La maîtrise du marché

« Quand on n’a pas d’argent à offrir aux pauvres, il vaut mieux se taire. Quand on leur parle d’autre chose que d’argent, on ment, presque toujours. » Extrait du Voyage au bout de la nuit, de Louis Ferdinand Céline.

Face aux problèmes générés par le marché, j’ai évoqué auparavant les difficultés de retour ou de maintient d’une économie communautaire ancestrale. Cette économie semble faire partie de l’histoire ancienne, et les quelques ultimes communautés ancestrales encore existantes  semblent être condamnées d’avance. La seule économie communautaire envisageable jusqu’à maintenant pour remplacer intégralement le marché est le communisme, mais, je l’ai évoqué également, celui-ci possède des inconvénients majeurs, qui rendent cette économie assez peu attrayante au final.

Dans les sociétés dominées par le marché, les tentatives traditionalistes de retour aux communautés tribales, et les luttes révolutionnaires communistes, constituent donc les deux principaux courants radicaux d’abandon total du marché, et de remplacement de celui-ci. Mais les oppositions au marché n’ont pas été uniquement le fait de radicaux révolutionnaires, et nombreux sont ceux qui acceptent cette économie, tout en proposant de maîtriser le marché, par des moyens de compensation ou de régulation de celui-ci, de manière à en limiter les mauvais effets.

La charité :

La première de ces méthodes de compensation est bien entendu la charité. Le principal effet néfaste, visible, de l’économie de marché, est l’inégalité sociale. Au point que nombreux sont ceux qui se retrouvent sans rien, ni terres ni emploi (ou pas suffisamment), et que du coup leur seul moyen de survie dans ces conditions est de recevoir une aide extérieure, notamment de la part de ceux qui se sont accaparé la majorité des ressources et des moyens de production.

Ainsi, l’église, comme la plupart des religions au cours de l’antiquité et du moyen âge, a toujours professé l’importance de la charité envers les nécessiteux, ainsi que le don inconditionnel et régulier, et l’amour du prochain. Les ecclésiastiques de l’ancien régime recevaient les dons (l’offrande), et les utilisaient pour offrir la charité aux nécessiteux, pour porter aide aux invalides, ou pour convertir les pauvres barbares qui ne connaissaient même pas les saintes écritures. Et ils professaient également auprès des nobles, qui étaient à l’époque propriétaires des terres, et propriétaires des paysans qui les travaillaient, pour que ceux-ci offrent une part importante de leur fortune à leurs « gens » (l’aumône), considérant que leur richesse venait de leur travail, et que la perpétuation du système féodal ne pouvait être envisageable que si les « vilains » avaient confiance dans la bonté de leurs « nobles ». Laurence Fontaine, historienne et directrice de recherche au CNRS, explique dans son livre L’économie morale : pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle, publié en 2008 chez Gallimard, à quel point cette redistribution de richesse était importante de la part de la noblesse au cours de l’ancien régime. Les nobles distribuaient de l’argent, non seulement régulièrement à leurs gens, et notamment en périodes difficiles, mais également parfois dans leur testament, certains allant jusqu’à offrir 50 ou 60% de leur fortune à leurs gens.

Cette forme de redistribution des richesses qu’est la charité, a existé dans toutes les cultures où le marché était présent, et s’est bien sûr poursuivie depuis, jusqu’à aujourd’hui. Dans les pays musulmans, l’aumône religieuse, le zakat, était même parfois obligatoire ; et le Dana bouddhiste est considéré comme l’une des perfections, de cette pratique religieuse.

Mais si la charité permettait aux plus pauvres de survivre, par une sorte de redistribution d’une part des richesses de la noblesse ou de la bourgeoisie, elle se traduisait toujours par une redistribution des bénéfices économiques obtenus par ces derniers, et dont l’obtention était pour la plupart le fait des pauvres eux-mêmes, travailleurs agricoles, ouvriers, domestiques, et autres. Jamais la charité ne s’est traduite par une redistribution des moyens de production, terres, chevaux, outils, usines, (ou alors de manière absolument exceptionnelle), qui auraient permis aux individus d’obtenir leur autonomie. De même, la charité est en général restée cantonnée à une distribution permettant tout juste de couvrir l’absolue nécessité des pauvres. Elle n’a servi que de manière exceptionnelle à permettre aux pauvres d’investir dans des moyens d’autonomisation.

La charité est donc une méthode de redistribution bien pratique, qui non seulement ne permet pas aux pauvres de s’autonomiser et de s’affranchir de leur dépendance envers les élites propriétaires des moyens de production, mais en plus, la redistribution d’une partie des bénéfices économiques à la populace permet de maintenir une certaine paix sociale, une certaine cohésion sociale.

L’état et la solidarité imposée :

Lorsque les dernières révolutions libérales eurent lieu, dans nos pays occidentaux, au XIX° siècle, certains pays comme la France ont du s’affranchir de la tutelle du clergé sur la société, car celui-ci avait trop d’intérêts en commun avec la monarchie et la noblesse. Ce qui n’a pas été le cas pour les pays protestants, comme les Etats-Unis, lesquels ont donc conservé l’ancien système de régulation, basé majoritairement sur la charité, entre membres d’une même communauté religieuse, d’une même église. Dans le cas des pays anciennement catholiques, les politiques libérales ont privé le peuple de la charité que les clercs contrôlaient et organisaient, en imposant une certaine laïcité de l’état. Ils ont alors du inventer une nouvelle forme de charité, plus universelle, et provenant de l’état, donc de l’impôt. Cette utilisation de l’impôt pour la redistribution d’une partie des richesses, en plus d’augmenter nécessairement la valeur de l’impôt, a pour le coup imposé la charité, la rendant obligatoire. Cette solidarité imposée, et gérée par l’état, cette forme de charité moderne obligatoire, va être à l’origine de ce que l’on appellera l’état providence. Dans les pays qui utiliseront cette méthode de redistribution des richesses, c’est donc l’état – en général plutôt laïque – qui imposera une certaine protection sociale à ses citoyens.

Mais il n’y a pas qu’au cours du XIX°siècle, que de telles redistributions imposées vont être mises en place par les états. Ainsi, dès la république romaine, l’état romain distribuait régulièrement des rations de blé à ses citoyens. Au VIII°siècle après J.C., le second calife abbasside, Al-Mansur, transforma le zakât, la charité musulmane, en l’imposant et en organisant une redistribution par l’état, lequel était également chargé de conserver des denrées alimentaires, pour les redistribuer en cas de famine ou autre catastrophe naturelle. Les incas pratiquaient également cette forme d’assurance alimentaire gérée par l’état (la mitta), et dans chaque région était construite la « maison de l’inca », qui était en fait un grenier contrôlé par des fonctionnaires.

En général, la charité publique qu’est la redistribution des richesses, s’est majoritairement traduite par une redistribution financière, souvent restreinte à l’absolue nécessité. De la même manière que pour la charité, la redistribution financière n’a, que de manière exceptionnelle, permis une autonomisation des individus. De plus, au cours du XIX° siècle, ce ne sont plus seulement les chômeurs, les mendiants, à qui il faudra venir en aide, du fait de leur absolu dénuement, mais de plus en plus à des travailleurs, qui, du fait de l’industrialisation de nos sociétés et de l’exode rural, vont grandement s’appauvrir. Et c’est notamment de l’apparition de ce prolétariat que vont naître les différentes idéologies socialistes telles que nous les connaissons aujourd’hui.

La régulation du marché :

Une autre méthode de redistribution des richesses, qui est beaucoup employée dans les pays dits plus libéraux, c’est la régulation du marché. La régulation du marché est une mise en place de certaines lois, qui limitent l’action des entreprises privées, pour éviter que certaines ne deviennent trop puissantes, au détriment d’autres, ou au détriment des individus qu’elles emploient. Les différents acquis sociaux en font partie (temps de travail maximal, congés payés, etc.), de même que les lois anti-trusts, et tant d’autres lois cadres, « maîtrisant » l’économie.

« Plus il y a de lois et plus il y a de bandits » Lao Tseu, Tao té king.

Si la charité et la solidarité ne permettent que très rarement aux pauvres de sortir de la misère, et d’obtenir leur indépendance économique, la régulation peut diminuer leur misère, ou limiter la paupérisation des classes laborieuses. Mais la régulation de l’économie nécessite une constante vigilance, et un important contrôle des forces économiques, qui non seulement est coûteux, mais qui en plus est rarement efficace. La première raison à ce manque d’efficacité de la régulation est due à la surveillance qu’elle implique, pour faire respecter les règles (répression), qui ne peut jamais être totale, et nombreux sont ceux qui peuvent passer entre les mailles du filet ; de fait, parce qu’ils n’ont pas subi de contrôle, ou de force, lorsqu’ils utilisent la corruption des individus en charge de cette surveillance. La deuxième raison à ce manque d’efficacité, est due au fait que toute loi a des failles qui peuvent être exploitées par de bon juristes, de bons comptables, lesquels vont permettre à des entreprises de passer légalement entre les mailles du filet. Et la dernière raison est que la régulation est rendue harassante, décourageante, tout simplement par l’innovation des forces économiques. Inévitablement, la régulation doit elle aussi suivre ce mouvement et innover, afin de réguler constamment de nouveaux marchés, de nouvelles organisations de la production. Cette régulation ne peut donc malheureusement se faire qu’avec un temps de retard, c’est une sorte de poursuite permanente des nouveaux inconvénients du marché, une course effrénée et exponentielle, qui nécessite des moyens et des agissements eux aussi exponentiels.

Conclusion :

Toutes ces différentes formes de régulation ou de redistribution des richesses ne font que contenir les problèmes, sans jamais les résoudre. Elles reviennent à mettre un seau sous une baignoire rouillée pour récupérer l’eau des fuites, et à vider régulièrement ce seau dans la même baignoire pour compenser les pertes, ou à tenter de boucher les fuites au fur et à mesure qu’elles apparaissent, sans jamais se résoudre à changer la baignoire. Même lorsque des redistributions massives en nature ont eu lieu, sous la forme d’expropriations et de redistribution de terres aux travailleurs agricoles, ou bien de réappropriations d’outils industriels par les anciens employés, ou encore sous la forme de prêts ou de subventions destinés à l’auto investissement, rendant ainsi possible une autonomisation matérielle ou financière des individus démunis, ces démarches restent des formes de compensation des problèmes générés par le marché, et non des réelles solutions. Toute forme de répression ou de compensation, n’est qu’une manière de contenir un problème, et non de le résoudre. Car même si à un moment donné, l’ensemble des ressources et des moyens était partagé de manière parfaitement égalitaire entre les individus, ceux-ci n’en resteraient pas moins pour autant dépendants économiquement les uns envers les autres, à partir du moment où ils continueraient d’évoluer dans une relation économique de marché. On n’aurait pas modifié la source du problème, c’est-à-dire la propriété individuelle de la production échangeable, et donc, au bout d’un certain temps, des inégalités renaîtraient entre les individus, certains prenant l’avantage sur les autres, et augmentant leur propriété individuelle, jusqu’à la renaissance d’un féodalisme, plus ou moins extrême, plus ou moins régulé ou compensé.

Pire, le keynésianisme, aujourd’hui, nous explique qu’une redistribution financière (limitée), en direction des pauvres, permet de soutenir la croissance des entreprises, et donc permet l’enrichissement de leurs patrons et actionnaires, en augmentant la consommation des classes laborieuses, consommation qui est inévitablement dépendante de ceux qui possèdent les moyens de production, et de la spéculation qu’ils se permettent sur la vente de leurs productions.

Il nous faut donc « changer la baignoire », et trouver une nouvelle économie, qui ne soit pas une économie de marché, et qui ne soit pas non plus une économie planifiée, à cause des inconvénients déjà développés. Une économie qui ne rende pas les individus dépendants économiquement, et qui ne les contraigne pas non plus à un intérêt collectif. C’est de cette recherche d’une économie de substitution au marché, qu’il sera question dans mes prochains articles ; je tenterai d’en concevoir les bases, en faisant notamment le point sur d’autres alternatives existantes ou ayant existées.

Publicités

Étiquettes : , , ,

Une Réponse to “La maîtrise du marché”

  1. kalel Says:

    Salut Ramite

    Je te conseille de visionner « Let’s make money » sur dailymotion…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :