Du principe de propriété

Prélude à la résolution de la deuxième contradiction économique.

 

« Une première chose à observer, c’est que, sous le nom générique de propriété, les apologistes de l’institution ont confondu, soit ignorance, soit artifice de discussion, toutes les façons de posséder : régime communier, emphytéose, usufruit, système féodal et allodial ; ils ont raisonné du fonds comme des fruits, des choses fongibles comme de l’immeuble. Nous avons fait justice de cette confusion. »

Pierre Joseph Proudhon, Théorie de la propriété, chapitre 9.

 

Profit et travail :

Dans la nature, les fruits d’un arbre n’appartiennent qu’à l’arbre qui les porte. Mais ceci n’est vrai que tant que les fruits restent sur cet arbre. Une fois détachés de l’arbre, en tout ou partie, ils appartiennent à celui ou celle qui les consomme, quel qu’il soit. Jusqu’à-ce que ce dernier ne les rende (sous une autre forme, certes). Avant que ne naisse le travail, nos activités économiques consistaient en un simple prélèvement des fruits, en vue de la consommation de ceux-ci. Notre rapport économique de propriété vis-à-vis de la nature consistait donc en un simple fructus (droit consistant à recueillir les fruits). Notre rapport à l’environnement était donc unique : la nature offrait, nous récoltions, puis rendions un produit équivalent, mais transformé. La nature n’était que fécondité, disponibilité, et l’homme ne faisait qu’en profiter, en bénéficier ; la nature fructifiait, l’homme en jouissait.

Avec la naissance des outils, va naître la notion de travail. Et avec cette utilisation d’outils, l’homme va façonner la matière, exploiter les ressources, donc y apporter une part de soi. Le travail étant fourni par l’individu, celui-ci va pouvoir légitimement s’octroyer la propriété de l’effet qu’il aura produit avec ce travail. De même qu’un arbre dispose de la propriété du fruit qu’il a produit (fruit qu’il va pouvoir échanger avec d’autres êtres vivants en échange de services équivalents), l’homme dispose de la propriété de l’arc ou de la hache qu’il a produit, et pourra l’échanger s’il lui en plaît. La différence entre l’arbre et l’homme réside dans le fait que l’homme ne produit pas l’arc ou la hache directement de son corps, mais d’une action qui le transcende, et qui crée un objet qui lui en est distinct. Du fait de cette transcendance entre l’homme et son produit, une dualité, une schizophrénie, va apparaître dans notre relation économique à la nature, entre deux aspects différents de cette relation économique. L’homme va pouvoir s’approprier des produits qui sont extérieurs à son corps, à son être ; de ce fait, la nature va alors pouvoir nous apparaître, dans son ensemble, à la fois en terme de ressources, ou en terme de produits. Notre être, notre propriété, va transcender notre corps ; et cette transcendance va créer une schizophrénie entre le producteur que nous sommes, et le consommateur : l’homme ne peut plus seulement profiter de la fructification naturelle, il doit maintenant précéder ce profit, d’un travail ; donner une antériorité à cette consommation, par un travail. Du coup, le fruit va devenir, de manière transcendantale, un produit, résultat en partie du travail humain, donc en partie humain ; le produit naît donc, en quelque sorte, d’un assemblage de ressources naturelles et de travail humain.

La façon et la matière :

Voyons donc quelles sont les modalités de cette schizophrénie économique. Les ressources sont présentes dans la nature avant même la mise en œuvre de la production, et sont la matière à partir de laquelle peut être extrait ou créé, par le travail, un bien de consommation ; à laquelle peut être appliquée un produit. Les ressources peuvent être de plusieurs sortes : elles peuvent être des ressources élémentaires, matérielles, telles que du sol, des éléments du sous-sol, des espèces animales ou végétales, de l’eau, de l’air ou de ses composants, et j’en oublie certainement. Et elles peuvent être également des ressources énergétiques, telles que du vent, du rayonnement solaire, du courant ou du débit, de la combustion potentielle, de la force musculaire ; ou bien des ressources sociales, tels des savoirs, des savoir-faire, des techniques. Toute chose existante est donc potentiellement une ressource, à partir du moment où elle peut permettre l’obtention d’un bien de consommation.

Les produits, eux, naissent de la capacité humaine d’industrie ; de l’utilisation d’outils. Avec l’industrie, les ressources (la matière), sont utilisées, exploitées, modelées, façonnées. Ces transformations, ces modelages, ou bien ces utilisations, ces exploitations de matière, en vue de la consommation, définissent les produits. Ils sont du pur travail, de la façon.

Il y a donc une différence de nature très nette entre ressource et produit, entre matière et façon.

Les biens, quand à eux, sont des ressources qui ont été façonnées par le travail ; des ressources auxquelles s’ajoutent du travail. De la matière façonnée, c’est-à-dire, en quelque sorte, la somme de la matière et de la façon.

La confusion dans la notion de bien :

« La terre n’appartient pas aux hommes ; ce sont les hommes qui appartiennent à la terre » Taureau Assis (Sitting Bull)

Actuellement, le principe de propriété est le résultat d’une immense confusion, puisqu’il s’applique aux biens, sans prendre en compte la dualité que représente cette notion de bien. Nous l’avons vu, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs – qui furent les premiers à se servir d’outils, donc de matière façonnée – ne s’appropriaient encore que l’usufruit des ressources alimentaires, puisqu’ils ne façonnaient pas encore les ressources dans le but d’obtenir leur subsistance ; en aucun cas ils ne se considéraient comme propriétaires de ces ressources elles-mêmes, étant donné qu’ils n’étaient pas auteurs de l’existence de celles-ci. Et lorsque nous sommes devenus des agriculteurs, nous avons exploité, modifié le sol. Par notre travail, par la transcendance de celui-ci, notre appropriation s’est étendue au sol lui-même, à sa matière. Nous avons considéré le sol comme un outil, donc comme un bien, puisque nous le travaillions, l’exploitions, le modifiions. Le sol était pourtant une ressource, mais nous n’avons alors plus fait la distinction entre la matière du sol, et la mise en valeur de celui-ci. Et nous nous sommes appropriés la matière constitutive du sol, c’est-à-dire sa nue-propriété, comme si nous étions pleinement auteurs de son existence.

Cette appropriation confondue des biens, donc de la matière sur laquelle nous exercions notre travail, a malheureusement été systématique. Pour chaque bien de consommation, nous avons nié la préexistence de la matière, de la ressource elle-même, sur sa mise en valeur, et avons fait primer l’action de notre travail sur la matière. Nous avons considéré que notre travail nous permettait de nous octroyer la propriété des ressources sur lesquelles il s’exerçait, c’est-à-dire la pleine propriété. Et c’est de cette appropriation des ressources par le travail, et donc par le travailleur, qu’est née l’économie de marché. Qu’est née la prédominance du producteur sur le consommateur, laquelle a entraîné la première contradiction économique, puis la deuxième, comme je l’expliquerai dans mon prochain article économique, par une confusion similaire entre les deux éléments du capital que sont les ressources et les outillages.

Seulement, un agriculteur n’est pas non plus auteur de l’existence de la terre qu’il travaille, ni de la force musculaire du bœuf qu’il utilise pour travailler cette terre ; lui aussi, n’en est qu’un utilisateur ponctuel. Encore aujourd’hui, nous considérons comme évident que nous ne pouvons pas posséder un vent, une pluie, ou un ensoleillement ; pourquoi alors considérons-nous que nous pouvons posséder un sol, une variété de plante, ou bien une technique ? La seule chose que nous puissions nous approprier, c’est l’utilisation provisoire de celles-ci, le fructus (tels les autres êtres vivants), ou bien l’effet du travail que nous exerçons sur la matière, l’usus. Mais la nue-propriété des ressources, l’abusus, ne peut pas revenir de droit aux humains ; seule peut leur revenir la façon qu’ils ont exercé sur les ressources, pour l’obtention de produits : l’usufruit.

Ainsi, un fruit ou une semence ne sont des produits, que dans la limite de l’exploitation de ressources qui a été nécessaire à leur obtention. Même un savoir-faire, ou une technique, n’est que le résultat d’un enseignement collectif, voire réciproque, ou d’un assemblage de situations particulières, et n’est donc pas la propriété de celui qui le maîtrise ; il n’est que le résultat particulier et ponctuel, d’une évolution mouvante et plus générale, qui se transmet et évolue.

La propriété économique :

A l’opposé, le travail est totalement fourni par l’individu, et est donc inévitablement la propriété de celui-ci. Le travail, ainsi que les produits de son travail. Le travail, et non la matière du travail, non la force de travail, non la technique de travail. Il nous faut restreindre l’économie à ce qu’elle est : du travail, et uniquement cela ; en aucun cas un quelconque droit naturel à abuser de ce qui nous entoure. Etant donné qu’un produit est du pur travail, et ceci, depuis sa conception, il peut pour cette raison être possédé par celui qui l’a manufacturé, ou bien par celui pour qui il a été manufacturé. Mais le travail et les produits de celui-ci, la façon, sont les seules choses économiques dont les individus peuvent être propriétaires. Il nous faut revenir à l’évidence : la propriété ne s’applique qu’à la façon, et non à la matière ; la propriété ne peut donc être qu’une propriété économique, créée par le travail.

La propriété, en droit romain, est divisible en trois droits distincts : fructus, usus, et abusus. Le fructus est le droit de recueillir les fruits du bien ; l’usus, est le droit de l’utiliser, et l’abusus, est le droit d’en disposer, c’est-à-dire de le détruire en tout ou partie, de le modifier, ou de le céder à un autre. S’il est donc évident qu’un individu a droit, à la fois à l’usus, au fructus, et à l’abusus de sa façon, de son travail, il doit paradoxalement devenir évident que le même individu ne peut pas avoir droit d’abusus sur la matière, mais seulement d’usus et de fructus de celle-ci, c’est-à-dire d’usufruit. Il doit se considérer comme un simple utilisateur, un simple usager ponctuel, d’une ressource qu’il doit restituer au terme de l’utilisation de celle-ci. Ainsi le travailleur devient un façonneur, et non plus un propriétaire des ressources.

 » Il faut bien le comprendre : l’humanité même n’est pas propriétaire de la terre : comment une nation, comment un particulier se dirait-il souverain de la portion qui lui est échue ? Ce n’est pas l’humanité qui a créé le sol : l’homme et la terre ont été créés l’un pour l’autre et relèvent d’une autorité supérieure. Nous l’avons reçue, cette terre, en fermage et usufruit. […] La propriété est supérieure a l’humanité, surhumaine, et toute attribution de ce genre, à nous pauvres créatures, est usurpation. Tous nos arguments en faveur d’une propriété, c’est-à-dire d’une souveraineté éminente sur les choses, n’aboutissent qu’à prouver la possession, l’usufruit, l’usage, le droit de vivre et de travailler, rien de plus.  »

Pierre Joseph Proudhon, Théorie de la propriété, chapitre 9.

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5 Réponses to “Du principe de propriété”

  1. goeland60 Says:

    Ce texte complète à merveille les précédents, car il les éclaire en même temps.

    Magnifique !

  2. Omar Mazri Says:

    Ce que vous décrivez ici rejoint les principes islamiques sur la propriété et le travail. Avant la colonisation française de l’Algérie les principales terres etaient ‘Arch inaliénables et incessibles. Des terres communautaires pour l’agriculture, l’arboricutlure, l’élévage et le paturage.

    Il y a un principe prophétique en Islam :  » les hommes sont associés en quatre élements : l’eau, la terre, le feu (les ressources énergétiques) et le sel (les ressources stratégiques ou vitales mais rares »

    Bravo à vous c’est bien pensé et bien écrit. Je vous souhaite bonne continuation

    • Ramite Says:

      Merci bien.
      C’est intéressant ; si vous avez des liens pour obtenir des précisions sur cette propriété islamique, je suis preneur.
      Sur la manière dont ces terres collectives étaient gérées et préservées, également.

  3. helven Says:

    Ca me rappelle la manière dont lilith s’empare du fruit de la connaissance ^^

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