Articles Tagués ‘partage’

Le grand soir du communisme

20 janvier 2010

L’hypothèse communiste:

L’économie des communautés tribales, et celle envisagée par l’hypothèse communiste, ont un point commun, c’est qu’elles sont toutes deux des sociétés dont l’économie interne est une économie communautaire, sans marché, et basée sur une propriété commune. La production est imposée collectivement, par la nécessité, par la condition commune, jusqu’à obtention de l’abondance. Cette idée d’abondance est une idée souvent avancée parmi les écrits marxistes, et « socialistes » au sens où on l’entendait au XIX°siècle. L’abondance peut être décrite comme la résolution du besoin de subsistance, c’est-à-dire avant tout, nourriture, mais aussi habitat, chauffage, vêtements, hygiène, etc. Cette abondance, dans une économie commune, doit être définie collectivement, pour la globalité de la communauté ; elle correspond à la somme de l’abondance nécessaire à chaque individu membre de la communauté. Dés lors, il convient, pour obtenir cette abondance commune, d’apporter une certaine quantité de travail, qui est alors plus ou moins imposée, et répartie plus ou moins individuellement ou collectivement, entre les différents individus de la communauté. Cette quantité de travail nécessaire est répartie, soit de manière égalitaire, soit en général plutôt de manière équitable, c’est à dire proportionnellement à la capacité de chaque individu. Ensuite, une fois ce travail commun apporté par les individus à la communauté, l’abondance obtenue est répartie, encore une fois soit de manière purement égalitaire, soit en fonction des différents besoins des individus composant la communauté.

C’est le vieil adage marxiste qui dit : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ».

Le communisme, s’il vise à organiser une société similaire à celle de la communauté tribale, du partage du labeur et de l’abondance, veut, à la différence de cette dernière, l’organiser à une échelle bien plus vaste, puisque globale, internationale. Et en effet, puisque la société s’est mondialisée, que le marché a, au final, mondialisé les échanges, pourquoi ne pas organiser ces échanges, localement et jusqu’à mondialement, dans le cadre d’un partage organisé également, et tout aussi global ? C’est-à-dire, faire une économie planifiée, dans une unique communauté internationale ?

Cette hypothèse, de plus, nécessite que la mise en place d’un tel système se fasse à l’échelle internationale, de manière à-ce que la tentation de l’économie de marché, et que la concurrence avec une économie de marché, soient évitées. Les communistes cherchent donc à provoquer l’avènement d’un « grand soir », d’une révolution internationalisée qui mette fin à l’économie de marché, et qui mette en place des institutions, plus ou moins centralisées et plus ou moins démocratiques suivant les tendances (des anarcho-communistes, jusqu’aux staliniens et maoïstes, en passant par les trotskistes et les guévaristes), lesquelles institutions, plus ou moins démocratiques, seraient en charge de définir la valeur de l’abondance, puis de répartir et d’organiser l’exécution du travail nécessaire à cette abondance, et enfin d’organiser le partage et la distribution de cette abondance. Les seuls qui ont tenté l’avènement d’un « socialisme dans un seul pays », ont du le faire en fermant les frontières, tant humainement que, bien sûr, économiquement, pour empêcher absolument toute concurrence avec le marché et toute tentation d’enrichissement individuel au détriment de la communauté.

 

Cette hypothèse communiste est probablement la seule à proposer une économie de partage envisageable, à l’heure actuelle où la proéminence du marché et de la technique, nous empêche d’envisager un retour à une vie en communautés tribales. Mais faut-il pour autant faire ce changement, ce bond en avant ? Faut-il organiser une révolution mondiale et instaurer une économie planifiée ? Réfléchissons auparavant aux différentes critiques qui peuvent être opposées à cette hypothèse communiste.

La problématique de la communauté universelle :

Tout d’abord, à la différence avec les tribus, où les individus sont unis de manière affective, il est beaucoup plus difficile de baser une société communautaire internationale, ni même nationale d’ailleurs, sur des liens affectifs entre les individus, qu’au niveau familial. Tous ceux qui ont essayé auparavant de créer un sentiment identitaire universel, un amour du prochain, une fraternité citoyenne ou laborieuse, s’y sont cassés les dents. Même dans une petite communauté, basée sur des rapports d’affection entre les individus, il est parfois difficile, pour un individu, d’accepter de participer de bon cœur à une certaine abondance collective qui ne serait pas voulue par cet individu ; il est difficile d’accepter de travailler autant que les autres sur un projet collectif non voulu, par exemple lorsqu’une large majorité de la communauté veut un plus grand bâtiment collectif, alors qu’on fait partie de la minorité qui en aurait préféré un plus petit (les lecteurs partisans de la simplicité volontaire me comprendront peut-être encore mieux que les autres, je crois). Et à plus forte raison, lorsqu’il faut se plier à la somme de travail requise, et au partage requis, pour un bien commun qui concerne aussi des individus éloignés, inconnus, voire même de culture et de condition géographique semblant à jamais inintelligibles, mais appartenant tout de même à la même communauté globale, donc prenant tout autant part à la planification générale de l’économie et du labeur.

C’est à cause de ce dilemme, que les communistes les plus libertaires, anarchocommunistes, trotskistes, et autres communistes de conseils, défendent en général une organisation sociale décentralisée, où les choix et la planification se font à petite échelle (à une échelle où la démocratie directe est possible), et où un système fédéral fait le lien entre les différentes communautés locales (communes, quartiers, ou soviets), organisant ainsi une planification des échanges entre les communautés. Ce modèle d’organisation sociale peut d’ailleurs, si je ne m’abuse, être rapproché de l’idéologie actuellement défendue par les convaincus de la permaculture.

Ce dilemme de la difficulté d’une acceptation de limitation de la liberté individuelle, des besoins individuels, et des valeurs individuelles, au profit du bien commun, même démocratiquement décidés, est le principal inconvénient d’un système communiste, et communautaire. A fortiori pour des individus comme nous, habitués à une illusion de liberté individuelle dans le travail, et dans la consommation ; habitués en tous cas à une autodétermination de la valeur individuelle de l’abondance. Une planification, même décentralisée à souhait, comme l’envisagent les trotskistes ou les anarcho-communistes, nous apparaîtrait facilement comme une forme de despotisme. Il nous serait bien difficile, aujourd’hui, de devoir nous plier volontairement à un quelconque bien commun, à une détermination commune de la valeur de l’abondance, même à une échelle très locale, et même avec une forme de démocratie populaire fonctionnant sur la recherche du consensus plutôt que sur la prévalence de la majorité.

Le communisme et la question démocratique :

A partir de ces conclusions, on peut même se demander si les communautés tribales ancestrales fonctionnent effectivement sur une recherche de consensus, sur une forme de démocratie directe, ou bien si les concessions que les individus peuvent faire dans ces systèmes, au profit du bien commun, ne sont pas plutôt prédéterminées par une hiérarchie implicite, familiale, filiale, et coutumière. Il se peut en effet que les individus qui décident du bien commun, qui déterminent la valeur de l’abondance, donc qui décident, au final, de la répartition du travail et de l’abondance, dans les tribus ancestrales (et donc qui, d’une certaine manière, ont entre leurs mains la « planification » de l’économie de la communauté), ne soient à chaque fois ceux qui ont de fait, une autorité légitime innée au sein du groupe.

En effet, les tribus sont en général constituées de plusieurs cellules familiales parents/enfants, qui sont toutes plus ou moins apparentées, les anciens (grands-parents, arrière grands parents) constituant les liens filiaux entre les différentes cellules familiales, et le tout constituant une sorte de grande famille élargie. Dans ce contexte, le schéma d’autorité qui se met en place est à peu près toujours le même : le père a autorité légitime sur ses enfants, puisqu’il les élève, parfois même il exerce communément une autorité sur sa femme, en tout cas il est en général, et cela vaut dans presque toutes les cultures ancestrales, le représentant de sa cellule familiale auprès des autres chefs de famille (il est le chef de famille). Ces chefs de famille sont eux-mêmes les enfants de leurs pères, et malgré le fait qu’ils soient adultes, ils accordent tout de même logiquement à leurs pères – les anciens donc – une certaine déférence, à laquelle s’ajoute un respect quant à l’expérience de ceux-ci. Au final, on arrive à l’enracinement d’un schéma hiérarchique familial, où les plus âgés ont une influence décisionnelle sur les plus jeunes, où les aînés sont d’avantage écoutés, voire où l’autorité des « sages » est peu remise en cause. Il n’y a que dans des communautés nouvellement créées, entre personnes n’ayant entre elles aucuns rapports de filiation, que l’idéal démocratique peut être utilisé et imposé, et où la décision inconditionnelle d’une majorité permet la définition d’un bien commun communément choisi. Mais sinon, le bien commun est presque toujours imposé, ou en tout cas, intimement suggéré par des chefs coutumiers.

 

Mais finalement, on peut relativiser les choses, en considérant que l’autorité implicite et coutumière de certains membres de la communauté est peut-être ce qui permet aux individus laborieux, d’accepter facilement les décisions et les planifications de ceux-ci, pour l’ensemble de la communauté. Car il est souvent bien plus facile d’obéir à une institution dont l’autorité semble légitime, que de se plier à un fonctionnement démocratique (même auquel on prendrait part) lorsque celui-ci tourne en notre défaveur. J’ai une modeste expérience de la communauté, et je puis témoigner de la difficulté de restreindre sa liberté au profit du bien commun, de la difficulté de se plier à une décision majoritaire, prise contre votre volonté, et qui, étant prise par et pour la communauté, vaut donc inévitablement pour vous. En général, si nous n’avons pas une quelconque nécessité de rester ensemble, si nous ne gagnons pas plus, individuellement, à être ensemble qu’à être seuls (ce qui est assez rarement le cas), la communauté s’effondre, car ses individus auraient d’avantage à perdre à rester ensemble.

Nous pouvons tous comprendre cela ; car chacun d’entre nous a déjà connu ou connaîtra une vie de couple ; et le couple est une communauté de deux personnes. Une communauté qu’il est, souvent, bien difficile de maintenir, quand bien même le gain y est la plupart du temps évident (sexualité, affection très importante), tout comme est évidente la nécessité si l’élevage conjoint d’enfants communs, impose cette communauté parentale. Malgré cela, la communauté du mariage est une chose difficile, les consensus sont parfois impossibles à atteindre, les concessions difficiles. Alors dans une communauté comprenant de nombreux individus, plus « éloignés » affectivement, ces relations sont un million de fois plus difficiles.

Je crois que la durabilité d’une telle vie n’est réellement envisageable que dans un environnement hostile, où la solidarité est la seule possibilité de survie, telle que nous devions le ressentir lorsque nous étions chasseurs-cueilleurs. Dans une existence où la confiance envers les autres, comble le sentiment d’insécurité induit par une subsistance quotidienne aléatoire. Depuis que notre existence a été sécurisée par la mise en disponibilité des ressources agricoles, par l’amélioration de celles-ci, et par la sédentarisation, la vie communautaire est devenue une contrainte inutile, à laquelle nous préférons facilement les illusions de la réussite individuelle promise par le marché.

La question bureaucratique :

Ensuite, le deuxième inconvénient d’une société communiste, d’une économie planifiée et à très grande échelle, vient du risque de l’émergence, voire de l’enracinement, d’une bureaucratie, à cause de la nécessité d’organiser le travail, et d’organiser la distribution. Plus la communauté est grande, quand bien même décentralisée et fédérale, et plus le risque de voir apparaître une caste bureaucratique de fonctionnaires, est élevée. On en a bien évidemment vu les effets en ex-URSS, et, même si cet exemple n’est pas forcément représentatif, notamment du fait que le communisme vise en théorie à la disparition progressive de l’état, les risques ne sont pas à exclure, et la vigilance populaire doit être constante. Le trotskisme ou l’anarchocommunisme prétendent pouvoir limiter ces effets négatifs, par un contrôle de la base sur cette bureaucratie, mais je doute de la capacité d’une classe laborieuse à pouvoir réellement conserver ce nécessaire contrôle, si une bureaucratie émergente devient suffisamment établie et reconnue, pour qu’elle puisse justement se permettre d’abuser de cette confiance. Ce risque, qui est déjà important dans toute société agraire et technicisée, du fait de la présence de stocks, et de disponibilité en ressources échangeables, augmente encore d’avantage dans les sociétés industrialisées, proportionnellement à la concentration industrielle de l’économie.

 

Le communisme a donc trois inconvénients majeurs : le despotisme du bien commun dans la planification de l’économie, quelle qu’en soit l’échelle, et quelle qu’en soient les modalités décisionnelles ; la difficulté de maintenir à long terme un système démocratique dans une communauté devenant « consanguine », familiale, où la tendance naturelle va être à l’enracinement d’une autorité coutumière ; et le risque de bureaucratisation de l’économie, à cause du fonctionnement agraire et industriel de notre société, de la disponibilité et de la concentration des stocks échangeables.

“Chaque communiste doit assimiler cette vérité : le pouvoir est au bout du fusil” Mao Tsé Tong

La réussite fragile du partage

16 janvier 2010

Face à l’économie marchande, nombreux sont ceux qui défendent une économie vernaculaire, qui utiliserait de moins en moins, voire qui n’utiliserait plus du tout, d’argent, en tant que valeur d’échange, mais qui fonctionnerait sur le partage, plus ou moins institué. Certains veulent évidement un retour à une économie vernaculaire telle qu’elle existait avant l’apparition de l’agriculture, et au début de celle-ci. Avec différentes méthodes : j’ai déjà parlé de l’anarcho-primitivisme, et on peut parler aussi plus simplement des dernières tribus de chasseurs-cueilleurs ou de pré-agriculteurs qui tentent de se défendre face à la mondialisation du marché, que notre économie actuelle tente de leur imposer.

D’autres veulent créer une économie vernaculaire du partage qui dépasserait les communautés, en planifiant le partage à grande échelle, mondiale même. Cette planification, le communisme, vise à supprimer le marché et l’argent, et à instaurer une forme de partage, non plus familial ou affectif, mais généralisé, universel, et dont la redistribution, et même la production, sont gérées collectivement, de manière plus ou moins centralisée.

Ces deux idéologies sont basées toutes deux sur un fonctionnement communautaire, sur une propriété commune. Et elles ont aussi en commun qu’elles s’opposent à la société marchande telle qu’elle s’est imposée aujourd’hui mondialement. Mais cette opposition n’est pas récente, et n’est pas uniquement le fait de tribus ou de marginaux qui vivent en dehors du marché, et qui tentent de résister à l’argent envahisseur, ou a des organisations rêvant d’une révolution internationale. Longtemps, les religions qui ont dominé nos cultures occidentales, avant que leur influence ne soit restreinte à la sphère privée, se sont opposées à la montée de cette économie marchande, ou en tout cas se sont évertuées à en limiter l’emprise sur les individus et la société. Elles ont tenté de défendre, et de privilégier, au nom de l’affection des humains entre eux et de l’amour du prochain, la primauté de la communauté, notamment familiale, sur d’autres relations, et le don inconditionnel et universel de la part de celui qui possède, envers celui qui ne possède pas, ou pas assez, c’est-à-dire la charité.

Plus récemment, certains tentent de concilier l’économie de marché avec un interventionnisme plus ou moins important de l’état destiné à réduire ou compenser les trop grandes inégalités générées par cette économie. Un état providence qui, grâce à l’impôt, offre une charité moderne à ceux qui n’ont pas de moyens, travailleurs pauvres, chômeurs, ou retraités.

Enfin, il y a également d’autres idéologies qui prônent plus ou moins le retour à une économie vernaculaire, comme la permaculture, qui vise, non pas à supprimer le marché ni à le compenser, mais à en limiter l’ampleur, en diminuant la dépendance des individus envers la technicité, et envers la concentration des ressources, pour permettre la réémergence progressive d’économies locales vernaculaires, et leur coexistence avec le marché.

Une série de trois articles successifs examineront ces différentes économies du partage, l’économie ancestrale d’abord, ici, puis le communisme, et enfin les différentes tentatives de limitation ou de compensation des déséquilibres générés par l’économie de marché. Ces articles tenteront de faire le point sur les avantages et les inconvénients de chacune, et sur leur applicabilité et leur viabilité éventuelle.

L’économie vernaculaire ancestrale :

Comme je l’ai développé auparavant, lorsque nous étions chasseurs-cueilleurs, nous étions totalement pluri-disciplinaires ; nous étions capables de nous débrouiller seuls dans notre environnement, d’obtenir de manière individuelle notre subsistance. Et si nous vivions tout de même en communauté, en tribu, c’était par affection, parce que nous n’avons jamais été des animaux solitaires, et que nous avons toujours eu besoin de relations sociales. L’économie des humains, dans ce cadre, certes s’inscrivait dans une relation individualiste face à l’environnement (on se contentait de prélever jusqu’à-ce qu’il n’y ait plus rien, avant de se déplacer), mais était vernaculaire entre les individus d’une même famille, d’une même tribu. C’est-à-dire qu’elle se faisait sans argent, sans une quelconque valeur échangeable des fruits de la récolte. Les fruits récoltés n’étaient pas échangés, mais partagés de manière inconditionnelle. Notre affection réciproque, nos relations sociales privilégiées, légitimaient ce partage inconditionnel des biens et des récoltes.

Ceci est principalement du au fait qu’à l’époque, ces tribus étaient de petites communautés, de deux cents individus maximum, dans lesquelles tous les individus vivaient de manière très proche, pour ne pas dire intime, se connaissant et s’appréciant mutuellement. Dans la plupart des tribus qui vivent encore de cette manière actuellement, on observe souvent une vie en maisons communes ; le travail est quasiment toujours effectué de manière commune, en groupe, voire avec l’intégralité de la tribu (notamment pour les préparatifs des cérémonies rituelles). Les individus partagent le même environnement, sont soumis aux mêmes conditions, aux mêmes aléas. Cette condition commune soude de manière très forte les membres de la communauté entre eux, et rend leur affection réciproque d’autant plus intense. Il n’est donc, dans ces conditions de vie, aussi partagées, pas question d’une autre forme de relation économique entre les individus qu’un partage tout aussi intense des tâches, du labeur, et surtout des récoltes.

Dans ces communautés, les individus qui sont incapables de participer aux tâches, enfants, malades, vieillards, femmes enceintes, bénéficient évidement d’une solidarité inconditionnelle pour ce qui est du partage des récoltes, du fait de cette affection réelle de tous les membres de la communauté les uns envers les autres. La communauté elle-même est considérée par ses membres comme une entité intègre à laquelle chacun appartient, oeuvrant pour le bien de tous ; un individu à part entière, dont il s’agit de veiller à la bonne santé de tous les membres, de toutes les cellules individuelles qui constituent, et qui ont constitué, son identité, son intégrité.

On peut faire la comparaison ici, avec les fourmilières ; car de la même manière, chaque fourmilière peut être considérée comme un unique individu, chaque fourmi ayant le rôle d’un organe spécialisé, oeuvrant pour le bien commun de la fourmilière. Mais malgré cela, leur existence s’intègre naturellement dans une niche écologique précise, au sein de la biosphère, et leur fonctionnement interne est équilibré et immuable.

Pourtant, tout comme nous, les fourmis sont spécialisées, et pratiquent l’agriculture et l’élevage. Chez nous aussi, avec l’apparition de l’agro/sylvo/pastoralisme, nos talents respectifs ont évolué jusqu’à devenir des spécialisations. Du coup nous sommes devenus dépendants de nos semblables, non seulement, comme auparavant, en terme affectif, mais également en terme économique. Pire, pour perpétuer ce partage, nous sommes devenus dépendants de cette affection mutuelle. Si le groupe est trop vaste, tous ne vont pas se connaître, s’apprécier autant, partager les mêmes conditions d’existence. La solidarité et le partage économique vont donc se reporter sur des groupes plus particuliers, plus réduits, dans laquelle l’affection réciproque des individus est réelle. Ces différents groupes ne pourront plus cohabiter sur un même territoire, partageant les mêmes ressources. Des conflits vont rapidement apparaître, et au final, les groupes vont se scinder et se séparer géographiquement. C’est comme cela que nous avons petit à petit peuplé la planète en augmentant notre démographie, tout en restant organisés en tribus de populations relativement homogènes.

Les fourmis, elles, font en sorte que la population de leur communauté soit toujours à peu près constante, en contrôlant les naissances. De cette manière, les individus restent toujours liés, solidaires, faisant parfaitement la différence entre des individus appartenant à leur communauté, et des « étrangers », potentiellement nuisibles, grâce à des phéromones propres à chaque fourmilière. En ce qui nous concerne, nous ne contrôlons pas de manière systématique la démographie de nos communautés. Et lorsque nous nous sommes sédentarisés sur des territoires délimités et fixes, le mode d’expansion pratiqué auparavant, et consistant à scinder la communauté en deux distinctes, est devenu impossible, car il aurait fallu également partager le territoire. Des individus qui n’avaient pas forcément d’affection mutuelle ont donc été obligés de continuer à cohabiter, au sein de populations plus vastes. De plus, l’augmentation de la disponibilité, l’amélioration, et la concentration des ressources disponibles, grâce à la gestion agraire du territoire, ont encore accru la concentration des populations, créant notamment des proximités économiques entre individus affectivement distants, et entre communautés, aux territoires plus réduits, et aux frontières moins lointaines. Et c’est ainsi que sont nées l’économie de marché et l’argent.

Il semblerait donc que notre mode de vie ancestral soit condamné d’avance, et que, à part avec une réduction drastique de la population mondiale, et avec un contrôle rigoureux de la démographie des communautés, une économie vernaculaire communautaire soit impossible à conserver.

Le difficile retour à la communauté :

Pourtant, nombreux sont ceux qui regrettent cette économie, et qui proposent toutes sortes de retours possibles à une économie vernaculaire. Je ne rejette en rien le mode de vie tribal, bien sûr ; au contraire, j’en suis assez admiratif ; celui-ci a tout de même été le notre pendant la quasi-totalité de l’existence de notre humanité en tant qu’homo sapiens. Nous ne nous sommes tournés vers l’agriculture que depuis une petite dizaine de milliers d’années. Je ne rejette donc pas, dans le fond, les idéologies « tribalistes », et je ne condamne pas, bien au contraire, les luttes défensives des derniers ressortissants de ce mode de vie ancestral qui essaient coûte que coûte de le conserver. Simplement, je ne peux que constater la trop grande fragilité de ce mode de vie, et sa quasi impossibilité à résister à l’attrait du marché, à la « vénalisation » de son économie. Je ne peux que constater également à quel point un éventuel retour vers ce mode de vie ancestral est difficile et même quasi héroïque, et combien son maintient à long terme me semble voué à l’échec.

Prenons le cas de ces communautés ancestrales qui existent encore et qui résistent ; on s’aperçoit bien vite, que si elles veulent faire perdurer leur mode de vie, ces communautés doivent rester très fermées, très réticentes à toute forme de commerce extérieur à la tribu. Voire même très agressives, très réfractaires à toute forme de contact avec l’extérieur, très guerrières.

Ou alors, elles doivent impérativement utiliser collectivement les bénéfices d’un éventuel commerce, et elles doivent se prémunir de nombreuses techniques et technologies qui risqueraient de nuire à la cohésion du groupe, ou qui risqueraient de créer des inégalités entre les individus du groupe. L’environnement doit être travaillé en commun, les récoltes doivent être partagées équitablement ; mais le commerce extérieur doit également être réalisé collectivement, et les bénéfices être dépensés collectivement. A partir du moment où des échanges non communautaires apparaissent entre une tribu et l’extérieur de celle-ci, des déséquilibres apparaissent, des inégalités s’installent. Si même, simplement, les bénéfices d’un commerce avec l’extérieur sont répartis également entre les membres du groupe, alors ceux-ci sont, de fait, destinés à être dépensés ou investis individuellement, et alors l’économie de marché cohabitera avec l’économie affective, au désavantage de cette dernière. Et l’économie affective ne pourra plus perdurer que dans des cercles familiaux plus ou moins restreints, au sein desquels l’argent pourrait même parfois faire des dégâts.

Même les communautés amishes des Etats-Unis sont intégrées dans l’économie de marché. Leurs communautés ne le sont qu’au sens religieux du terme, au sens identitaire du terme, mais l’économie qui relie leurs familles respectives est une économie de marché. Il n’y a qu’au sein même des familles, que s’entretient une économie communautaire et vernaculaire. Ils utilisent de l’argent, sont des propriétaires fonciers, et ont une pratique agricole moderne, bien qu’ils refusent l’utilisation de la majeure partie des technologies actuelles.

Pourtant, le mode de vie tribal a pu parfois perdurer, même avec l’apparition d’une forme de pré- agriculture, et avec une sédentarisation ; nous l’avons vu, suivant les différentes adaptations agro/sylvo/pastorales vers lesquelles nous avons évolué, une seule, l’agriculture « deltaïque », basée sur le travail de la terre et l’irrigation, sur les céréales et les légumineuses, a réellement permis la constitution de stocks et donc l’apparition de surplus alimentaires, que l’on a pu transporter, négocier ; sur lesquels on a pu spéculer, et qui ont permis l’apparition de hiérarchies de propriétaires fonciers de plus en plus puissantes, de hiérarchies religieuses sensées influencer les aléas du climat pour permettre les récoltes, ainsi que de classes sociales intermédiaires de fonctionnaires et de soldats. En fait, même si l’agriculture sur brûlis, le pastoralisme nomade, ou des formes d’adaptations agro-sylvestres, n’ont pas donné naissance à de grandes civilisations hiérarchisées et urbanisées, elles ont tout de même évolué vers des prémisses de commerce marchand, et de propriété foncière monopolisant certaines ressources, voire même de prémisses de hiérarchisation sociale, ne serait-ce qu’entre les hommes et les femmes, comme en Papouasie, où ce sont exclusivement les hommes qui sont propriétaires de la terre, et les femmes qui la travaillent. Le pastoralisme nomade des steppes d’Asie centrale a ponctuellement donné lieu à l’apparition et à l’essor des hordes hiérarchisées (bien que non urbanisées voire même anti-urbaines) d’Attila, des tatars, ou de Gengis Khan. De même, le système agraire de la culture sur brûlis d’Amazonie a donné naissance à une société hiérarchisée et pré-urbanisée, celle, apparemment, des ancêtres des tribus indigènes Kuikuro, dans la région du haut Xingu environ 600 miles au sud-est de Manaus, et dont le principal vestige bien connu est la terra preta.

Si on tente donc de comprendre ce qui a permis à certaines sociétés tribales de perdurer jusqu’à aujourd’hui, sans être « contaminées » par le marché, on s’aperçoit qu’il s’agit surtout de tribus qui sont restées très fermées, très guerrières. Gengis Khan, à travers son expansion, cherchait lui aussi à permettre aux peuples qu’il rencontrait de retourner à une vie plus tribale ; pour cela, il détruisait les villes qui se trouvaient sur son passage (qui selon lui étaient les causes des inégalités économiques et sociales, le siège des hiérarchies de propriétaires fonciers), pour libérer ainsi les populations en leur permettant de « redevenir » nomades.

Le seul moyen pour permettre le fonctionnement économique tribal, vernaculaire et affectif, que ce soit pour faire perdurer un fonctionnement existant, ou bien pour y « revenir », serait donc de passer par l’interdiction, pour tout individu membre de cette tribu, d’une quelconque participation individuelle à l’économie de marché. La seule participation possible à l’économie de marché devrait être une participation commune. A moins de réglementer très précisément les domaines possibles d’achats individuels, de manière à éviter toute spéculation ultérieure sur les relations entre membres de la tribu, et donc toute création d’inégalités.

Voila qui devient un rien complexe, et qui impose la négation, ou à minima la restriction très stricte, d’une liberté à laquelle nous nous sommes habitués depuis des siècles, en tous cas pour nous occidentaux : celle de consommer. Restriction d’autant plus difficile (y compris pour ceux qui n’y sont confrontés qu’aujourd’hui), que l’offre du marché est devenue immense, tant en quantité, qu’en diversité ou en valeur, et que la tentation est immense. Dans ce contexte, je vois mal comment un retour à une économie non marchande serait possible, en dehors de cercles restreints de personnes volontaires et engagées vers ce processus. Mais même si nous estimons pouvoir personnellement nous engager, résolument, pieusement, dans cette voie, comment pourrions-nous nous assurer pour autant, que nos enfants ne seront pas tentés par la société de consommation, alors que les enfants de ceux qui vivent encore en communautés ancestrales le sont, inexorablement ? Et qu’ils ne retourneront pas vers la facilité de l’économie de marché, vers sa technicité, vers l’immensité de son offre ? Qu’est-ce qui nous certifie qu’ils pourraient désirer comme nous, poursuivre dans une voie aussi pieuse, sans que nous n’ayons à les y contraindre ?


Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.