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Eviter la spécialisation

13 février 2010

Auto production, et autarcie :

Une solution, à priori simple, pour éviter l’économie de marché, serait de supprimer l’économie. De supprimer la dépendance économique des individus, en supprimant les échanges. Pour cela, il faut que chaque individu soit économiquement autonome ; que chacun d’entre nous puisse vivre en totale autarcie. Or, si de nombreux animaux sont capables de vivre en autarcie, ce n’est apparemment pas le cas de l’humain actuel. La plupart des mammifères, la grande majorité des insectes, la quasi-totalité des oiseaux, des reptiles ou des poissons, sans parler des champignons ou des plantes, sont capables de se nourrir individuellement. Et nous, en serions-nous capables ? Pourrions-nous individuellement subvenir à la totalité de nos besoins ?

Si nous nous posons la question en ce qui nous concerne aujourd’hui, actuellement, la réponse est clairement non. Nous avons bien trop de techniques, bien trop de besoins, bien trop de tâches à effectuer et de talents à avoir, de connaissances et de savoirs faire à assimiler, pour pouvoir être autonomes sur tous nos besoins. Si par contre, nous regardons notre histoire, et notre préhistoire, en nous posant cette même question, nous pourrions certainement trouver un moment, ou une limite, en deçà de laquelle une vie autarcique aurait pu être envisageable, et au-delà de laquelle elle ne le serait plus. Un niveau maximum de technicité, et un maximum acceptable de besoins qui ne réclameraient pas de spécialisation des individus. Puisqu’à partir du moment où les individus se spécialisent, ils deviennent dépendants de leurs congénères (c’est la première contradiction économique).

La solution résiderait donc dans une diminution de la technicité, et parallèlement de nos besoins. J’ai déjà parlé de l’anarcho-primitivisme, qui prône un retour de l’humain à l’état de chasseur-cueilleur ; et en effet, si socialement, en tant que chasseurs-cueilleurs nous vivions en communautés, économiquement parlant nous aurions pu être capables, dans cette situation, de vivre de manière totalement autarcique, si nous l’avions voulu.

Mais sans aller si loin, peut-on envisager une forme de pré agriculture qui elle non plus ne nécessiterait pas une spécialisation des individus ? Ou bien dont les échanges économiques ne seraient que minoritaires, rendant la dépendance économique des individus tout à fait acceptable, voire même ridiculement insignifiante ?

Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs :

Pour envisager cela, il nous faudrait dé- techniciser la production agricole, suffisamment pour que n’importe quel individu puisse posséder l’ensemble du savoir-faire nécessaire, de manière à obtenir une quasi, voire une totale autonomie agricole. Et comme une telle autonomie risquerait de nécessiter un labeur important, il nous faut également trouver des méthodes de production (alimentaires, surtout) efficientes, c’est-à-dire à la fois productives et économes en travail. Si les techniques de chasse/pêche/cueillette sont les plus efficientes et les moins techniques, elles ont par contre l’inconvénient de nécessiter une très faible densité de population (de maximum un habitant par km²), rendant difficile une transition vers une telle technicité sans une sérieuse politique de réduction de la natalité.

L’agriculture, quand à elle, a le mérite de nécessiter une densité de population bien moins faible, rendant plus envisageable une application actuelle et rapide. Or, comme je l’ai déjà développé, l’agriculture, en tous cas sous sa forme « deltaïque », aujourd’hui devenue universelle, et caractérisée par la culture intensive de céréales et de légumineuses, et par l’accumulation de stocks et de surplus échangeables, a été à l’origine de la première contradiction économique.

Seulement, ça n’a pas été toujours le cas, et d’autres méthodes agricoles existent. De plus, comme nous l’avons vu, outre la grande densité de population qu’elle permet, l’agriculture possède un certain nombre d’avantages non négligeables, qui sont de l’ordre de la sécurité et du confort, comme une plus grande régularité alimentaire, une possibilité d’amélioration des produits de consommation, ou une possibilité d’amélioration accrue des habitats et des territoires. Si donc nous pouvions retrouver, ou développer une forme d’agriculture suffisamment efficiente et peu technique, pour nous apporter ces avantages, tout en permettant aux individus de conserver une indépendance économique acceptable, nous serions bien plus gagnants, qu’en redevenant exclusivement des chasseurs/cueilleurs.

La permaculture :

La permaculture, développée dans les années soixante dix par des chercheurs australiens, est un condensé de toutes ces méthodes agricoles efficientes et peu techniques qui ont été mises au point et développées par les humains au cours de l’histoire en différents endroits de la planète, ainsi qu’une amélioration de ces méthodes agricoles, et une application de ces méthodes à des environnements modernes (friches industrielles, banlieues urbaines, balcons, terrasses, etc.). Ce condensé de méthodes agraires qu’est la permaculture vise à établir des systèmes agricoles autonomes, efficaces et productifs. Elle a depuis, été maintes fois mise en application à travers le monde, et pourrait facilement être généralisée. Au départ basée sur une volonté d’émanciper l’agriculture de sa dépendance envers le pétrole et la mécanisation, la permaculture a ensuite développé son éthique, et l’a étendue à une minimisation de tout travail, y compris musculaire, et à une minimisation de la technicité de celui-ci, par une simplification des systèmes de production, liée notamment à une mise en correspondance avec les fonctionnements des écosystèmes naturels.

Cette éthique, cette idéologie, dispose d’une méthodologie qui, par l’installation d’une agriculture à taille humaine, permanente (voire pérennisée), et résiliente (plutôt que par une agriculture à taille sociétale, cherchant la création ponctuelle et maximisée de stocks et l’accumulation discontinue de surplus échangeables), vise à recréer des conditions de systèmes agro/sylvo/pastoraux stables et équilibrés, efficients, destinés à une consommation plutôt « fraîche », ultra relocalisée. Bref, à rendre les individus d’avantage économiquement indépendants.

Mais si la permaculture cherche effectivement à rendre économiquement indépendants les individus, elle n’a pas la prétention de permettre une totale indépendance individuelle, en tous cas pas sans un labeur énorme. Autrement dit, même avec la permaculture, un individu qui voudrait vivre en autarcie aurait besoin d’un labeur bien plus grand que s’il voulait vivre en autarcie en étant chasseur-cueilleur. Elle nous permet de maximiser notre auto production, mais sans toutefois pouvoir parvenir de manière satisfaisante à l’autarcie. Voila pourquoi les « permaculteurs » sont les premiers à avouer qu’une autarcie individuelle n’est pas souhaitable, et qu’il faut plutôt viser à atteindre une autonomie « à l’échelle communautaire ». Par contre, ils espèrent tout de même pouvoir permettre aux individus d’obtenir une autonomie suffisante pour qu’au sein d’un groupe local, d’une communauté, le marché puisse progressivement disparaître, pour être remplacé par le simple don, de périssables surplus. Dans une logique, donc, de rendre les besoins d’échanges « ridiculement insignifiants », suffisamment en tous cas pour pouvoir se permettre de les inscrire dans une logique vernaculaire.

Economie et permaculture :

Le problème, c’est que la permaculture ne remet apparemment pas en cause le fait que le producteur puisse être propriétaire de sa production, et donc également de ses outils de production. Or, si tel est le cas, il pourra en abuser. Rien ne l’en empêchera. Il pourra créer un besoin, spéculer sur les ventes de ses surplus, augmenter sa propriété jusqu’à réduire celle d’autrui, voire se l’approprier. Il pourra acheter le travail d’autrui et s’octroyer une plus-value sur celui-ci. S’il ne le fait pas en monnaie, il le fera en troc, ou en ressources, mais ce sera équivalent. Il pourra augmenter ses ressources jusqu’à créer des monopoles, qui lui permettront de spéculer encore d’avantage, jusqu’au féodalisme. Car même sans l’accumulation de stocks, l’appropriation individuelle des ressources (c’est-à-dire la propriété foncière), entraîne des inégalités sociales, qui mènent tôt ou tard à un féodalisme plus ou moins intense. Certes, sans l’accumulation de stocks, la spéculation est moins rapide, moins visible, mais elle est tout de même possible, tant que le producteur est propriétaire des ressources à partir desquelles il vend ou échange sa production. L’idéal vernaculaire d’échange des surplus, que défend la permaculture, serait donc en contradiction avec la propriété foncière sur laquelle la permaculture pourrait être basée.

En fait, la permaculture n’est pas une méthodologie globale, mais une méthodologie spécialisée sur l’agronomie. En ce qui concerne l’organisation sociale, économique, ou même cosmologique de cette agronomie, elle reste très vague, volontairement sans doute, et se contente de délivrer quelques principes éthiques évidents, tels que « prendre soin des humains », ou « redistribuer les surplus», sans réellement préciser ni comment, ni pour quelles raisons ou dans quels buts (un patricien romain aurait ainsi pu nous rétorquer qu’il « respectait » et « prenait soin » de ses esclaves).

La permaculture nous propose donc une méthodologie excellente en ce qui concerne nos systèmes de production, mais ne nous propose rien, ou alors pas de manière suffisante, en ce qui concerne l’organisation de cette production. Elle nous explique comment être autonomes, de manière efficiente et résiliente, à partir de certaines ressources, mais ne nous dit rien en ce qui concerne l’accès à ces ressources, ou la transmission de celles-ci. Faut-il constamment redistribuer les terres de manière égalitaire ? Faut-il ensuite interdire aux individus de vendre leur force de travail ? Faut-il empêcher toute forme de monétisation des échanges ? (Et est-ce seulement possible ?) Faut-il généraliser la redistribution des surplus, la planifier ? Autant de questions auxquelles la permaculture ne peut évidemment pas répondre ; et pour cause, ce n’est pas son rôle. A nous de décider dans quelle économie, dans quelle type de gestion des ressources économiques, nous désirons l’appliquer.

Voyons donc maintenant le cas contraire, où la permaculture s’inscrirait dans une démarche communiste, où la propriété serait commune, et où l’économie serait planifiée, localement, par les communautés. Nous l’avons vu, l’un des inconvénients majeurs du projet communiste (ou communautaire) est le risque de bureaucratisation de l’économie. Or ce risque de bureaucratisation est justement dû au fonctionnement agro- intensif et industriel de notre société ; à la disponibilité et à la concentration de stocks échangeables. Sur ce point là, la permaculture est un précieux remède, puisqu’elle permet de limiter, voire de supprimer la présence de surplus et de stocks échangeables. Si le communisme supprime le problème de l’appropriation individuelle des ressources, la permaculture supprime celui de l’accumulation de stocks échangeables, donc de bureaucratie. A priori, les deux feraient donc bon ménage, et il ne leur resterait plus que le problème de la planification de l’économie.

En tout cas, avec la permaculture, on dispose à la fois d’un système agraire avec ses avantages de confort et de sécurité, et à la fois d’un système suffisamment efficient pour permettre aux individus d’obtenir une autonomie partielle, ou au moins d’éviter d’être trop spécialisés (et donc de leur permettre de s’affranchir de la dépendance économique du marché). Mais si la méthodologie agraire de la permaculture est à mon sens on ne peut plus souhaitable, et même qu’elle est sans aucun doute la seule méthodologie agronomique de production alimentaire bénéfique et généralisable à court terme, je reste d’avantage sceptique en ce qui concerne la méthodologie vernaculaire de sortie du marché que dispense très souvent la permaculture (de la même manière que je le suis à propos de la survie possible des communautés tribales ancestrales), tout comme je suis sceptique en ce qui concerne l’application de la permaculture dans une économie de marché. De plus, l’efficience ne sera jamais assez grande, le labeur sera toujours trop grand pour permettre l’autonomie, et la tentation de la spécialisation individuelle restera toujours trop grande, poussant petit à petit les individus à se rendre volontairement dépendants d’une économie, en échange d’un labeur un peu moins grand.

Conclusion :

Ainsi, dès lors que nous voudrions retourner à une économie de chasse et cueillette, nous serions tentés par les avantages de l’agriculture, et je suis certain que nous finirions par reprendre petit à petit son utilisation. De la même manière, dès lors que nous voudrions nous contenter d’une économie agraire non spécialisée de type permaculture, nous serions tentés à mon avis par les avantages que peut procurer la spécialisation, et nous finirions d’une manière ou d’une autre par nous spécialiser dans des tâches pour lesquelles nous sommes talentueux.

Si être exclusivement chasseur-cueilleur revient à renoncer à trop de sécurité et de confort, et qu’être agriculteur, même en pratiquant la permaculture, demande un travail si important qu’il nécessite que le talent soit converti en spécialisation, que nous reste-t-il ? Devons-nous définitivement renoncer à ces avantages ? Et le pouvons-nous seulement ? Sommes-nous au contraire condamnés à la spécialisation de notre travail, et aux inconvénients que celle-ci génère ? Et quand bien même nous y serions condamnés, n’y aurait-il pas un moyen de concilier agriculture et spécialisation, avec une indépendance économique individuelle ? N’existerait-il pas un moyen d’éviter l’inconvénient majeur de la spécialisation qu’est la dépendance économique des individus ? C’est ce que je vais tâcher d’expliquer dans mon prochain article économique, pour tenter ainsi de résoudre (enfin! :) ) la première contradiction économique.

La grande réussite du bien marchand

4 janvier 2010

Ou la dépendance économique des individus

S’il est glorieux de charmer et d’instruire les hommes, il est honorable aussi de les nourrir” Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ?, livre III    

Les individus doivent s’assurer la subsistance ; il en va de leur survie. Pour cela, les animaux, en général, se contentent de prélever dans leur environnement ce qui leur est nécessaire. Certains stockent leur nourriture, pour l’hiver par exemple, mais très peu cultivent des plantes ou des champignons, ou élèvent d’autres animaux, comme nous. Les seules qui ont de telles pratiques, à ma connaissance, sont les fourmis. Les fourmis cultivent de petits champignons, dans des cavités sous terre, et élèvent des pucerons, qu’elles « parquent » sur des plantes choisies pour eux, et qu’elles « traient » tous les jour, pour leur en extraire le miellat. L’agriculture et l’élevage existent donc dans la nature ; ils n’ont à priori rien de contre-nature.    

Mais pour certains, notamment la doctrine de l’anarcho-primitivisme, qui prône un retour de l’humanité au statut de chasseur-cueilleur, l’agriculture serait la principale cause des maux actuels de l’humanité, notamment des inégalités économiques, avec l’apparition de riches et de pauvres, et des inégalités sociales, avec l’apparition de classes sociales et de hiérarchies, et surtout d’un impact environnemental désastreux. D’où viennent donc ces maux, que n’ont pas les fourmis ? Ne sommes nous donc vraiment pas faits pour l’agriculture et l’élevage ? Ou cette évolution est-elle simplement trop récente pour que nous sachions gérer correctement ses conséquences ? Je ne vais pas m’intéresser pour le moment à la question de l’impact environnemental de l’agriculture, ni à son impact sur les organisations sociales, mais seulement à son impact sur les liens et les échanges économiques entre les individus ; aux modifications des relations économiques que le passage du statut de chasseur/pécheur/cueilleur, à celui d’agriculteur/éleveur, a entraîné.     

     

Les origines de l’économie individualiste :     

Lorsque nous étions chasseurs-cueilleurs, nous faisions partie de ces animaux qui prélevaient simplement dans leur environnement ce qui leur était nécessaire, dans un territoire, jusqu’à-ce qu’il n’y ait plus rien de disponible, ou plus suffisamment, avant de se déplacer sur un autre territoire. Nous avions face à notre environnement une relation individualiste. Je n’utilise ce terme sous aucune forme péjorative, bien sûr ; il s’agit seulement de décrire au mieux cet état de fait. Mais nos rapports économiques entre humains étaient quasiment inexistants. Tout juste existaient-ils de manière familiale, les individus dans la force de l’âge offrant les fruits de leurs récoltes à leurs enfants, voire à leurs parents âgés. Les familles sont devenues des groupes, des tribus, certes plus importants que les simples familles, mais suffisamment petits pour que puissent perdurer ce type d’échange « familial » entre membres du même groupe, considéré alors comme une communauté. Les chasseurs-cueilleurs prélevaient de manière individualiste les fruits et le gibier de leur environnement, lesquels étaient immédiatement destinés à être consommés par le préleveur lui-même, voire par des individus de son cercle familial ou de sa communauté.    

Tant que nous sommes restés chasseurs-cueilleurs, ce type d’économie a pu perdurer. Le labeur était peu important, les individus peu nombreux et donc proches, pour ne pas dire intimes, et il n’y avait donc aucun besoin de quantifier les échanges entre individus, ni de les équilibrer. Ainsi, dans les tribus de chasseurs-cueilleurs que l’on connaît aujourd’hui, on peut s’apercevoir que les individus y travaillent en moyenne deux heures par jour dans les pays chauds, et à peine un peu plus dans les pays plus froids, où notamment les besoins de se chauffer et de se vêtir chaudement, s’ajoutent au labeur ; et ce type de structures sociales dépasse rarement les deux cents individus, sur des territoires de plusieurs dizaines de kilomètres carrés, et qui vivent toujours de manière très proche au sein de leur communauté, souvent même dans de grands bâtiments communs.    

        

     

La naissance des systèmes agricoles :     

Le passage à l’agriculture s’est évidemment fait très doucement, les hommes s’étant certainement aperçus qu’à l’endroit où ils avaient jeté les restes de fruits, les plantes, qui donnaient ces fruits, repoussaient toutes seules. En les favorisant, on obtenait alors des fruits à proximité du village, et ainsi on avait moins besoin d’aller chercher plus loin ces fruits, ces plantes, ces graines, qui poussaient désormais sur place ; et finalement plus besoin du tout de déplacer régulièrement le village sur de vastes territoires, comme c’était souvent le cas auparavant. De même avec les animaux capturés vivants dans des pièges, qu’on a gardé pour les laisser se reproduire sur place avant d’enfin les consommer, une fois assurée la régénération de cette ressource.    

Cette évolution a du être très progressive, et il a fallu du temps pour que la sédentarisation soit effective. Suivant les lieux, bien sûr, les techniques ont varié. En forêt tropicale, la vitesse de régénération des adventices a obligé les populations locales à pratiquer une agriculture sur brûlis, où le feu sert à défricher une portion de forêt, pour pouvoir facilement y cultiver des légumes verts et des tubercules. Pour éviter un labeur énorme, cette technique a été développée en rotation : on évite le désherbage en abandonnant aux repousses d’arbres les parcelles cultivées, au bout de deux ans, et on en brûle une autre, pour laisser la première se régénérer totalement avant de la brûler à nouveau. Dans ce système, l’élevage reste un très léger appoint, et ne remplace pas du tout la chasse, à cause de la vie semi-sédentaire qu’elle implique.     

En d’autres endroits, l’élevage a été bien plus prédominant, comme en Europe du nord, où les adventices, une fois la forêt défrichée avec de l’outillage, devenaient la base de pâtures pour de grands et gras troupeaux, qui du coup contenaient la forêt. Dans ces régions, l’agriculture était moins prédominante, la sylviculture étant du coup d’avantage pratiquée, que ce soit au milieu des pâtures, avec des fruitiers et des noix ou noisettes, ou que ce soit avec des forêts de chênes, pour nourrir les troupeaux de porcs ; l’agriculture « universalisée » telle qu’on l’entend aujourd’hui n’est arrivée dans ces régions que bien plus tard, par transmission, avec l’importation de nouvelles méthodes depuis d’autres régions, la charrue notamment, et la domestication pour le trait, du cheval ou du bœuf.    

Dans les régions de steppes, les peuples qui suivaient les grands troupeaux migrateurs s’en sont approprié de petits exemplaires, moutons, chèvres, rennes, buffles, vaches et zébus, chevaux, chameaux ou dromadaires, et sont devenus des éleveurs nomades, vivant alors surtout de produits laitiers frais ou transformés et prélevés sur ces troupeaux, parfois de leur viande, et aussi beaucoup de cueillette. Cette adaptation agraire est également une forme de sédentarisation, ces peuplades s’étant approprié des pâturages et des territoires fixes, bien qu’elles se déplacent plus ou moins, régulièrement, au sein de ceux-ci.    

Et enfin, au bord de grands fleuves marécageux, dans des deltas ou des méandres, des techniques d’irrigation ont permis, par la submersion contrôlée, ou par l’apport de quantités importantes de limons par les crues naturelles, d’éliminer efficacement et régulièrement les adventices, et de développer des formes d’agricultures permanentes, notamment avec l’utilisation importante de céréales, orge, épeautre, et millet dans le croissant fertile, ou maïs en Amériques, riz en Asie du sud-est, mil et sorgho en Afrique sub-saharienne ; mais aussi de nombreuses légumineuses, soja, fèves, lentilles, pois chiches, haricots, etc.. L’élevage, par contre, dans ces environnements, a été peu important, au mieux constitué de quelques volatils, oies, canards, poules ; certaines même de ces peuplades ayant évolué vers le végétarisme, comme en Inde.    

Par contre, seule cette dernière forme d’agriculture, avec les céréales et les légumineuses, a permis le stockage à long terme des aliments, grâce à leurs grandes facultés de conservation, ainsi que leur transport sur de longues distances, rendant possible l’approvisionnement et donc l’émergence des premières agglomérations. C’est donc cette seule forme d’agriculture qui a permis le formidable essor des premières civilisations, et qui ont permis leur expansion, jusqu’à aujourd’hui, où cette adaptation paraît presque universelle.    

Mais en réalité, suivant les climats, les lieux, et les ressources, les adaptations ont donc été assez diverses. Les choix stratégiques sur la gestion de ces ressources furent différents. L’ « invention » de l’agriculture n’a donc pas été brutale et universelle, elle s’est traduite par une palette d’adaptations différentes, correspondant à des situations bio-géographiques différentes.    

Mais si de telles adaptations différentes sont apparues partout sur la planète, c’est parceque ces adaptations eurent toutes la même finalité, celle d’apporter d’avantage de sécurité et de confort. Par les stocks, ou par la présence perpétuelle, à proximité du lieu de vie, de ressources animales ou végétales, les humains ont ainsi amélioré la sécurité et la régularité de leur subsistance ; par une sélection de ressources, ils ont augmenté la disponibilité de celles qui leur convenaient le plus, et les ont améliorées ; par la concentration de leurs ressources, ils ont diminué la taille de leur territoires, et donc réduit la difficulté de les défendre ; et par la sédentarisation, la plupart ont pu améliorer leurs habitats, les protéger, les embellir, etc.. Mais ces stratégies ont eu par contre un inconvénient majeur : elles ont augmenté le labeur nécessaire à la subsistance, jusqu’à le faire doubler pour le même résultat.     

     

C’est également pour cette raison, que le passage vers l’agriculture a été lent et progressif : personne, en effet, ne serait d’accord pour travailler deux fois plus, pour un même résultat, même si cela permet d’augmenter légèrement le confort et la sécurité. Si cela a progressivement été rendu possible, c’est qu’il y a eu une évolution dans les relations économiques des individus.      

     

La première contradiction économique :      

Car si le labeur double au niveau du temps de travail, la technicité du labeur, elle, augmente bien plus. Le nombre de tâches différentes est démultiplié, on passe de trois tâches principales, chasse, cueillette, et pèche, à – outre ces trois-là – le travail du sol, la plantation et l’entretien des plantes, le désherbage, la sélection et la conservation des semences, la conservation des denrées périssables, notamment par la transformation en produits fermentescibles ; l’entretien des bêtes, la création et la réparation de nombreux et divers outils, la création et l’entretien de bâtiments plus grands, ou plus diversifiés (greniers, stabulations, habitations,…), la taille, le greffage, et l’entretien des arbres et des lianes et arbustes, le stockage du bois de chauffage (qu’on ne peut plus se contenter de ramasser, mort, au cours de migrations, mais qu’il faut désormais abattre sur pied, et laisser sécher), de techniques et travaux d’irrigation, et certainement d’autres techniques encore, que j’ai du oublier.    

Et cette augmentation de la technicité a nécessité une évolution dans les rapports économiques ; cette évolution, c’est la spécialisation des individus. Cette spécialisation des individus a permis d’augmenter l’efficacité de leurs tâches respectives, et donc de diminuer le labeur en le répartissant, mais a également eu comme principal défaut, de rendre les individus dépendants les uns des autres.    

En fait, une spécialisation des individus existait déjà, auparavant, entre les hommes et les femmes, puisque nous avons toujours – ou depuis très longtemps en tous cas – eu besoin d’être en couples, pour concevoir, nourrir, protéger nos enfants, et leur transmettre un certain nombre de connaissances pour leur permettre de s’affranchir ensuite de la tutelle de leurs parents, et de devenir autonomes à leur tour. Les hommes s’étaient donc naturellement tournés plutôt vers la chasse et la pêche, et les femmes, plutôt vers la cueillette, et la transformation des aliments. Les hommes, plutôt vers la construction et l’entretien de l’habitat, les femmes plutôt vers l’aménagement et la gestion intérieure de celui-ci. Ainsi, par la spécialisation, les hommes et les femmes ont respectivement amélioré leurs techniques respectives, leurs connaissances, leurs facilités de transmission, etc., en un mot, ils ont amélioré l’efficacité de leurs tâches respectives.    

Mais les deux sexes étaient, de toutes façons – et sont toujours – dépendants de leurs différences originelles. Ces spécialisations ne créaient donc pas encore de contradiction. Les individus d’une même communauté, de même sexe ou non, avaient bien évidement chacun un talent particulier, puisque dans chaque discipline l’un d’entre eux avait forcément l’avantage sur les autres, l’un visant mieux à l’arc, l’autre courant plus vite, et donc étant le plus apte à rattraper une proie, le troisième ayant plus l’œil pour faire tenir durablement une construction ; l’une cuisinant mieux les viandes que les autres, l’autre sachant mieux utiliser les plantes pharmaceutiques, la troisième arrivant mieux que les autres à distinguer tel ou tel champignon au milieu de feuilles mortes, etc.. Mais ces caractères particuliers, ces talents, ne donnaient pas lieu à une spécialisation, d’autant plus que la plupart du temps ils étaient basés sur des qualités physiques, nullement dues à un apprentissage particulier, et que le peu de tâches différentes du groupe permettait à chacun de pouvoir effectuer toutes les tâches, chacun son tour, ou collectivement, et de savoir les effectuer toutes. C’est lorsque de nouvelles tâches sont apparues que les talents sont devenus des spécialisations.    

Au début, nos aïeux ont du rester encore longtemps pluri-disciplinaires, mais, petit à petit, ils se sont spécialisés d’avantage, au sein de leur communauté, jusqu’à devenir tous des « spécialistes ». Ils ont effectué de moins en moins de tâches, jusqu’à n’en avoir plus qu’une, très productive, et à renoncer à toutes les autres. Et lorsque l’individu est devenu un spécialiste, il n’est alors plus du tout autonome. Il est devenu totalement dépendant des autres. Car la communauté, dans laquelle les individus utilisaient collectivement leurs ressources, est devenue une société, dans laquelle les individus spécialisés échangent les fruits de leurs labeurs respectifs, et donc de leurs ressources respectives.     

Et voici la première contradiction économique : la spécialisation des individus augmente l’efficacité, et donc diminue le labeur, mais rend les individus dépendants de l’économie.     

Et les individus sont tant et si bien dépendants de l’économie, qu’ils ne pourraient pas accomplir seuls, toutes les tâches que le mode de vie agro-sylvo-pastoral nécessite, tellement elles sont nombreuses, et tellement le labeur serait énorme. Seuls les papous de Nouvelle-Guinée ont pu développer leur agriculture tout en faisant perdurer un mode de vie communautaire et non spécialisé, grâce au sagoutier, dont la récolte ne demande, pour une semaine de consommation familiale, qu’une demi-journée de travail à un homme seul.     

En tous cas, il s’agit très certainement de ces raisons qui poussent les anarcho-primitivistes à vouloir un retour progressif à l’économie des chasseurs cueilleurs. Ils veulent un retour à l’indépendance originelle de l’individu. Un retour à l’éden, en quelque sorte. Mais il est évident qu’un retour à une telle économie ne serait absolument pas envisageable sans un cataclysme quelconque, causant la disparition des 9/10° de l’humanité, car ce mode de vie nécessite de vastes territoires par communauté, et donc une densité de population très faible, de moins d’une dizaine de personnes par kilomètre carré. Si on ne veut pas attendre un tel cataclysme, ni le provoquer, il nous faut donc concevoir et mettre en place une économie, qui permette de conserver l’indépendance économique des individus, tout en conservant une spécialisation des tâches, de manière à ne pas augmenter leur labeur. Mais pour cela, voyons d’abord comment a évolué notre économie depuis ce changement de mode de vie.     

     

La fondation de l’économie individualiste :      

Comme nous étions individualistes dans nos rapports aux ressources en tant que chasseurs-cueilleurs, nous avons poursuivi ce rapport, en restant individualistes, lorsque nous sommes devenus agriculteurs-éleveurs. Auparavant nous nous appropriions les ressources que nous prélevions dans notre environnement, puisque le fruit ou le gibier, une fois prélevé, était immédiatement destiné à être consommé, par la personne qui le ramassait, ou au mieux par le cercle familial ou communautaire de cette même personne. Et lorsque le fruit et le gibier sont devenus des produits (puisqu’il a fallu une production, un travail, pour le produire), le travailleur, le producteur, lorsqu’il a eu besoin d’échanger, s’est considéré comme étant propriétaire des produits de son travail, des fruits de son labeur. Et il a collectivement été considéré comme tel.     

Peut-être pas au début de l’agriculture, où les échanges ont perduré en tant que dons, dans le cercle communautaire, mais ça l’est devenu à mesure que les communautés se sont agrandies et multipliées. En effet, l’agro-sylvo-pastoralisme a permis, nous l’avons vu, de diminuer le territoire nécessaire par individu. Et d’assurer un certain confort, et une certaine sécurité, qui ont conduit à une croissance des populations. Les communautés ont donc augmenté en taille et en nombre, en diminuant leurs territoires respectifs. De plus, certaines spécialités individuelles peuvent être échangeables avec bien plus qu’une communauté de deux cent personnes : si un boulanger peut vivre en faisant du pain pour quelques dizaines de familles, un spécialiste de la greffe des arbres ne pourra vivre de cette spécialité qu’en travaillant pour les sylviculteurs de plusieurs dizaines de communautés. En Nouvelle-Guinée, les papous étant sédentaires et cultivateurs, c’est une unique ethnie, composée de quelques communautés peu nombreuses, qui fournit les pierres nécessaires à la conception des haches ancestrales, à toute l’île, en les échangeant contre d’autres produits, notamment alimentaires. Et c’est ainsi que les échanges vont progressivement apparaître, d’abord au sein de communautés de plus en plus vastes, puis entre les communautés. Ces échanges vont se formaliser, des valeurs fictives d’équivalence apparaissent, et aboutissent à la création de l’argent.     

Partout, les producteurs vont s’approprier leurs supports de travail, leurs outils de travail ; les nomades vont s’approprier des troupeaux, et les cultivateurs vont s’approprier la terre en se sédentarisant, les éleveurs les pâturages. Mais surtout ils vont s’approprier les produits qu’ils auront fabriqués, pour pouvoir les négocier, en vue d’un échange ; pour pouvoir les vendre. Ainsi, le producteur ne va plus seulement produire, et attendre que son produit soit acheté, il va le vendre ; il va créer le besoin pour le vendre. Il va faire de la publicité. Il devient donc dépendant de ses « clients ». Non seulement pour sa propre subsistance il est dépendant de ses congénères, du fait de sa spécialisation, mais en plus, sa production, son labeur, ou plutôt la valeur échangeable de celui-ci, devient dépendante des autres consommateurs, des clients. S’il ne vend pas ses produits, ses services, il n’obtiendra pas de moyen de subsistance.     

De plus, les supports de travail, et les ressources elles-mêmes, vont pouvoir se vendre. La terre prend de la valeur, de même que le bétail ou les semences. Du coup, de cette propriété, la spéculation va naître : Des commerçants vont lui acheter des stocks, et les revendre plus chers, avec leurs marges prise sur la vente, ou sur le transport. On va, avec la marchandisation des terres et des ressources, créer des inégalités, certains possédant d’avantage de ressources que d’autres. A force de spéculation, des monopoles vont apparaître ; le producteur pouvant offrir le prix le plus bas pour un même produit remportera la vente, et donc aura un avantage monétaire. Au final, certains, qui n’arriveront pas à vendre leurs produits, ou qui n’arriveront pas à les vendre à un prix suffisant pour vivre, ne vont plus pouvoir se payer les autres produits qui leur sont nécessaires. Ils vont devoir vendre leurs outils, leurs ressources, leurs terres ; et il ne leur restera que leur force de travail à négocier sur le marché. Ils vont devenir des ouvriers, travaillant pour des propriétaires, fabricant des produits qui resteront entre les mains de ceux-ci, en échange d’une rémunération qui restera toujours inférieure à la valeur monnayable des produits que le travailleur aura fabriqué pour cela.     

La civilisation industrielle s’est développée dans le cadre de mythes commodes. Le moteur de la société industrielle moderne, c’est le gain personnel, qu’on juge légitime, et même méritoire, sous le prétexte que les vices de l’un font la prospérité de tous” Noam Chomsky, Manufacturing consent    

Aujourd’hui, même l’argent peut être monnayé ; ceux qui en détiennent de grandes quantités en vendent, sur les « marchés financiers », contre des intérêts, ou avec des marges prises sur les différences de valeur de différentes devises. Cette loi de l’offre et de la demande, le marché, qui a été universellement admis depuis l’agriculture, rend les individus doublement dépendants, à la fois de l’offre, et de la demande. En tant que consommateur, et en tant que travailleur. Et cette dépendance est la cause d’une immense insécurité individuelle. La valeur économique globale de la société augmente, à mesure qu’augmente la spécialisation, et que le labeur est réparti entre les mains de travailleurs de plus en plus spécialisés, mais en même temps, les individus sont, proportionnellement, en état de dépendance et d’insécurité économique croissante.       

 

Greve du lait, dû à l'effondrement des prix


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