Une anthropologie économique du transport

[Troisième partie d’une série de trois articles anthropologiques consacrés à la transition néolithique et à l’apparition de l’urbanisation des sociétés :]

1/3 = Néolithico-partisan

2/3 = La cité, idéale ?

3/3 = Une anthropologie économique du transport


Dans la deuxième partie de cet article, j’ai tenté de démontrer que l’origine des maux des sociétés humaines était liée à l’apparition des villes, puis des cités et des états. En effet, les sociétés de cultivateurs non urbanisées sont tout autant durables que celles des collecteurs, et elles ne présentent pas non plus d’inégalités sociales particulièrement dissuasives. En plus d’être le lieu à l’origine de l’existence d’inégalités sociales, la ville serait donc également à l’origine de destructions exponentielles de biotopes, sans capacité aucune pour ses populations de gérer durablement les ressources dont elles dépendent. Il me faut donc maintenant tenter de définir les facteurs qui ont permis l’émergence et le développement de sociétés urbanisées, alors que certaines sociétés, à l’inverse, n’ont jamais développé d’urbanisation. Quelle est donc la raison de l’apparition ou non de villes ? Comment est-on passé en certains endroits d’une vie en tribus, en communautés, à une vie en cités ou en états, alors qu’en d’autres il n’en a rien été ? La croissance démographique peut-elle simplement expliquer cela ? Est-ce plutôt la hiérarchisation des communautés qui leur a permis d’évoluer en états ? Ou bien une telle évolution ne nécessite-t-elle pas plutôt d’autres conditions, plus aléatoires ?

 

Croissance démographique, collecteurs et cultivateurs :

Il est évident que la population des collecteurs est restreinte par leur dépendance directe envers les ressources de leur environnement ; même si leur population peut occasionnellement croître, celle-ci ne donne jamais lieu à une croissance exponentielle, à cause du phénomène de scission. Les sociétés de collecteurs n’étant pas hiérarchisées, le groupe, la communauté, n’est maintenu que grâce à l’affection et aux liens qui unissent ses membres ; il n’y a pas d’autorité, donc aucun membre n’est contraint de rester dans la communauté, chacun est à tout moment libre de partir. Du coup, si le groupe croît, la pression entre les membres, à un moment devient trop importante, et des frictions, des mésententes, apparaissent, qui causent alors des scissions. Les groupes se scindent, et certains individus partent constituer une nouvelle communauté. Et même si les groupes ainsi scindés s’affrontent, jamais aucun ne contraindra l’autre, ne le dominera : ils se contenteront de se battre jusqu’à-ce que la proximité soit supportable, quitte à éliminer purement et simplement le groupe ennemi.

Leur dépendance directe envers leurs ressources explique aussi pourquoi les communautés de collecteurs doivent scinder rapidement leurs groupes : si la population de la communauté devient trop importante, les individus doivent alors surveiller un territoire trop grand, et aller chasser trop loin. La pression de l’environnement est donc tout autant un facteur de scission des communautés, empêchant ainsi les hiérarchies d’apparaître et de se développer, et contraignant les humains à vivre dans des communautés de très faibles populations.

Leur dépendance directe envers leurs ressources explique d’ailleurs que la guerre chez les collecteurs soit quasiment permanente : dès que la population augmente trop vite, ou dès que les ressources diminuent, ils en subissent quasiment instantanément les désagréments. Il leur faut donc agrandir leur territoire, et ils se heurtent alors inévitablement à leurs voisins, les territoires étant tous occupés (peu importe si ce voisin est une communauté qui résulte d’une ancienne scission ou non). Ces affrontements quasiment permanents régulent constamment la population, et maintiennent un équilibre entre la productivité naturelle du biotope, et la croissance des populations humaines qui en dépendent. Si un groupe croît momentanément, c’est que son environnement est momentanément plus productif, ou alors que les mécanismes de contrôle de la natalité n’ont pas suffisamment fonctionné. Mais jamais, de toutes façons, les groupes ne deviennent suffisamment importants pour qu’une hiérarchie apparaisse, sans que ce groupe n’ait la possibilité de se scinder, et par là de rendre caduque la hiérarchie aussitôt qu’elle apparaît.

Dans les sociétés d’agriculteurs, les choses semblent se compliquer, car ceux-ci dépendent moins directement de leur environnement, étant donné qu’ils l’aménagent et l’organisent. Pour autant, la plupart des sociétés d’agriculteurs (ou d’éleveurs) ne sont pas hiérarchisées non plus, et la scission des communautés est également courante dès que la taille de la communauté devient trop importante et que la pression sociale devient trop importante.  Les primitivistes semblent considérer cependant qu’avec l’agriculture, la pression environnementale va devenir importante bien après la pression sociale, et que ceci va laisser la possibilité aux hiérarchies de se développer avant que la dépendance à l’environnement ne contraigne les membres à scinder la communauté. Ainsi, lorsque les groupes se scindent, les hiérarchies perdurent, réclamant alors le tribut aux communautés nouvellement constituées. En fait, je suis convaincu que ceci est tout simplement impossible. Certes les stocks relatifs à la pratique de l’agriculture et de l’élevage sont les seuls qui offrent les conditions d’émergence du tribut, mais pour autant, corrélation n’est pas causalité, et ce qui peut causer l’apparition d’un tribut, ce n’est pas l’existence des stocks eux-mêmes, mais la capacité d’une élite à s’approprier les surplus de ces stocks.

Or, pour qu’une minorité puisse s’approprier un surplus, il faut d’abord qu’il y ait la possibilité de dégager des surplus. Mais, nous l’avons vu, dans une communauté de petite taille, les hiérarchies ne peuvent pas apparaître sans être aussitôt annihilées par des scissions et/ou des affrontements. Un surplus ne peut donc pas être approprié par une minorité interne d’une communauté, il ne peut être approprié que par un groupe extérieur à la communauté, exerçant une contrainte sur celle-ci. Au sein d’une communauté, l’apparition d’un surplus ne pourra donner lieu qu’à une croissance de la population, jusqu’à obtenir un nouvel équilibre population/ressources. La population ne pouvant pas dépasser un certain nombre de personnes à cause de la pression sociale, ce n’est pas la taille des communautés qui augmente, mais le nombre de ces communautés, avec une diminution de leurs territoires respectifs, jusqu’à stabilisation.

De plus, la pression environnementale est tout aussi importante chez les agriculteurs, car même si leur territoire peut être plus réduit que celui des collecteurs, les tâches à effectuer, par contre, sont plus contraignantes, et doivent donc être effectuées d’avantage à proximité de l’emplacement de la communauté : il faut entretenir, protéger les cultures des animaux sauvages, clôturer les parcs des animaux, utiliser des outils pour travailler la terre, récolter d’importantes quantités de végétaux en de courts laps de temps avant de les stocker, entretenir et protéger les silos, etc. De même, les champs sont moins grands à défendre qu’un territoire de chasse, mais concentrent une quantité vitale de ressources bien plus importante. Au final, la pression environnementale est, bien que mieux contrôlée, plus importante que celle des collecteurs, et la scission à cause de la pression environnementale intervient plus tôt, car sinon les champs et les pâtures sont trop loin et donc difficiles à exploiter, à protéger et à défendre. Les populations agricoles auraient donc plutôt tendance à vivre dans des communautés plus réduites en effectifs que les populations de collecteurs ; ou, dit autrement, l’apparition de l’agriculture aurait plutôt induit une réduction, à la fois de la taille et de l’effectif de population, des communautés humaines. La croissance de la population liée à l’adoption de l’agriculture n’est donc pas la cause de l’apparition des villes.

 

Hiérarchisation et communautés réduites :

Une autre éventuelle cause de l’accroissement de l’effectif en population des communautés pourrait être le développement de l’esclavage : étant donné que l’agriculture nécessite des bras, sur des territoires réduits en taille, il paraîtrait envisageable que certaines communautés aient voulu conserver des prisonniers plutôt que d’exécuter leurs ennemis à la suite d’affrontements tribaux, car il serait alors devenu possible voire intéressant de les surveiller et de leur faire exécuter les tâches les plus rudes. Un surplus aurait alors pu apparaître, la population croître et les territoires s’étendre.

Mais en réalité, l’esclavage n’est pas envisageable dans des communautés de petites tailles, car la population étant très réduite, les individus esclaves finiraient rapidement par être assimilés à la tribu, du fait de leur vie en extrême proximité. C’est notamment le cas des femmes « réquisitionnées » (lors d‘affrontement entre communautés rivales, après que leurs maris ou parents aient été tués), qui s’intègrent en général rapidement à leur nouvelle communauté. Et puis, pour faire croître la taille de la communauté, même par l’intégration d’esclaves, il faut agrandir le territoire, donc surveiller une quantité de ressources plus importante, surveiller le travail des esclaves dans un territoire de plus en plus grand, et au final la communauté finirait par se scinder. Finalement, la taille des communautés ne varierait pas, mais la proportion de membres constitutifs de cette communauté diminuerait au profit d’une proportion d’étrangers esclaves : les esclaves s’avèreraient alors être des outils plutôt encombrants, qui pourraient même placer les communautés qui en possèdent en désavantage par rapport à celles qui n’en ont pas, en tous cas tant que celles-ci sont de petite taille.

En clair, plus un individu possède d’esclaves, plus il prend des risques (et plus un homme possède de femmes, plus il prend des risques également). Dans une communauté de taille très réduite comme c’est le cas parmi les tribus de cultivateurs ou d’éleveurs, les individus ne peuvent avoir que très peu de personnes à leur service ; et tant qu’à avoir peu de personnes à son service, mieux vaut, pour les guerriers (donc pour les hommes) choisir des femmes, d’autant que ces dernières s’assimilent beaucoup mieux à leur nouvelle communauté, et très vite ne peuvent donc plus réellement être considérées comme des esclaves.

Or c’est justement ce qu’on observe dans les communautés de proto agriculteurs, où la seule inégalité sociale existante consiste en une inégalité hommes/femmes, et à une polygynie très courante. Mais ils ne sont pas hiérarchisés, et ne pratiquent pas de forme d’esclavage (donc il n’y existe pas de classes sociales). Dans tous les lieux de la planète où les tribus n’ont jamais évolué vers des villes ou des états (Amazonie, Nouvelle-Guinée, Sibérie, Amérique du nord, Namibie,…), l’esclavage des hommes n’existe pas et n’a jamais existé ; la pratique de l’esclavage n’a existé que dans des sociétés avec une centralisation, une chefferie, des villes, des tributs. Elle n’a existé que dans des « civilisations », dans des groupes humains déjà organisés en cités ou en états. Plutôt qu’un générateur de surplus entraînant l’apparition de civilisations, l’esclavagisme est donc en réalité plutôt un « luxe » que seules les civilisations qui avaient déjà auparavant dégagé des surplus, et pu agrandir leur territoire et leurs effectifs, ont pu s’offrir.

En revanche, à travers ces analyses, nous pouvons maintenant commencer à entrevoir ce qui permet à une civilisation d’apparaître : pour qu’une civilisation apparaisse, il faut que le territoire des agriculteurs puisse être agrandi sans causer la scission de la communauté. C’est-à-dire qu’il faut pouvoir défendre et protéger un plus grand territoire, travailler sur des champs plus éloignés du village communautaire. Cela revient, sur un vaste territoire, à devoir disposer d’une logistique avantageuse. Or, une amélioration de la logistique ne peut être due qu’à une seule chose : à une amélioration des capacités de transport disponibles pour la communauté.

 

Logistique et transport :

[Extrait du livre Le troisième chimpanzé, de Jared Diamond :]

Voilà donc pourquoi la Nouvelle-Guinée n’a jamais connu de civilisations : les néo-guinéens n’ont jamais pu disposer d’une logistique leur permettant de s’approprier et d’exploiter de grands territoires, encore moins de s’approprier le territoire des communautés voisines en leur réclamant un tribut. Ils n‘ont jamais pu développer des moyens pour faciliter le transport des récoltes, le transport des soldats et de leurs armes, du bois d’œuvre et de chauffe, de denrées négociables diverses. Les néo-guinéens ont toujours dû se contenter de vivre en petits groupes, sur de petits territoires, en cultivant des bananes et des patates douces à proximité de leur village, et en ramassant du bois d’œuvre et de chauffe à proximité du village, qu’ils transportent à dos d’homme. Et cet exemple de la Nouvelle-Guinée est généralisable à tous les lieux de la planète où ont subsisté jusqu’à aujourd’hui des tribus non hiérarchisées. Mais l’apparition des villes n’a pas été rendue possible ou impossible selon les cas, uniquement du fait de la géographie locale et de la richesse des biotopes ; des paramètres supplémentaires sont tout de même nécessaires pour expliquer cela.

Avec l’adoption de l’agriculture, les humains ne vont pas seulement cultiver les terres, ils vont également domestiquer des animaux. Or, la domestication de certains animaux va permettre de les utiliser comme force de travail. Certains animaux peuvent servir de bêtes de somme (le bœuf dans le croissant fertile et en Inde, le lama dans les Andes, l’âne en Afrique sahélienne), et vont ainsi permettre d’améliorer le transport des denrées ou des outils entre les champs et le lieu de vie de la communauté ; les agriculteurs qui disposent alors de ces animaux domestiqués vont pouvoir augmenter leur territoire, et leur population va pouvoir croître. Et on assistera alors à l’apparition des premiers villages. Voilà la raison expliquant pourquoi en certains lieux du globe des communautés ont grossi, alors qu’en d’autres lieux les communautés sont restées petites et autonomes. La Nouvelle-Guinée, pour reprendre cet exemple, ne dispose d’aucune espèce animale qui aurait pu être domestiquée comme animal de bât.

Avec les animaux de bât, des premiers villages apparaissent donc. Cependant, on est encore loin des agglomérations antiques : ces villages ne comptent que quelques centaines d’individus, l’agriculture ne dégage que très peu de surplus, et donc les hiérarchies naissantes de ces villages ne disposent pas encore d’une réelle capacité à prélever des tributs sur les communautés voisines. Mais très vite, certains de ces animaux, le bœuf tout d’abord, puis plus tard le cheval dans la basse vallée du Danube, vont être utilisés non seulement comme animaux de bâts, mais également pour travailler la terre avec l’invention de l’araire, et vont permettre ainsi de diminuer le labeur, et donc de dégager des surplus en augmentant la production par cultivateur. L’invention de la roue, parallèlement, va encore augmenter les capacités de transport et donc de logistique de ces communautés. Les villages grossissent, et des chefferies apparaissent, avec un début d’apparition de classes sociales. Avec la roue, on va pouvoir acquérir une logistique militaire en transportant les hommes, leurs armes, et des vivres. Et avec la roue, on va pouvoir réquisitionner et transporter les surplus que la communauté voisine a acquis grâce à l’araire, et donc le tribut va apparaître.

Là encore, on est malgré tout assez loin des civilisations urbanisées antiques, et ces villages ne comptent qu’un millier à deux mille individus, et n’ont une influence que sur quelques villages alentours, de manière assez similaire aux petits royaumes que comptait l’Afrique de l’ouest lorsque les Européens y ont fondé leurs premiers comptoirs. Il a fallu encore plus que cela pour voir l’apparition de véritables villes (seul l’empire Inca faisait exception, avec une population de 12 à 15 millions d’individus, et cela sans connaître l’utilisation de la roue ni de l’araire, même si la grande majorité de la population inca vivait dans des villages de quelques centaines d’individus seulement). Et puis surtout, ce passage de petites communautés d’une centaine d’individus à de gros villages d’un ou deux mille individus, puis de gros villages à des agglomérations de plusieurs dizaines de milliers d’individus, s’est fait dans les deux cas assez brutalement : les archéologues distinguent très nettement des passages brutaux, là où les civilisations antiques sont apparues : si le premier sursaut s’explique par la domestication de ces animaux, le second sursaut, lui, s’explique plus difficilement, et la raison n’est finalement apparue qu’assez récemment aux yeux des archéologues.

 

Une première urbanisation dans l‘Indus :

Si l’adoption de l’agriculture, au départ, engendre une réduction des effectifs de population et des territoires par rapport à ceux des collecteurs, elle impliquera nécessairement aussi, la plupart du temps, une diminution de l’accès à un certain nombre de ressources qui ne sont indispensables que de manière sporadique : du sel, des roches susceptibles d’être taillées pour façonner les outils, des plantes médicinales impossibles à acclimater dans les cultures, ou qui ne poussent que dans des endroits très particuliers, etc., mais qui n’en sont pas moins indispensables pour autant. Les collecteurs se déplacent sur d’immenses territoires plus ou moins fixes, et ont donc accès à une bien plus grande diversité de ressources ; et puis certaines ressources étaient accessibles à plusieurs groupes, à cheval entre plusieurs territoires ; alors que les groupes qui vont se sédentariser vont se retrouver astreints à des territoires réduits et fixes, et donc ne vont plus disposer de l’intégralité de ces ressources, secondaires mais néanmoins nécessaires. Les communautés agricoles, pour compenser ces carences, vont donc devoir échanger : elles vont devoir commercer avec les communautés voisines.

En Nouvelle-Guinée, par exemple, une seule ethnie était implantée sur l’unique gisement de roches de l’île qui permettait la fabrication de haches en pierre de bonne qualité. Ils en fabriquaient, les échangeaient avec les tribus voisines, qui elles en échangeaient une partie avec les tribus voisines, et ainsi de suite, jusqu’à-ce que l’ensemble de l’île soit fournie en haches. Mais jamais des individus de ces communautés ne se sont déplacés de communauté en communauté pour échanger ces produits. Alors que dans d’autres endroits de la planète, des marchands sont apparus, qui ont pratiqué le commerce, en vivant de ce commerce, voire en s’enrichissant. Certes la diffusion des pratiques agricoles va s’accompagner d’une diffusion de tout un tas de mots et de caractères culturels, qui vont devenir communs aux différentes communautés, et qui vont donc faciliter les échanges culturels et commerciaux entre communautés, mais ce n’est pas suffisant, et il a fallu surtout que ces marchands potentiels disposent de moyens de transport leur permettant d’effectuer ce commerce.

Avec les animaux de bât, puis ensuite avec la roue, des marchands vont pouvoir se déplacer de communauté en communauté pour faire circuler des marchandises, en transportant ces marchandises ainsi que les vivres et le matériel nécessaires à toute excursion. Ces spécialistes vont bénéficier des innovations en matière de transport, et ils vont utiliser ce commerce pour appliquer pour la première fois une marge sur la valeur d’échange, marge qui va leur permettre de vivre, voire de s’enrichir. C’est d’ailleurs bien cette marge qui va permettre l’existence notamment de l’empire Inca. Mais l’empire inca, malgré son immense étendue, devra se contenter de villes de concentration réduite, de quelques milliers d’âmes seulement. De l’autre côté de la planète, et quelque quatre mille ans plus tôt, une civilisation encore assez mystérieuse, celle de la vallée de l’Indus (ou civilisation harappéenne), comptait déjà plusieurs immenses agglomérations de plus de 40 000 habitants (peut-être même 50 000 habitants pour la ville de Rakhigarhi). Elles étaient même plus importantes en taille et en population que celles de la Mésopotamie de la même époque, et ont précédé cette dernière dans le développement fulgurant de ces mégapoles.

Les différents chercheurs qui ont étudié cette civilisation ont réfléchi à ce qui avait pu causer un tel essor de l’urbanisation, aussi brutal. Il ne s’agit pas d’une révolution agraire, car la plupart des plantes qui étaient cultivées par la civilisation harappéenne l’étaient déjà auparavant par ses prédécesseurs, et avec apparemment les mêmes techniques. L’évolution des techniques d’irrigation, néanmoins, a souvent été citée comme étant sans doute la cause principale, mais en fait, des études approfondies ont permis de démontrer que ce n’était pas suffisant. Certes l’amélioration des techniques d’irrigation a permis d’augmenter la production agricole, mais il s’est avéré, comme le montre un documentaire consacré à cette civilisation qui a été diffusé sur France 5, que l’apparition de ces villes n’était pas tellement dû à une augmentation importante de la population régionale, mais plutôt à une concentration de cette population, qui auparavant vivait dans de petits villages, et qui là s’est regroupée dans ces grandes agglomérations.

Or, pour pouvoir regrouper de telles quantités de populations sur des espaces aussi réduits, et pour pouvoir assurer l’approvisionnement de ces populations, et aussi l’exportation des productions artisanales que permet une telle concentration urbaine, il faut avoir des capacités nouvelles de logistique, et donc de transport. Et c’est justement ce qui s’est passé : les harappéens ont acquis à ce moment-là, non seulement une maîtrise du pouvoir d’irrigation que représentaient leurs fleuves, mais aussi une maîtrise de la capacité de transport que représentent également ces fleuves. Ils ont développé de nouvelles embarcations à fond plat (embarcations conçues sur le même modèle que celles qui sont encore utilisées aujourd’hui sur l’Indus), à important tonnage, propulsées selon le cas par la force des rames ou surtout par celle du vent, avec sans doute l’invention des toutes premières voiles de l’histoire. Avec ces bateaux, les harappéens vont pouvoir non seulement approvisionner leurs grandes villes disposées le long des fleuves, mais ils vont également pouvoir ensuite s’aventurer en mer, et faire du commerce d’artisanat et d’art, et peut-être aussi de denrées agricoles, dans tout le golfe persique, à Dilmun (actuel Bahreïn), ou à Sumer (Sud de l’Irak actuel).

La taille des agglomérations humaines est donc proportionnelle aux capacités techniques de transport et de logistique : plus les moyens de transport sont développés et efficaces, plus les humains vont pouvoir s’approvisionner à distance, et donc vivre en concentration urbaine. Lorsqu’ils ne peuvent s’approvisionner qu’à dos d’homme, ils vivent dans des communautés réduites, dont la population ne se compte qu’en dizaines d’habitants ; là où ils ont pu domestiquer la force animale, ils vivent dans des villages dont la population se compte en centaines d’habitants, voire en petites villes de quelques milliers d’habitants avec d’autres innovations techniques comme la roue (et donc le chariot) ou les routes ; et lorsqu’ils ont domestiqué de grands fleuves navigables, ils vivent dans de grandes agglomérations de plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Voilà sans aucun doute la raison à l’apparition de villes dans certains lieux de la planète et pas dans d’autres : les humains ont toujours vécu en petits groupes lorsqu’ils ne disposaient d’aucun moyen de transport domesticable, comme en Nouvelle-Guinée, en Afrique dans le bassin du Congo, etc.. Alors que les grandes civilisations antiques sont toutes apparues le long de grands fleuves navigables, l’Indus, le Tigre et l’Euphrate, le Nil, le Fleuve Jaune, fleuves dont ils avaient pu domestiquer les capacités logistiques.

 

Les conséquences du développement du commerce :

Il semblerait donc que l’apparition des premières villes, des premières civilisations, soit dû au développement de la circulation des marchandises, et donc au développement du commerce. Les commerçants auraient donc été les premiers spécialistes à avoir constitué des classes socio-économiques distinctes, voire autonomes, puis à constituer des élites politico-économiques. En effet, ces commerçants itinérants ont dû vouloir tout d’abord sécuriser leurs convois et caravanes, puis ensuite sécuriser l’intégralité des itinéraires commerciaux qu’ils utilisaient (les routes, puis les fleuves), en s’octroyant les services de groupes de guerriers devenus plus tard de véritables polices. Ils ont ensuite certainement choisi des lieux où s’établir et où amasser et dépenser leurs richesses, et ces lieux ont grossi en attirant toutes sortes de travailleurs, d’artisans, ou d’employés divers. Progressivement, les élites marchandes ont utilisé les services d’employés pour effectuer tous les travaux, y compris ceux de commerce, tout en conservant pour elles seules les marges financières, et sont ainsi devenues des élites purement financières, et fatalement politiques.

Et ces élites allaient pouvoir se permettre, non plus seulement de « sécuriser » leurs activités commerciales, mais également d’imposer, par la force de leurs armées professionnelles rémunérées, une oppression financière et politique sur les communautés environnantes, en leur réclamant un tribut, accroissant ainsi d’avantage leur richesse personnelle. Ces groupes de commerçants « apatrides » n’avaient pas de liens fraternels avec les communautés sur lesquelles ils ont exercé une coercition, donc ils ont pu opprimer des groupes auxquels ils n’avaient jamais appartenu : la coercition était de ce fait exercée depuis l’extérieur de la communauté. Les lieux de résidence de ces élites sont devenues les premières villes, constituées non plus seulement d’un unique groupe culturel, voire familial, mais d’une pluralité de groupes hétérogènes : les premières cohabitations pluriculturelles, les premières sociétés de classes étaient nées, en même temps que les premiers travaux aliénés et les premiers pouvoirs coercitifs.

Le développement du commerce allait être la cause de l’apparition de tous ces maux caractéristiques des civilisations. Le hasard qui a fait que certains peuples aient constitué des civilisations, alors que d’autres soient restés des « sauvages », n’est dû qu’au hasard géographique et biogéographique, qui a donné la possibilité ou non, aux populations locales, d’obtenir ou pas des moyens de transports utilisables à des fins commerciales, et par là d’étendre leur influence. Les civilisations sont toutes des organisations structurées par le commerce : des systèmes conditionnés par et pour la circulation de marchandises. Toutes les autres caractéristiques de ces civilisations ne sont que des conséquences de celle-ci.

La principale caractéristique de la civilisation n’est donc pas d’être agraire, mais d’être commerçante. Je suis même convaincu que la spécialisation du travail, première division du travail, est en réalité la conséquence de l’apparition du commerce, et non l’inverse : le commerce ne serait pas simplement l’une de ces spécialisations économiques parmi d’autres, spécialisations qui seraient toutes apparues plus ou moins en même temps avec la sédentarisation et l’agriculture, le commerce serait la cause de toutes les autres spécialisations. Il serait la toute première spécialisation économique qui serait apparue, grâce à l’invention et au perfectionnement du transport, et c’est son développement qui aurait permis l’apparition des autres spécialisations, agriculteurs, artisans, forces de l’ordre, fonctionnaires régaliens ou bureaucrates, etc.. Plus tard, les surplus dégagés par les marges, les impôts, les plus-values, vont permettre de faire apparaître d’autres spécialités économiques, artistes, prêtres, enseignants, médecins, architectes, banquiers, etc..

Ce développement du commerce et de la circulation de marchandises s’est fait de trois manières : en premier lieu, il y a eu la nécessité d’échanger, à cause de la sédentarisation et de la stabilisation des territoires ; mais lorsque des commerçants sont apparus et qu’ils ont pu se déplacer de communauté en communauté en transportant diverses denrées, ceux-ci ont également provoqué un désir de consommation chez les peuples qu’ils ont démarché : pour la première fois, des humains ont succombé à l’attrait de la consommation, et pour y répondre, ils ont augmenté leurs productions potentiellement échangeables, de manière à libérer des surplus destinés à l’exportation et à l’échange. Enfin, les nouveaux pouvoirs coercitifs des villes de commerçants ont réclamé des tributs aux communautés locales, ou bien les communautés se sont d’elles-mêmes inféodées à ces villes en se rangeant sous leur protection, acceptant en contrepartie de leur verser un impôt. Tributs ou impôts ont alors nécessité l’obtention impérative de surplus. C’est par ces trois phénomènes qu’il y a eu l’apparition et le développement des surplus échangeables. Et lorsque, par ces phénomènes, des villes sont apparues, et que les métiers des secteurs secondaires et tertiaires (donc dépendants des surplus du secteur primaire) se sont développés, les communautés ont exporté une partie de leurs productions primaires depuis les lieux de production jusqu’à ces lieux de consommation par excellence que sont les villes.

De ce fait, la production primaire a été contrainte, que ce soit volontairement ou de manière coercitive, de produire avec une impossibilité de gérer durablement l’environnement immédiat. D’exploitant en exploitant, de production primaire en production primaire, les ressources ont été, de manière quasiment systématique, dans toute civilisation, surexploitées et acheminées jusqu’aux consommateurs. Par l’impôt ou le tribut, ou plus simplement par l’attrait de la consommation due à la circulation des marchandises, la surexploitation des ressources va devenir exponentielle, et ceci jusqu’à la destruction totale du biotope, ou à minima jusqu’à-ce que l’effondrement des rendements ne puisse plus permettre aux populations qui en dépendent de subvenir à leurs besoins. Le commerce entraîne donc une urbanisation de la société, qui entraîne des destructions exponentielles de biotopes, bien souvent jusqu’à la désertification. Jared Diamond, dans son ouvrage « Effondrements », ou bien Franz J. Broswimmer, dans son ouvrage « Ecocide », décrivent très bien ces surexploitations de ressources naturelles, et les conséquences qu’elles ont eues sur les peuples qui les ont causées.

Pour produire non plus seulement pour subvenir aux besoins des producteurs/consommateurs, mais également pour dégager des surplus exportables, il a fallu modifier les techniques de production. Et les producteurs, conditionnés par une société du transport et de la circulation, ont modifié progressivement leurs techniques agricoles, en intégrant le transport dans ces techniques. Auparavant, et encore maintenant chez les peuples qui n’ont pas développé d’activités commerciales, on pratiquait une agriculture qui se caractérisait par une succession de points, de lieux, de localités : on cultivait dans des clairières, on semait les graines en poquets, on plantait les arbres en bosquets, et le village lui-même était un cercle centré autour d’une cour, c’est-à-dire un point, une localité. Avec l’invention du transport, on va se mettre à utiliser des moyens de transport pour cultiver, et ainsi pratiquer une agriculture « transportée » : on va inventer l’araire, et le labour, pour « transporter » le travail du sol ; on va cultiver en une succession d’allers/retours, de lignes, de rangs, de champs ; et les villages vont s’articuler le long de rues et d’artères de communications, pour permettre la circulation des moyens de transport.

Mais surtout, on va cultiver d’avantage les plantes qui peuvent être transportées et acheminées vers les villes, et délaisser celles qui ne sont pas transportables ; on va élever des animaux et utiliser des produits animaux transformés qui peuvent être commercialisés et acheminés jusqu’aux villes, et en délaisser d’autres, moins valorisables. L’abandon des productions fraîches au profit de productions stockables et facilement transportables et échangeables va impliquer aussi des nécessités particulières de stockages et de conditionnements, qui vont encore accélérer la valorisation de certaines productions plutôt que d’autres. L’agriculture toute entière va se tourner d’avantage vers certaines productions plutôt que d’autres, et ce faisant, les producteurs vont spécialiser les productions jusqu’à pratiquer parfois la monoculture.

Et ce sont ces pratiques, conditionnées par l’échange commercial de marchandises, qui sont à l’origine des destructions agraires des biotopes. L’agriculture en soi n’est pas néfaste à l’environnement ; ce qui est néfaste, c’est l’adaptation des cultures et des pratiques culturales aux nécessités des échanges commerciaux. D’ailleurs, lorsqu’ils sont intégrés dans ce contexte d’échange de marchandises, les collecteurs détruisent tout autant leurs biotopes que les cultivateurs, et les pêcheurs actuels, ou les cueilleurs et les chasseurs actuels (si tant est qu’il en reste en tant que secteur de production primaire), pratiquent très rarement une gestion durable des ressources dont dépend leur travail, et donc dont dépend leur existence. En général, ils pratiquent une collecte d’épuisement des ressources, destinée à l’exportation, sans aucune prise en compte des possibilités de renouvellement de ces ressources. C’était le cas de la chasse pour la fourrure au XIX°s, et c’est le cas aujourd’hui de la pêche industrielle : les exemples sont nombreux. C’est donc bien le fait que la production soit destinée à être échangée qui est en cause, et non le type de production elle-même.

 

La civilisation du transport :

Aujourd’hui, tout est dominé par le transport. La pratique de l’aller/retour a été utilisée non seulement dans la circulation, mais aussi dans le progrès technique : la roue n’est rien d’autre qu’une adaptation du principe de l’aller/retour, rien d’autre qu’une succession infinie d’allers/retours au profit d’une circulation. Plus tard, les outils ont quitté leur caractéristique uniquement dominée par le manche (c’est-à-dire par une adaptation de l’aller simple, de l’acte productif unique et sans surplus), pour évoluer vers des caractéristiques « révolutionnaires » d’allers/retours, avec des roues, des pignons, des engrenages, des chaînes et courroies de transmission, des moulins, des meules, des cylindres, des roues à aubes, des hélices, des vis, des vis sans fin, etc. Et après avoir utilisé leur propre force, puis domestiqué celle des animaux, les humains ont domestiqué, au profit de ces techniques mécaniques, d’autres énergies naturelles (éolienne, hydraulique, ou calorifique avec le bois et les autres combustibles). Assez récemment ils ont même domestiqué des réactifs chimiques. Ce formidable développement de la civilisation du transport trouve son apogée aujourd’hui avec l’utilisation des combustibles fossiles, charbon, pétrole et uranium, qui permettent une productivité mécanique inouïe, laquelle permet de dégager des surplus énormes, de commercer à l’échelle mondiale, et d’approvisionner des agglomérations immenses de plusieurs millions d’habitants.

Bien évidemment, le pouvoir de coercition des élites est proportionnel à la taille de la société et à l’intensité des échanges. De même, malgré que les marges appliquées au travail ou aux échanges commerciaux ou financiers puissent être faibles, en réalité elles s’appliquent à de telles quantités d’humains que les élites économiques peuvent tout de même être extrêmement riches, et que l’intensité des inégalités socio-économiques entre les classes sociales peut tout de même être immense. Un esclave antique nourrissait quatre personnes, alors qu’aujourd’hui, il peut sembler qu’il faille de nombreux employés auxquels s’applique une faible plus-value pour dégager un salaire pour un patron et sa famille. Mais en réalité, un agriculteur actuel des pays industrialisés nourrit plusieurs milliers de personnes, qui sont autant de personnes qui ont des emplois du secteur secondaire ou tertiaire, et qui tous, ne font que se partager, de manière plus ou moins égalitaire, les surplus de la production primaire ; et les élites antiques étaient bien moins opulentes que les élites actuelles (et même que les classes moyennes actuelles). Donc là aussi, les marges dégagées sur la production primaire sont proportionnelles aux capacités d’échanges commerciaux et d’activités mécaniques. Et malheureusement aussi, les capacités de destruction des biotopes sont tout autant proportionnelles à cela, et sont également sans précédents dans l’histoire.

La taille d’une civilisation, l’amplitude de ses inégalités socio-économiques, les capacités coercitives de ses pouvoirs politiques, et ses capacités d’altérations environnementales, sont donc uniquement proportionnelles aux capacités de transport dont elle dispose. Tous les maux caractéristiques des humains actuels sont dus à l’invention du transport. Toutes les caractéristiques des civilisations, jusqu’à notre civilisation mondialisée actuelle, ne sont dues qu’à l’invention et au développement du transport. Et cela implique aussi, par voie de fait, que toute civilisation est par la même occasion dépendante de ces mêmes capacités de transport : si les capacités de transport augmentent, la civilisation se développera, et si ses capacités de transport diminuent, la civilisation déclinera.

C’est d’ailleurs bien ce qui est en train d’arriver, maintenant que les ressources en pétrole (énergie actuellement dominante) diminuent : notre civilisation décline. Mais que devons-nous faire, maintenant que nous savons que le commerce est à l’origine de tous ces « maux » caractéristiques des humains modernes ? Devons-nous refuser les échanges commerciaux, quels qu’ils soient, et revenir à des économies autosuffisantes ? Ou bien devons-nous nous résigner, et considérer que le commerce est un mal inévitable voire nécessaire ? Existe-t-il des possibilités d’empêcher le développement des inconvénients des échanges commerciaux, tout en en conservant uniquement les avantages ?

Pour prodiguer les bons soins, il ne suffit pas de constater les symptômes, il faut également et surtout établir le bon diagnostic. Car il n’y a que comme cela que nous pourrons administrer le bon « traitement », les bonnes solutions. Concernant les symptômes, je suis bien sûr parfaitement en accord avec mes camarades primitivistes ; mais concernant le diagnostic, il me semble que la cause de tous ces maux des sociétés humaines modernes, qu’ils attribuent peut-être trop facilement à l’agriculture, serait en fait à attribuer plutôt au transport.

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10 Réponses to “Une anthropologie économique du transport”

  1. La cité, idéale ? « Le blog mutuelliste de Ramite Says:

    […] de Ramite Le blog d'un mutualiste anarcho-individualiste « Néolithico-partisan Une anthropologie économique du transport […]

  2. Patoche Says:

    Excellent !
    Bravo pour cet article !

  3. Néolithico-partisan « Le blog mutuelliste de Ramite Says:

    […] 3/3 =Une anthropologie économique du transport […]

  4. karmai Says:

    Article équipe. Toutefois, je ne suis pas tellement d’accord avec l’analyse. Est-ce que ce n’est pas le bouquet technologique (Agriculture, transport, partage des ressources, etc) qui conditionne la complexification des sociétés et les problèmes qu’ils engendrent? Pourquoi céder à la monocausalité quand tout semble jouer un rôle important.
    Je ne suis pas d’accord non plus sur le constat qui dirait que les récessions qu’on observe en Europe trouveraient leurs fondements dans les limites systémiques énergétiques. La croissance mondiale par exemple est aux alentours de 5%! Si l’énergie commençait sérieusement à manquer, une telle croissance mondiale ne serait simplement pas possible. Ca ne veut pas dire que je nie que la contrainte énergétique risque de devenir le problème majeur de demain, mais je ne suis pas d’accord au lien fait: Moins de pétrole=>récession d’aujourd’hui.
    En dehors de ça, quel plaisir de lire des articles fouillés.

    • Ramite Says:

      Merci pour les compliments.

      En effet, la cause de la complexification des sociétés et des problèmes corrélatifs, ce n’est pas spécifiquement le transport, mais plus généralement la logistique. Tous les tacticiens savent cela, celui qui remporte les batailles militaires est toujours celui qui dispose de la meilleure logistique.
      Or, la logistique impose nécessairement du transport, et majoritairement du transport. Ou plus généralement une gestion centralisée des moyens d’acheminement, que ce soit avec de l’information, des denrées alimentaires, etc. Par contre elle n’impose pas nécessairement une production agricole, même s’il est certain que dans la grande majorité des cas, disposer d’une production agricole raccordée aux réseaux de distribution donne un avantage conséquent. Mais corrélation ne signifie pas causalité, et la pêche industrielle à la baleine dans le courant des XIX° et XX°s témoigne parfaitement du fait que la « collecte » peut tout aussi bien être impliquée dans les problèmes de la civilisation, lorsqu’on la pratique avec une logistique importante et centralisée.

      A vrai dire, par ces articles j’ai justement voulu m’attaquer à la monocausalité primitiviste qui considère l’agriculture comme un « péché originel ». Et c’est presque par inadvertance que j’en suis arrivé à une conclusion à nouveau « monocausale » : mais l’horticulture a été muée en agriculture par le développement des capacités de transport ; et de même, l’accaparement des ressources par une élite en est également la conséquence directe, non la cause. Mais je veux bien étudier d’autres suggestions parmi les éléments de ce « bouquet technologique » qui serait à l’origine de la complexification des sociétés. Pour l’instant, tous les éléments, y compris depuis l’invention du langage symbolique, me ramènent à cette même conclusion : c’est en augmentant les capacités d’échanges, réels ou virtuels, qu’on augmente la complexification.

      Mais ce n’est encore que la gestion centralisée et autoritaire de ces capacités d’échanges, par l’appropriation des réseaux de distribution, qui pose problème. Et voilà pourquoi une société faite de propriétés individuelles pose autant de problèmes qu’une société de propriété collective, à partir du moment où il y a une gestion centralisée et autoritaire de ces réseaux. Il nous faudrait mutualiser les réseaux (Enfin ça, ce sera l’objet d’un prochain article. 😉 ).

  5. ecocentrismeaffinitaire Says:

    Bon, je passe par la comme ça, je me dis ça a l’air sympa… puis je me demande : es ce que tu as fait une version PDF des 3 articles ? Pourquoi ne pas le faire sinon et le mettre sur un truc comme scribd ou a télédupliquer a partir de mediafire ?

    En tout cas, moi ça me permettrai d’imprimer tout ça, et de le lire plus facilement :p (ce sera signé écocentrisme affinitaire… mais ce blog est un peu a la ramasse… en fait il faut regarder sur http://triplebuze.blogspot.com 😉 )

  6. SF Says:

    Les sociétés ne sont pas divisées en « tribus » et en « États » , mais bien plus diverses ; de même les inégalités chez les « protoagriculteurs » ne sont pas seulement sexistes, d’autres sont basées sur les prestations matrimoniales et d’autres dans les économies de stockage, sur la richesse ; quant à cette affirmation :
    « l’esclavage des hommes n’existe pas et n’a jamais existé. » Premièrement il existe dans la majorité des sociétés étudiées par l’histoire, l’ethnographie et l’archéologie, la référence sur le sujet est « La servitude volontaire » d’Alain Testart ; et ensuite, je vous laisse réfléchir sur le fait que les science sociales n’ont pas accès à toutes les sociétés (Homo Sapiens existant depuis 200000a d’après les dernières données), on ne peut que se baser sur les sociétés CONNUES.
    Mes références concernant mes autres contestations, de Testart aussi : Éléments de classification des sociétés ; Avant l’Histoire ; les chasseurs-cueilleurs ou l’origine des inégalités.

    J’étudie les sciences sociales, vos textes me mettent hors de moi. Quand on a étudié la biologie à l’Unif, on est censé connaître la méthode scientifique et se documenter à fond avant de vouloir balancer des affirmations complètement réfutées.

    • Ramite Says:

      Bonjour SF,
      Apparemment vous ne m’avez pas lu, puisque je n’ai pas tenu les propos que vous me prêtez. Je vous invite donc à lire l’ensemble de ma série d’articles à ce sujet, d’en suivre l’évolution et d’en atteindre la thèse et la conclusion avant de m’asséner une critique totalement infondée.
      De plus, Je n’ai pas encore lu Alain Testart, mais apparemment la plupart de ses thèses et de ses objections rejoignent au final les miennes, tout comme s’apparentent semble-t-il sa méthode de réflexion et la mienne. Je le lirai donc avec intérêt, et je vous invite à me lire avec le même intérêt.
      Au plaisir de votre prochaine réflexion, qui je l’espère cette fois-ci correspondra réellement à mes propos.
      http://catallarchiste.com/category/anthropologie-economique/

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