La rentabilisation de l'investissement

La spécialisation individuelle des tâches a un avantage capital : elle permet de diminuer globalement l’effort de l’individu. C’est très certainement pour cette raison que nos ancêtres se sont progressivement spécialisés. Mais la spécialisation des individus les rend dépendants économiquement les uns des autres. Dans mon article économique précédent, j’ai proposé une méthode pour inscrire la spécialisation dans une économie équitable ; une économie basée sur des échanges mutuels entre individus, ne supprimant donc pas les dépendances économiques entre individus, mais les équilibrant, les rendant justes.

Cette méthode est développée à partir de l’idée selon laquelle la spécialisation des individus, ou plus largement l’échange de produits entre producteurs spécialisés, a une utilité plus grande que le non échange (c’est-à-dire l’autarcie). Les avantages de l’échange sont avant tout une diminution du labeur, ainsi qu’un confort et une sécurité plus importants lorsque la spécialisation permet de développer une production agraire. Mais un individu adepte de l’autarcie aurait pu me rétorquer que ces avantages ne sont somme toute pas assez importants pour accepter l’échange, même mutuel ; et qu’il vaut mieux tout de même préférer l’autarcie, quitte à avoir un peu plus (ou beaucoup plus) de labeur, et un peu moins de confort.

On peut effectivement me rétorquer cela ; seulement, lorsqu’on tente une approche de l’autarcie, on s’aperçoit que non seulement le labeur est effectivement immense, mais qu’en plus, la production autarcique de certaines choses nécessaires à la subsistance, ne sont pas du tout rentables pour une seule personne, ni même pour une seule unité familiale, à partir du moment où l’on s’approprie les ressources ou les outillages nécessaires à cette production. Or, toute l’histoire des humains, y compris celle des chasseurs-cueilleurs, a été le théâtre d’une appropriation (individuelle ou collective) de ressources, ou d’outillages, et d’utilisation de ceux-ci. Et à partir du moment où le marché s’est développé, l’appropriation des ressources est devenue majoritairement privée, c’est-à-dire que le propriétaire de la ressource en est également devenu l’utilisateur (le travailleur), et le bénéficiaire (le consommateur) ; puis, nous l’avons vu, il est ensuite devenu le bénéficiaire d’éventuelles spéculations sur la production que lui ont permis ces ressources et ces outillages, par le négoce des produits de cette utilisation.

Mais, disais-je, même lorsque cette appropriation de ressources et d’outillages est réalisée dans le but d’une production autarcique, on s’aperçoit que certaines productions nécessaires à la subsistance ne sont pas rentables, c’est-à-dire qu’elles réclament un investissement (en ressources ou en outillages) trop grand, ou autrement dit, que l’investissement minimum, par unité de production, permet forcément de produire bien plus qu’il n’en faut pour un individu isolé, ou même pour une famille. Et cet investissement va donc inévitablement générer des échanges.

La poule et la vache :

C’est évidement le cas pour n’importe qui désirant investir dans une autoproduction alimentaire. On comprend très bien qu’une poule soit rentable, même pour un individu seul, car elle va produire tout au plus un œuf par jour, soit environ ce que nécessite un individu seul. Une famille de quatre personnes, de la même manière, pourra s’offrir un « cheptel » de quatre poules, et obtiendra la même production par individu, soit un œuf par jour et par personne. Il y a de nombreux investissements possibles de la sorte : tubercules, légumes annuels, ou bisannuels, plantes aromatiques pérennes, graminées, légumineuses, framboisiers et autres arbustes, petits arbres fruitiers également, lapins, poulets de consommation, etc. A chaque fois, un ou plusieurs exemplaires de chaque type de ressource est utilisable pour une personne seule, ou pour une cellule familiale. Par contre, ça ne sera pas le cas avec des ressources nécessitant un investissement plus important : si par exemple, vous voulez vous auto produire votre lait, et vous approprier pour cela une vache, vous vous apercevrez bien vite que celle-ci produira bien plus qu’il  n’en faut pour vous, ou même pour votre cellule familiale (sauf si cette cellule familiale est une tribu allant jusqu’à abriter vos cousins au septième degré, bien sûr).

En effet, une vache rustique produit au moins 15 ou 20 litres de lait par jour. Une Holstein « poussée » d’aujourd’hui peut produire jusqu’à soixante litres de lait par jour en moyenne. Même si vous prenez une vache rustique, de vieille race, vous allez donc vous retrouver avec 20 litres de lait à consommer par jour. Mettons que vous en buviez un demi litre tel quel, que vous en consommiez un demi-litre sous forme de yaourt, un litre sous forme de fromage (soit tout de même 100grammes de fromage par jour), vous n’en aurez utilisé que deux litres par jour, et ceci pourra constituer la moitié de tous vos apports quotidiens. Il en résulte que 10 à 20 personnes comme vous pourraient profiter de la production laitière de votre vache. Et comme votre vache ne devrait pas rester seule, il vaudrait mieux pour elle que vous en ayez deux ou trois. Votre cellule familiale peut donc être bien vaste.

Une vache, c’est trop, me direz-vous, mais pourquoi alors ne pas se contenter d’une chèvre, à la place ? Et bien, même si je considère une consommation individuelle de deux litres de lait par jour (ce qui est tout de même une consommation énorme !), et comme il faudrait au moins que je possède trois chèvres, sinon elles risqueraient de s’ennuyer à mourir (au sens littéral du terme), je disposerais donc d’un minimum de 10 litres de lait par jour, soit la consommation d’au moins 5 personnes, plutôt de dix personnes. La taille du cercle familial peut être plus réduit, mais ça reste tout de même un cercle important. Si je voulais être vraiment seul, ou bien vivre en couple, en tous cas sans les grands-parents, les frères et sœurs, ou les cousins, je devrais donc me passer de lait.

Pourquoi pas, me diriez-vous ? Après tout, vous pourriez devenir végétalien, et vous contenter de fruits et légumes.

Et bien, vous répondrai-je, ce dilemme de l’investissement n’est pas vrai que pour les personnes non végétaliennes ; car il est transposable sur des produits végétaux, comme par exemple sur un grand arbre fruitier ou un grand noyer, donc aussi pour les végétaliens. Devrais-je absolument me nourrir de 15 kilogrammes de cerises pendant cinq jours (en plus du reste), sous prétexte que c’est moi qui ai planté et entretenu cet arbre, ou ne devrais-je pas plutôt les échanger, en n’en gardant qu’une part raisonnable pour ma propre consommation ?

Mais là encore, certains pourraient me rétorquer que le problème dans ce cas, c’est que je me suis justement approprié cet arbre, en le plantant, en l’entretenant, alors que je pourrais me contenter simplement de cueillir des fruits sur un arbre sauvage, qui n’appartient à personne et qui a poussé tout seul. De n’y prélever qu’une part nécessaire à ma consommation, et de laisser le reste pour d’autres.

          

Pour répondre à cela, il me faut avant tout faire le point sur ce qu’a été l’appropriation des ressources, et sur l’origine de ce qu’est la propriété, et par là de ce qu’est le capital.

L’appropriation des ressources :

Lorsque nos ancêtres sapiens ont quitté le continent africain, et ont colonisé le vaste continent eurasiatique, on a coutume de penser que cette colonisation a eu lieu par l’intermédiaire de sortes de groupes éclaireurs, nomades et mobiles, qui, trouvant le passage de l’isthme de suez, se sont alors retrouvés face à un immense territoire vide d’humains, dans lequel ils se sont lancés à l’aventure, en allant un peu au hasard, au gré de leurs découvertes, tels des électrons libres. Et que la colonisation de ce nouveau continent s’est faite par une sorte de flux migratoire, de nombreux individus se déplaçant alors vers ce nouveau monde.

Je crois que c’est donner beaucoup de crédit à la curiosité humaine. Il y a peut-être eu quelques explorateurs intrépides, quelques communautés aventureuses, mais je ne crois pas que ce soit absolument caractéristique d’une quelconque colonisation d’un nouvel espace, en règle générale. Lorsqu’une tribu, ou même plus simplement une famille, veut tenter l’aventure dans un nouveau monde, il y a de nombreux paramètres à prendre en compte, même pour des chasseurs-cueilleurs. Car déjà à l’époque, nous dépendions de nombreuses ressources ; alimentaires, mais pas seulement. Nous étions également dépendants de l’emplacement de gisements de certaines roches particulières, notamment les silex, ou bien encore de roches salées, dans le cas où on était éloigné de l’océan ; et d’autres ressources encore comme celles-ci, qu’il est assez fastidieux de découvrir, et auprès desquelles les tribus tâchaient plutôt de rester, que de s’éloigner. Même en considérant que ces ressources n’étaient nécessaires qu’en très petites quantités, et qu’une tribu pouvait facilement en emporter avec elle, dans ses déplacements, assez pour que plusieurs générations y trouvent leur compte – le temps éventuellement d’en trouver d’autres – il faut également prendre en compte le fait que les ressources alimentaires elles-mêmes, étaient en général répertoriées par la tribu, et qu’il était vital pour une tribu de se souvenir de l’emplacement de celles-ci, ainsi que de la période de l’année où celles-ci pouvaient être récoltées. La tribu pouvait ainsi se rendre sur place en s’assurant que les kilomètres à parcourir ne seraient pas vaincs.

Tout ceci fait que les tribus avaient plutôt intérêt à rester, ou tout au moins à revenir régulièrement aux mêmes endroits, d’une année sur l’autre. Des archéologues ont ainsi pu vérifier que les tribus européennes de l’époque de Cro-magnon étaient plutôt semi sédentaires, c’est-à-dire qu’elles se déplaçaient sur un même territoire, tout au long de l’année ; sur une sorte de parcours, de ressource en ressource, au gré des saisons et de la fructification de telles ou telles plantes poussant dans un endroit précis, ou du passage migratoire de telle ou telle espèce animale. Les groupes étaient constitués d’une trentaine à une soixantaine d’individus, et évoluaient sur un territoire d’environ trente kilomètres de rayon, autour d’un « camp de base » régulièrement fréquenté.

Et si nous avons progressivement colonisé le monde, ce n’est pas grâce à un esprit de curiosité, mais uniquement du fait de l’accroissement démographique. La croissance démographique exerce une pression sur le territoire de la tribu, qui cherche à l’agrandir , et se heurte donc aux tribus voisines ; si elle l’emporte, elle empiète sur le territoire de leur voisine, laquelle voisine va devoir se heurter à ses autres voisines pour à son tour répondre à la pression démographique, et ainsi de suite ; progressivement, en quelques siècles, ou quelques millénaires, les territoires se déplacent, gagnant du terrain sur des terres encore inhabitées, quitte à devoir accepter une vie plus dure (à cause du froid, par exemple). De plus, lorsqu’une tribu est trop peuplée, elle se divise, pour répondre à la pression de la proximité sociale, divisant pour le coup son territoire ; du coup, c’est le nombre de tribus qui a augmenté, et progressivement a peuplé toute la planète, les territoires respectifs, et les populations respectives, restant tous plus ou moins équivalents. Et ceci, sans qu’il y ait eu réellement de migrations.

Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs n’étaient donc pas – pas plus qu’ils ne le sont aujourd’hui – des nomades sans territoire, des aventuriers sans propriété foncière. Ils évoluaient sur des territoires qu’ils connaissaient et défendaient, de la même manière d’ailleurs que le font nos cousins les grands singes. N’importe quel individu ayant découvert un arbre nourricier, et ayant prévu de revenir sur place pour la saison de la fructification, n’accepterait pas qu’un autre individu soit venu deux jours avant lui, et qu’il ait cueilli tous les fruits à peine mûrs. Notre individu préfèrerait donc venir camper sous cet arbre quelques jours auparavant, défendant ainsi sa future pitance, et s’en accordant ainsi l’exclusivité. De cette manière, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs s’appropriaient leurs ressources. Ils s’auto déclaraient propriétaires de leur territoire, et le défendaient pour faire respecter leur propriété. En le défendant en permanence, ils étaient assurés de leur subsistance à venir.

Par contre, il est également évident que leur propriété n’était pas celle que l’on entend aujourd’hui selon ce terme. Pour nos ancêtres chasseurs/cueilleurs, les arbres, les plantes, grandissaient et se reproduisaient tout seuls ; le gibier ou les champignons également. La nature produisait d’elle-même une diversité d’espèces, comestibles ou non, que les humains s’appropriaient. Ces humains chasseurs/cueilleurs n’étaient que des récolteurs ; et par là, ils n’avaient aucune nécessité à s’octroyer la propriété de la ressource elle-même. Ils n’avaient pas besoin de s’approprier la terre, le sol, puisqu’ils ne le consommaient pas directement ; ils n’avaient pas besoin de s’approprier un arbre, puisque celui-ci poussait tout seul, librement. Ils ne s’appropriaient que les fruits de ces arbres, sur leur territoire, et non les arbres eux-mêmes ; le gibier et les champignons que produisait une forêt de leur territoire, et non la forêt elle-même ; le poisson d’une rivière, non la rivière elle-même ; les plantes et les tubercules d’un sol, non le sol lui-même. Ils s’appropriaient donc uniquement l’usufruit, de leur territoire. Ils occupaient, défendaient, revendiquaient, leur droit à l’exclusivité de l’usufruit sur leur territoire. Mais en aucun cas ils ne revendiquaient la pleine propriété de celui-ci. En aucun cas ils ne considéraient comme possible de revendiquer la nue-propriété d’un territoire (c’est-à-dire la pleine propriété sans l’usufruit), puisqu’ils n’étaient en rien auteurs dans l’existence de ce territoire et des espèces qui y vivaient. Ils ne faisaient que prélever leur pitance au sein de cette nature sauvage, et c’était cette pitance qu’ils revendiquaient. La nue-propriété, pour les chasseurs/cueilleurs, n’existait pas, ou alors était la propriété d’une entité fictive, la Terre mère, à laquelle eux appartenaient (de la même manière que toutes les autres espèces vivantes), et qui elle, était à l’origine de cette vie sauvage.

             

Par contre, ils s’accordaient évidement la pleine propriété d’un outil qu’ils avaient fabriqué. Il est évident que la propriété d’un arc, par exemple, n’est pas limitée à l’usufruit de celui-ci, à son utilisation ; mais que celui qui l’a fabriqué en a également la pleine propriété, c’est-à-dire le droit d’en user et d’en abuser, puisque l’existence même de cet objet est entièrement due à son concepteur et à son fabricant. Les chasseurs-cueilleurs font ainsi tout à fait la différence entre la pleine propriété d’un objet manufacturé, et la propriété usufruitière d’un territoire.

Mais lorsque les chasseurs/cueilleurs vont devenir agriculteurs, ils vont d’une certaine manière se mettre à manufacturer les plantes, les fruits, les animaux d’élevage, qu’ils vont consommer. Et en travaillant la terre pour y cultiver ce qu’ils veulent, ils vont progressivement considérer que la nue-propriété leur revient également, puisque, de préleveurs dans une nature sauvages, ils deviennent producteurs dans une nature manufacturée. Ils vont donc progressivement s’octroyer la pleine propriété de leur territoire. Ils s’étaient toujours comporté en s’appropriant l’usufruit des ressources, mais la pleine propriété des outils. Ils ne s’étaient auparavant pas appropriés les ressources. Avec l’agriculture, la terre et les ressources vont être finalement considérés comme de simples outils, dont ils vont être pleinement propriétaires.

Depuis très longtemps déjà, voire depuis toujours, puisque c’est également le cas des autres grands singes, et de nombreux autres animaux, les humains s’approprient les biens nécessaires à leur subsistance. Sous forme d’usufruit, ou sous forme de pleine propriété. Or, certains biens de consommation nécessitent un échange entre individus, pour rentabiliser l’investissement que celui-ci a nécessité, ne serait-ce que la défense de l’usufruit de ces biens. L’échange est donc inévitable dans l’économie humaine. Si les humains s’approprient collectivement une ressource, ils bénéficient collectivement de l’usufruit de cette ressource, qu’ils partagent. Et si un humain s’approprie individuellement une ressource, il échange les biens de consommation récoltés ou produits, en les négociant contre d’autres biens de consommation. Dans les deux cas, la propriété a toujours été indissociable de l’homme dans sa relation à la subsistance, à la consommation.

La concentration du capital :

Dans le cas d’une appropriation individuelle, si le producteur possède d’avantage de ressources, il pourra échanger d’avantage. Mais cette possibilité d’accroître l’échange, sera uniquement proportionnelle à la quantité de ressources qu’il s’appropriera. S’il possède une poule, il pourra échanger un œuf par jour ; s’il en possède quatre, il pourra en échanger quatre. Et étant donné qu’il devra produire quatre fois plus de nourriture pour ses quatre poules que pour une, le gain lors de l’échange sera uniquement proportionnel à la quantité de travail qu’il aura du fournir.

Par contre, l’outillage utilisé pour la production va générer un autre phénomène, celui de la rentabilisation de l’outil. Si avec un même outil, vous pouvez produire la nourriture pour une ou pour quatre poules, alors vous rentabiliserez quatre fois plus vite votre outil en produisant la nourriture pour quatre poules au lieu d’une. Il sera donc plus rentable pour vous d’avoir le maximum de poules que peut le permettre votre outil.

En termes économiques, le capital, est l’ensemble de la richesse utilisée pour la production : de l’outillage et des ressources, donc. Pour les chasseurs/cueilleurs, le capital est limité aux outils ; pour les agriculteurs, il s’étend aux cultures, aux semences, aux plants ; voire même, nous l’avons vu, au sol lui-même, à la terre elle-même. Et ce capital peut être divisé en deux catégories distinctes : les ressources, dont la rentabilisation est proportionnelle à la quantité de celle-ci, et les outils, dont la rentabilisation est inversement proportionnelle à la quantité de ressources travaillées. Les poules, ici, sont des ressources, de même que peuvent l’être les plantes, les arbres, les forêts, les sols, etc. Les outils, par contre, sont des objets purement manufacturés (encore qu’un cheval peut être considéré comme un outil), et qui permettent de démultiplier la productivité du travail de ces ressources. Ils n’augmentent pas, globalement, la productivité de ces ressources, mais ils permettent d’en travailler un plus grand nombre avec un effort équivalent. Aujourd’hui, un agriculteur français produit de la nourriture pour 2000 personnes en moyenne, alors qu’un esclave romain en produisait pour 5 tout au plus.

Ainsi, lorsque j’étais brasseur amateur, et que je me produisais individuellement mes 40 litres de bière, je passais une journée de 8 heures, uniquement pour le brassage. Lorsque je suis devenu professionnel, j’ai investi dans du matériel plus conséquent, donc dans de l’outillage plus performant, et en 8 heures (le même temps), je brassais 400 litres, soit dix fois plus. Bien évidement, le prix de cet investissement est beaucoup plus important également, et si ce n’était pour commercialiser ma bière, je n’aurais pas pu me payer une telle installation. Même si j’avais pu me la payer, celle-ci n’aurait pas été rentable, si elle n’avait servi qu’à la production de ma consommation annuelle de moins d’une tournée de 400 litres (je suis un pochtron, mais tout de même, je ne bois pas tant que ça !). Un tel investissement n’est rentabilisable qu’avec une utilisation maximisée de cet outillage, ce qui n’aurait pas du tout été le cas dans une utilisation purement individuelle. De même, défendre une forêt entière n’est sans doute pas rentable pour un chasseur/cueilleur, si c’est uniquement pour sa propre consommation. Mieux vaut défendre seulement quelques arbres, et échanger les surplus de fruits contre d’autres.

Dans une économie individualiste, comme c’est le cas actuellement dans la majorité des cas, l’individu spécialisé investi donc lui-même dans cet outillage, de même que dans les ressources nécessaires, et il rentabilise cet investissement en produisant au maximum des capacités de cet investissement. Ainsi, lorsqu’on produit avec des outils performants, le temps de travail par produit diminue. Auparavant, à raison de 40 litres pour 8 heures de travail, le litre m’aurait coûté (sans le prix des frais et des ingrédients, ainsi que la dépréciation des investissements), 1/5° d’heure, soit 12 minutes de travail par litre. Avec cet investissement plus conséquent, il coûte dix fois moins, soit 1,2 minute de travail par litre. L’outillage permet donc de faire baisser les prix. Si les prix baissent, les consommateurs que nous sommes ont moins besoin de travailler pour consommer, donc leur temps de travail peut diminuer, pour une consommation équivalente. Voila tout l’intérêt de l’outillage. Et plus un producteur possède un grand nombre de ressources, plus il pourra rentabiliser un outillage performant, et donc plus les prix pourront être baissés. Cette concentration des ressources et des outillages, entre les mains d’un même producteur, se nomme la concentration du capital ; et elle est induite par la rentabilisation de l’investissement.

La deuxième contradiction économique :

La rentabilisation de l’investissement crée donc une tendance à la concentration du capital. Seulement, cette concentration du capital crée plusieurs inconvénients, dans une économie de marché. Tout d’abord, elle va à l’encontre d’une concurrence qualitative, car elle ne donnera aucun avantage au producteur qui tente de faire de la qualité ; au contraire, elle donnera systématiquement l’avantage au producteur qui disposera du plus grand nombre de ressources, et qui investira dans l’outillage le plus performant, puisque ce producteur pourra obtenir une production horaire bien plus élevée que d’autres, et donc proposer les mêmes produits à un plus faible coût. Ce producteur obtiendra donc l’avantage en ce qui concerne la capacité de réinvestir dans du capital supplémentaire, de concentrer encore d’avantage son capital. En plus de favoriser uniquement la production quantitative, la rentabilisation de l’investissement aboutit donc au monopole.

Ensuite, la tendance à la concentration du capital crée une pression sur les prix des ressources, qui grimpent en flèche, puisque tous les producteurs ont intérêt, et cherchent toujours, à s’en approprier d’avantage. Au final, si les prix baissent lorsque de nouveaux outillages apparaissent, ceux-ci finissent par remonter à cause de la pression financière sur les ressources. Les prix doivent donc être régulièrement ajustés : c’est l’inflation. La pression sur les ressources va jusqu’à créer une augmentation des prix de l’immobilier pour les particuliers, ce qui fait que les consommateurs n’en profitent pas, car même si les prix des produits de consommation baissent, les prix du foncier augmentent proportionnellement, voire encore plus vite. Les consommateurs ne peuvent donc pas diminuer leur temps de travail. C’est ce que Marx a décrit comme étant la paupérisation des classes laborieuses (ou plus exactement la paupérisation absolue, dans ce cas).

De plus, l’investissement étant individuel, il est rarement payé comptant par le producteur, et en général celui-ci doit s’endetter pour investir. Non seulement il est alors encore d’avantage dépendant de sa clientèle pour vivre, mais en plus son endettement est majoré d’un intérêt par le banquier, et la production supplémentaire imposée par cet intérêt crée la croissance : le producteur est obligé de produire d’avantage que pour la simple rentabilisation de cet investissement et pour son revenu. Il y a donc un besoin pour le producteur de créer du surplus, et de l’écouler ; et pour cela, c’est la consommation qui doit augmenter elle aussi, quitte à gaver les consommateurs de superflu et d’inutile.

Voici donc la deuxième contradiction économique : la rentabilisation individuelle de l’investissement, née de l’échange marchand, aboutit à la concentration du capital, qui permet ainsi de démultiplier la productivité ; mais elle entraîne l’inflation et la croissance, tend à aboutir aux monopoles, et entraîne également une baisse de la qualité de production, et la paupérisation des classes laborieuses.

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16 Réponses to “La rentabilisation de l'investissement”

  1. goeland60 Says:

    La Terre-Mère, une entité « fictive » ???… ;-)) (je suis choqué ! 😀

    Trois questions :
    1. Je n’ai pas très bien saisi ce que tu veux dire avec l’exemple de la vache.
    Si elle produit trop de lait pour 1 personne, pourquoi ne pas donner l’excédent à mes voisins ? (par exemple)

    (oui j’ai employé le verbe magique :-)) « Donner » plutôt qu’échanger :-))

    Deux autres questions :

    2. Tu dis qu’1 agriculteur français produit de la nourriture pour 2000 personnes. Ce chiffre m’étonne tout de même un peu.
    L’agriculteur n’est pas vraiment « 1 », car il faut compter toutes les personnes qui ont participé à la fabrication du matériel qu’il utilise, à l’extraction du pétrole, à la fabrication des engrais, etc.

    Au final, le nombre de personnes que fait vivre « 1 » agriculteur actuel est-il vraiment aussi élevé ?

    A moins que ton calcul n’en tienne compte. Oublie ma remarque, dans ce cas :-/

    3. L’exemple de ton activité de brasseur, m’amène à poser également la question : était-ce « rentable » ?

    Je veux dire par là que je pense que le capitalisme, fondamentalement, n’est pas rentable.

    Notre économie est en déficit permanent. Elle ne tient que grâce au crédit. Et la bulle du crédit mondial ne cesse d’augmenter.

    Le « capital » ne capitalise pas, il s’endette. A mon avis.

    Bonne journée ! Bon courage pour ton boulot. Chapeau pour ton article, en particulier pour le passage sur nos ancêtres préhistoriques.

    • Ramite Says:

      Salut Dominic,
      Je vais essayer de te répondre au mieux;
      A ta première question:

      « Je n’ai pas très bien saisi ce que tu veux dire avec l’exemple de la vache.
      Si elle produit trop de lait pour 1 personne, pourquoi ne pas donner l’excédent à mes voisins ? (par exemple)

      (oui j’ai employé le verbe magique ) « Donner » plutôt qu’échanger ) »

      Je dis cela, parce qu’une vache nécessite un hectare d’herbe, qu’il faut entretenir, clôturer, protéger; que la vache nécessite une surveillance et un soin important, qu’il faut se lever à l’aube pour la traire, puis retourner la traire à l’aurore; tous les jours. Qu’il faut faire plus ou moins de foin suivant l’endroit où l’on est, qu’il faut du matériel pour stocker le lait, ou bien le transformer tout de suite (donc re-travail). Peut-être même que j’ai oublié encore des travaux qui sont absolument nécessaires à la possession d’une vache; il faudrait que je demande à mes voisins laitiers. Je ne suis pas sûr qu’avec un tel travail, un tel labeur, tu puisses accepter de « donner » ton lait, inconditionnellement. Ce n’est peut-être pas le cas pour un arbre fruitier, dont la récolte est disponible seulement quelques jours, d’accord; mais je t’assure qu’une vache demande vraiment une implication suffisamment importante pour préférer s’assurer que celui à qui tu donnes ton lait te rendra la pareille avec un don équivalent. 🙂
      De plus, j’ai précisé:
      « Si les humains s’approprient collectivement une ressource, ils bénéficient collectivement de l’usufruit de cette ressource, qu’ils partagent. Et si un humain s’approprie individuellement une ressource, il échange les biens de consommation récoltés ou produits, en les négociant contre d’autres biens de consommation »
      J’ai donc envisagé les deux économies habituelles: l’économie planifiée, ou communautaire, et l’économie de marché, basé sur le négoce. Je n’écarte donc pas l’économie communautaire, mais je crois qu’une telle économie est basée sur une confiance totale envers les autres membres du groupe, qui sont assurés pour le coup, que ce don sera réciproque, puisqu’ils « planifient » ensemble leur économie, en discutant autour du feu le soir venu. 😛
      Dans les deux cas, l’échange a lieu, dans une économie du « don », comme dans une économie du « négoce ».

      Deuxième question:

      « L’agriculteur n’est pas vraiment « 1″, car il faut compter toutes les personnes qui ont participé à la fabrication du matériel qu’il utilise, à l’extraction du pétrole, à la fabrication des engrais, etc. »

      Oui, bien sûr; mais l’agriculteur fait vivre les autres, et les autres font vivre l’agriculteur; c’est justement ce que crée l’échange. Au niveau global, lorsqu’on regarde la société romaine, on voit qu’il y avait un agriculeur sur cinq, alors qu’aujourd’hui, il y a en France, un agriculteur sur 2000 (1/6000 aux Etats unis, de mémoire); je crois que même l’exportation de matières agricoles est comptabilisé dans ces chiffres, qui ne sont pas de moi, mais de Claude Bourguignon.

      Troisième question:

      « Notre économie est en déficit permanent. Elle ne tient que grâce au crédit. Et la bulle du crédit mondial ne cesse d’augmenter.

      Le « capital » ne capitalise pas, il s’endette. A mon avis. »

      Absolument. D’où le besoin de croissance exponentielle: il faut que nous produisions (et consommions) toujours d’avantage que ce que nous empruntons, sinon le système s’effondre. C’est un système pyramidal; on prête toujours en pensant que la croissance permettra de payer les intérêts des banques; en réalité, aujourd’hui, la consommation stagne, et les ménages sont de plus en plus obligés d’emprunter pour consommer; ce qui signifie qu’on doit encore rajouter de la croissance à la croissance, pour relancer une consommation qui sature déjà. On est donc proches de l’emballement; c’est la contradiction de cette concentration individuelle du capital. En théorie, on devrait simplement pouvoir faire baisser les coûts de production, et donc le temps de travail, mais en fait, on aboutit au phénomène inverse; on a simplement mis longtemps à s’en apercevoir parcequ’on a fait travailler les chinois et les indiens (et les africains, aussi) à notre place. Mais aujourd’hui, il faudrait que nous nous mettions à « travailler plus pour consommer plus » avec eux. Or, ce n’est plus possible, puisque c’est déjà nous qui consommons les produits chinois avec nos emprunts à la consommation. D’où cette crise « structurelle » (je dirais plutôt « fondamentale »). Mon prochain article me permettra donc de proposer comment bénéficier des avantages de la productivité de l’outillage, tout en évitant ce phénomène pyramidal de croissance et d’inflation. Mais pour ça, il y a plusieurs choses à prendre en compte: la propriété des ressources, la propriété des outillages, et la gestion du crédit.

      D’autres questions, cher ami ? 🙂

      Et pour ce qui est de la fictivité de la Terre-mère, j’y reviendrai en partie dans mon article sur les relations économiques entre l’humain et les autres espèces, et surtout lorsque je commencerai à parler de cosmologie 😉
      Mais je ne vois pas comment tu peux allier l’idée d’une vie qui s’auto détermine, avec l’existence de Gaïa !?! °_°

      • Ramite Says:

        En fait, le capital ne s’endette pas. Le capital, ce sont des terres, des outils, des machines, des bâtiments, etc.; Il ne s’endette pas, il augmente. On défriche toujours plus de terres, on construit toujours plus de maisons, on utilise toujours plus de machines. En fait, ce n’est pas le capital qui s’endette, c’est nous, consommateurs, et producteurs, qui nous endettons constemment, pour suivre cette augmentation de capital, d’où l’inflation.
        Voilà, là, je crois que je me suis mieux exprimé.
        A vrai dire, je ne suis pas économiste, peut-être que je me trompe, mais c’est ce que j’en ai compris, en tous cas, lorsque j’ai appris la comptabilité pour mon entreprise, et que j’y ai réfléchi.

  2. goeland60 Says:

    Merci pour tes réponses détaillées !! 😮 Qui m’ont convaincu.

    C’est très sympa – et enrichissant pour moi – cet « échange » que nous avons 😉

  3. goeland60 Says:

    – Pour le capital, en effet ce sont les capitalistes qui s’endettent (bonne rectification).

    – Pour la vache, je ne comprends toujours pas très bien 🙂 Une vache demande le travail de plusieurs personnes, je n’en doute pas, oh que non, ayant une tante agricultrice et éleveuse (de chèvres).

    Mais une vache produit du lait pour plusieurs personnes. N’y a-t-il pas équilibre entre le nombre de personnes requises pour nourrir et s’occuper d’une vache, et le nombre de personnes qu’elle fournit en lait ?

    (Je pose la question naïvement)

    Ma tante a(vait) une dizaine de chèvres et un potager (ça elle l’a toujours).
    Elle n’arrivait pas à être à l’équilibre en le temps que nécessitait ses chèvres (fromage) et ce que ça lui rapportait.

    Mais ma tante a un caractère de cochon (les chèvres n’aiment pas ça ? 🙂 Elle vivait toujours avec des compagnons qui n’en foutaient pas une rame, à part s’engueuler avec elle (son choix de vie global).

    Je pense que si elle avait un meilleur esprit d’équipe, sa ferme serait rentable.

    Cela dit, sa liqueur de pissenlits est divine. Et elle n’a pas un caractère de cochon avec moi quand je vais la voir 🙂

    Je pense que beaucoup de gens ont un gros problème de relations sociales et que ça fout en l’air leur vie professionnelle, sans parler du reste.

    L’origine du capitalisme, ce ne serait pas l’individualisme, tout bêtement, des fois ?…

    Pour ce qui est de Gaïa, je ne la conçois pas non plus comme une « entité ». C’était pour jouer à « l’écolo profond » que je disais ça 🙂

    Dans ce domaine, je pense simplement que la vie est ce qui relie tous les êtres vivants.
    C’est ce lien, qui fait de nous tous une sorte « d’entité » globale.

    Bonne journée à toi 🙂
    A bientôt pour la lecture de ton prochain article !

    • Ramite Says:

       » Une vache demande le travail de plusieurs personnes; Mais une vache produit du lait pour plusieurs personnes. N’y a-t-il pas équilibre entre le nombre de personnes requises pour nourrir et s’occuper d’une vache, et le nombre de personnes qu’elle fournit en lait ?  »

      Non, en fait, c’est l’inverse. Une personne qui s’occupe à temps plein de vaches peut évidement en avoir plusieurs. Je dirais entre 20 et 30 aujourd’hui, si on inclu la transformation. Sans doute moins il y a deux siècles, mais tout de même au moins 5 ou 6. Il y a donc forcément des excédents de produits, qui peuvent donc être échangés.

      Par contre, il est tout à fait possible qu’une vache, qui produirait mettons 21l de lait par jour, demande bien moins de travail que 7 chèvres, produisant respectivement 3l chacune. D’où l’intérêt, encore une fois, et du point de vue de la quantité de travail, de « concentrer le capital », en ayant une vache plutôt que 7 chèvres, à partir du moment où l’on est suffisament nombreux pour consommer cette quantité de lait de 21l par jour(que ce soit dans la communauté, ou sur le marché du village).

      Pour ce qui est de la rentabilité financière, c’est un tout autre problème, dû notamment à la concurrence, et au rapport offre/demande auquel tous les prix sont conditionnés dans notre société marchande, et qui va permettre à celui qui concentre le maximum de capital, de l’emporter systématiquement sur des exploitations au maigre capital, comme la dixaine de chèvres de ta tante. Le voisin qui produit et vend en grande quantité (au supermarché ?) fait baisser les prix, et ta tante doit aligner plus ou moins ses prix sur ceux-là, même si elle a proportionnellement plus de charges, et elle ne s’en sort pas, elle ne fait pas assez de bénéfices.

      Pour moi aussi c’est enrichissant 😉

      Autre chose, pour moi, l’individualisme est un constat, un fait, un fonctionnement social inévitable. Un peu comme avec les contradictions économiques; il ne s’agit donc pas de le nier ou de le renfreindre, mais d’en tirer parti, de trouver le meilleur moyen de l’utiliser. Mais j’y reviendrai… 😛

  4. goeland60 Says:

    Allright !

    Encore un petit mot à propos de la vache (suite). Imaginons une communauté de 20 personnes. Cette communauté consomme chaque jour la moitié de la production en lait de la vache, et fabrique des fromages avec l’autre moitié, qu’elle vend sur le marché deux fois par semaines.

    Le travail requis pour s’occuper de cette vache semble raisonnable divisé par 20 personnes.

    Je ne vois pas l’avantage qu’il y a à avoir un troupeau de 20 vaches et de vivre de ce « travail ».

    Je continue à trouver la diversification plus rentable – globalement – que la spécialisation.

    D’une manière plus générale, les gens les plus diversifiés ne sont-ils pas les plus intéressants ?
    Et « intéressant » veut dire qui suscite l’intérêt des autres. Ce qui revient à augmenter les échanges, ce qui me paraît plus « rentable » à tous points de vue.

    Autre exemple : si les fromages de chèvre de ma tante sont plus chers mais qu’ils sont meilleurs, est-ce qu’ils ne se vendront pas malgré tout ?

    Au lieu d’acheter deux fromages sans goût, on en achète un qui a du goût.

    Certes on en mange deux fois moins. Mais comme les supermarchés nous poussent à manger deux fois trop, est-ce qu’on n’est pas gagnant au bout du compte à aller acheter ses fromages (en plus petite quantité) chez ma tante (je lui fais de la pub au passage 🙂

    ? ? ? 🙂

    • Ramite Says:

       » Imaginons une communauté de 20 personnes. Le travail requis pour s’occuper de cette vache semble raisonnable divisé par 20 personnes.
      Je ne vois pas l’avantage qu’il y a à avoir un troupeau de 20 vaches et de vivre de ce « travail ».
       »

      Question compliquée.
      En fait, il faut se mettre à l’idée qu’une communauté est une société à elle-seule. De la même manière qu’une cellule familiale, ou une nation. Tout dépend de l’organisation interne de ta société.
      Cette société peut être organisée:
      – sur le principe du roulement et de l’universalité (= diversification totale), où chaque individu va effectuer sa part de chaque tâche (et donc avoir droit à sa part de tous les produits) ;
      – sur le principe de la spécialisation, mais en restant dans un système collectif, où chaque individu va s’occuper d’une tâche précise, ou de plusieurs, suivant le nombre de tâches à effectuer et le temps qu’elles demandent (là on a deux possibilités: 1° chacun est rétribué selon le travail fourni (=collectivisme), ou bien 2° chacun est rétribué de manière plus ou moins équivalente, la quantité de travail étant alors elle aussi répartie de manière plus ou moins équivalente (= communisme)) ;
      – sur le principe de la spécialisation, mais de manière « libérale », où les individus vont, soit faire totalement ce qu’ils veulent, et négocier leurs produits respectifs (= « marchandisme »); soit s’échanger leurs services respectifs, sur la base d’une valeur plus ou moins équivalente du travail fourni (= mutuellisme).

      Donc, mettons que chaque personne consomme un litre par jour, et qu’il y a 20 personnes dans ta société; il y aura donc besoin d’une seule vache. Ce qui représente en effet peu de travail par personne. Et s’il y a deux, ou trois vaches dans ta société, alors cette société pourra « exporter » les excédents; mais la question n’est pas là. La question concerne simplement le mode d’organisation du travail au sein de ta société. D’après ce que j’ai compris, tu te baserais plutôt sur le principe du « roulement universel », (quitte à effectuer tous ensemble chaque tâche, et satisfaire ainsi ton besoin social de convivialité 😀 😀 😀 (je plaisante, bien sûr));
      Moi je me baserais plutôt sur un système où la (ou les) vache(s) appartien(nen)t collectivement à tous ceux qui en consomment les produits (y compris ceux qui se trouvent à l’extérieur du village), lesquels s’en occupent chacun leur tour proportionnellement à ce qu’ils en ont besoin (celui qui consomme 3 litres par jour s’en occupe trois fois plus souvent que celui qui n’en consomme qu’un) ; et ceux qui ne veulent pas s’en occuper, alors qu’ils veulent tout de même en consommer les produits, s’offrent alors les services d’un des leurs que ça intéresse, et le rémunèrent sur la base d’un taux horaire fixe, ou équitable. 🙂 Ce qui lui permettra en retour de faire de même pour d’autres produits dont le travail ne l’intéresse pas.

      Bon, c’est l’heure de faire à manger, alors je te répondrai ce soir, à propos de la qualité des fromages de ta tante, et de la différence spécialisation/diversification. 😉 bon ap’

    • Ramite Says:

       » Je crois que j’ai enfin compris  »

      Tu m’honores ! 🙂 ça veut dire que je tiens le bon bout !

       » Et tu as raison, pour mon besoin de convivialité C’est quelque chose qui doit être satisfait  »

      –> ça fait partie des besoins fondamentaux de l’humain: la participation sociale (même si certains en ont d’avantage besoin que d’autres 😀 ); et elle peut effectivement passer par le travail; mais j’y reviendrai…
      Passons à la suite des explications:

       » Je continue à trouver la diversification plus rentable – globalement – que la spécialisation.  »

      ça, en fait, je ne vais pas te l’expliquer maintenant, car je vais expliquer comment contrer ce problème lorsque j’aborderai la troisième contradiction économique; donc dans deux ou trois articles. Décidément, tes remarques précèdent mes articles ! 😀

       » si les fromages de chèvre de ma tante sont plus chers mais qu’ils sont meilleurs, est-ce qu’ils ne se vendront pas malgré tout ?
      Au lieu d’acheter deux fromages sans goût, on en achète un qui a du goût.
       »

      Vaste question également, mais celle-là, je m’y attendais.
      Il faut comprendre que le monopole n’est pas forcément généralisé, mais qu’il peut se traduire sous la forme de « mini-monopoles », cantonnés à des « niches » économiques.
      Je m’explique. Lorsque je parle de concurrence, je parle bien entendu a qualité égale.
      Si deux fromagers font la même qualité de fromage, celui des deux qui concentrera le plus de capital, et qui donc produira à plus faible coût, l’emportera à moyen ou long terme. Même si les deux survivent, il y en aura un des deux dont le travail aura une moins grande valeur (donc qui perdra, puisqu’il y aura entre les deux une inégalité « sociale »): il travaillera plus pour le même prix, et la même qualité.
      Si la qualité de produit n’est pas la même, ils s’adresseront tous les deux à des clientelles différentes; donc ils auront chacun un monopole sur leur produit respectif. Ils ne seront pas concurrents, mais complémentaires.
      Le monopole est donc limité aux niches économiques.
      Et il est évident aussi que le monopole n’est limité dans l’espace que par le prix du transport. Plus le prix du transport baisse, plus le monopole est vaste (voila pourquoi aujourd’hui on a des multinationales dans de nombreux domaines: grâce au faible prix du transport pétrolisé).
      Finalement, j’ai réussi à résumer cette question en quelques mots, ouf 🙂

      • goeland60 Says:

        Je comprends enfin ton point de vue !

        Et j’en suis sincèrement ravi, car j’étais frustré de ne pas saisir « véritablement » ta pensée, pourtant fort bien exprimée (si si 🙂

        C’est pour moi ce qui est important : comprendre la pensée d’autrui (d’autant plus quand cette personne m’est sympathique).

        Peu importe, à mes yeux, que nous soyons d’accord ou pas (je ne pense pas que nous voyions les choses de la même façon, nous aurons sûrement l’occasion d’y revenir :-)) …

        Se comprendre est le plus important.

        Je trouve ta conception de l’économie et de la société vraiment très pertinente. Tu réussis à faire la synthèse entre plusieurs courants, souvent présentés de façon opposée.

        C’est vraiment novateur. Sincèrement.

        A bientôt pour la suite !
        Bonne fin de soirée à toi
        Dominic

  5. goeland60 Says:

    Merci pour ce commentaire « vachement » éclairant !

    Je crois que j’ai enfin compris !

    Sincèrement, je trouve ton explication très claire.

    Et tu as raison, pour mon besoin de convivialité 🙂 C’est quelque chose qui doit être satisfait (en ce qui me concerne) 🙂

  6. La productivité qualitative « Graine de flibuste Says:

    […] un article économique précédent (la rentabilisation de l’investissement), j’ai défini la deuxième contradiction économique, qui peut se résumer ainsi : la […]

  7. La question nomade « Graine de flibuste Says:

    […] antérieur à la sédentarité ? J’avais déjà entamé une réflexion sur ce sujet dans un article précédent, et je vous en livre ici un […]

  8. Brouckaert Yves Says:

    Effectivement, l’exemple de la vache et de la poule, tu l’avais introduit dans ton texte pour apporter de l’eau aux preuves que tu voulais présenter. Je n’avais lu ce texte, il y a un bon moment, qu’en diagonale. J’ai tenté de remédier à cet état de choses aujourd’hui, mais j’ai la flemme aujourd’hui, pardonne-moi.

    Je me permets de glisser ce texte à la fin de votre discussion, tu en feras ce que tu veux, le transférer ailleurs ou ce que bon te sembleras.

    Tu le sais, je suis issu du monde agricole. Mais cela date et donc, il est fort possible que certaines données que j’avance aient évolué, il faudrait soumettre ce texte à un ingénieur agricole (ca ne manque pas dans la famille, mais je ne veux pas les mêler à mes menées anarchistes.

    Je voulais surtout retrouver cet échange que tu avais eu avec Goéland60 (j’aimerais bien l’appeler par son prénom, s’il m’y autorisait).

    L’exemple de la vache, comme celui de la poule ne peut être jeté comme cela rapidement sur le papier.
    La poule pond son « chapelet » d’œufs, pendant un laps de temps très, très variable et selon les saisons. Que tu disposes d’une ou de plusieurs poules ne changera rien fondamentalement à l’affaire, quatre poules, pour une famille de quatre personnes, produiront assez d’œufs pendant un « certain » temps de quoi nourrir une ou deux autres familles. Je suppose que tu appliqueras le désir de Goéland, et que tu « donneras » tes œufs excédentaires. Je souscris pleinement à sa vision des choses : le don, quel beau mot! Même si tu ne reçois pas de « retour ».

    De toute manière il n’est pas conseillé de manger d’œufs plus d’une ou deux fois la semaine (et surtout pas aux enfants en bas âge).

    « Pour produire des œufs toute l’année, il faut placer les poules dans des batteries, où, si l’une veut bouger une patte, une autre doit préalablement pousser sa voisine à en faire autant. La nourrissage des poules est constant, il contient notamment des colorants (comment pourrait-on faire croire aux gens que les œufs qu’ils achètent proviennent d’élevage en prairie si la coquille n’était d’une couleur avenante, et le « jaune » de couleur jaune) mais bien d’autres « composants » que je n’oserais citer ici, anti…, anti…, notamment (je ne voudrais pas semer le doute parmi les consommateurs, tu me crois, j’espère ?).

    Pour produire plus d’œufs, on éclaire le hangar pendant un certain temps durant lequel la poule pond; ensuite on plonge le poulailler dans le noir le plus complet, c’est la première nuit de la poule. On recommence l’opération et l’on obtient deux œufs. Il va de soi que ces poules-là ne vivent pas longtemps, on s’en débarrasse après un an et demi à deux ans ».

    Tout qui a élevé quelques poules sur l’herbe, connaît la couleur du jaune, celle de la coquille n’intervenant en aucune manière.

    Aucun éleveur ne pourrait survivre, commercialement parlant, en produisant d’une telle manière.

    La télé nous martèle de publicités à propos des poules élevées « en plein air », ou « en liberté », les publicistes font preuve d’une imagination sans bornes pour trouver toujours des formules nouvelles toutes aussi savoureuses les unes que les autres.

    Ainsi, par extraordinaire, poules et porcs seraient élevés et nourris en prairie ?

    Il suffit de contempler (à la télé) l’état de la jolie prairie exposée pour comprendre qu’on vient d’y amener les gallinacés en question. Si vous donnez à quatre poules un espace d’environ dix mètres sur vingt (c’est mon cas), il ne faudra pas longtemps pour que l’herbe en ait totalement disparu (au profit des orties), la poule passe sa journée à battre sol pour imiter le bruit de la pluie afin de faire remonter à la surface les lombrics et autres habitants du sol. Le grattage fait le reste.

    Pour ce qui est des porcs, que la télé nous montre batifolant gentiment dans une herbe de toute beauté, je voudrais simplement vous rapporter une anecdote : ayant subi un grave incendie il y a une quizaine d‘années, mon frère m’a amené une bonne quarantaine de porcs (de vingt à quarante Kg) et une douzaines de veaux nouveaux-nés, et ce, pendant une période de plusieurs mois. Mon verger (environ cinquante ares) a été retourné de fond en comble, les racines de nombreux fruitiers ont été ravagées, ils ont pour la plupart survécu, rassurez-vous, même si certains ont pris de la gîte, mais une brindille d’herbe, après quelques jours, était une denrée aussi rare qu’un sourire derrière la visière d’un CRS.

    Je ne m’étendrai pas sur le nourrissage des porcs, les farines industrielles comportent des tas « d’additifs » (anti…, ana… ?, farines animales (à nouveau permis ?), farines de poisson, la liste est longue.
    Il en est de même pour les poulets, chapons, dindes, etc.

    Quiconque nourrit correctement ses poules, ses porcs, et autres, s’il en tient une comptabilité, sait bien que l’œuf, que la dinde qu’il produit reviennent deux fois plus cher que ce que l’on trouve dans le commerce.
    Pour ce qui est des porcs, la proportion est encore plus élevée (achat de petit lait, ou de lait battu, ou de « sûr » de fromage (j’ai oublié le terme adéquat) d’orge bio, que l’on peut soit moudre ou faire germer quelques jours dans l’un des liquides ci-avant énumérés. On n’oubliera pas les pommes de terre rebutées que l’on fera cuire au préalable.
    Tout cela coûte cher, le petit lait est maintenant mélangé au lait entier pour diminuer artificiellement le taux de graisses contenues dans le lait à destination de la laiterie.

    Quant aux pommes de terre, les petits calibres deviennent introuvables du fait de leur demande sans cesse croissante dans le secteur Horeca.

    Venons-en aux vaches : selon la race, la production de lait variera du simple au triple au moins. Pour ce qui est de la viande, la proportion s’inverse.

    Il suffit de comparer le Blanc-bleu belge à la Holstein pour être édifié.
    Mais il importe aussi d’étudier le contenu du « bol alimentaire » qui permet d’atteindre pareils résultats.

    Il existait jadis nombre de races de vaches qui remplissaient les deux conditions. Rien qu’en Belgique, il en a disparu une bonne dizaine. De bien jolies bêtes, cependant.

    Mais tu trouveras chez toi, cette magnifique petite Salers, je ne sais ce qu’elle produit en terme de lactation, mais je me suis laissé dire que sa viande était particulièrement savoureuse, quoiqu’un peu grasse.

    Mais, là aussi, tu te heurteras au problème de la durée de lactation, extrêmement variable. Il faudra donc plusieurs vaches pour avoir du lait en suffisance toute l’année, n’oublions pas les fromages, les yaourts, etc.

    Le surplus sera bien sûr « donné », comme le préconise Goéland.

    Tu dis qu’il faut un hectare pour nourrir une vache.

    En élevage Bio, donc extensif, disposant d’une terre argilo-limoneuse, il faut compter près de deux hectares pour nourrir une vache (la vache, sa génisse, son veau).
    Il ne s’agit pas seulement de fournir l’herbe et le foin nécessaires, il faut compter les plantations de maïs, orge d’hiver, betteraves fourragères (pour la vache, c’est une pomme!), navets, luzerne, etc.

    Imagine l’espace qu’il faut pour plusieurs vaches sur une terre moins à beaucoup moins riche!

    J’ai été un peu long, veux-tu m’en excuser.

    Yves.

  9. Yves Brouckaert Says:

    Ramite,
    je reviens ici. En fait, après être passé ailleurs, je suis retombé chez toi, pour relire à nouveau ce texte parfaitement exprimé, parfaitement argumenté et richement augmenté des échanges extraordinaires que tu as eus ensuite avec Goéland.

    J’avais impudiquement troublé la fin de cet échange, par des considérations bassement terre-à-terre, mais cela devait, je pense, après réflexion, être dit.

    Je voudrais simplement ajouter quelques réflexions à des titres divers.
    Tu dis, Ramite, qu’on pourrait collectiviser ou mutualiser la/les vaches, porcs, poules et autres et que chacun qui profite du lait, des fromages, etc. prendrait soin de la vache à son tour, selon les quantités consommées.
    Cette organisation est totalement impossible à réaliser : d’une part, le bétail, surtout dans ces proportions, constitue des animaux de compagnie, même les cochons, si, si; cette relation ne pourra exister si chacun intervient autour des animaux, et puis, tu auras beau expliquer, si on n’a pas trait une vache à cinq ans on ne le saura jamais. Je suppose que l’on se trouve dans une situation où l’énergie et le matériel électrique n’existent plus.
    Qu’une personne s’occupe de traire la/les vaches, aidées par d’autres pour les transformations nécessaires. Le lait et les sous-produits, les oeufs, petits gallinacés peuvent être « donnés » à chaque famille du village, qui elle, soit ne produit rien, quelqu’en soient les raisons, le cordonnier, l’instituteur, etc. etc. (j’oublie le curé et le pianiste) !

    Chaque secteur d’activité « donne » ainsi le surplus de sa production à gens du village, qui doivent nécessairement former une « famille », où le don prend une tout autre valeur puisqu’il en est de fait une composante indispensable de la famille, du moins dans le sens où je l’entends.

    Pour le surplus, l’échange peut être (devrait être envisagé) avec une ou deux autres « commutuelles », des surproductions des uns et des autres, comme par exemple le partage de l’école et de son instit à plusieurs « mutuocom » ou ‘Utopia ».

    Je voulais dire ces quelques considérations qui me semblent être la nécessaire introduction à « autre chose ».

    Sans rancune ?
    Yves .

  10. Depuis la permaculture, jusqu’à la civilisation (1/3) | Graine de flibuste Says:

    […] on réalise des « économies d’échelle », donc on produit « moins cher », et on le rentabilise bien plus […]

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