est-il nécessaire, alors, de concentrer le capital ? Un capitaliste, du fait de cette confusion entre ressource et outillage, entre travail et ressource, aurait dit banco ! En effet – et comme il est propriétaire à la fois des ressources et des outillages – plus un producteur possède de ressources, plus il peut profiter de la diminution du travail que peut lui procurer un outillage, et donc, plus il peut augmenter sa richesse et son monopole en spéculant sur cette diminution du travail. Mais nous avons vu les problèmes générés par ce type de concentration du capital, qui va être concentré entre les mains d’une minorité, laquelle va progressivement devenir une élite. Or, dés lors que l’on prend en compte cette dualité du capital, et que l’on considère différemment les ressources et les outillages, on comprend qu’il n’y a pas le même intérêt à concentrer de la même manière ces deux différents constituants du capital.

Etant donné que les ressources permettent une productivité donnée, leur concentration n’a pas d’intérêt productif. Il peut y avoir par contre, dans certains cas, une nécessité de regrouper, d’accoler ces ressources, afin uniquement de faciliter le travail de l’individu spécialiste, qui façonnera les produits de consommation voulus par les détenteurs respectifs de ces ressources, sans avoir besoin de se déplacer de ressource en ressource, mais en les travaillant comme si elles n’en faisaient qu’une. Avec le mutuellisme, les ressources appartiennent aux consommateurs, aux individus pour lesquels le travailleur produit. Les ressources se trouvent donc, non pas concentrées, mais fractionnées, réparties entre les mains de chaque individu. Et même si elles peuvent être mêlées, il n’en demeure pas moins qu’elles sont alors proportionnellement réparties entre eux, donc encore fractionnées.

Il y a, par contre, un intérêt à concentrer les outillages, exactement de la même manière qu’il y a un intérêt à concentrer le travail de ressources similaires entre les mains d’un même spécialiste. Car plus un outillage est utilisé pour une plus grande quantité de ressources, plus sa rentabilisation est évidente. Mais, tout comme un travailleur spécialiste peut travailler sur un regroupement de ressources appartenant à différents consommateurs, un outil peut être utilisé collectivement par différents consommateurs. Si par exemple, 10 personnes, pour leur consommation, nécessitent chacune la production de 2 ares de blé, l’outillage sera le même, et aura la même rentabilité, s’il est investi par un producteur qui possèdera et travaillera 20 ares, et dont il négociera les produits à 10 personnes, que s’il est investi collectivement par ces dix personnes qui l’utiliseront pour travailler chacune leurs 2 ares respectifs, ou qui les feront travailler par un spécialiste.

En tous cas, il y a un intérêt certain à investir d’une manière ou d’une autre dans un outillage concentré. En effet, considérons par exemple des individus ayant uniquement les moyens, isolément, d’investir dans du matériel manuel, avec lequel chacun travaillerait ses 2 ares respectifs en 200 heures de travail par an. Avec un investissement similaire (mais cette fois investi collectivement), 100 personnes pourraient investir dans un âne et dans le matériel que celui-ci peut tracter, avec lequel 200 ares (deux hectares) seraient travaillés en environ autant de temps (donc chacun aurait 100 fois moins de travail). Et de même, 500 personnes pourraient investir dans une paire de bœufs, ou dans un petit tracteur, ainsi que dans le matériel que ceux-ci peuvent tracter, et avec lesquels 10 hectares seraient travaillés dans le même temps (chacun aurait ainsi 500 fois moins de travail).

On voit bien que la concentration des outillages permet donc une formidable diminution du labeur, dont il serait dommage de se priver. Mais cette concentration doit passer par un investissement collectif : les consommateurs investissent collectivement dans de l’outillage, qu’ils utilisent pour leur production, de manière individuelle ou mutualisée, pour en être les seuls bénéficiaires, et éviter ainsi les phénomènes de concentration des ressources, et donc de monopole des producteurs.

 

La décroissance du labeur :

Avec un tel système de propriété individuelle des ressources, les ressources appartiennent donc aux consommateurs, qui « investissent » (je reviendrai sur le problème de l’investissement et de l’accès aux ressources dans un prochain article) dans les ressources dont ils ont respectivement besoin pour leur consommation. Ainsi, ils peuvent obtenir une indépendance en terme de ressources, et donc une indépendance économique individuelle, et ce, même en regroupant leurs ressources (de manière à les faire travailler collectivement par un même spécialiste). Puis, par la collectivisation d’outillages, ils peuvent diminuer le travail nécessaire à la production, sans pour autant créer de phénomènes de concentration des ressources, responsables de la privation des moyens de subsistance d’une partie de la population, inévitablement consommatrice, mais à qui il ne reste bien souvent comme moyen de subsistance que le négoce de leur force de travail.

Au contraire, dans ce système, le labeur nécessaire à chaque production diminue, et donc les consommateurs, c’est-à-dire les individus, ont de moins en moins besoin de travailler pour « s’acheter » ce labeur, pour en obtenir l’équivalent. Comme la valeur horaire du travail reste fixe, tandis qu’à contrario le temps de travail nécessaire à chaque production diminue, le prix de chaque produit diminue donc, rendant l’effort équivalent (à fournir par le consommateur), moins important. Les individus travaillent moins, mais ils peuvent avec ce travail obtenir d’avantage de produits : c’est leur pouvoir d’achat qui augmente. Dans un système marchand, les produits se négocient, donc tout prix est fonction de l’offre et de la demande, et non pas du coût de production. Seuls s’en sortent les producteurs qui arrivent à obtenir des coûts de production suffisamment bas pour pouvoir extraire un bénéfice sur la valeur momentanée des prix du marché (on assiste donc à une concurrence quantitative, où celui qui l’emporte est celui qui, à valeur égale, obtient le plus important bénéfice). Avec le mutuellisme, les prix sont uniquement fonction de la quantité de travail nécessaire à la production, ajoutés aux frais de stockage, de distribution, de production, et de rentabilisation de l’investissement.

Les individus ont donc tout intérêt à collectiviser leur outillage, en regroupant leurs ressources respectives en mutualité, pour obtenir ainsi un outillage performant, et diminuer leur labeur. Ainsi, tous les prix des produits manufacturés vont pouvoir progressivement baisser. Les outillages, qui sont eux aussi des produits manufacturés, vont voir leurs prix baisser également, progressivement, et la baisse des prix des outillages va encore diminuer les besoins de rentabilisation de ceux-ci, et donc contribuer à la baisse générale des prix (déflation).

Dans le cas des ressources, ce phénomène de déflation sera similaire : étant donné que les ressources ne sont pas manufacturées, elles n’ont au départ aucun prix. Elles sont simplement disponibles. Un sol, de la même manière qu’une brise, une pluie, un ensoleillement, ou encore des minerais, des espèces vivantes, des savoirs, des savoir-faire, des techniques, n’appartient à personne, et n’a donc pas de prix en soi. Seul peut nous appartenir l’usufruit de celui-ci, c’est-à-dire, appliqué à l’économie, la façon. Dans un système où la propriété deviendrait usufruitière, le prix d’une ressource ne va donc pas être fonction de l’offre et de la demande, mais être uniquement fonction de la manière dont elle a plus ou moins été façonnée. Le prix d’un territoire, par exemple, va pouvoir être fonction du travail qu’a pu nécessiter sa mise en valeur, sa sécurisation, son défrichage, les plantations et implantations dont il a bénéficié, les constructions et aménagements qui lui ont été attribués, irrigation ou assèchement de celui-ci, terrassement, accès, etc.. Le prix d’une ressource devient fonction du travail qui l’a façonnée, et exclusivement de ce travail.

Ceci implique que la façon de cette ressource, comme dans le cas de n’importe quel produit (dont la matière a été façonnée), va pouvoir être réalisée par un spécialiste, ainsi que mécanisée, outillée. Elle va voir par conséquent son travail en être diminué, et son prix en être diminué également. La déflation va donc s’appliquer non seulement aux produits, mais également aux ressources. Et cette déflation ne va en aucun cas empêcher ni diminuer la mise en valeur des ressources : au contraire, c’est leur mise en valeur elle-même, qui crée cette déflation, en en augmentant les capacités de production, et donc en faisant diminuer les prix des produits de ces ressources. Plus les ressources sont valorisées, plus les consommateurs en bénéficient. Ce système incite donc à la création de valeur, en même temps qu’à la diminution du labeur.

Monopole, et concurrence qualitative :

S’il y a un intérêt à la concentration des outillages, il y aura donc un intérêt pour les individus à regrouper leurs ressources en mutualité, pour ainsi disposer d’un outillage performant. Et donc plus la mutualité sera importante et concentrée, plus on pourra disposer d’outillages performants, et donc, plus les prix seront bas. Au final, les mutualités vastes et concentrées auraient l’avantage sur les autres, par l’obtention de produits à moindres coûts ; on peut donc se demander si certaines mutualités ne verraient pas leur concentration augmenter jusqu’au monopole. Et c’est effectivement le cas. Du coup, ne risquerait-on pas d’avoir des mutualités en recherche de quantité, plutôt que de qualité ?

En fait, comme la mutualité est une coopérative de consommateurs, et non de producteurs, chacun de ces consommateurs peut utiliser ce matériel individuellement, pour une autoproduction, ou pour une production partielle (service à quelques personnes). Il peut donc y avoir divers producteurs sur un même atelier, sur une même mutualité. Comme ils disposeront du même outillage, investi collectivement, leur travail sera équivalent en terme de productivité horaire. Ils produiront différemment, avec des méthodes nécessitant plus ou moins de travail, sur des bases qualitatives différentes, mais sur la base d’une valeur horaire du travail équivalente. Chacun choisira le rapport qualité/travail qu’il voudra, mais sur la base d’une valeur équitable de travail, et avec le même outillage.

On a donc intérêt à concentrer l’outillage, même jusqu’au monopole, puisque ce monopole ne sera jamais celui du producteur, mais celui de l’outillage lui-même. Or cet outillage appartient à chacun, proportionnellement à sa consommation individuelle, donc chacun peut l’utiliser comme il l’entend pour sa part de consommation, aux mêmes frais que n’importe quel membre de la même mutualité. La limite à un regroupement, à une mutualisation, ne sera déterminée que par les limites de capacité de stockage et de distribution des produits, ainsi que de rentabilité de ces mêmes paramètres de stockage et de distribution (et aussi par la bonne entente entre les différents membres de la mutualité). Et chacun peut à tout moment exercer individuellement sa créativité, et utiliser l’outillage collectif pour cela. Si son talent est reconnu par d’autres, et que certains membres veulent s’offrir ses services, le talent d’un individu en deviendra une « initiative individuelle », qui permettra à cet individu de produire pour d’autres, sans spéculation ni monopole, et sur la base de la valeur de travail commune à la même mutualité.

On obtiendrait donc des mutuelles localement monopolisées, sans concurrence entre elles. La concurrence s’exercerait au sein même des mutualités, entre individus producteurs, sans spéculation ni monopole possible de leur part. La concurrence qui s’exercerait entre eux serait uniquement une concurrence qualitative, et non une concurrence quantitative telle que l’induit le système capitaliste et marchand. A quantité de travail égale, et à coût de production égal (donc à prix égal), le producteur qui l’emporterait serait celui qui produirait de la manière la plus qualitative, donc le plus talentueux. Alors que dans le système marchand, celui qui l’emporte est celui qui, à prix de vente égal, arrive à obtenir le plus grand bénéfice ; c’est-à-dire celui qui arrive à produire au plus bas coût.

Un tel système serait un système permettant l’initiative individuelle et la concurrence économique entre les individus, et serait donc un système de liberté économique, c’est-à-dire un système « libéral ». Mais en même temps, il permettrait l’indépendance économique des individus, et l’augmentation de leur pouvoir d’achat par la déflation. Il empêcherait la paupérisation des individus, ainsi que la confiscation des ressources par une quelconque élite économique. Nous aurions ainsi, par la mutualisation des ressources, et la collectivisation des outillages, résolu la deuxième contradiction économique.

Le troisième chimpanzé 3/3

27 mars 2010

Et voici, enfin, la dernière partie de ce résumé de l’oeuvre de Jared Diamond:

Jared Diamond – Le troisième chimpanzé 5° partie et épilogue

Du principe de propriété

21 mars 2010

Prélude à la résolution de la deuxième contradiction économique.

 

« Une première chose à observer, c’est que, sous le nom générique de propriété, les apologistes de l’institution ont confondu, soit ignorance, soit artifice de discussion, toutes les façons de posséder : régime communier, emphytéose, usufruit, système féodal et allodial ; ils ont raisonné du fonds comme des fruits, des choses fongibles comme de l’immeuble. Nous avons fait justice de cette confusion. »

Pierre Joseph Proudhon, Théorie de la propriété, chapitre 9.

 

Profit et travail :

Dans la nature, les fruits d’un arbre n’appartiennent qu’à l’arbre qui les porte. Mais ceci n’est vrai que tant que les fruits restent sur cet arbre. Une fois détachés de l’arbre, en tout ou partie, ils appartiennent à celui ou celle qui les consomme, quel qu’il soit. Jusqu’à-ce que ce dernier ne les rende (sous une autre forme, certes). Avant que ne naisse le travail, nos activités économiques consistaient en un simple prélèvement des fruits, en vue de la consommation de ceux-ci. Notre rapport économique de propriété vis-à-vis de la nature consistait donc en un simple fructus (droit consistant à recueillir les fruits). Notre rapport à l’environnement était donc unique : la nature offrait, nous récoltions, puis rendions un produit équivalent, mais transformé. La nature n’était que fécondité, disponibilité, et l’homme ne faisait qu’en profiter, en bénéficier ; la nature fructifiait, l’homme en jouissait.

Avec la naissance des outils, va naître la notion de travail. Et avec cette utilisation d’outils, l’homme va façonner la matière, exploiter les ressources, donc y apporter une part de soi. Le travail étant fourni par l’individu, celui-ci va pouvoir légitimement s’octroyer la propriété de l’effet qu’il aura produit avec ce travail. De même qu’un arbre dispose de la propriété du fruit qu’il a produit (fruit qu’il va pouvoir échanger avec d’autres êtres vivants en échange de services équivalents), l’homme dispose de la propriété de l’arc ou de la hache qu’il a produit, et pourra l’échanger s’il lui en plaît. La différence entre l’arbre et l’homme réside dans le fait que l’homme ne produit pas l’arc ou la hache directement de son corps, mais d’une action qui le transcende, et qui crée un objet qui lui en est distinct. Du fait de cette transcendance entre l’homme et son produit, une dualité, une schizophrénie, va apparaître dans notre relation économique à la nature, entre deux aspects différents de cette relation économique. L’homme va pouvoir s’approprier des produits qui sont extérieurs à son corps, à son être ; de ce fait, la nature va alors pouvoir nous apparaître, dans son ensemble, à la fois en terme de ressources, ou en terme de produits. Notre être, notre propriété, va transcender notre corps ; et cette transcendance va créer une schizophrénie entre le producteur que nous sommes, et le consommateur : l’homme ne peut plus seulement profiter de la fructification naturelle, il doit maintenant précéder ce profit, d’un travail ; donner une antériorité à cette consommation, par un travail. Du coup, le fruit va devenir, de manière transcendantale, un produit, résultat en partie du travail humain, donc en partie humain ; le produit naît donc, en quelque sorte, d’un assemblage de ressources naturelles et de travail humain.

La façon et la matière :

Voyons donc quelles sont les modalités de cette schizophrénie économique. Les ressources sont présentes dans la nature avant même la mise en œuvre de la production, et sont la matière à partir de laquelle peut être extrait ou créé, par le travail, un bien de consommation ; à laquelle peut être appliquée un produit. Les ressources peuvent être de plusieurs sortes : elles peuvent être des ressources élémentaires, matérielles, telles que du sol, des éléments du sous-sol, des espèces animales ou végétales, de l’eau, de l’air ou de ses composants, et j’en oublie certainement. Et elles peuvent être également des ressources énergétiques, telles que du vent, du rayonnement solaire, du courant ou du débit, de la combustion potentielle, de la force musculaire ; ou bien des ressources sociales, tels des savoirs, des savoir-faire, des techniques. Toute chose existante est donc potentiellement une ressource, à partir du moment où elle peut permettre l’obtention d’un bien de consommation.

Les produits, eux, naissent de la capacité humaine d’industrie ; de l’utilisation d’outils. Avec l’industrie, les ressources (la matière), sont utilisées, exploitées, modelées, façonnées. Ces transformations, ces modelages, ou bien ces utilisations, ces exploitations de matière, en vue de la consommation, définissent les produits. Ils sont du pur travail, de la façon.

Il y a donc une différence de nature très nette entre ressource et produit, entre matière et façon.

Les biens, quand à eux, sont des ressources qui ont été façonnées par le travail ; des ressources auxquelles s’ajoutent du travail. De la matière façonnée, c’est-à-dire, en quelque sorte, la somme de la matière et de la façon.

La confusion dans la notion de bien :

« La terre n’appartient pas aux hommes ; ce sont les hommes qui appartiennent à la terre » Taureau Assis (Sitting Bull)

Actuellement, le principe de propriété est le résultat d’une immense confusion, puisqu’il s’applique aux biens, sans prendre en compte la dualité que représente cette notion de bien. Nous l’avons vu, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs – qui furent les premiers à se servir d’outils, donc de matière façonnée – ne s’appropriaient encore que l’usufruit des ressources alimentaires, puisqu’ils ne façonnaient pas encore les ressources dans le but d’obtenir leur subsistance ; en aucun cas ils ne se considéraient comme propriétaires de ces ressources elles-mêmes, étant donné qu’ils n’étaient pas auteurs de l’existence de celles-ci. Et lorsque nous sommes devenus des agriculteurs, nous avons exploité, modifié le sol. Par notre travail, par la transcendance de celui-ci, notre appropriation s’est étendue au sol lui-même, à sa matière. Nous avons considéré le sol comme un outil, donc comme un bien, puisque nous le travaillions, l’exploitions, le modifiions. Le sol était pourtant une ressource, mais nous n’avons alors plus fait la distinction entre la matière du sol, et la mise en valeur de celui-ci. Et nous nous sommes appropriés la matière constitutive du sol, c’est-à-dire sa nue-propriété, comme si nous étions pleinement auteurs de son existence.

Cette appropriation confondue des biens, donc de la matière sur laquelle nous exercions notre travail, a malheureusement été systématique. Pour chaque bien de consommation, nous avons nié la préexistence de la matière, de la ressource elle-même, sur sa mise en valeur, et avons fait primer l’action de notre travail sur la matière. Nous avons considéré que notre travail nous permettait de nous octroyer la propriété des ressources sur lesquelles il s’exerçait, c’est-à-dire la pleine propriété. Et c’est de cette appropriation des ressources par le travail, et donc par le travailleur, qu’est née l’économie de marché. Qu’est née la prédominance du producteur sur le consommateur, laquelle a entraîné la première contradiction économique, puis la deuxième, comme je l’expliquerai dans mon prochain article économique, par une confusion similaire entre les deux éléments du capital que sont les ressources et les outillages.

Seulement, un agriculteur n’est pas non plus auteur de l’existence de la terre qu’il travaille, ni de la force musculaire du bœuf qu’il utilise pour travailler cette terre ; lui aussi, n’en est qu’un utilisateur ponctuel. Encore aujourd’hui, nous considérons comme évident que nous ne pouvons pas posséder un vent, une pluie, ou un ensoleillement ; pourquoi alors considérons-nous que nous pouvons posséder un sol, une variété de plante, ou bien une technique ? La seule chose que nous puissions nous approprier, c’est l’utilisation provisoire de celles-ci, le fructus (tels les autres êtres vivants), ou bien l’effet du travail que nous exerçons sur la matière, l’usus. Mais la nue-propriété des ressources, l’abusus, ne peut pas revenir de droit aux humains ; seule peut leur revenir la façon qu’ils ont exercé sur les ressources, pour l’obtention de produits : l’usufruit.

Ainsi, un fruit ou une semence ne sont des produits, que dans la limite de l’exploitation de ressources qui a été nécessaire à leur obtention. Même un savoir-faire, ou une technique, n’est que le résultat d’un enseignement collectif, voire réciproque, ou d’un assemblage de situations particulières, et n’est donc pas la propriété de celui qui le maîtrise ; il n’est que le résultat particulier et ponctuel, d’une évolution mouvante et plus générale, qui se transmet et évolue.

La propriété économique :

A l’opposé, le travail est totalement fourni par l’individu, et est donc inévitablement la propriété de celui-ci. Le travail, ainsi que les produits de son travail. Le travail, et non la matière du travail, non la force de travail, non la technique de travail. Il nous faut restreindre l’économie à ce qu’elle est : du travail, et uniquement cela ; en aucun cas un quelconque droit naturel à abuser de ce qui nous entoure. Etant donné qu’un produit est du pur travail, et ceci, depuis sa conception, il peut pour cette raison être possédé par celui qui l’a manufacturé, ou bien par celui pour qui il a été manufacturé. Mais le travail et les produits de celui-ci, la façon, sont les seules choses économiques dont les individus peuvent être propriétaires. Il nous faut revenir à l’évidence : la propriété ne s’applique qu’à la façon, et non à la matière ; la propriété ne peut donc être qu’une propriété économique, créée par le travail.

La propriété, en droit romain, est divisible en trois droits distincts : fructus, usus, et abusus. Le fructus est le droit de recueillir les fruits du bien ; l’usus, est le droit de l’utiliser, et l’abusus, est le droit d’en disposer, c’est-à-dire de le détruire en tout ou partie, de le modifier, ou de le céder à un autre. S’il est donc évident qu’un individu a droit, à la fois à l’usus, au fructus, et à l’abusus de sa façon, de son travail, il doit paradoxalement devenir évident que le même individu ne peut pas avoir droit d’abusus sur la matière, mais seulement d’usus et de fructus de celle-ci, c’est-à-dire d’usufruit. Il doit se considérer comme un simple utilisateur, un simple usager ponctuel, d’une ressource qu’il doit restituer au terme de l’utilisation de celle-ci. Ainsi le travailleur devient un façonneur, et non plus un propriétaire des ressources.

” Il faut bien le comprendre : l’humanité même n’est pas propriétaire de la terre : comment une nation, comment un particulier se dirait-il souverain de la portion qui lui est échue ? Ce n’est pas l’humanité qui a créé le sol : l’homme et la terre ont été créés l’un pour l’autre et relèvent d’une autorité supérieure. Nous l’avons reçue, cette terre, en fermage et usufruit. [...] La propriété est supérieure a l’humanité, surhumaine, et toute attribution de ce genre, à nous pauvres créatures, est usurpation. Tous nos arguments en faveur d’une propriété, c’est-à-dire d’une souveraineté éminente sur les choses, n’aboutissent qu’à prouver la possession, l’usufruit, l’usage, le droit de vivre et de travailler, rien de plus. ”

Pierre Joseph Proudhon, Théorie de la propriété, chapitre 9.

Le troisième chimpanzé 2/3

10 mars 2010

Comme promis, voici la suite du résumé de la toute première oeuvre de Jared Diamond : “Le troisième chimpanzé”.

Bonne lecture; et n’hesitez pas à y apporter vos contributions, ou vos réactions.

Jared Diamond – Le troisieme chimpanzé 3° et 4° parties


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