Le grand soir du communisme

L’hypothèse communiste:

L’économie des communautés tribales, et celle envisagée par l’hypothèse communiste, ont un point commun, c’est qu’elles sont toutes deux des sociétés dont l’économie interne est une économie communautaire, sans marché, et basée sur une propriété commune. La production est imposée collectivement, par la nécessité, par la condition commune, jusqu’à obtention de l’abondance. Cette idée d’abondance est une idée souvent avancée parmi les écrits marxistes, et « socialistes » au sens où on l’entendait au XIX°siècle. L’abondance peut être décrite comme la résolution du besoin de subsistance, c’est-à-dire avant tout, nourriture, mais aussi habitat, chauffage, vêtements, hygiène, etc. Cette abondance, dans une économie commune, doit être définie collectivement, pour la globalité de la communauté ; elle correspond à la somme de l’abondance nécessaire à chaque individu membre de la communauté. Dés lors, il convient, pour obtenir cette abondance commune, d’apporter une certaine quantité de travail, qui est alors plus ou moins imposée, et répartie plus ou moins individuellement ou collectivement, entre les différents individus de la communauté. Cette quantité de travail nécessaire est répartie, soit de manière égalitaire, soit en général plutôt de manière équitable, c’est à dire proportionnellement à la capacité de chaque individu. Ensuite, une fois ce travail commun apporté par les individus à la communauté, l’abondance obtenue est répartie, encore une fois soit de manière purement égalitaire, soit en fonction des différents besoins des individus composant la communauté.

C’est le vieil adage marxiste qui dit : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ».

Le communisme, s’il vise à organiser une société similaire à celle de la communauté tribale, du partage du labeur et de l’abondance, veut, à la différence de cette dernière, l’organiser à une échelle bien plus vaste, puisque globale, internationale. Et en effet, puisque la société s’est mondialisée, que le marché a, au final, mondialisé les échanges, pourquoi ne pas organiser ces échanges, localement et jusqu’à mondialement, dans le cadre d’un partage organisé également, et tout aussi global ? C’est-à-dire, faire une économie planifiée, dans une unique communauté internationale ?

Cette hypothèse, de plus, nécessite que la mise en place d’un tel système se fasse à l’échelle internationale, de manière à-ce que la tentation de l’économie de marché, et que la concurrence avec une économie de marché, soient évitées. Les communistes cherchent donc à provoquer l’avènement d’un « grand soir », d’une révolution internationalisée qui mette fin à l’économie de marché, et qui mette en place des institutions, plus ou moins centralisées et plus ou moins démocratiques suivant les tendances (des anarcho-communistes, jusqu’aux staliniens et maoïstes, en passant par les trotskistes et les guévaristes), lesquelles institutions, plus ou moins démocratiques, seraient en charge de définir la valeur de l’abondance, puis de répartir et d’organiser l’exécution du travail nécessaire à cette abondance, et enfin d’organiser le partage et la distribution de cette abondance. Les seuls qui ont tenté l’avènement d’un « socialisme dans un seul pays », ont du le faire en fermant les frontières, tant humainement que, bien sûr, économiquement, pour empêcher absolument toute concurrence avec le marché et toute tentation d’enrichissement individuel au détriment de la communauté.

 

Cette hypothèse communiste est probablement la seule à proposer une économie de partage envisageable, à l’heure actuelle où la proéminence du marché et de la technique, nous empêche d’envisager un retour à une vie en communautés tribales. Mais faut-il pour autant faire ce changement, ce bond en avant ? Faut-il organiser une révolution mondiale et instaurer une économie planifiée ? Réfléchissons auparavant aux différentes critiques qui peuvent être opposées à cette hypothèse communiste.

La problématique de la communauté universelle :

Tout d’abord, à la différence avec les tribus, où les individus sont unis de manière affective, il est beaucoup plus difficile de baser une société communautaire internationale, ni même nationale d’ailleurs, sur des liens affectifs entre les individus, qu’au niveau familial. Tous ceux qui ont essayé auparavant de créer un sentiment identitaire universel, un amour du prochain, une fraternité citoyenne ou laborieuse, s’y sont cassés les dents. Même dans une petite communauté, basée sur des rapports d’affection entre les individus, il est parfois difficile, pour un individu, d’accepter de participer de bon cœur à une certaine abondance collective qui ne serait pas voulue par cet individu ; il est difficile d’accepter de travailler autant que les autres sur un projet collectif non voulu, par exemple lorsqu’une large majorité de la communauté veut un plus grand bâtiment collectif, alors qu’on fait partie de la minorité qui en aurait préféré un plus petit (les lecteurs partisans de la simplicité volontaire me comprendront peut-être encore mieux que les autres, je crois). Et à plus forte raison, lorsqu’il faut se plier à la somme de travail requise, et au partage requis, pour un bien commun qui concerne aussi des individus éloignés, inconnus, voire même de culture et de condition géographique semblant à jamais inintelligibles, mais appartenant tout de même à la même communauté globale, donc prenant tout autant part à la planification générale de l’économie et du labeur.

C’est à cause de ce dilemme, que les communistes les plus libertaires, anarchocommunistes, trotskistes, et autres communistes de conseils, défendent en général une organisation sociale décentralisée, où les choix et la planification se font à petite échelle (à une échelle où la démocratie directe est possible), et où un système fédéral fait le lien entre les différentes communautés locales (communes, quartiers, ou soviets), organisant ainsi une planification des échanges entre les communautés. Ce modèle d’organisation sociale peut d’ailleurs, si je ne m’abuse, être rapproché de l’idéologie actuellement défendue par les convaincus de la permaculture.

Ce dilemme de la difficulté d’une acceptation de limitation de la liberté individuelle, des besoins individuels, et des valeurs individuelles, au profit du bien commun, même démocratiquement décidés, est le principal inconvénient d’un système communiste, et communautaire. A fortiori pour des individus comme nous, habitués à une illusion de liberté individuelle dans le travail, et dans la consommation ; habitués en tous cas à une autodétermination de la valeur individuelle de l’abondance. Une planification, même décentralisée à souhait, comme l’envisagent les trotskistes ou les anarcho-communistes, nous apparaîtrait facilement comme une forme de despotisme. Il nous serait bien difficile, aujourd’hui, de devoir nous plier volontairement à un quelconque bien commun, à une détermination commune de la valeur de l’abondance, même à une échelle très locale, et même avec une forme de démocratie populaire fonctionnant sur la recherche du consensus plutôt que sur la prévalence de la majorité.

Le communisme et la question démocratique :

A partir de ces conclusions, on peut même se demander si les communautés tribales ancestrales fonctionnent effectivement sur une recherche de consensus, sur une forme de démocratie directe, ou bien si les concessions que les individus peuvent faire dans ces systèmes, au profit du bien commun, ne sont pas plutôt prédéterminées par une hiérarchie implicite, familiale, filiale, et coutumière. Il se peut en effet que les individus qui décident du bien commun, qui déterminent la valeur de l’abondance, donc qui décident, au final, de la répartition du travail et de l’abondance, dans les tribus ancestrales (et donc qui, d’une certaine manière, ont entre leurs mains la « planification » de l’économie de la communauté), ne soient à chaque fois ceux qui ont de fait, une autorité légitime innée au sein du groupe.

En effet, les tribus sont en général constituées de plusieurs cellules familiales parents/enfants, qui sont toutes plus ou moins apparentées, les anciens (grands-parents, arrière grands parents) constituant les liens filiaux entre les différentes cellules familiales, et le tout constituant une sorte de grande famille élargie. Dans ce contexte, le schéma d’autorité qui se met en place est à peu près toujours le même : le père a autorité légitime sur ses enfants, puisqu’il les élève, parfois même il exerce communément une autorité sur sa femme, en tout cas il est en général, et cela vaut dans presque toutes les cultures ancestrales, le représentant de sa cellule familiale auprès des autres chefs de famille (il est le chef de famille). Ces chefs de famille sont eux-mêmes les enfants de leurs pères, et malgré le fait qu’ils soient adultes, ils accordent tout de même logiquement à leurs pères – les anciens donc – une certaine déférence, à laquelle s’ajoute un respect quant à l’expérience de ceux-ci. Au final, on arrive à l’enracinement d’un schéma hiérarchique familial, où les plus âgés ont une influence décisionnelle sur les plus jeunes, où les aînés sont d’avantage écoutés, voire où l’autorité des « sages » est peu remise en cause. Il n’y a que dans des communautés nouvellement créées, entre personnes n’ayant entre elles aucuns rapports de filiation, que l’idéal démocratique peut être utilisé et imposé, et où la décision inconditionnelle d’une majorité permet la définition d’un bien commun communément choisi. Mais sinon, le bien commun est presque toujours imposé, ou en tout cas, intimement suggéré par des chefs coutumiers.

 

Mais finalement, on peut relativiser les choses, en considérant que l’autorité implicite et coutumière de certains membres de la communauté est peut-être ce qui permet aux individus laborieux, d’accepter facilement les décisions et les planifications de ceux-ci, pour l’ensemble de la communauté. Car il est souvent bien plus facile d’obéir à une institution dont l’autorité semble légitime, que de se plier à un fonctionnement démocratique (même auquel on prendrait part) lorsque celui-ci tourne en notre défaveur. J’ai une modeste expérience de la communauté, et je puis témoigner de la difficulté de restreindre sa liberté au profit du bien commun, de la difficulté de se plier à une décision majoritaire, prise contre votre volonté, et qui, étant prise par et pour la communauté, vaut donc inévitablement pour vous. En général, si nous n’avons pas une quelconque nécessité de rester ensemble, si nous ne gagnons pas plus, individuellement, à être ensemble qu’à être seuls (ce qui est assez rarement le cas), la communauté s’effondre, car ses individus auraient d’avantage à perdre à rester ensemble.

Nous pouvons tous comprendre cela ; car chacun d’entre nous a déjà connu ou connaîtra une vie de couple ; et le couple est une communauté de deux personnes. Une communauté qu’il est, souvent, bien difficile de maintenir, quand bien même le gain y est la plupart du temps évident (sexualité, affection très importante), tout comme est évidente la nécessité si l’élevage conjoint d’enfants communs, impose cette communauté parentale. Malgré cela, la communauté du mariage est une chose difficile, les consensus sont parfois impossibles à atteindre, les concessions difficiles. Alors dans une communauté comprenant de nombreux individus, plus « éloignés » affectivement, ces relations sont un million de fois plus difficiles.

Je crois que la durabilité d’une telle vie n’est réellement envisageable que dans un environnement hostile, où la solidarité est la seule possibilité de survie, telle que nous devions le ressentir lorsque nous étions chasseurs-cueilleurs. Dans une existence où la confiance envers les autres, comble le sentiment d’insécurité induit par une subsistance quotidienne aléatoire. Depuis que notre existence a été sécurisée par la mise en disponibilité des ressources agricoles, par l’amélioration de celles-ci, et par la sédentarisation, la vie communautaire est devenue une contrainte inutile, à laquelle nous préférons facilement les illusions de la réussite individuelle promise par le marché.

La question bureaucratique :

Ensuite, le deuxième inconvénient d’une société communiste, d’une économie planifiée et à très grande échelle, vient du risque de l’émergence, voire de l’enracinement, d’une bureaucratie, à cause de la nécessité d’organiser le travail, et d’organiser la distribution. Plus la communauté est grande, quand bien même décentralisée et fédérale, et plus le risque de voir apparaître une caste bureaucratique de fonctionnaires, est élevée. On en a bien évidemment vu les effets en ex-URSS, et, même si cet exemple n’est pas forcément représentatif, notamment du fait que le communisme vise en théorie à la disparition progressive de l’état, les risques ne sont pas à exclure, et la vigilance populaire doit être constante. Le trotskisme ou l’anarchocommunisme prétendent pouvoir limiter ces effets négatifs, par un contrôle de la base sur cette bureaucratie, mais je doute de la capacité d’une classe laborieuse à pouvoir réellement conserver ce nécessaire contrôle, si une bureaucratie émergente devient suffisamment établie et reconnue, pour qu’elle puisse justement se permettre d’abuser de cette confiance. Ce risque, qui est déjà important dans toute société agraire et technicisée, du fait de la présence de stocks, et de disponibilité en ressources échangeables, augmente encore d’avantage dans les sociétés industrialisées, proportionnellement à la concentration industrielle de l’économie.

 

Le communisme a donc trois inconvénients majeurs : le despotisme du bien commun dans la planification de l’économie, quelle qu’en soit l’échelle, et quelle qu’en soient les modalités décisionnelles ; la difficulté de maintenir à long terme un système démocratique dans une communauté devenant « consanguine », familiale, où la tendance naturelle va être à l’enracinement d’une autorité coutumière ; et le risque de bureaucratisation de l’économie, à cause du fonctionnement agraire et industriel de notre société, de la disponibilité et de la concentration des stocks échangeables.

« Chaque communiste doit assimiler cette vérité : le pouvoir est au bout du fusil » Mao Tsé Tong

Publicités

Étiquettes : , , , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :