Féodal libéralisme

L’évolution logique du marché :

Lorsque nos communautés ancestrales ont éclaté, et que le marché s’est imposé, comme je l’ai déjà mentionné, c’est par une appropriation individuelle de la terre, et des différents moyens de production ou de distribution (outils, commerces, …). Certains vont, par la concurrence ou la spéculation, prendre l’avantage sur les autres, et s’approprier encore d’avantage de terre et d’outils, en réinvestissant leurs bénéfices. En louant la force de travail des individus qui auront été privés de leurs moyens de subsistance, ils vont développer une organisation hiérarchique. Au bout de plusieurs générations, avec l’héritage, et à plus forte raison avec le droit d’aînesse, ils possèderont un véritable monopole local, dont l’étendue sera limitée par leur seule capacité d’influence et de contrôle des individus oeuvrant pour eux.

Avec la monnaie, ils vont pouvoir entretenir des intermédiaires : gardiens, contremaîtres, généraux, baillis, prévôts, gérants, miliciens, et toute sorte d’agents exécutants, qui vont leur permettre d’étendre leur influence. Le riche va devenir seigneur. Il va contrôler un territoire de plus en plus vaste, qui n’aura de limites que celles fixées par des voisins tout aussi puissants, et va asseoir de plus en plus son autorité, sur les individus composant la population de son territoire. Il ne va plus seulement acheter les terres environnantes, mais se les approprier de force, manu militari, ou contraindre des voisins moins fortunés à accepter une vassalité.

Le seigneur, ses confrères seigneurs, et leurs vassaux, vont entretenir également, chose nouvelle, des individus qui vont devenir des spécialistes de « travaux » dans des domaines sociologiques ou cosmologiques : artistes, philosophes, chercheurs, religieux, et autres fonctionnaires régaliens. En offrant un tel travail à ceux-ci, ils vont pouvoir contrôler leurs populations dans tous les domaines, économiques, sociologiques, et cosmologiques, et vont être petit à petit érigés en « nobles », en monarques absolus, voire en demi-dieux. La société de marché, anciennement libérale, où l’économie fonctionnait à travers la libre concurrence et la liberté d’entreprise marchande, va devenir une société féodale, hiérarchisée en castes de plus en plus infranchissables. Les détenteurs du pouvoir vont se l’accaparer sur tout les plans, et de manière durable, pérennisant leur monopole et leur absolutisme. Jean-Jacques Rousseau, dans son essai Du contrat social, nous donne une bonne définition de cette pérennisation du pouvoir monarchique :

« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. »

Au fil du temps, et dans une logique de cohésion et de paix sociale, les seigneurs vont laisser une classe moyenne apparaître, en permettant à leurs populations d’utiliser à leur propre compte certains moyens de production ou de distribution, sous forme d’usufruit. Ce droit de fructus (droit de recueillir les fruits du bien) d’une partie de la propriété du seigneur, va être accordé en échange d’un loyer. Cet accord va être progressivement augmenté des droits d’usus (droit de l’utiliser), puis d’abusus (droit d’en disposer et d’en abuser, c’est-à-dire de le détruire en tout ou partie, de le modifier, ou de le céder à un autre, à titre gratuit ou non), et le loyer va devenir l’impôt. Le territoire du seigneur va devenir un état, les miliciens des soldats, les prévôts des juges, les gérants des ministres, et lui un monarque, seul maître de l’état, donc seul décideur de l’utilisation de cet impôt.

Capitalisme et libéralisme :

Avec l’apparition de l’industrie, et du capitalisme (c’est-à-dire l’expression comptable de la propriété, donc la propriété virtuelle, financière), l’outil industriel, auparavant entre les mains de petits artisans dans les bourgs, va prendre de l’importance au fil du temps, notamment avec l’utilisation des énergies fossiles, jusqu’à devenir plus importante que celle des terres, d’avantage entre les mains de la noblesse. De plus, avec la colonisation, ce sont majoritairement ces bourgeois (artisans devenus industriels) qui vont pouvoir investir dans de grandes compagnies minières, ou commerciales, ou dans de grandes exploitations coloniales. Un conflit de caste va apparaître entre les bourgeois et les nobles. Les bourgeois, devenant de plus en plus riches, vont vouloir leur part du pouvoir, devenu accessible économiquement. Ils vont donc tenter de délégitimer le pouvoir absolu des monarques, et vont concevoir une idéologie libérale, remettant en cause l’absolutisme monarchique, et préconisant, économiquement parlant, l’indépendance du marché face à l’état ou au monarque.

Cette idéologie va progressivement devenir l’idéologie dominante, si bien qu’au XIX°siècle, dans la plupart des pays du monde, de nombreuses révolutions ou réformes vont avoir lieu, plus ou moins brutales selon les pays, émancipant plus ou moins l’économie de la main mise de l’état, en la libérant avant tout de la tutelle de la noblesse. Progressivement, les privilèges des différentes noblesses vont être abolis, rendant à nouveau possible une libre concurrence. Les individus vont recouvrer leur liberté, et les états vont être gérés de manière plus ou moins démocratique. L’ancien monarque, destitué de son pouvoir sociologique et cosmologique, n’est plus qu’un propriétaire parmi d’autres, appartenant à l’état, qui lui appartenait auparavant. L’économie devient indépendante du pouvoir politique, bien que subsiste l’impôt (même si la gestion et l’utilisation de l’impôt, deviennent la plupart du temps collectives, publiques, et non concentrées entre les mains d’un seul).

Dans leur logique d’émancipation du marché vis-à-vis de l’état, les détracteurs de l’idéologie libérale réclament donc la diminution au maximum, voire la suppression, de l’impôt (c’est-à-dire finalement une suppression de l’état). Ainsi, la plupart des libéraux (les libéraux dits « classiques »), même si certains sont plus ou moins interventionnistes, préconisent la plupart du temps que l’état reste exclusivement cantonné à ses fonctions régaliennes ; d’autres défendent une certaine régulation (les sociaux-libéraux) ; et d’autres encore, les libertarianistes, préconisent que l’état disparaisse totalement, au seul profit du marché. La suppression des privilèges de la noblesse, et l’instauration d’un état libéral, va permettre de ré instaurer une économie de marché, similaire à celle qui avait mis fin aux communautés ancestrales. Une économie basée sur la propriété privée, permettant la libre entreprise, et la libre concurrence.

De telles restaurations libérales ont eu lieu plusieurs fois au cours de l’histoire, dans différentes sociétés, à chaque fois qu’une classe moyenne s’est suffisamment développée pour devenir économiquement apte à prétendre à l’obtention d’une part du pouvoir, et à un rééquilibrage libéral de la propriété. La démocratie athénienne, par exemple, est née de la confrontation entre les commerçants et les propriétaires terriens, lorsque les premiers ont vu leur fortune s’accroître, avec le développement du commerce maritime vers les colonies et les cités voisines. De même, il semble que les villes phéniciennes, Tyr, Sidon, Byblos, et même Carthage, très commerçantes, aient été gérées par des sortes de monarchies parlementaires, ou par des républiques oligarchiques.

La république oligarchique romaine est, pour sa part, née de la montée en puissance des plébéiens, après que la classe dominante des patriciens ait du leur céder des terres en échange de leurs services, militaires notamment. Au moyen âge, certaines villes très commerçantes se sont parfois affranchies du pouvoir féodal. Ces villes libres, ou villes franches, sont nées du pouvoir grandissant de l’émergeante classe bourgeoise. La plus célèbre, la plus riche, la plus puissante de ces villes indépendantes est alors la république de Venise. Un peu plus tard, en 1581, avec les débuts du colonialisme, les grands ports marchands des Pays-bas s’affranchissent de la tutelle espagnole en créant les Provinces-unies. Enfin, aux XVIII° et XIX° siècles, le capitalisme permet à la puissante bourgeoisie d’imposer des limitations de pouvoir à la quasi-totalité des noblesses européennes, voire de créer des républiques plus ou moins démocratiques, en destituant les monarques.

Le retour à l’absolutisme :

Le problème, c’est que dans ces restaurations libérales, l’ancien monopole du monarque a simplement été défait, laissant la place à d’autres puissants propriétaires, tentés à leur tour par une appropriation du pouvoir. Et l’équilibre entre les différents acteurs de l’économie est bien difficile à maintenir. Bien souvent, les républiques deviennent des oligarchies, où seuls les plus riches siègent, et votent (suffrage sensitaire), et avec le temps, les oligarchies redeviennent des empires. Dans la Rome antique, ce sont les généraux militaires, qui par l’importance économique de leurs campagnes, vont augmenter leur influence sur le pouvoir jusqu’à se l’accaparer totalement. Quelques siècles plus tard, l’effondrement de l’état romain va permettre aux populations locales, ou a des populations refoulées aux marges de l’empire, de se réapproprier les terres ; mais très vite, le féodalisme va naître de la concentration de ces propriétés foncières. En France, la révolution libérale de 1789 donne naissance, moins de vingt ans plus tard, à un empire bourgeois, celui de Napoléon Bonaparte.

« Les 55 hommes qui ont rédigé la constitution des Etats-unis d’Amérique n’avaient pas l’intention de créer une démocratie, en 1777 ; ils ont voulu créer un gouvernement fort, centralisé, qui serve les intérêts de l’élite. Ils étaient marchands, propriétaires d’esclaves, grands spéculateurs fonciers, ou actionnaires. Un pour cent de la population américaine détient un tiers de la richesse nationale. » Howard Zinn

La « révolution » industrielle a permis l’instauration d’un libéralisme économique favorisant la bourgeoisie. A chaque fois, dans l’histoire, l’instauration de républiques n’a été, en fin de compte, qu’une méthode transitoire, plus ou moins longue, permettant la prise de pouvoir d’une classe, et donc l’édification d’une forme différente, mais équivalente, de féodalisme, voire d’absolutisme. Et il se pourrait bien, aujourd’hui, que la situation actuelle évolue de manière similaire, c’est-à-dire vers un nouveau féodalisme, évoluant à son tour vers un nouvel absolutisme. La différence est que les monarques ne seraient plus les mêmes ; on n’aurait plus des propriétaires fonciers à la tête de nos états, mais de tout-puissants industriels. Le libéralisme, surtout sous sa forme extrême qu’est le libertarianisme (libéralisme sans état), conduit donc au féodalisme, puis à l’absolutisme.

Car lorsque l’état n’intervient pas du tout dans la régulation de l’économie, on n’observe jamais l’apparition de l’idéal libéral, c’est-à-dire d’un équilibre à long terme de l’économie, où la « main invisible de l’économie » équilibre la société, apportant la prospérité et le bonheur aux individus. Avec le libéralisme « classique » (c’est-à-dire avec une possibilité d’interventionnisme de l’état dans l’économie), on obtient la même chose, mais simplement plus doucement, puisque pour dominer l’économie, les plus riches propriétaires doivent d’abord prendre le contrôle de l’état, en utilisant notamment les médias (qui leur appartiennent), ou la corruption des politiques, et ensuite utiliser l’état pour obtenir, non seulement une liberté d’action, mais en plus, un soutient financier de l’état. Seul le social-libéralisme permet réellement de maintenir un équilibre des forces, en régulant l’économie, équilibrant les différentes forces économiques, voire même, dans le cas du social libéralisme de type keynésien, de redistribuer une partie des richesses économiques aux classes non propriétaires. Mais là aussi, l’équilibre est difficile à maintenir, et les risques de domination d’une élite sur l’état sont très importants.

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Une Réponse to “Féodal libéralisme”

  1. Xix Says:

    Merci pour cet article ! Si ce la vous intéresse, voici une petite de retour du capitalisme au féodalisme : http://unoeil.wordpress.com/2010/01/29/neo-feodalite/

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