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Mes adieux au primitivisme

30 décembre 2012

Quatrième et dernier volet de ma série consacrée à la transition néolithique.

Cet article fait suite à ma série de trois articles consacrée à la transition néolithique et au primitivisme, et en constitue une conclusion. Avant de poursuivre ma série d’articles consacrée à l’homéostasie libertaire, et en cette période de fin d’année, je souhaite en effet, à travers cet article, tourner la page du primitivisme, et ainsi me préparer à pouvoir mieux affronter les nouvelles réflexions qui m’attendent.

Si j’ai rédigé cette série d’articles, c’est parce qu’il y a quelques années maintenant, je m’étais tout d’abord intéressé à cette idéologie qu’est le primitivisme, avant de m’apercevoir que cette idéologie comportait de nombreuses lacunes. Cette étude personnelle représentait donc une forme de remise question du primitivisme, avec pour finalité un bilan de cette idéologie. Les débats qui l’ont suivie, ainsi que mes lectures postérieures, et notamment ma lecture toute récente du deuxième essai de Jared Diamond, « De l’inégalité parmi les sociétés », m’amènent aujourd’hui à la rédaction de cette conclusion.

Cette étude n’avait nullement la prétention de constituer une sorte de thèse scientifique pouvant faire acte dans l’histoire de la compréhension de la transition néolithique ; je n’ai bien entendu ni les connaissances pour cela, ni la formation requise, et je n’ai pas non plus utilisé les méthodes d’analyse nécessaires à la constitution d’une telle thèse. Ainsi parfois je n’ai pas suffisamment nuancé mon propos, ou pas suffisamment indiqué le caractère purement spéculatif de certaines de mes propositions. Néanmoins, par la suite, j’ai pu avoir la confirmation, par mes lectures ou mes auditions, de la plupart de ces suppositions et de ces propositions spéculatives que j’avais faites. Il se trouve donc au final que plus j’entends parler de la transition néolithique, et plus je m’aperçois que les théories que j’avais avancées se révèlent proches de ce que l’on en sait à l’heure actuelle avec les travaux de recherche de nos historiens, préhistoriens et archéologues (et d’autres scientifiques également) sur le sujet.

En revanche, cette étude m’a permis, non seulement de mettre en doute l’idéologie primitiviste pour m’orienter au départ plutôt vers ce que l’on appelle « l’anti-civ » (une idéologie anti-civilisationnelle, mais qui n’est pas nécessairement opposée à l’agriculture), mais également ensuite de dépasser cette idéologie anti-civ, pour la rapprocher plus simplement d’une critique du capitalisme en tant que puissance autoritaire d’Etat-industrie. De plus, j’ai désormais acquis la conviction qu’en réalité la complexification des sociétés n’est que très simplement et tout naturellement proportionnelle à la variation de la disponibilité énergétique : on assiste à une complexification des sociétés lorsqu’il y a croissance de cette disponibilité, et à une dé-complexification lorsqu’il y a décroissance de cette disponibilité, ou bien même stagnation de celle-ci. L’essor et la décadence des civilisations ne seraient donc conditionnés que par une science exacte, celle de la disponibilité énergétique, et les civilisations ne seraient que d’impétueuses et éphémères excroissances économiques.

« Nos ancêtres étaient tellement cons qu’ils ont inventé l’agriculture » :

Après ces nombreuses réflexions et débats autour du primitivisme, je peux finalement résumer cette idéologie à une seule phrase que voici : « Nos ancêtres étaient tellement cons qu’ils ont inventé l’agriculture ». Dans cette unique phrase, volontairement réductrice, sont incluses à la fois la thèse et l’antithèse de cette idéologie. Car en effet, l’idéologie primitiviste consiste spécifiquement à sacraliser les primitifs collecteurs, en leur opposant les agriculteurs civilisés.Il s’agit d’un mythe commode, celui du gentil sauvage et du méchant civilisé, celui du sauvage en pleine capacité physique et mentale, et du civilisé malade et psychologiquement déséquilibré ; celui, enfin, du sauvage intelligent et pacifique, et celui du civilisé stupide et brutal. Mais cette même affirmation revient à considérer que ces primitifs, soit disant si intelligents de prime abord, seraient tout de même responsables de la pire des inventions qui soient, celle de l’agriculture. S’ils étaient si intelligents et si emplis de bonnes intentions, comment auraient-ils pu ne pas s’apercevoir des effets négatifs de leur invention, pour finalement y renoncer aussitôt ? Au final, l’idéologie primitiviste contient en elle-même un non-sens ; elle est elle-même son propre oxymore.

Et en premier lieu, il est très facile de se rendre compte de la faiblesse de ce mythe. Pour plusieurs raisons. Premièrement, comme je l’ai démontré, tous les agriculteurs ne sont pas civilisés. Jared Diamond confirme d’ailleurs cela à plusieurs reprises, notamment dans le chapitre 14 de son deuxième essai. Mieux, certains collecteurs sont parfois organisés en tribus (plusieurs centaines d’individus) plutôt qu’en bandes (plusieurs douzaines d’individus), voire même en début de chefferies (plusieurs milliers d’individus), lorsqu’ils vivent dans des environnements leur offrant une grande concentration de ressources. Ce n’est donc pas l’agriculture elle-même qui est la cause de la complexification sociale, mais la concentration des ressources (même s’il est bien évident que l’agriculture a justement pour but et pour effet d’augmenter la concentration des ressources). De même, certains agriculteurs ne vivent pas en états, ni même en chefferies, mais en tribus, dans des sociétés égalitaires. La distinction entre les sociétés égalitaires des collecteurs et les civilisations hiérarchisées des agriculteurs n’est donc pas très nette, elle comporte un large spectre de sociétés intermédiaires de par leur complexification sociale, où se côtoient agriculteurs et collecteurs.

Deuxièmement, mon intuition selon laquelle les collecteurs, malgré leur plus grande intelligence individuelle moyenne (sans doute en raison de leur polyvalence plutôt que d’un métier spécialisé) sont beaucoup moins pacifiques que les agriculteurs, est également confirmée par Jared Diamond dans ce même chapitre. Selon lui, les collecteurs qui vivent en bandes vivraient en état de « guerre permanente », où tous les individus sont des guerriers, et des assassins aguerris ou potentiels, tandis que la possibilité qu’une société soit élargie à la tribu, à la chefferie ou à l’état, tiendrait justement de la capacité des membres ou des élites de cette même société à assurer la paix entre des membres qui n’ont pas forcément de liens familiaux : dans les chefferies et les états, les guerres sont extérieures à la société, et elles sont le fait de spécialistes, de professionnels de la guerre, qui par leur action maintiennent la paix au sein de la société, pour le bénéfice des autres membres. La conception d’une opposition binaire entre gentils sauvages et méchants civilisés est donc bel et bien un mythe.

Scene-of-Cannibalism

Enfin, les collecteurs sont tout autant soumis que les agriculteurs à des maladies ou à des problèmes psychologiques. Les collecteurs sont depuis toujours soumis à des épidémies ou à des traumatismes ; ils n’en ont pas moins que les agriculteurs, simplement ils n’ont pas les mêmes. Très souvent, les agriculteurs ont des maladies supplémentaires, notamment des maladies épidémiques transmises par les animaux d’élevage, mais il y a aussi d’autres maladies auxquelles les collecteurs sont soumis et face auxquelles la sédentarisation permet d’apporter des solutions. Au final, les agriculteurs ne sont pas plus malades que les collecteurs, ils ont simplement des maladies différentes. Par contre, si certaines des maladies des collecteurs sont souvent résolues par les agriculteurs, dans tous les cas elles ne sont pas plus dévastatrices pour les uns que pour les autres, mais en revanche les maladies acquises par les agriculteurs font des ravages chez les collecteurs, car ceux-ci ne sont pas du tout immunisés aux maladies transmises par l’élevage. Voila la raison d’une vision erronée de « l’agriculteur constamment malade » face à des collecteurs bien portants ; en réalité les deux vivent assez similairement avec leurs maladies respectives, à la différence que les agriculteurs sont en outre porteurs de germes qui sont dangereux pour les populations de collecteurs qu’ils seraient amenés à rencontrer, ce qui n’est pas réciproque : par leurs maladies ils ne sont pas plus en danger, mais ils sont plus dangereux.

Le « mythe Yakari » :

Cette dernière raison est sans doute la principale cause d’erreurs de la part des primitivistes : en effet, le mythe du gentil sauvage face au méchant civilisé vient majoritairement de l’histoire de la confrontation entre les migrants européens débarquant en Amérique du nord et les populations indigènes précolombiennes, où nombreux sont les récits où les amérindiens sont décrits comme des êtres pacifiques qui vivent en harmonie avec leur environnement. Or ces récits, souvent déformés (ou plus simplement arbitrairement privilégiés) par la culpabilité tout à fait compréhensible des occidentaux face à l’histoire du génocide des indigènes d’Amérique du nord, participent d’une vision sélective et instantanée, à un moment où le mode de vie de ces indigènes ne correspondait pas à leur mode de vie habituel.

En effet, les premiers arrivants occidentaux ont amené avec eux leurs germes, et ceux-ci ont été dévastateurs pour les populations indigènes d’Amérique du nord et de Méso-Amérique. Ces germes, introduits d’abord en Méso-Amérique, se sont ensuite répandus sur le continent nord-américain bien plus rapidement que ne l’ont fait les explorateurs et les colons. Ils ont décimé au moins 50% des populations, et parfois même jusqu’à 80% de certaines d’entre elles. Lorsque les explorateurs et les premiers colons se sont aventurés en Amérique du nord, ils y ont découvert des territoires d’abondance, couverts de grandes forêts sauvages regorgeant de gibier, de plaines où migraient d’immenses et opulents troupeaux de bisons, le tout parsemé de petites communautés indigènes qui jouissaient de cet éden, sans besoin vital de se défendre de leurs voisins ni de protéger leurs territoires et leurs ressources.

En réalité, un ou deux siècles plus tôt, la population était bien plus élevée, les forêts bien moins vastes et le gibier plus rare, la population des communautés bien plus importante. Les champs couvraient une partie bien plus importante du territoire, les guerres étaient plus courantes et plus meurtrières, les sociétés de classe plus nombreuses, et l’esclavage bien plus courant ; et certaines civilisations s’étaient complètement effondrées ou avaient largement décliné dans leur complexité. L’exemple le plus frappant est bien entendu celui de la Civilisation du Mississippi, qui fut réduite à néant, et dont les colons et explorateurs occidentaux ne rencontrèrent que de petites tribus à faible population (une population inférieure à la dizaine d’habitants au km², contre 200 hab/km² avant le XVII°s), bien qu’elles conservaient leur ancienne organisation sociale hiérarchisée.

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Finalement, l’exemple des indigènes d’Amérique du nord n’est pas un bon exemple, puisqu’il ne peut pas être généralisé dans le temps et dans l’espace. Pour savoir comment vivaient les amérindiens dans leur environnement d’origine, il faudrait se référer à leur mode vie qui avait lieu avant la découverte de l’Amérique par les occidentaux, mais là, seule l’archéologie peut nous renseigner à ce sujet, et les indices sont donc faibles et la vision partielle. De plus, même les indiens des plaines, qui sont des collecteurs, et qui sont les indiens qui représentent dans l’imaginaire occidental le stéréotype du « peau-rouge » – celui-là même qui est utilisé par les primitivistes pour proposer une qualité intrinsèquement pacifique, intelligente et harmonieusement insérée dans son environnement du « sauvage » collecteur – même cet exemple n’est pas totalement honnête : certains de ces indiens des plaines (notamment les Apaches) ne vivaient pas uniquement de leur harmonie avec l’environnement, ils vivaient également et surtout de vols et de pillages chez leurs voisins, en particulier leurs voisins agriculteurs Pueblos. De même, les collecteurs des régions sub-arctiques faisaient souvent le commerce d’esclaves avec leurs voisins du sud, en échangeant des prisonniers provenant de tribus rivales de collecteurs (avec lesquels ils étaient perpétuellement en conflit pour le contrôle des territoires de chasse et de pèche) contre des ressources qui leur étaient nécessaires.

L’exemple des indigènes nord-américains n’est donc pas le bon, et la même réflexion peut s’appliquer à ceux d’Amérique du sud. Pour faire une véritable comparaison entre collecteurs et agriculteurs, il faut pouvoir prendre un exemple où l’archéologie ne soit pas requise, et où les populations étudiées aient été mises en contact depuis toujours avec les populations d’agriculteurs, qui leur ont transmis leurs maladies au fur et à mesure, leur conférant tout autant qu’eux l’immunité requise. L’exemple de la Nouvelle-Guinée est dans ce cas bien plus pertinent, puisque situé à une latitude et une proximité avec le vieux continent qui a facilité les contacts avec les agriculteurs et la transmission de leurs germes et de leurs immunités. En Nouvelle-Guinée, des agriculteurs et des collecteurs se côtoient depuis des millénaires, et les contacts avec d’autres cultures ont également été réguliers. La population est depuis longtemps à son maximum, et il n’y a que depuis très récemment, depuis la colonisation occidentale et l’importation des technologies modernes, que les rapports entre les peuples autochtones se trouvent bouleversés. Les récits d’explorateurs et les études anthropologiques et ethnologiques les concernant sont plus récentes et donc bien plus objectives et plus complètes que celles concernant les peuples précolombiens.

Cet exemple est donc bien plus proche de la réalité, et bien plus pertinent. Et c’est notamment ce qu’a fait Jared Diamond, en passant plusieurs années à étudier les modes de vie des néo-guinéens et leur environnement. Or, par ces études, rassemblées notamment dans son deuxième essai (sous la trame de « la question de Yali »), Jared Diamond confirme donc la plupart de mes intuitions, et ma proposition selon laquelle l’agriculture n’est pas une erreur en soi, et qu’elle n’est pas directement à l’origine des maux actuels de nos civilisations, encore moins intégralement responsable de ces maux. Et, même s’il ne l’affirme pas en ces termes, le « mythe Yakari » est, pour lui aussi, bel et bien un mythe. Les collecteurs et les agriculteurs sont des populations tout à fait comparables, et l’agriculture a, comme toute autre technique, ses avantages et ses inconvénients, qui ne la rendent ni bonne ni mauvaise en soi, mais simplement plus ou moins bien adaptée à une situation ou une autre, et plus ou moins accessible, selon les caractéristiques biogéographiques des biotopes dans lesquels évoluent les différentes populations.

La science historique et l’évolution des sociétés :

L’étude historique de l’évolution des sociétés réalisée de manière objective et scientifique, et débarrassée de tout préjugé culturel, tel que le fait Jared Diamond, permet donc d’obtenir la confirmation que l’agriculture n’est pas un mal en soi, et qu’elle offre des avantages et des inconvénients qui sont tout à fait équivalents aux avantages et aux inconvénients des sociétés de collecteurs.

Ainsi, s’il est évident que les premières dominent aujourd’hui les secondes, ce n’est néanmoins pas le fait d’une propension systématique à l’agressivité dont disposeraient les individus qui la constituent, mais tout simplement le fait d’une supériorité technique acquise selon des critères biogéographiques totalement fortuits. De même, si des collecteurs et des agriculteurs de Nouvelle-Guinée ont pu cohabiter sur des territoires voisins pendant des siècles sans que l’un ne puisse évincer l’autre, ce n’est pas du fait d’un avantage systématique offert par les pratiques agricoles, auquel cas ces populations auraient depuis longtemps disparues, mais bel et bien d’un rapport de coût/efficacité différent de ces deux différents modes de vie, selon les environnements où ils sont appliqués : dans les plaines forestières et marécageuses des asmats (au sud-ouest de la Nouvelle-Guinée), la collecte donne l’avantage logistique à ceux qui la pratiquent, alors que dans les montagnes escarpées de la grande vallée centrale, les cultures de bananes, de canne à sucre ou de patates douces, et l’élevage de porcs ou de poulets offrent un avantage logistique bien plus important.

Herman Cortes

Mais si le développement et l’expansion des peuples agricoles au détriment des peuples collecteurs n’est pas le fait d’une agressivité intrinsèque spécifique aux agriculteurs, il n’est pas non plus le fait d’un avantage technique absolu et systématique. L’essor de l’agriculture et de l’élevage, l’innovation que ceux-ci ont représenté, est le résultat d’une adaptation à un environnement qui, par un hasard bio-géographique, a permis à ceux qui y résidaient de développer ces techniques, en contenant déjà des espèces qui répondaient de manière fortuite aux critères nécessaires à la domestication. D’autres populations n’ont pas eu cette chance, car les environnements où ils évoluaient ne contenaient aucune de ces espèces, ou alors des espèces plus difficiles à domestiquer, ou en moins grand nombre. Ceux qui ont développé ces techniques ont alors pu s’étendre en emportant ces techniques avec eux dans d’autres environnements qui y étaient propices, mais qui ne contenaient pas eux-même ces possibilités de développement pour les populations qui s’y trouvaient (ou des possibilités moindres), et ainsi de les y supplanter, en y apportant non seulement leur savoir-faire, mais également leurs plantes et/ou animaux domestiqués. En revanche, par ce même hasard biogéographique, dans une poignée d’autres environnements, ni l’essor ni l’expansion de l’agriculture n’ont jamais été possibles.

La deuxième partie du deuxième essai de Jared Diamond, « l’essor et l’extension de la production alimentaire », est entièrement consacrée à ce sujet, des chapitres 4 à 10 : Jared y décrit avec précision comment certains environnements étaient propices à cette innovation qu’a été la domestication de plantes ou d’animaux, et quelles en étaient les raisons, ainsi que les raisons qui ont permis ensuite l’extension de ces modes de production en certains endroits, et pas en d’autres. Il en ressort que les peuples qui sont restés des collecteurs ne sont pas ceux qui ont refusé toute technique par principe ou par choix, car ceux-là ont été tôt ou tard évincés par des voisins qui avaient moins d’éthique, mais ceux qui se trouvaient dans des environnements qui, malgré le développement de ces techniques agricoles, offraient tout de même plus d’avantages à la pratique de la collecte qu’à celle de l’agriculture ou de l’élevage. C’est donc dû, au final, à des critères strictement biogéographiques, et à la disposition hasardeuse de ceux-ci et des populations concernées.

En revanche, l’idéologie primitiviste offre une vision biaisée de l’évolution des sociétés ; une vision qui n’est pas tout à fait débarrassée des préjugés et de la vision judéo-chrétienne de l’évolution de celles-ci : celle, une fois de plus, d’un péché originel, d’une faute ancestrale culpabilisante qui serait la cause de la perte de l’éden. L’éden trouve ici sa représentation dans la soit-disant perfection du mode de vie des collecteurs, tant dans l’organisation socio-économique que dans le lien à l’environnement, et le péché originel trouve sa représentation dans l’invention de l’agriculture, assimilée alors à une transgression de la condition de l’humanité par rapport à l’ordre naturel des choses (ou contre « l’ordre divin », assimilé dans les visions les plus jusqu’au-boutistes à la personnification de Gaïa).

De plus, l’idéologie primitiviste est elle aussi une idéologie hiérarchisée et binaire, où sont distinctement opposés le bien et le mal, sous les formes respectives de l’agriculture et de la collecte, l’une étant une condition malsaine et une propension malfaisante, l’autre un paradis originel menacé d’extinction. Une idéologie simpliste et culpabilisante, dont le salut nous serait offert dans la piété et le renoncement à la tentation de l’accumulation, accumulation dont l’origine se trouverait dans l’agriculture et l’élevage. Dans cette vision, l’invention et la perpétuation des pratiques agricoles seraient le fait de personnalités aux vertus mauvaises, égoïstes parce qu’elles cherchent d’avantage que les autres à accumuler, et belliqueuses parce qu’elles tendent systématiquement à vouloir accroître d’avantage que les autres leurs territoires et leurs possessions, en exploitant autant l’environnement que leurs propres congénères. Et les collecteurs seraient des êtres vertueux, qui refuseraient volontairement l’accumulation, l’expansion et la coercition, et qui vivraient en harmonie avec leurs congénères et leur environnement.

Or, comme je l’avais pressenti, et comme de nombreux spécialistes le confirment (à l’instar de Jared Diamond), les sociétés de collecteurs sont loin d’être parfaites, tant socialement qu’économiquement, et ne vivent pas plus que les autres en harmonie avec leur environnement (puisque certaines d’entre elles, au même titre que certaines sociétés d’agriculteurs, sont responsables d’altérations de l’environnement et d’éradications d’espèces). L’invention de l’élevage et de l’agriculture n’est que l’obtention d’un savoir-faire parmi d’autres, au même titre que le feu ou la pierre taillée, et est tout à fait comparable à de nombreuses autres acquisitions de facultés nouvelles comme il y en a eu tout au long de l’histoire de la vie sur Terre, non seulement de la part de l’humanité, mais également de la part de nombreuses autres espèces.

e, tant que tu vivras. Elle produira pour toi des buissons et de l'ivraie, et tu mangeras de l'herbe des champs.C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, - jusqu'à ce que tu retournes à la terre d'où tu as été tiré : car poussière tu fus, et poussière tu redeviendras ! » (Genèse, chapitre 3)

« […] maudite est la terre à cause de toi: c’est avec effort que tu en tireras ta nourriture, tant que tu vivras. Elle produira pour toi des buissons et de l’ivraie, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, – jusqu’à ce que tu retournes à la terre d’où tu as été tiré : car poussière tu fus, et poussière tu redeviendras ! » (Genèse, chapitre 3)

Le primitivisme n’est donc, en quelque sorte, rien de plus qu’une adaptation moderne du mythe judéo-chrétien du péché originel, et ne correspond pas à la réalité scientifique de l’histoire de l’évolution des sociétés. En réalité et objectivement, l’histoire de l’évolution des sociétés s’apparente tout à fait à l’évolution de la vie elle-même, ponctuée tout autant de compétitions que de coopérations, de coévolutions que de révolutions : la prolifération momentanée de l’espèce humaine n’est rien de plus que la prolifération d’une espèce comme une autre, qui a acquis momentanément un avantage évolutif majeur, grâce à l’acquisition d’une faculté ou d’une technicité nouvelle.

De telles proliférations ont très souvent eu lieu dans l’histoire de la biosphère, et sans doute parfois avec bien plus de vigueur, à chaque fois qu’une nouvelle faculté avantageuse a été acquise par quelques individus, et jusqu’à-ce que la compétition générée par cet avantage puisse entraîner une nouvelle mise en concurrence, et donc un nouveau rééquilibrage des relations écosystémiques. On imagine ainsi tout à fait ce qu’a pu être par exemple l’apparition chez quelques individus de la faculté de pratiquer la photosynthèse, et l’avantage évolutif incontestable que cela a pu représenter alors. Il a sans doute fallu du temps avant que l’écosystème ne se rééquilibre, et cela a sans doute généré une immense extinction des espèces précédemment dominantes sur la planète en même temps qu’un bouleversement climatique. Idem avec l’apparition des gymnospermes, ou bien celle des mammifères (qui ont largement supplanté les reptiles en se substituant aux dinosaures).

Les exemples seraient sans doute très nombreux. A chaque fois, les espèces supplantées se retrouvaient soit exterminées, soit cantonnées à des niches écologiques plus restreintes. Il en va de même pour l’espèce humaine, dans cette transition néolithique qui a apporté la connaissance des techniques agricoles à l’espèce toute entière : les collecteurs se retrouvent aujourd’hui largement minoritaires, et sont situés dans les quelques rares environnements qui leur offrent plus d’avantages que la pratique de l’élevage ou de l’agriculture : les toundras et taïgas des climats polaires d’Amérique du nord, les zones désertiques d’Afrique Australe ou d’Australie, et les forêts marécageuses de l’Amazonie, du bassin du Congo ou de la Nouvelle-Guinée. On peut même spéculer qu’il ait pu en être de même pour la pierre taillée, pour le feu, puis pour toutes les techniques associées au « grand bond en avant », qui entraînèrent successivement une large suprématie de l’humain sur les autres grands singes, puis la suprématie totale de l’homo sapiens sur les autres espèces humaines.

La logistique et l’énergie :

Les primitifs collecteurs ont donc les mêmes problèmes que nous, ou que d’autres animaux ; ils ont les mêmes tares, les mêmes facultés innées de sympathie ou d’agressivité, d’intelligence individuelle ou de conformisme. Et si les collecteurs sont en moyenne individuellement à la fois plus intelligents et plus agressifs, et les agriculteurs plus pacifiques et plus sots, ce n’est dû qu’à une adaptation individuelle postérieure, due à des conditions d’existence différentes, qui fait que les individus sont alors élevés en ce sens par leurs aînés, et que ceux qui ont ces facultés particulières bénéficient alors d’un avantage social et évolutif, par la sélection sociale et la sélection naturelle : les collecteurs sont d’avantage favorisés lorsqu’ils sont polyvalents et qu’ils sont de bons guerriers, et les civilisés sont d’avantage favorisés lorsqu’ils sont spécialisés et sociables.

Mais cette sélection différente est la conséquence de l’organisation socio-technique, et non sa cause ; et le niveau de coercition sociale, d’inégalité économique, ou de capacité d’altération environnementale d’une société est donc proportionnel, non pas à la propension plus ou moins grande à l’agressivité ou à la sottise des individus qui la constituent, mais bel et bien à la complexification socio-économique de la société, et donc à la variation de sa capacité logistique et de sa disponibilité énergétique.

Cette complexification socio-économique de la société est la conséquence de nombreux facteurs externes : Jared Diamond recense au moins 7 de ces facteurs qui, tous réunis, nous ont finalement amenés à la complexification économique actuelle de la société. Le premier est la concentration des ressources alimentaires : plus il y a de calories assimilables par les humains par unité de surface, et plus il y aura d’humains sur cette unité de surface. Et plus la concentration des humains est grande, plus cette promiscuité engendre une complexification sociale et économique, avec la plupart du temps une augmentation de la stratification sociale et donc de la coercition et de la capacité de nuisance environnementale. Il est bien entendu évident que l’agriculture, en ce sens, permet d’augmenter grandement par unité de surface la densité de plantes comestibles et de gibier facilement disponible, et qu’elle est donc un avantage sur la collecte, lorsqu’elle est envisageable, c’est-à-dire dans la majorité des cas.

L’apparition, via l’agriculture, de la sédentarité et de la complexification sociale, a ajouté deux autres facteurs à ce premier : premièrement, la sédentarité, en permettant aux individus de rester sur place, va entraîner la conservation des inventions (le nomadisme nécessite malheureusement très souvent de les abandonner après leur conception, à cause de la difficulté de les transporter), et donc va faciliter leur reproduction et leur amélioration. Et deuxièmement, la complexification sociale va quand à elle engendrer la spécialisation économique (et également sociale, dans une moindre mesure), qui a permis de décupler encore les capacités d’innovation et de perfectionnement, en augmentant la disponibilité des individus candidats à la pratique de l’innovation. Ceci est dû notamment à l’augmentation de la productivité alimentaire par récolteur (et pas forcément par unité de surface), ce qui permet de libérer de la main d’œuvre.

Le quatrième facteur est l’ensemble des facteurs logistiques qui ont plus ou moins favorisé la diffusion des savoirs, des savoirs-faire ou des technologies et techniques d’une société à l’autre. Ainsi l’orientation des axes de diffusion au sein des continents a joué sur les différences technologiques entre continents : les axes orientés selon la latitude (est/ouest) ont favorisé ces diffusions, alors que les axes orientés selon la longitude (nord/sud) ont freiné ces diffusions.

Axes de diffusion des technologies et savoirs

Axes de diffusion des technologies et savoirs

A mon avis, Jared sous-estime par contre le rôle des transports dans cette diffusion : il mentionne l’importance des animaux de bât et de traction, et son pendant technologique qu’est la roue, mais il ne mentionne pas l’importance du trafic batelier, qu’il soit fluvial ou maritime : pourtant j’ai déjà parlé de l’importance des fleuves Indus, Tigre et Euphrate, ainsi que du Nil, et on pourrait également y ajouter les fleuves jaune et bleu de Chine, et même, dans une moindre mesure, le Mékong, le Gange, le fleuve Niger, le Mississippi et le Saint-Laurent, le Danube et la Volga. Là aussi, leur importance a été plus ou moins grande selon que leur cours était orienté est/ouest plutôt que nord/sud ; idem pour les mers, puisqu’on se rend facilement compte du rôle qu’ont joué les orientations est/ouest de la Méditerranée ou du Golfe Persique, et même du rôle des orientations est/ouest des archipels d’Indonésie, de Mélanésie, de Micronésie et de Polynésie dans la diffusion culturelle et technologique, alors que ça n’a pas été le cas, en tout cas pas du tout dans les mêmes proportions, pour les mers de Chine, pour les côtes Américaines ou africaines, et encore moins pour celles de l’Australie.

Le cinquième facteur est le phénomène des germes que l’élevage a apporté à ceux qui le pratiquaient. Ce facteur a été un phénomène d’amplification, en décuplant indirectement et involontairement les capacités logistiques des peuples éleveurs lors de leurs expansions.

Le sixième facteur est l’invention de l’écriture : par l’écriture, c’est la logistique économique et sociale d’une société qui va être grandement augmentée, car les savoirs et les biens et technologies vont pouvoir être beaucoup plus facilement échangés et/ou transmis dans le temps et dans l’espace. D’autres facteurs plus récents peuvent être inclus dans ce phénomène de logistique sociale : l’imprimerie, la radiodiffusion puis la télévision, la télégraphie puis la téléphonie, et enfin l’immense et complet réseau de circulation de l’information qu’est aujourd’hui l’internet. Ces inventions vont augmenter la capacité de circulation des informations, la communication va s’en trouver accélérée, et la complexité socio-économique va pouvoir s’en trouver décuplée.

A ce sixième facteur peut être ajouté un ultime facteur, celui de la diversité culturelle d’une zone de diffusion des informations et des technologies : cette diversité, ajoutée à une facilité de diffusion (par exemple une orientation est/ouest, ou bien des capacités modernes de transport), favorise la compétition et la concurrence entre les différents peuples, et donc l’innovation technologique.

Mais il se trouve en fait que ces sept facteurs peuvent être regroupés : en effet, certains d’entre eux sont des possibilités directes d’augmenter la disponibilité de calories par unité de surface, et donc d’augmenter le nombre d’humains sur cette unité de surface. D’autres, en revanche, comme la plupart des innovations technologiques, consistent plutôt en des possibilités d’augmenter l’efficacité énergétique, et donc de mieux utiliser l’énergie disponible, ou bien d’en économiser, et donc de rendre disponible cette énergie pour d’autres actions. Ainsi, tuer des ennemis avec des armes en fer est plus efficace que de les tuer avec des pierres taillées, donc cela permet d’utiliser moins d’énergie pour cette même action. De même, transporter des marchandises sur un char à bœufs, ou à plus forte raison sur un camion propulsé par des ressources fossiles, permet d’économiser bien plus d’énergie que de tout transporter à dos d’homme.

Mais finalement, même l’agriculture et la sédentarité sont en quelque sorte des méthodes pour économiser de l’énergie par rapport à la cueillette, en rendant plus facilement disponibles dans le temps (stocks, animaux conservés vivants) et dans l’espace (concentrations de plantes comestibles sur le territoire) les calories nécessaires, et donc d’avoir une meilleure efficacité énergétique dans la production alimentaire. Il s’agit donc exclusivement, à chaque fois, de disponibilité énergétique et de capacité de logistique, toutes deux étant des facteurs d’efficacité énergétique. L’ensemble de l’histoire de l’évolution des sociétés humaines est ainsi liée à leur plus ou moins grande efficacité énergétique. Tout n’est que le résultat d’une transformation de matière en une autre forme de matière par une utilisation d’énergie, au même titre que la photosynthèse, par exemple, n’est que la transformation de matière en une autre forme de matière grâce à l’utilisation de l’énergie solaire. Et la production de biomasse qui en résulte est alors strictement proportionnelle à la quantité d’énergie solaire reçue par unité de surface.

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De même, le phénomène de complexification socio-économique des sociétés humaines est strictement proportionnel à la potentielle efficacité énergétique de celles-ci, c’est-à-dire à la disponibilité énergétique. Et bien entendu, la stratification sociale, le niveau de coercition interne, et la capacité d’altération environnementale d’une société, sont également intimement liées à sa complexification sociale, et donc à cette disponibilité énergétique. Et elles sont bel et bien la conséquence de cela, et non la cause.

L’étude historique et anthropologique des sociétés humaines et de leur évolution est donc bel et bien une science, et même une science exacte, comme le propose Jared dans la conclusion de son deuxième essai. Et l’essor ou la décadence des civilisations, leur effondrement, leur défaite ou leur expansion, seraient donc scientifiquement liés à la disponibilité énergétique de celles-ci. Les capacités de circulation des biens, des personnes et des informations au sein d’une société, son efficacité énergétique, sa capacité de production alimentaire, tant en quantité qu’en qualité, et sa disponibilité énergétique, en déterminent son étendue, sa structure et son organisation interne. Le caractère plus ou moins centralisé des ressources qui lui sont vitales détermine sa plus ou moins grande centralisation. Et le caractère plus ou moins renouvelable de ces ressources, ou les capacités d’approvisionnement plus ou moins importantes et plus ou moins durables de cette société, en déterminent sa plus ou moins grande capacité de perpétuation dans le temps.

Le « cogito » écologiste :

L’idéologie primitiviste, comme je l’ai mentionné et expliqué dans cet article, est une idéologie simpliste et binaire, qui départage le monde entre bien et mal, et une idéologie culpabilisante, qui place l’origine de nos maux au sein même de nos individualités et de nos personnalités, dans nos comportements. Cette idéologie nous propose comme solution la piété, et le renoncement à l’accumulation, à commencer par le renoncement aux techniques et aux technologies qui la génèrent, lesquelles trouvent leur origine temporelle dans l’invention de l’agriculture.

Cette attaque de ma part envers le primitivisme peut paraître assez vindicative, voire agressive, mais en réalité, ce reproche que je fais au primitivisme est le même que celui que je fais à l’ensemble de l’extrême gauche. L’ensemble de l’extrême gauche est baignée de cette tendance idéologique culpabilisante et binaire. L’extrême gauche toute entière a tendance à être teintée de cette idéologie qui considère, comme l’a fait la religion monothéiste avant elle, que pour améliorer les choses, nous devons individuellement renoncer aux tentations de l’accumulation et de la domination, et que nous devons individuellement et collectivement lutter contre ces tendances naturelles à l’accumulation et à la domination qui sont les nôtres. Que c’est là que se trouve notre salut. Il s’agit ni plus ni moins d’une sorte de catéchisme anti-capitaliste et anti-autoritaire.

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Mais finalement le primitivisme est de loin la plus logique de ces idéologies d’extrême gauche, d’abord parce qu’elle ajoute, aux propositions radicales économiques et sociales de l’extrême gauche, une réflexion écologiste à cette idéologie commune de l’extrême gauche ; et ensuite parce qu’elle apporte une contre-proposition écologiste radicale au défi écologiste (au lieu de considérer simplement et naïvement, sans aucune démonstration, qu’une société communiste et libre serait forcément plus écologiste que la société actuelle, comme le font généralement les communistes anarchistes), au même titre que le communisme anarchiste apporte une contre-proposition radicale au capitalisme et à l’autorité. Mais aussi et surtout, parce qu’en donnant à l’accumulation primitive une origine temporelle et réelle, celle de l’invention de l’agriculture, à laquelle elle oppose l’exemple concret et potentiellement exemplaire de la vie tribale, elle concrétise largement l’idéologie gauchiste extrême. L’idéologie primitiviste est donc de loin la plus complète, la plus concrète, et la plus logique des idéologies d’extrême gauche.

A l’inverse, l’idéologie d’extrême gauche « classique », communiste anarchiste, n’a pas ou très peu de réflexion spécifiquement écologiste, n’a pas d’exemple existant ou ayant précédemment existé sur lequel s’appuyer et pour servir d’exemple, et n’a qu’une vision floue de ce concept sur lequel repose pourtant l’ensemble de son idéologie économique qui est celui de l’accumulation primitive. Ils voient alors ce concept comme un phénomène systémique, comme une conséquence de comportements, et non comme un phénomène concret, obtenu volontairement grâce à des décisions politiques. Ce reproche que je fais ici à l’idéologie primitiviste ne témoigne donc pas du tout d’une forme de combat personnel, d’une agressivité particulière à l’égard de cette idéologie, encore moins d’une quelconque haine, ni envers cette idéologie elle-même, ni envers ses détracteurs ; au contraire, elle témoigne plutôt de l’affection que je lui porte, et de l’intérêt qu’elle a pu représenter dans l’évolution de mes idées.

Car cette idéologie a été pour moi une sorte de « cogito » cartésien, appliqué à la réflexion écologiste : une manière de pousser au plus loin la réflexion, de douter de tout, de rejeter l’ensemble de ce qui a construit nos civilisations, pour finalement pouvoir repartir sur de meilleures bases, n’en acceptant que de particulièrement solides et certaines. C’est à cela que m’ont servi ces passionnantes réflexions et ces très enrichissants débats avec les primitivistes. Grâce à cette idéologie et à son erreur fondamentale, et grâce au fait que cette erreur fondamentale puisse être très concrètement réfutable, puisqu’elle repose sur des phénomènes historiques réels, j’ai pu saisir de manière tout aussi concrète où se situait l’erreur fréquente de l’extrême gauche à propos du phénomène d’accumulation primitive, laquelle ne s’appuie que sur des constructions abstraites et des a priori théoriques. J’ai pu comprendre que ce phénomène n’était pas dû à un processus comportemental, mais à un phénomène physique, historique et fortuit, plus ou moins accéléré par les décisions politiques.

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Mais je pense également désormais que ce processus pourrait tout à fait, en tirant justement parti de l’immense diversité des comportements individuels, culturels et environnementaux, être compensé par d’autres processus – à plus forte raison dans un monde fini – et que l’évolution des sociétés humaines a de grandes chances de tendre à l’avenir vers une diminution de la stratification sociale, des inégalités économiques, et des capacités de nuisance environnementale, au profit d’une société plus égalitaire, plus libre, et plus durable.

Je ne peux donc que souhaiter à mes amis primitivistes un bon cogito, espérant que ce qui fût pour moi une excellente transition puisse l’être aussi pour eux. La page du primitivisme et de l’anti-civ se retrouve ainsi pour moi définitivement tournée, et je ne peux que conseiller à tout le monde de lire (ou de relire) ce deuxième essai de Jared Diamond, cette œuvre magistrale et très enrichissante qu’est « De l’inégalité parmi les sociétés ».

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Une anthropologie économique du transport

22 février 2011

[Troisième partie d’une série de trois articles anthropologiques consacrés à la transition néolithique et à l’apparition de l’urbanisation des sociétés :]

1/3 = Néolithico-partisan

2/3 = La cité, idéale ?

3/3 = Une anthropologie économique du transport


Dans la deuxième partie de cet article, j’ai tenté de démontrer que l’origine des maux des sociétés humaines était liée à l’apparition des villes, puis des cités et des états. En effet, les sociétés de cultivateurs non urbanisées sont tout autant durables que celles des collecteurs, et elles ne présentent pas non plus d’inégalités sociales particulièrement dissuasives. En plus d’être le lieu à l’origine de l’existence d’inégalités sociales, la ville serait donc également à l’origine de destructions exponentielles de biotopes, sans capacité aucune pour ses populations de gérer durablement les ressources dont elles dépendent. Il me faut donc maintenant tenter de définir les facteurs qui ont permis l’émergence et le développement de sociétés urbanisées, alors que certaines sociétés, à l’inverse, n’ont jamais développé d’urbanisation. Quelle est donc la raison de l’apparition ou non de villes ? Comment est-on passé en certains endroits d’une vie en tribus, en communautés, à une vie en cités ou en états, alors qu’en d’autres il n’en a rien été ? La croissance démographique peut-elle simplement expliquer cela ? Est-ce plutôt la hiérarchisation des communautés qui leur a permis d’évoluer en états ? Ou bien une telle évolution ne nécessite-t-elle pas plutôt d’autres conditions, plus aléatoires ?

 

Croissance démographique, collecteurs et cultivateurs :

Il est évident que la population des collecteurs est restreinte par leur dépendance directe envers les ressources de leur environnement ; même si leur population peut occasionnellement croître, celle-ci ne donne jamais lieu à une croissance exponentielle, à cause du phénomène de scission. Les sociétés de collecteurs n’étant pas hiérarchisées, le groupe, la communauté, n’est maintenu que grâce à l’affection et aux liens qui unissent ses membres ; il n’y a pas d’autorité, donc aucun membre n’est contraint de rester dans la communauté, chacun est à tout moment libre de partir. Du coup, si le groupe croît, la pression entre les membres, à un moment devient trop importante, et des frictions, des mésententes, apparaissent, qui causent alors des scissions. Les groupes se scindent, et certains individus partent constituer une nouvelle communauté. Et même si les groupes ainsi scindés s’affrontent, jamais aucun ne contraindra l’autre, ne le dominera : ils se contenteront de se battre jusqu’à-ce que la proximité soit supportable, quitte à éliminer purement et simplement le groupe ennemi.

Leur dépendance directe envers leurs ressources explique aussi pourquoi les communautés de collecteurs doivent scinder rapidement leurs groupes : si la population de la communauté devient trop importante, les individus doivent alors surveiller un territoire trop grand, et aller chasser trop loin. La pression de l’environnement est donc tout autant un facteur de scission des communautés, empêchant ainsi les hiérarchies d’apparaître et de se développer, et contraignant les humains à vivre dans des communautés de très faibles populations.

Leur dépendance directe envers leurs ressources explique d’ailleurs que la guerre chez les collecteurs soit quasiment permanente : dès que la population augmente trop vite, ou dès que les ressources diminuent, ils en subissent quasiment instantanément les désagréments. Il leur faut donc agrandir leur territoire, et ils se heurtent alors inévitablement à leurs voisins, les territoires étant tous occupés (peu importe si ce voisin est une communauté qui résulte d’une ancienne scission ou non). Ces affrontements quasiment permanents régulent constamment la population, et maintiennent un équilibre entre la productivité naturelle du biotope, et la croissance des populations humaines qui en dépendent. Si un groupe croît momentanément, c’est que son environnement est momentanément plus productif, ou alors que les mécanismes de contrôle de la natalité n’ont pas suffisamment fonctionné. Mais jamais, de toutes façons, les groupes ne deviennent suffisamment importants pour qu’une hiérarchie apparaisse, sans que ce groupe n’ait la possibilité de se scinder, et par là de rendre caduque la hiérarchie aussitôt qu’elle apparaît.

Dans les sociétés d’agriculteurs, les choses semblent se compliquer, car ceux-ci dépendent moins directement de leur environnement, étant donné qu’ils l’aménagent et l’organisent. Pour autant, la plupart des sociétés d’agriculteurs (ou d’éleveurs) ne sont pas hiérarchisées non plus, et la scission des communautés est également courante dès que la taille de la communauté devient trop importante et que la pression sociale devient trop importante.  Les primitivistes semblent considérer cependant qu’avec l’agriculture, la pression environnementale va devenir importante bien après la pression sociale, et que ceci va laisser la possibilité aux hiérarchies de se développer avant que la dépendance à l’environnement ne contraigne les membres à scinder la communauté. Ainsi, lorsque les groupes se scindent, les hiérarchies perdurent, réclamant alors le tribut aux communautés nouvellement constituées. En fait, je suis convaincu que ceci est tout simplement impossible. Certes les stocks relatifs à la pratique de l’agriculture et de l’élevage sont les seuls qui offrent les conditions d’émergence du tribut, mais pour autant, corrélation n’est pas causalité, et ce qui peut causer l’apparition d’un tribut, ce n’est pas l’existence des stocks eux-mêmes, mais la capacité d’une élite à s’approprier les surplus de ces stocks.

Or, pour qu’une minorité puisse s’approprier un surplus, il faut d’abord qu’il y ait la possibilité de dégager des surplus. Mais, nous l’avons vu, dans une communauté de petite taille, les hiérarchies ne peuvent pas apparaître sans être aussitôt annihilées par des scissions et/ou des affrontements. Un surplus ne peut donc pas être approprié par une minorité interne d’une communauté, il ne peut être approprié que par un groupe extérieur à la communauté, exerçant une contrainte sur celle-ci. Au sein d’une communauté, l’apparition d’un surplus ne pourra donner lieu qu’à une croissance de la population, jusqu’à obtenir un nouvel équilibre population/ressources. La population ne pouvant pas dépasser un certain nombre de personnes à cause de la pression sociale, ce n’est pas la taille des communautés qui augmente, mais le nombre de ces communautés, avec une diminution de leurs territoires respectifs, jusqu’à stabilisation.

De plus, la pression environnementale est tout aussi importante chez les agriculteurs, car même si leur territoire peut être plus réduit que celui des collecteurs, les tâches à effectuer, par contre, sont plus contraignantes, et doivent donc être effectuées d’avantage à proximité de l’emplacement de la communauté : il faut entretenir, protéger les cultures des animaux sauvages, clôturer les parcs des animaux, utiliser des outils pour travailler la terre, récolter d’importantes quantités de végétaux en de courts laps de temps avant de les stocker, entretenir et protéger les silos, etc. De même, les champs sont moins grands à défendre qu’un territoire de chasse, mais concentrent une quantité vitale de ressources bien plus importante. Au final, la pression environnementale est, bien que mieux contrôlée, plus importante que celle des collecteurs, et la scission à cause de la pression environnementale intervient plus tôt, car sinon les champs et les pâtures sont trop loin et donc difficiles à exploiter, à protéger et à défendre. Les populations agricoles auraient donc plutôt tendance à vivre dans des communautés plus réduites en effectifs que les populations de collecteurs ; ou, dit autrement, l’apparition de l’agriculture aurait plutôt induit une réduction, à la fois de la taille et de l’effectif de population, des communautés humaines. La croissance de la population liée à l’adoption de l’agriculture n’est donc pas la cause de l’apparition des villes.

 

Hiérarchisation et communautés réduites :

Une autre éventuelle cause de l’accroissement de l’effectif en population des communautés pourrait être le développement de l’esclavage : étant donné que l’agriculture nécessite des bras, sur des territoires réduits en taille, il paraîtrait envisageable que certaines communautés aient voulu conserver des prisonniers plutôt que d’exécuter leurs ennemis à la suite d’affrontements tribaux, car il serait alors devenu possible voire intéressant de les surveiller et de leur faire exécuter les tâches les plus rudes. Un surplus aurait alors pu apparaître, la population croître et les territoires s’étendre.

Mais en réalité, l’esclavage n’est pas envisageable dans des communautés de petites tailles, car la population étant très réduite, les individus esclaves finiraient rapidement par être assimilés à la tribu, du fait de leur vie en extrême proximité. C’est notamment le cas des femmes « réquisitionnées » (lors d‘affrontement entre communautés rivales, après que leurs maris ou parents aient été tués), qui s’intègrent en général rapidement à leur nouvelle communauté. Et puis, pour faire croître la taille de la communauté, même par l’intégration d’esclaves, il faut agrandir le territoire, donc surveiller une quantité de ressources plus importante, surveiller le travail des esclaves dans un territoire de plus en plus grand, et au final la communauté finirait par se scinder. Finalement, la taille des communautés ne varierait pas, mais la proportion de membres constitutifs de cette communauté diminuerait au profit d’une proportion d’étrangers esclaves : les esclaves s’avèreraient alors être des outils plutôt encombrants, qui pourraient même placer les communautés qui en possèdent en désavantage par rapport à celles qui n’en ont pas, en tous cas tant que celles-ci sont de petite taille.

En clair, plus un individu possède d’esclaves, plus il prend des risques (et plus un homme possède de femmes, plus il prend des risques également). Dans une communauté de taille très réduite comme c’est le cas parmi les tribus de cultivateurs ou d’éleveurs, les individus ne peuvent avoir que très peu de personnes à leur service ; et tant qu’à avoir peu de personnes à son service, mieux vaut, pour les guerriers (donc pour les hommes) choisir des femmes, d’autant que ces dernières s’assimilent beaucoup mieux à leur nouvelle communauté, et très vite ne peuvent donc plus réellement être considérées comme des esclaves.

Or c’est justement ce qu’on observe dans les communautés de proto agriculteurs, où la seule inégalité sociale existante consiste en une inégalité hommes/femmes, et à une polygynie très courante. Mais ils ne sont pas hiérarchisés, et ne pratiquent pas de forme d’esclavage (donc il n’y existe pas de classes sociales). Dans tous les lieux de la planète où les tribus n’ont jamais évolué vers des villes ou des états (Amazonie, Nouvelle-Guinée, Sibérie, Amérique du nord, Namibie,…), l’esclavage des hommes n’existe pas et n’a jamais existé ; la pratique de l’esclavage n’a existé que dans des sociétés avec une centralisation, une chefferie, des villes, des tributs. Elle n’a existé que dans des « civilisations », dans des groupes humains déjà organisés en cités ou en états. Plutôt qu’un générateur de surplus entraînant l’apparition de civilisations, l’esclavagisme est donc en réalité plutôt un « luxe » que seules les civilisations qui avaient déjà auparavant dégagé des surplus, et pu agrandir leur territoire et leurs effectifs, ont pu s’offrir.

En revanche, à travers ces analyses, nous pouvons maintenant commencer à entrevoir ce qui permet à une civilisation d’apparaître : pour qu’une civilisation apparaisse, il faut que le territoire des agriculteurs puisse être agrandi sans causer la scission de la communauté. C’est-à-dire qu’il faut pouvoir défendre et protéger un plus grand territoire, travailler sur des champs plus éloignés du village communautaire. Cela revient, sur un vaste territoire, à devoir disposer d’une logistique avantageuse. Or, une amélioration de la logistique ne peut être due qu’à une seule chose : à une amélioration des capacités de transport disponibles pour la communauté.

 

Logistique et transport :

[Extrait du livre Le troisième chimpanzé, de Jared Diamond :]

Voilà donc pourquoi la Nouvelle-Guinée n’a jamais connu de civilisations : les néo-guinéens n’ont jamais pu disposer d’une logistique leur permettant de s’approprier et d’exploiter de grands territoires, encore moins de s’approprier le territoire des communautés voisines en leur réclamant un tribut. Ils n‘ont jamais pu développer des moyens pour faciliter le transport des récoltes, le transport des soldats et de leurs armes, du bois d’œuvre et de chauffe, de denrées négociables diverses. Les néo-guinéens ont toujours dû se contenter de vivre en petits groupes, sur de petits territoires, en cultivant des bananes et des patates douces à proximité de leur village, et en ramassant du bois d’œuvre et de chauffe à proximité du village, qu’ils transportent à dos d’homme. Et cet exemple de la Nouvelle-Guinée est généralisable à tous les lieux de la planète où ont subsisté jusqu’à aujourd’hui des tribus non hiérarchisées. Mais l’apparition des villes n’a pas été rendue possible ou impossible selon les cas, uniquement du fait de la géographie locale et de la richesse des biotopes ; des paramètres supplémentaires sont tout de même nécessaires pour expliquer cela.

Avec l’adoption de l’agriculture, les humains ne vont pas seulement cultiver les terres, ils vont également domestiquer des animaux. Or, la domestication de certains animaux va permettre de les utiliser comme force de travail. Certains animaux peuvent servir de bêtes de somme (le bœuf dans le croissant fertile et en Inde, le lama dans les Andes, l’âne en Afrique sahélienne), et vont ainsi permettre d’améliorer le transport des denrées ou des outils entre les champs et le lieu de vie de la communauté ; les agriculteurs qui disposent alors de ces animaux domestiqués vont pouvoir augmenter leur territoire, et leur population va pouvoir croître. Et on assistera alors à l’apparition des premiers villages. Voilà la raison expliquant pourquoi en certains lieux du globe des communautés ont grossi, alors qu’en d’autres lieux les communautés sont restées petites et autonomes. La Nouvelle-Guinée, pour reprendre cet exemple, ne dispose d’aucune espèce animale qui aurait pu être domestiquée comme animal de bât.

Avec les animaux de bât, des premiers villages apparaissent donc. Cependant, on est encore loin des agglomérations antiques : ces villages ne comptent que quelques centaines d’individus, l’agriculture ne dégage que très peu de surplus, et donc les hiérarchies naissantes de ces villages ne disposent pas encore d’une réelle capacité à prélever des tributs sur les communautés voisines. Mais très vite, certains de ces animaux, le bœuf tout d’abord, puis plus tard le cheval dans la basse vallée du Danube, vont être utilisés non seulement comme animaux de bâts, mais également pour travailler la terre avec l’invention de l’araire, et vont permettre ainsi de diminuer le labeur, et donc de dégager des surplus en augmentant la production par cultivateur. L’invention de la roue, parallèlement, va encore augmenter les capacités de transport et donc de logistique de ces communautés. Les villages grossissent, et des chefferies apparaissent, avec un début d’apparition de classes sociales. Avec la roue, on va pouvoir acquérir une logistique militaire en transportant les hommes, leurs armes, et des vivres. Et avec la roue, on va pouvoir réquisitionner et transporter les surplus que la communauté voisine a acquis grâce à l’araire, et donc le tribut va apparaître.

Là encore, on est malgré tout assez loin des civilisations urbanisées antiques, et ces villages ne comptent qu’un millier à deux mille individus, et n’ont une influence que sur quelques villages alentours, de manière assez similaire aux petits royaumes que comptait l’Afrique de l’ouest lorsque les Européens y ont fondé leurs premiers comptoirs. Il a fallu encore plus que cela pour voir l’apparition de véritables villes (seul l’empire Inca faisait exception, avec une population de 12 à 15 millions d’individus, et cela sans connaître l’utilisation de la roue ni de l’araire, même si la grande majorité de la population inca vivait dans des villages de quelques centaines d’individus seulement). Et puis surtout, ce passage de petites communautés d’une centaine d’individus à de gros villages d’un ou deux mille individus, puis de gros villages à des agglomérations de plusieurs dizaines de milliers d’individus, s’est fait dans les deux cas assez brutalement : les archéologues distinguent très nettement des passages brutaux, là où les civilisations antiques sont apparues : si le premier sursaut s’explique par la domestication de ces animaux, le second sursaut, lui, s’explique plus difficilement, et la raison n’est finalement apparue qu’assez récemment aux yeux des archéologues.

 

Une première urbanisation dans l‘Indus :

Si l’adoption de l’agriculture, au départ, engendre une réduction des effectifs de population et des territoires par rapport à ceux des collecteurs, elle impliquera nécessairement aussi, la plupart du temps, une diminution de l’accès à un certain nombre de ressources qui ne sont indispensables que de manière sporadique : du sel, des roches susceptibles d’être taillées pour façonner les outils, des plantes médicinales impossibles à acclimater dans les cultures, ou qui ne poussent que dans des endroits très particuliers, etc., mais qui n’en sont pas moins indispensables pour autant. Les collecteurs se déplacent sur d’immenses territoires plus ou moins fixes, et ont donc accès à une bien plus grande diversité de ressources ; et puis certaines ressources étaient accessibles à plusieurs groupes, à cheval entre plusieurs territoires ; alors que les groupes qui vont se sédentariser vont se retrouver astreints à des territoires réduits et fixes, et donc ne vont plus disposer de l’intégralité de ces ressources, secondaires mais néanmoins nécessaires. Les communautés agricoles, pour compenser ces carences, vont donc devoir échanger : elles vont devoir commercer avec les communautés voisines.

En Nouvelle-Guinée, par exemple, une seule ethnie était implantée sur l’unique gisement de roches de l’île qui permettait la fabrication de haches en pierre de bonne qualité. Ils en fabriquaient, les échangeaient avec les tribus voisines, qui elles en échangeaient une partie avec les tribus voisines, et ainsi de suite, jusqu’à-ce que l’ensemble de l’île soit fournie en haches. Mais jamais des individus de ces communautés ne se sont déplacés de communauté en communauté pour échanger ces produits. Alors que dans d’autres endroits de la planète, des marchands sont apparus, qui ont pratiqué le commerce, en vivant de ce commerce, voire en s’enrichissant. Certes la diffusion des pratiques agricoles va s’accompagner d’une diffusion de tout un tas de mots et de caractères culturels, qui vont devenir communs aux différentes communautés, et qui vont donc faciliter les échanges culturels et commerciaux entre communautés, mais ce n’est pas suffisant, et il a fallu surtout que ces marchands potentiels disposent de moyens de transport leur permettant d’effectuer ce commerce.

Avec les animaux de bât, puis ensuite avec la roue, des marchands vont pouvoir se déplacer de communauté en communauté pour faire circuler des marchandises, en transportant ces marchandises ainsi que les vivres et le matériel nécessaires à toute excursion. Ces spécialistes vont bénéficier des innovations en matière de transport, et ils vont utiliser ce commerce pour appliquer pour la première fois une marge sur la valeur d’échange, marge qui va leur permettre de vivre, voire de s’enrichir. C’est d’ailleurs bien cette marge qui va permettre l’existence notamment de l’empire Inca. Mais l’empire inca, malgré son immense étendue, devra se contenter de villes de concentration réduite, de quelques milliers d’âmes seulement. De l’autre côté de la planète, et quelque quatre mille ans plus tôt, une civilisation encore assez mystérieuse, celle de la vallée de l’Indus (ou civilisation harappéenne), comptait déjà plusieurs immenses agglomérations de plus de 40 000 habitants (peut-être même 50 000 habitants pour la ville de Rakhigarhi). Elles étaient même plus importantes en taille et en population que celles de la Mésopotamie de la même époque, et ont précédé cette dernière dans le développement fulgurant de ces mégapoles.

Les différents chercheurs qui ont étudié cette civilisation ont réfléchi à ce qui avait pu causer un tel essor de l’urbanisation, aussi brutal. Il ne s’agit pas d’une révolution agraire, car la plupart des plantes qui étaient cultivées par la civilisation harappéenne l’étaient déjà auparavant par ses prédécesseurs, et avec apparemment les mêmes techniques. L’évolution des techniques d’irrigation, néanmoins, a souvent été citée comme étant sans doute la cause principale, mais en fait, des études approfondies ont permis de démontrer que ce n’était pas suffisant. Certes l’amélioration des techniques d’irrigation a permis d’augmenter la production agricole, mais il s’est avéré, comme le montre un documentaire consacré à cette civilisation qui a été diffusé sur France 5, que l’apparition de ces villes n’était pas tellement dû à une augmentation importante de la population régionale, mais plutôt à une concentration de cette population, qui auparavant vivait dans de petits villages, et qui là s’est regroupée dans ces grandes agglomérations.

Or, pour pouvoir regrouper de telles quantités de populations sur des espaces aussi réduits, et pour pouvoir assurer l’approvisionnement de ces populations, et aussi l’exportation des productions artisanales que permet une telle concentration urbaine, il faut avoir des capacités nouvelles de logistique, et donc de transport. Et c’est justement ce qui s’est passé : les harappéens ont acquis à ce moment-là, non seulement une maîtrise du pouvoir d’irrigation que représentaient leurs fleuves, mais aussi une maîtrise de la capacité de transport que représentent également ces fleuves. Ils ont développé de nouvelles embarcations à fond plat (embarcations conçues sur le même modèle que celles qui sont encore utilisées aujourd’hui sur l’Indus), à important tonnage, propulsées selon le cas par la force des rames ou surtout par celle du vent, avec sans doute l’invention des toutes premières voiles de l’histoire. Avec ces bateaux, les harappéens vont pouvoir non seulement approvisionner leurs grandes villes disposées le long des fleuves, mais ils vont également pouvoir ensuite s’aventurer en mer, et faire du commerce d’artisanat et d’art, et peut-être aussi de denrées agricoles, dans tout le golfe persique, à Dilmun (actuel Bahreïn), ou à Sumer (Sud de l’Irak actuel).

La taille des agglomérations humaines est donc proportionnelle aux capacités techniques de transport et de logistique : plus les moyens de transport sont développés et efficaces, plus les humains vont pouvoir s’approvisionner à distance, et donc vivre en concentration urbaine. Lorsqu’ils ne peuvent s’approvisionner qu’à dos d’homme, ils vivent dans des communautés réduites, dont la population ne se compte qu’en dizaines d’habitants ; là où ils ont pu domestiquer la force animale, ils vivent dans des villages dont la population se compte en centaines d’habitants, voire en petites villes de quelques milliers d’habitants avec d’autres innovations techniques comme la roue (et donc le chariot) ou les routes ; et lorsqu’ils ont domestiqué de grands fleuves navigables, ils vivent dans de grandes agglomérations de plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Voilà sans aucun doute la raison à l’apparition de villes dans certains lieux de la planète et pas dans d’autres : les humains ont toujours vécu en petits groupes lorsqu’ils ne disposaient d’aucun moyen de transport domesticable, comme en Nouvelle-Guinée, en Afrique dans le bassin du Congo, etc.. Alors que les grandes civilisations antiques sont toutes apparues le long de grands fleuves navigables, l’Indus, le Tigre et l’Euphrate, le Nil, le Fleuve Jaune, fleuves dont ils avaient pu domestiquer les capacités logistiques.

 

Les conséquences du développement du commerce :

Il semblerait donc que l’apparition des premières villes, des premières civilisations, soit dû au développement de la circulation des marchandises, et donc au développement du commerce. Les commerçants auraient donc été les premiers spécialistes à avoir constitué des classes socio-économiques distinctes, voire autonomes, puis à constituer des élites politico-économiques. En effet, ces commerçants itinérants ont dû vouloir tout d’abord sécuriser leurs convois et caravanes, puis ensuite sécuriser l’intégralité des itinéraires commerciaux qu’ils utilisaient (les routes, puis les fleuves), en s’octroyant les services de groupes de guerriers devenus plus tard de véritables polices. Ils ont ensuite certainement choisi des lieux où s’établir et où amasser et dépenser leurs richesses, et ces lieux ont grossi en attirant toutes sortes de travailleurs, d’artisans, ou d’employés divers. Progressivement, les élites marchandes ont utilisé les services d’employés pour effectuer tous les travaux, y compris ceux de commerce, tout en conservant pour elles seules les marges financières, et sont ainsi devenues des élites purement financières, et fatalement politiques.

Et ces élites allaient pouvoir se permettre, non plus seulement de « sécuriser » leurs activités commerciales, mais également d’imposer, par la force de leurs armées professionnelles rémunérées, une oppression financière et politique sur les communautés environnantes, en leur réclamant un tribut, accroissant ainsi d’avantage leur richesse personnelle. Ces groupes de commerçants « apatrides » n’avaient pas de liens fraternels avec les communautés sur lesquelles ils ont exercé une coercition, donc ils ont pu opprimer des groupes auxquels ils n’avaient jamais appartenu : la coercition était de ce fait exercée depuis l’extérieur de la communauté. Les lieux de résidence de ces élites sont devenues les premières villes, constituées non plus seulement d’un unique groupe culturel, voire familial, mais d’une pluralité de groupes hétérogènes : les premières cohabitations pluriculturelles, les premières sociétés de classes étaient nées, en même temps que les premiers travaux aliénés et les premiers pouvoirs coercitifs.

Le développement du commerce allait être la cause de l’apparition de tous ces maux caractéristiques des civilisations. Le hasard qui a fait que certains peuples aient constitué des civilisations, alors que d’autres soient restés des « sauvages », n’est dû qu’au hasard géographique et biogéographique, qui a donné la possibilité ou non, aux populations locales, d’obtenir ou pas des moyens de transports utilisables à des fins commerciales, et par là d’étendre leur influence. Les civilisations sont toutes des organisations structurées par le commerce : des systèmes conditionnés par et pour la circulation de marchandises. Toutes les autres caractéristiques de ces civilisations ne sont que des conséquences de celle-ci.

La principale caractéristique de la civilisation n’est donc pas d’être agraire, mais d’être commerçante. Je suis même convaincu que la spécialisation du travail, première division du travail, est en réalité la conséquence de l’apparition du commerce, et non l’inverse : le commerce ne serait pas simplement l’une de ces spécialisations économiques parmi d’autres, spécialisations qui seraient toutes apparues plus ou moins en même temps avec la sédentarisation et l’agriculture, le commerce serait la cause de toutes les autres spécialisations. Il serait la toute première spécialisation économique qui serait apparue, grâce à l’invention et au perfectionnement du transport, et c’est son développement qui aurait permis l’apparition des autres spécialisations, agriculteurs, artisans, forces de l’ordre, fonctionnaires régaliens ou bureaucrates, etc.. Plus tard, les surplus dégagés par les marges, les impôts, les plus-values, vont permettre de faire apparaître d’autres spécialités économiques, artistes, prêtres, enseignants, médecins, architectes, banquiers, etc..

Ce développement du commerce et de la circulation de marchandises s’est fait de trois manières : en premier lieu, il y a eu la nécessité d’échanger, à cause de la sédentarisation et de la stabilisation des territoires ; mais lorsque des commerçants sont apparus et qu’ils ont pu se déplacer de communauté en communauté en transportant diverses denrées, ceux-ci ont également provoqué un désir de consommation chez les peuples qu’ils ont démarché : pour la première fois, des humains ont succombé à l’attrait de la consommation, et pour y répondre, ils ont augmenté leurs productions potentiellement échangeables, de manière à libérer des surplus destinés à l’exportation et à l’échange. Enfin, les nouveaux pouvoirs coercitifs des villes de commerçants ont réclamé des tributs aux communautés locales, ou bien les communautés se sont d’elles-mêmes inféodées à ces villes en se rangeant sous leur protection, acceptant en contrepartie de leur verser un impôt. Tributs ou impôts ont alors nécessité l’obtention impérative de surplus. C’est par ces trois phénomènes qu’il y a eu l’apparition et le développement des surplus échangeables. Et lorsque, par ces phénomènes, des villes sont apparues, et que les métiers des secteurs secondaires et tertiaires (donc dépendants des surplus du secteur primaire) se sont développés, les communautés ont exporté une partie de leurs productions primaires depuis les lieux de production jusqu’à ces lieux de consommation par excellence que sont les villes.

De ce fait, la production primaire a été contrainte, que ce soit volontairement ou de manière coercitive, de produire avec une impossibilité de gérer durablement l’environnement immédiat. D’exploitant en exploitant, de production primaire en production primaire, les ressources ont été, de manière quasiment systématique, dans toute civilisation, surexploitées et acheminées jusqu’aux consommateurs. Par l’impôt ou le tribut, ou plus simplement par l’attrait de la consommation due à la circulation des marchandises, la surexploitation des ressources va devenir exponentielle, et ceci jusqu’à la destruction totale du biotope, ou à minima jusqu’à-ce que l’effondrement des rendements ne puisse plus permettre aux populations qui en dépendent de subvenir à leurs besoins. Le commerce entraîne donc une urbanisation de la société, qui entraîne des destructions exponentielles de biotopes, bien souvent jusqu’à la désertification. Jared Diamond, dans son ouvrage « Effondrements », ou bien Franz J. Broswimmer, dans son ouvrage « Ecocide », décrivent très bien ces surexploitations de ressources naturelles, et les conséquences qu’elles ont eues sur les peuples qui les ont causées.

Pour produire non plus seulement pour subvenir aux besoins des producteurs/consommateurs, mais également pour dégager des surplus exportables, il a fallu modifier les techniques de production. Et les producteurs, conditionnés par une société du transport et de la circulation, ont modifié progressivement leurs techniques agricoles, en intégrant le transport dans ces techniques. Auparavant, et encore maintenant chez les peuples qui n’ont pas développé d’activités commerciales, on pratiquait une agriculture qui se caractérisait par une succession de points, de lieux, de localités : on cultivait dans des clairières, on semait les graines en poquets, on plantait les arbres en bosquets, et le village lui-même était un cercle centré autour d’une cour, c’est-à-dire un point, une localité. Avec l’invention du transport, on va se mettre à utiliser des moyens de transport pour cultiver, et ainsi pratiquer une agriculture « transportée » : on va inventer l’araire, et le labour, pour « transporter » le travail du sol ; on va cultiver en une succession d’allers/retours, de lignes, de rangs, de champs ; et les villages vont s’articuler le long de rues et d’artères de communications, pour permettre la circulation des moyens de transport.

Mais surtout, on va cultiver d’avantage les plantes qui peuvent être transportées et acheminées vers les villes, et délaisser celles qui ne sont pas transportables ; on va élever des animaux et utiliser des produits animaux transformés qui peuvent être commercialisés et acheminés jusqu’aux villes, et en délaisser d’autres, moins valorisables. L’abandon des productions fraîches au profit de productions stockables et facilement transportables et échangeables va impliquer aussi des nécessités particulières de stockages et de conditionnements, qui vont encore accélérer la valorisation de certaines productions plutôt que d’autres. L’agriculture toute entière va se tourner d’avantage vers certaines productions plutôt que d’autres, et ce faisant, les producteurs vont spécialiser les productions jusqu’à pratiquer parfois la monoculture.

Et ce sont ces pratiques, conditionnées par l’échange commercial de marchandises, qui sont à l’origine des destructions agraires des biotopes. L’agriculture en soi n’est pas néfaste à l’environnement ; ce qui est néfaste, c’est l’adaptation des cultures et des pratiques culturales aux nécessités des échanges commerciaux. D’ailleurs, lorsqu’ils sont intégrés dans ce contexte d’échange de marchandises, les collecteurs détruisent tout autant leurs biotopes que les cultivateurs, et les pêcheurs actuels, ou les cueilleurs et les chasseurs actuels (si tant est qu’il en reste en tant que secteur de production primaire), pratiquent très rarement une gestion durable des ressources dont dépend leur travail, et donc dont dépend leur existence. En général, ils pratiquent une collecte d’épuisement des ressources, destinée à l’exportation, sans aucune prise en compte des possibilités de renouvellement de ces ressources. C’était le cas de la chasse pour la fourrure au XIX°s, et c’est le cas aujourd’hui de la pêche industrielle : les exemples sont nombreux. C’est donc bien le fait que la production soit destinée à être échangée qui est en cause, et non le type de production elle-même.

 

La civilisation du transport :

Aujourd’hui, tout est dominé par le transport. La pratique de l’aller/retour a été utilisée non seulement dans la circulation, mais aussi dans le progrès technique : la roue n’est rien d’autre qu’une adaptation du principe de l’aller/retour, rien d’autre qu’une succession infinie d’allers/retours au profit d’une circulation. Plus tard, les outils ont quitté leur caractéristique uniquement dominée par le manche (c’est-à-dire par une adaptation de l’aller simple, de l’acte productif unique et sans surplus), pour évoluer vers des caractéristiques « révolutionnaires » d’allers/retours, avec des roues, des pignons, des engrenages, des chaînes et courroies de transmission, des moulins, des meules, des cylindres, des roues à aubes, des hélices, des vis, des vis sans fin, etc. Et après avoir utilisé leur propre force, puis domestiqué celle des animaux, les humains ont domestiqué, au profit de ces techniques mécaniques, d’autres énergies naturelles (éolienne, hydraulique, ou calorifique avec le bois et les autres combustibles). Assez récemment ils ont même domestiqué des réactifs chimiques. Ce formidable développement de la civilisation du transport trouve son apogée aujourd’hui avec l’utilisation des combustibles fossiles, charbon, pétrole et uranium, qui permettent une productivité mécanique inouïe, laquelle permet de dégager des surplus énormes, de commercer à l’échelle mondiale, et d’approvisionner des agglomérations immenses de plusieurs millions d’habitants.

Bien évidemment, le pouvoir de coercition des élites est proportionnel à la taille de la société et à l’intensité des échanges. De même, malgré que les marges appliquées au travail ou aux échanges commerciaux ou financiers puissent être faibles, en réalité elles s’appliquent à de telles quantités d’humains que les élites économiques peuvent tout de même être extrêmement riches, et que l’intensité des inégalités socio-économiques entre les classes sociales peut tout de même être immense. Un esclave antique nourrissait quatre personnes, alors qu’aujourd’hui, il peut sembler qu’il faille de nombreux employés auxquels s’applique une faible plus-value pour dégager un salaire pour un patron et sa famille. Mais en réalité, un agriculteur actuel des pays industrialisés nourrit plusieurs milliers de personnes, qui sont autant de personnes qui ont des emplois du secteur secondaire ou tertiaire, et qui tous, ne font que se partager, de manière plus ou moins égalitaire, les surplus de la production primaire ; et les élites antiques étaient bien moins opulentes que les élites actuelles (et même que les classes moyennes actuelles). Donc là aussi, les marges dégagées sur la production primaire sont proportionnelles aux capacités d’échanges commerciaux et d’activités mécaniques. Et malheureusement aussi, les capacités de destruction des biotopes sont tout autant proportionnelles à cela, et sont également sans précédents dans l’histoire.

La taille d’une civilisation, l’amplitude de ses inégalités socio-économiques, les capacités coercitives de ses pouvoirs politiques, et ses capacités d’altérations environnementales, sont donc uniquement proportionnelles aux capacités de transport dont elle dispose. Tous les maux caractéristiques des humains actuels sont dus à l’invention du transport. Toutes les caractéristiques des civilisations, jusqu’à notre civilisation mondialisée actuelle, ne sont dues qu’à l’invention et au développement du transport. Et cela implique aussi, par voie de fait, que toute civilisation est par la même occasion dépendante de ces mêmes capacités de transport : si les capacités de transport augmentent, la civilisation se développera, et si ses capacités de transport diminuent, la civilisation déclinera.

C’est d’ailleurs bien ce qui est en train d’arriver, maintenant que les ressources en pétrole (énergie actuellement dominante) diminuent : notre civilisation décline. Mais que devons-nous faire, maintenant que nous savons que le commerce est à l’origine de tous ces « maux » caractéristiques des humains modernes ? Devons-nous refuser les échanges commerciaux, quels qu’ils soient, et revenir à des économies autosuffisantes ? Ou bien devons-nous nous résigner, et considérer que le commerce est un mal inévitable voire nécessaire ? Existe-t-il des possibilités d’empêcher le développement des inconvénients des échanges commerciaux, tout en en conservant uniquement les avantages ?

Pour prodiguer les bons soins, il ne suffit pas de constater les symptômes, il faut également et surtout établir le bon diagnostic. Car il n’y a que comme cela que nous pourrons administrer le bon « traitement », les bonnes solutions. Concernant les symptômes, je suis bien sûr parfaitement en accord avec mes camarades primitivistes ; mais concernant le diagnostic, il me semble que la cause de tous ces maux des sociétés humaines modernes, qu’ils attribuent peut-être trop facilement à l’agriculture, serait en fait à attribuer plutôt au transport.

La cité, idéale ?

6 février 2011

[Deuxième partie d’une série de trois articles anthropologiques consacrés à la transition néolithique et à l’apparition de l’urbanisation des sociétés :]

1/3 = Néolithico-partisan

2/3 = La cité, idéale ?

3/3 =Une anthropologie économique du transport


Introduction :

Quelle est donc la cause de l’évolution de certaines tribus en villes puis en cités, et où se trouve l’origine de tous ces maux de la civilisation que sont le travail aliéné, le pouvoir coercitif et les classes sociales ? Il ne fait selon moi aucun doute que les civilisations ont évolué jusqu’à aujourd’hui vers des formes d’agriculture et d’élevage très destructrices pour l’environnement, sans parler des conséquences environnementales de leurs industries ou de leurs échanges économiques, tout comme il ne fait aucun doute que la civilisation mondialisée actuelle, résultante de la confrontation de toutes ces civilisations depuis l’antiquité, est dans une impasse totale. Pourtant, dans la première partie de cette série de trois articles , j’ai tenté de démontrer que l’invention de l’agriculture n’a pas été la cause de destructions systématiques de biotopes, puisque des sociétés tribales d’agriculteurs vivant en équilibre avec leurs biotopes subsistent encore aujourd’hui. De plus, les éradications d’espèces n’ont pas débuté avec l’agriculture, car les chasseurs/cueilleurs ont eu, eux aussi et bien avant « l’invention » de l’agriculture, leur part de responsabilité, et ce malgré des armes très rudimentaires.

Les collecteurs ne sont donc pas à sacraliser en tant qu’humains, ils sont des humains comme les autres, et l’organisation sociale qui les caractérise, la tribu (sans classes sociales, ni travail aliéné ou pouvoir coercitif), ne leur est pas exclusive, et l’agriculture n’a pas causé la fin des tribus. De plus, si l’agriculture, l’élevage et la sédentarisation ont apporté quelques désagréments qu’il a fallu du temps pour résoudre, comme le développement de certains pathogènes, ou bien un bouleversement de nos rapports économiques, elles ont par contre apporté d’autres avantages qui ne sont pas négligeables, comme du confort et de la sécurité, améliorant ainsi nos conditions de vie.

En outre, l’agriculture, l’élevage et la sédentarité ont également facilité les échanges culturels ou commerciaux entre communautés et ont permis, voire généré, une importante croissance démographique. Cette croissance démographique serait-elle à l’origine de l’évolution de certaines tribus en civilisations ? Ou bien y aurait-il une autre cause ? Enfin, l’agriculture exclusive telle que nous la connaissons aujourd’hui, avec ses distinctions très franches entre zones cultivées et zones sauvages, avec le labour, la monoculture, les pesticides et les différents moyens d’éradication de la biodiversité en vue de la transformation brutale d’une friche en un champ, avec le surpâturage ou l’érosion et l’altération agricole des sols et ainsi leur ruine, cette agriculture donc, est-elle à l’origine de l’apparition et du développement des civilisations antiques, et par là de nos civilisations actuelles ? Ou bien sont-ce plutôt les civilisations qui ont fait évoluer l’agriculture de la sorte, à leur profit ? Voici ce que je vais tenter maintenant de clarifier.

Inégalités homme/femme :

Lorsqu’on compare les collecteurs aux agriculteurs, une première évidence saute aux yeux : les collecteurs ne connaissent pas d’inégalités sociales (http://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropologie_politique#Les_soci.C3.A9t.C3.A9s_sans_hi.C3.A9rarchie_diff.C3.A9renci.C3.A9e ), alors que les agriculteurs en connaissent, ne serait-ce qu’entre hommes et femmes. Hommes et femmes sont différents, physiquement, ce qui nous a forcément amenés à une complémentarité, encore bien évidente aujourd’hui sur nos fonctionnements respectifs. Seulement, lorsque nous étions chasseurs-cueilleurs, cette spécialisation des sexes était équilibrée, ou bien s’était équilibrée à mesure des millions d’années pendant lesquelles nous avions vécu de la sorte.

Une femme qui allaitait ou qui était enceinte ne pouvait pas se défendre ou défendre ses autres enfants, c’était donc l’homme qui le faisait. Du coup, l’homme, tant qu’à porter les armes, les a portées également pour la chasse (à laquelle on ne peut pas tellement aller avec un marmot dans le dos), et les femmes se sont plutôt occupées de la cueillette. Les hommes se sont occupés de construire la hutte à chaque halte de la tribu (pendant que les femmes continuaient à gérer la marmaille), puis les femmes de les aménager (de faire le nid, en quelque sorte), et de les entretenir (mais comme ils abandonnaient souvent leur hutte, en fait il n’y avait besoin de quasiment aucun entretien). Il y avait donc, non pas une égalité, mais une équivalence, et une complémentarité des rôles: la toute première des spécialisations économiques.

C’est depuis que nous avons développé l’agriculture, que ces complémentarités se sont retrouvées déséquilibrées. Les femmes, qui récoltaient les fruits, vont devoir en plus, travailler la terre et entretenir les cultures; elles vont avoir de plus en plus de travail à l’entretien intérieur de la maison, puisque celle-ci va devenir pérenne et plus vaste, grâce à la sédentarisation. Les hommes, quand à eux, vont avoir des territoires plus petits à défendre et plus facilement défendables, et le commerce va favoriser la diplomatie, donc limiter encore plus ce besoin de défense à des périodes de plus en plus ponctuelles. La chasse va devenir tout à fait secondaire, grâce à l’agriculture et l’élevage ; la “hutte” ne devra être construite qu’une fois dans leur vie, et la gestion des choix stratégiques et vitaux de déplacements de la tribu va devenir la “politique”, aussi laborieusement insignifiante qu’inutile.

Cela dit cette inégalité homme/femme n’est pas systématique chez les peuples d’agriculteurs. La plupart ont en réalité réajusté progressivement ces disparités, jusqu’à atteindre une complémentarité plus équilibrée. En général, lorsque c’est le cas, ce sont plutôt les hommes qui s’occupent d’entretenir les cultures ou de conduire les troupeaux, et les femmes n’ont alors comme charges que celles de la surveillance des enfants et de l’entretien du foyer. Elles se retrouvent pour le coup, et bien malheureusement, trop cantonnées au foyer, mais au moins, la répartition des tâches est équilibrée en terme de labeur.

Spécialisation économique et inégalités sociales :

Mais avec le développement de l’agriculture, la spécialisation ne va pas s’opérer qu’entre hommes et femmes : elle va s’opérer également entre chaque producteur, entre chaque foyer d’une même tribu. Et grâce à cette spécialisation, les agriculteurs vont pouvoir éviter que le labeur n’augmente, et finalement, en moyenne, le labeur qui leur est nécessaire sera équivalent à celui des collecteurs. Par la spécialisation économique, ils auront pu développer l’agriculture sans augmenter leur labeur.

A partir de là, on pourrait facilement penser que cette spécialisation puisse être à l’origine des toutes premières inégalités sociales. Que certaines personnalités de la communauté aient pu disposer d’une spécialité permettant une productivité supplémentaire pour le même labeur que leurs congénères, leur permettant progressivement de « s’enrichir ». En réalité il semble que non, car chez les peuples de proto-agriculteurs que l’on connaît aujourd’hui, il n’existe pas d’inégalités sociales. Comme ils vivent de manière très proche, en pratiquant le don et le partage, ainsi que la propriété commune, les moindres inégalités doivent être rétablies aussitôt, sous peine de voir l’éclatement de la communauté. Pierre Clastres notamment, montre bien comment ces peuples procèdent pour rééquilibrer en permanence les différents rapports, au sein de la communauté.

Il existe bien des sociétés tribales d’agriculteurs ou d’éleveurs (et même parfois de collecteurs particuliers, dits de « collecteurs/stockeurs ») avec un tout début de hiérarchisation, on appelle cela les sociétés à « big man » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropologie_politique#Le_.C2.AB_Big_Man_.C2.BB ) ; néanmoins, ce sont en réalité des tribus qui doivent échanger certains produits avec d’autres tribus, et le « big man » est d’avantage un leader charismatique capable d’obtenir les meilleurs résultats lors d’un marchandage avec une tribu voisine, qu’un véritable chef disposant d’un avantage économique. Les bénéfices que le « big man » a obtenus sont partagés équitablement entre les membres de la tribu, et jamais aucune inégalité économique ne subsiste au sein de la communauté. Si inégalités il y a dans ce système, c’est entre communautés, pas entre membres d’une même communauté. Le big man n’est qu’un spécialiste particulier, qui devance alors le chamane (ou homme-médecine) dans le prestige que les membres de la communauté lui accordent. Et le big man donne surtout une impression d’autorité, du point de vue d’agents extérieurs à la communauté, car du fait de son rôle particulier, il est non seulement un négociant mais aussi un diplomate, chargé des relations avec l’extérieur de la communauté.

Les inégalités sociales à proprement parler apparaissent à partir de véritables villages ; mais en général, ces villages sont subordonnés à une autorité supérieure, extérieure à celui-ci, et l’autorité est donc subie, elle n’apparaît pas directement dans le village. C’est en réalité dans les villes qu’apparaissent les inégalités sociales, et là qu’elles sont systématiquement concentrées et exacerbées ; c’est toujours en ville que l’on rencontre les trois caractéristiques fondamentales des sociétés inégalitaires, que sont les classes sociales, le pouvoir coercitif, et le travail aliéné. Les villes sont bien entendu toujours liées aux peuples agriculteurs (seuls des peuples agriculteurs ont développé des villes), mais cela ne signifie pas pour autant que les agriculteurs soient nécessairement amenés à devoir développer des villes, puisque, comme je l’ai souligné auparavant, de nombreux peuples d’agriculteurs vivent en tribus rurales non hiérarchisées. Les inégalités sociales sont donc synonymes, non pas d’agriculture, mais d’urbanité. Une recherche sur l’origine des inégalités sociales doit donc se concentrer sur l’étude de l’origine de l’urbanisation de certaines sociétés agricoles. Mais auparavant, voyons d’abord où se trouve l’origine de l’autre mal caractéristique des sociétés humaines qu’est la destruction des biotopes.

Destruction des biotopes chez les collecteurs :

Lorsque des collecteurs ont détruit des biotopes, éradiqué des faunes par la chasse/pèche excessive, ils l’ont toujours fait lors de déplacements. Lorsqu’ils sont arrivés dans un endroit où il n’y avait personne auparavant, ils ont éradiqué, puis se sont déplacés, pour éradiquer plus loin. Lorsque toutes les terres ont été colonisées, les territoires se sont stabilisés, et là ils ont dû faire avec ce qu’ils avaient, et gérer durablement leurs ressources. On peut vérifier cela très simplement en comparant l’intensité des éradications des grandes faunes qui ont eu lieu dans les différents continents ou dans les différentes îles colonisées par les humains au cours du pléistocène. En Afrique, où les humains sont présents depuis leur origine, il y a bien eu quelques cas d’éradications d’espèces, mais ils sont assez rares. Il y en a déjà d’avantage en Eurasie, mais c’est surtout en Amérique et dans les diverses grandes îles ou archipels colonisés à cette période de la préhistoire (Madagascar, Australie, Nouvelle-Zélande, Mélanésie et Polynésie) que les éradications on été, non seulement nombreuses, mais également concentrées sur des périodes très courtes.

On voit donc bien qu’il s’agit là de destructions relatives à une arrivée brutale sur un territoire inconnu, où les espèces ne sont pas adaptées à la présence humaine, et où les humains n’avaient pas la connaissance leur permettant de gérer durablement les ressources de ces territoires. Une fois les territoires des différentes tribus de collecteurs stabilisés, ces collecteurs ont dû se contenter des ressources de leur territoire, sans pouvoir se déplacer une fois les ressources épuisées, et ont donc dû apprendre à les gérer. A partir de là, les éradications de faunes dues à une chasse excessive sont devenues extrêmement rares chez les peuples de collecteurs ; une fois que ceux-ci sont «sédentarisés » (au sens où leur territoire est fixe, même s’ils sont nomades au sein de ce territoire), ils prennent soin, sans conteste, de ne pas surexploiter leurs ressources vitales.

Donc d’une certaine manière, la stabilisation des territoires permet la gestion du territoire et des ressources. Et ceci est évidemment également le cas avec la plupart des tribus d’agriculteurs ou d’éleveurs, qui gèrent leurs ressources de manière durable sur des territoires fixes. Néanmoins, de nombreux cas d’éradications d’espèces ou d’altérations environnementales sont également survenus chez des peuples agriculteurs. Elles sont de natures différentes (érosion ou altération des sols, déforestation, surpâturage, etc.), mais elles n’en sont pas moins intenses – voire même d’avantage – que celles des collecteurs, et surtout, elles perdurent jusqu’à aujourd’hui, et même s’accélèrent de manière exponentielle avec l’industrialisation de nos sociétés.

Destruction des biotopes chez les agriculteurs :

Dans les sociétés agricoles non hiérarchisées, tout comme dans celles qui sont légèrement hiérarchisées et non urbanisées (big man), en général l’environnement est assez bien géré, avec différentes méthodes selon les biotopes, et les activités industrieuses de ces peuples ne causent pas d’altérations particulières de l’environnement. Ils pratiquent une agriculture vivrière, avec en général un mode de subsistance alliant agriculture et collecte, et souvent aussi élevage. Cette agriculture vivrière nécessite une concentration des diverses sources d’alimentation dans un rayon d’action assez proche du lieu de résidence du foyer, ou de la communauté. Cette proximité des sources d’alimentation, couplée avec leur diversité, fait qu’un équilibre agro/sylvo/pastoral est toujours maintenu localement, soit par des rotations (vaines pâtures, cultures sur brûlis, etc.), soit par des associations (agroforesterie, savane arborée, horticulture, etc.). Il y a par nature, dans une agriculture vivrière, un équilibre entre la forêt, les cultures et les pâtures, et cet équilibre permet toujours d’avoir une gestion durable des biotopes.

En revanche, chez les peuples urbanisés, les choses se compliquent, et – j’ose l’affirmer : de manière systématique – les activité industrieuses causent, à moyen ou long terme, des altérations graves, la plupart du temps irréversibles, de l’environnement. Ces altérations surviennent plus ou moins rapidement suivant la capacité de résilience des biotopes, et suivant la vitesse et l’intensité du développement des industries de ces peuples urbanisés, mais on assiste toujours, tôt ou tard, à de telles altérations, qui en général finissent par causer l’effondrement de la civilisation en question. Ces altérations sont toujours les mêmes : déforestation, surexploitation des sols, auxquels s’ajoute parfois le surpâturage. Bien souvent, l’environnement, qui au départ était accueillant et productif, se retrouve au final transformé en une zone semi désertique.

Dans ce cas des sociétés urbanisées, la raison de cette absence de gestion des ressources et des biotopes (ou de la défaillance dans cette gestion) est très simple : les décideurs ne sont pas (ou plus) au contact de l’environnement. Les décideurs ne sont pas seulement les élites, qui elles aussi résident en général plutôt dans les villes, mais sont plus simplement des consommateurs, qui par leur demande, en acheminement de produits et de denrées agricoles, exercent une pression indirecte sur un biotope duquel ils se sont extraits. Pour nourrir les habitants des villes, les producteurs doivent adopter une agriculture exportatrice, et vendre tout ou partie de leur production. Bien souvent d’ailleurs, c’est par le tribut, par l’impôt, ou bien plus simplement par l’attrait de l’échange contre des produits manufacturés en provenance des villes, que les agriculteurs voisins des villes sont plus ou moins contraints de céder et/ou échanger une part de leur production, et donc pour cela d’accroître leur production. Ils augmentent donc la surface qu’ils mettent en culture ou en pâture, ce qui conduit à une augmentation de la quantité de labeur qu’ils ont à fournir. Pour compenser cette augmentation de labeur, ils adoptent une spécialisation supplémentaire, abandonnant la culture vivrière (ou bien la rendant minoritaire sur le territoire) au profit d’une monoculture, et brisant ainsi l’équilibre agro/sylvo/pastoral.

En général, c’est la forêt qui la première en pâtit, ainsi que les arbres et les haies, d’autant plus que les besoins citadins en bois de chauffe ou de construction créent une forte pression sur ces ressources. La disparition des arbres fait baisser le niveau des nappes phréatiques, ce qui nécessite alors d’irriguer de plus en plus ; les terres cultivées se salinisent, s’érodent, s’altèrent, les stocks d’humus diminuent et disparaissent, et les terres qui finissent par devenir incultes sont abandonnées aux pâtures, jusqu’à-ce que le surpâturage amène la désertification. Les consommateurs des villes, qu’ils fassent partie des élites ou non, exercent une pression toujours croissante sur l’environnement des agriculteurs qui les fournissent, car étant distants de ces zones de production, ils n’ont pas conscience de la nécessité de gérer les ressources. Ils sont donc dans l’incapacité de se contenter de ce qui est disponible dans le biotope qui les nourrit, puisque ce qui est à leur disposition n’est rien d’autre que ce que d’autres leur mettent à disposition, grâce à un acheminement des denrées, depuis les zones de production jusqu’à cette zone de consommation par excellence qu’est la ville.

D’une certaine manière, on retrouve là l’équivalent du déplacement de surexploitation de ressource en surexploitation de ressource auquel procédaient les collecteurs/explorateurs du pléistocène, sauf qu’ici, au lieu que ce soit le récolteur/consommateur qui se déplace, c’est la ressource qui, d’exploitant en exploitant, est successivement surexploitée et acheminée jusqu’au consommateur, jusqu’à la destruction du biotope. La différence, c’est qu’une fois les récolteurs sédentarisés sur des territoires fixes, ceux-ci ne détruisent plus leur biotope, au contraire ils le gèrent tout à fait durablement ; alors que l’urbanisation de la société entraîne des destructions exponentielles de biotopes, bien souvent jusqu’à la désertification.

Conclusion :

En plus d’être le lieu à l’origine de l’existence d’inégalités sociales, la ville serait donc également à l’origine de destructions exponentielles de biotopes, sans capacité aucune de gestion durable des ressources dont elle dépend. La plus ou moins longue durée de vie d’une civilisation urbaine ne dépend donc que de sa capacité à acheminer des denrées depuis un plus ou moins grand territoire dont elle exploite les ressources, et de la plus ou moins grande résilience de ces ressources exploitées. La ville, l’urbanisation, la cité, l’état, la civilisation, n’est par essence pas durable, et ne sera très certainement jamais durable.

Quand aux sociétés de cultivateurs non urbanisées, celles-ci sont durables (notamment grâce à l’agriculture vivrière qui les caractérise), et toutes n’ont pas nécessairement donné naissance à des sociétés urbanisées. Les primitivistes commettent donc sans doute une erreur lorsqu’ils considèrent que l’agriculture n’est par essence pas durable et qu’elle est la cause des maux caractéristiques des civilisations humaines. Le prochain article, le troisième article de cette série, me permettra de tenter de trouver la ou les causes de l’urbanisation de certaines sociétés agricoles, et par là donc, la cause réelle de ces maux qui caractérisent la civilisation, laquelle est aujourd’hui devenue mondiale et industrielle, et extrêmement destructrice et inégalitaire.

Néolithico-partisan

1 décembre 2010

[Première partie d’une série de trois articles anthropologiques consacrés à la transition néolithique et à l’apparition de l’urbanisation des sociétés :]

1/3 = Néolithico-partisan

2/3 = La cité, idéale ?

3/3 =Une anthropologie économique du transport

Après un an d’existence de ce blog, voici un article qui va me permettre de tirer un bilan de mes nombreuses réflexions concernant le primitivisme, sujet auxquelles ont été vouées les premières réflexions de ce blog. Dans mes recherches à ce sujet, je me suis également confronté aux primitivistes du ouaibe francophone, et j’ai eu de nombreux débats avec eux, ici, mais aussi sur le forum Vert-et-noir, que j’ai rejoint il y a quelques mois. Depuis un an, donc, mes réflexions ont progressé, et j’ai fini par rejoindre les primitivistes sur de nombreux points. Cependant, je conserve toujours certains désaccords avec eux ; avec cet article, ainsi qu’avec l’article économique qui suivra, je vais tâcher de tirer un bilan de ces réflexions, et de clarifier ma position sur le sujet, tout en ouvrant peut-être de nouvelles pistes.

Si j’ai choisi d’intituler cet article « néolithico-partisan », c’est en référence à l’article de Nicollas, qu’il a fait paraître sur son blogue « 1+1=salade », article intitulé : « néolithico-sceptique ». Mais cette référence n’est en aucun cas une provocation, ni envers lui, ni envers mes autres amis primitivistes, que j’apprécie beaucoup et avec lesquels je partage beaucoup d’idées, notamment sur la question tribale, qui est à mon avis on ne peut plus liée à l’individualisme (j’écrirai un jour un article sur le sujet du tribalisme). Je partage également avec eux une critique de l’anthropocentrisme, ainsi qu’une manière de relativiser l’histoire et l’évolution récente de l’humanité en la considérant comme mineure face à l’immensité de la préhistoire humaine.

Ainsi, si l’homme est à situer, parmi d’autres prédateurs, tout en haut de la chaîne alimentaire, il n’en est pas pour autant supérieur aux autres êtres, pour la simple raison, si évidente me semble-t-il, que la supériorité et la hiérarchisation sont des valeurs purement humaines et purement subjectives, destinées à faciliter le langage et la communication intra-spécique humaine, mais qu’elles ne sont en rien des valeurs absolues et mathématiques généralisables, encore moins applicables avec notre propre subjectivité. Chaque espèce dispose de sa propre perfection, de sa propre spécialisation dans laquelle elle excelle ; cette perfection est tout simplement dénommée adaptation : chaque espèce est la mieux adaptée pour la niche où elle se trouve, et aucune n’est mieux adaptée qu’une autre, puisque celles qui ne sont pas adaptées disparaissent tout simplement.

Tout comme les primitivistes également, je considère que le développement historique est contingent, qu’il n’y a pas d’évolution logique ou nécessairement progressiste de l’histoire, et que le présent n’est pas nécessairement mieux que le passé, pas plus que le futur ne sera nécessairement éclairé par les lanternes du progrès social et technique. Nos ancêtres ont pu commettre des erreurs, volontairement ou involontairement ; ils ont réagi du mieux qu’ils ont pu avec leurs connaissances, leurs ambitions et leurs contraintes du moment, et rien ne nous empêche aujourd’hui de considérer certaines de ces évolutions comme des impasses et de ne pas les poursuivre.

Si j’ai choisi d’intituler ainsi cet article, disais-je, ce n’est pas par provocation, mais parce que depuis les premiers articles économiques de mon blogue, où j’ai traité de la transition de la chasse/cueillette vers l’agriculture, il me semblait qu’il y avait quelque chose qui « ne collait pas » dans le reproche que font en général les primitivistes à cette transition, sans que je puisse toutefois définir encore clairement où était le souci.

Le néolithico-scepticisme :

Déjà, comme le fait remarquer Nicollas, le terme primitiviste, ou plus exactement anarcho-primitiviste est assez mal choisi : en réalité, très peu d’entre eux sont réellement pour un retour à la chasse/cueillette (en pratique, la plupart sont en fait des permaculteurs, et prônent donc plutôt une forme d’agriculture à la fois primitive et en même temps tout à fait moderne). Le terme utilisé par Nicollas, de néolithico-sceptique, est finalement bien plus explicite. Cette précision faite, il convient ensuite d’expliquer, ou de ré-expliquer, en quoi consiste exactement ce « scepticisme ».

Le néolithico-scepticisme met en doute l’idée communément acceptée selon laquelle l’agriculture serait un progrès incontestable, un bienfait, une évolution on ne peut plus évidente de la condition humaine, lui apportant du confort, et bien d’autres choses qui font des peuples agriculteurs des humains civilisés, quand les chasseurs/cueilleurs seraient des « sauvages », des « primitifs » attardés. Au contraire, le néolithico-scepticisme avance l’idée que l’agriculture, si elle a pu avoir quelques effets bénéfiques à court terme au départ, a eu finalement un impact bien plus négatif à long terme, assurant la suprématie des agriculteurs sur les « collecteurs », appauvrissant les sols et la biodiversité de la planète, modifiant le climat, créant des territoires fixes où la propriété privée est de rigueur, et permettant l’émergence de structures étatiques oppressantes et déshumanisées, et de hiérarchisations sociales on ne peut plus contestables.

C’est notamment avec les travaux de chercheurs comme Jared Diamond, Marshall Sahlins, ou même sur certains points de Claude Lévi-Strauss, qui vont rendre compte de l’état de santé de différents archéo-peuples, en les comparant entre eux, que cette idée percutante va naître, du fait notamment de la découverte surprenante selon laquelle les peuples agriculteurs ont en fait été globalement toujours en bien moins bonne santé que les peuples collecteurs (mis à part quelques élites, bien sûr). Parallèlement, d’autres vont s’apercevoir que dans les tribus « primitives » actuelles, notamment celles de récolteurs, les individus, non seulement sont en bonne santé, mais en plus travaillent assez peu et en sont très heureux, n’ont pas de hiérarchie sociale ni de structure sociale contraignante, vivent en harmonie avec leur environnement en le préservant en même temps qu’ils en tirent profit, et chaque individu y dispose d’un savoir relativement complet, comparé à celui d’individus de populations agricultrices comparables, c’est-à-dire également sans système social de scolarisation ou de formation des jeunes. Jared Diamond avance même l’argument que des tribus de collecteurs qui ont été pendant très longtemps en contact avec des tribus d’agriculteurs, ne sont jamais passées à l’agriculture, n’ont pas fait leur révolution néolithique, et ont préféré garder leur mode de vie ancestral, ce qui tendrait à démontrer que les peuples n’aient en fait pas accepté l’agriculture autrement qu’à contre cœur.

De ces constats va naître ce néolithico-scepticisme, qui considère que l’agriculture, par la création de denrées stockables, va être à l’origine de l’apparition d’élites économiques, et donc de la hiérarchisation sociale, ainsi que de l’augmentation de la quantité de travail à fournir pour obtenir un apport calorique équivalent. Cette idée va aussi avancer que l’agriculture a modifié notre alimentation en la déséquilibrant, devenant ainsi la source de tout un tas de carences et de nouveaux maux qui auparavant n’existaient pas ou très peu (tout comme l’élevage nous aurait exposé à de nombreuses maladies dues à la proximité des animaux), et qu’enfin elle risquerait finalement de conduire l’humanité à sa propre destruction, à travers celle de son environnement et de ses ressources. Les néolithico-sceptiques se demandent donc si l’abandon de la condition de récolteur au profit de celle d’agriculteur n’était pas une erreur, et si nous ne devrions pas repenser l’intérêt de ce « progrès », quitte même à amorcer une transition pour redevenir progressivement des collecteurs.

« On imagine toujours que les sociétés primitives, celles des « sauvages », sont des sociétés de collecteurs, de chasseurs/cueilleurs nomades, mais pas du tout, la plupart sont des agriculteurs sédentaires, et pourtant, ils n’ont pas de travail aliéné, ni de classes sociales, ni d’état, ni de pouvoir coercitif. » Pierre Clastres

Si le néolithico-scepticisme a le mérite de pousser à la réflexion, il ne m’a toutefois jamais totalement convaincu, sans pour autant que je ne puisse jusqu’à maintenant m’en expliquer la cause. J’ai compris réellement où je devais placer le doute, lorsque j’ai appris que la plupart des peuples primitifs sont, en réalité, des peuples agriculteurs, et qu’ils n’ont pas tous ces maux que les néolithico-sceptiques attribuent à l’agriculture. Si des peuples utilisant une agriculture « primitive » ont un fonctionnement social comparable à celui de peuples collecteurs, tout comme en est comparable leur impact sur les individus et sur leur environnement, alors c’est que l’agriculture n’est pas à l’origine de tous ces maux, et que l’origine en est ailleurs. Je vais donc maintenant faire un point sur les différents arguments des néolithico-sceptiques, et tenter par élimination de trouver la cause de ces maux.

Santé et conditions de vie :

L’un des principaux arguments utilisés par les néolithico-sceptiques concerne les conditions de vie des collecteurs, qu’ils considèrent comme bien meilleures que celles des agriculteurs, en se basant sur les résultats de certaines études. Je ne remets pas du tout en cause les travaux de chercheurs comme Jared Diamond, bien entendu, qui ont mis ces arguments en avant, et j’atteste évidemment de leurs résultats, mais à mon sens, la distinction n’est pas suffisamment faite dans ces études, entre les collecteurs, les sédentaires agriculteurs non hiérarchisés, et les sédentaires agriculteurs hiérarchisés ; et chez ces derniers, il convient encore de faire la distinction entre les classes sociales défavorisées (et en général laborieuses) et les élites économiques et politiques. Certains « indices », également, me semblent trop simplistes ; par exemple, il se dit souvent que les collecteurs étaient grands, quand les cultivateurs étaient petits, et que ceci démontre des différences de qualité et de régularité de l’alimentation. Je pense au contraire que ça ne démontre malheureusement rien d’autre que des conditions d’existence différentes, les collecteurs devant se déplacer souvent et courir beaucoup, ainsi que cueillir des fruits hauts perchés, donc les grandes tailles leur étaient favorables ; alors que les agriculteurs devaient constamment se baisser vers la terre, et que les petites tailles étaient donc favorisées. La corrélation taille/qualité de l’alimentation n’est donc à mon avis pas systématique.

De plus, certaines études plus récentes tendraient à démontrer que les peuples de proto-agriculteurs n’auraient pas eu des conditions de vie si difficiles que cela. Une étude américaine récente, par exemple, qui a étudié les « cimetières » et les charniers de différents peuples précolombiens d’Amérique du nord, a démontré que, si les guerres des agriculteurs hiérarchisés étaient plus meurtrières sur le moment, en revanche leurs guerres étaient bien moins nombreuses et régulières que chez les collecteurs, et qu’au final la mortalité due à des combats, en proportion de la population prise sur une longue période, était bien plus importante chez les collecteurs que chez les peuples sédentaires, y compris chez les peuples sédentaires hiérarchisés. Ce qui veut dire que, même si les guerres des sédentaires sont bien plus meurtrières sur le moment, les peuples agriculteurs se battent beaucoup moins souvent que les collecteurs ; y compris lorsqu’il s’agit d’agriculteurs hiérarchisés, parce que même les élites coopèrent d’avantage avec leurs voisines que ne le font entre eux les collecteurs. Cet argument est d’ailleurs d’une évidence indéniable, car autrement, comment expliquer que l’agriculture ait pu entraîner, à long terme, une telle croissance de la population mondiale ?

En revanche, il ne fait pas de doute que les proto-agriculteurs, et pas seulement les classes laborieuses des peuples d’agriculteurs hiérarchisés mais également les agriculteurs non hiérarchisés, vivaient globalement en moins bonne santé que les collecteurs. Ceci est dû au fait que lorsqu’ils sont soumis à des aléas climatiques de type sécheresse ou autre, ils restent tout de même sur place, et tentent de survivre avec les maigres réserves dont ils disposent. Du coup, ils vivent moins vieux que les collecteurs, et en moins bonne santé, puisqu’ils sont souvent carencés, mais ils vivent tous ou presque. Les collecteurs sont tout autant soumis aux aléas climatiques que les agriculteurs, et pour eux aussi, une sécheresse peut marquer l’impossibilité de se nourrir sur leur territoire, mais à l’inverse de leurs congénères agriculteurs, dans ce cas ils se déplacent, migrent, et se heurtent inévitablement aux tribus voisines, qui se défendent. En résumé, lorsqu’il y a un manque de nourriture, à cause d’une sècheresse ou autre, les collecteurs se battent, beaucoup meurent, et il ne reste que des individus en bonne santé qui disposent alors des ressources qui leur sont nécessaires ; alors que les agriculteurs survivent tous ou presque, sans s’en prendre à leurs voisins (ou assez rarement en comparaison), mais ils survivent en étant carencés.

Une technique attrayante ?

Au su de telles disparités entre agriculteurs et collecteurs, il n’est pas difficile d’imaginer que les collecteurs devaient juger à juste titre que leurs voisins agriculteurs étaient des êtres faibles et rachitiques, vivant piteusement sur de petits territoires qu’ils ne pouvaient pas quitter ; tandis que les agriculteurs devaient juger, à juste titre également, que leurs voisins collecteurs étaient des brutes agressives et présomptueuses, qui s’appropriaient de vastes territoires qu’ils ne mettaient pas en valeur. Le fait que certaines tribus aient fait leur révolution néolithique et pas d’autres, qui pourtant les côtoyaient, ne devrait donc pas nécessairement induire que l’agriculture était peu attrayante, mais plus simplement que les deux modes de vie auraient été assez logiquement en incompréhension mutuelle. Du fait de cette incompréhension, ces peuples ne se mélangeaient pas, se côtoyaient peu, et ceci est malheureusement encore majoritairement le cas aujourd’hui, l’incompréhension se ressentant dans les deux sens.

Mais malgré cela, l’agriculture s’est tout de même répandue, et parfois assez rapidement (à la vitesse moyenne d’un kilomètre par an par exemple en Europe). Jared Diamond juge cette vitesse très faible, et pense que si l’agriculture avait apporté d’incontestables progrès, elle se serait répandue encore bien plus rapidement. Je trouve au contraire cela tout à fait raisonnable. Il faut se remettre dans un contexte où le commerce entre communautés était très limité, voire inexistant (puisqu’il s’est développé surtout avec l’agriculture), et que la densité de population était très faible : si on se base sur une estimation, pour la densité de population, d’une communauté tous les 30 km, cela fait une vitesse d’une communauté toutes les générations, ce qui correspond par exemple à la fréquence où les jeunes hommes allaient « chercher des femmes » dans les villages voisins, lesquelles ramenaient ainsi avec elles des techniques et des savoir-faire de leur tribu d’origine. C’est sans doute comme cela, par le métissage entre communautés, que des techniques et des innovations comme l’agriculture ont pu se répandre. D’ailleurs, il n’est pas certain que la diffusion de l’arc ou du feu n’ait été plus rapide que celle de l’agriculture, malgré l’incontestabilité du progrès que pouvaient représenter ces techniques.

Si à chaque génération, l’agriculture était adoptée dans une tribu voisine, c’était donc sans doute qu’elle était attrayante. Si on reste sur ce postulat selon lequel l’agriculture aurait été transmise par les femmes, on peut même envisager que ce soit ces dernières qui aient développé ces techniques, en cherchant, par exemple, à conserver des denrées vivantes, des graines, des tubercules, des plantes les pieds dans l’eau, ou bien des animaux attrapés vivants par le piégeage, conservés dans des enclos, et ce, dans le cas où leurs hommes rentreraient bredouilles de la chasse. La spécialisation sexuelle était déjà présente chez les récolteurs depuis longtemps, et sans doute depuis toujours, et la chasse a toujours et partout été le rôle des hommes (sauf éventuellement dans le cas où il s’agit de rabattre le gibier). Il semblerait donc logique que ce soit les femmes qui aient développé ces techniques agraires. A force d’en conserver, les animaux se sont reproduis, les graines ont germé et on les a jeté en dehors de la hutte avant de s’apercevoir qu’elles avaient repoussé et avaient donné à nouveau des plantes productives, puis d’autres plantes sont montées à graines, etc., et les denrées ainsi conservées ont de cette manière été régénérées.

Progressivement, on s’est habitué à revenir aux mêmes endroits, puis même à rester sur place, puisqu’il y avait à portée de main toutes les plantes nécessaires, et qu’il devenait difficile de transporter des animaux vivants. Au départ, les hommes ont dû considérer que l’agriculture était un « truc de femme », et lui préférer la plus valorisante chasse ; mais, à force de moins déplacer le campement, ou de le déplacer moins loin, les ressources en gibier ont décrû autour du campement, les hommes devant de ce fait aller chasser de plus en plus loin, pour rentrer de plus en plus souvent bredouilles. Les femmes ont donc compté de plus en plus sur ces réserves et ces cultures, ont de moins en moins voulu que le campement soit déplacé, et les hommes ont finalement dû se résigner, et s’habituer à pratiquer ces techniques, qui après tout ne nécessitaient ni de se lever avant l’aube, ni de parcourir de longues distances pour pister les animaux sauvages. De manière complémentaire à la chasse et à la cueillette d’abord, puis de manière dominante ensuite.
Confort, sécurité, et labeur :

Ceci explique d’ailleurs pourquoi les premières plantes qui ont été cultivées étaient des plantes à graines. Riz et soja en Asie, blés et pois en Europe, maïs et haricots en Amérique. Cela explique aussi pourquoi l’agriculture est apparue dans certains endroits et pas dans d’autres : à cause des ressources sauvages disponibles. En clair, l’agriculture s’est développée surtout dans les endroits où des plantes à graines étaient déjà intéressantes à récolter à l’état sauvage. Et comme elles ont facilement germé en prenant l’humidité, on s’est très vite aperçu de l’intérêt de les laisser pousser avant de les récolter à nouveau. Mais pas seulement, car en d’autres endroits, c’est l’élevage qui s’est développé ; dans d’autres endroits ce sont d’autres formes d’agriculture, faites plutôt de tubercules, ou bien faites plutôt de jardinage forestier. Ce n’est que plus tard, avec le développement du commerce, que l’utilisation massive du duo céréale/légumineuse s’est répandu dans le monde entier, ouvrant ainsi la voie à l’émergence des civilisations antiques.

De plus, l’agriculture et l’élevage sont des techniques qui sont apparues en différents endroits de la planète qui n’étaient pas connectés, et à peu près à la même époque, ce qui nous permet de déduire que ces adaptations étaient réellement attrayantes, parce qu’elles permettaient d’apporter d’avantage de sécurité et de confort. Par les stocks, ou par la présence perpétuelle, à proximité du lieu de vie, de ressources animales ou végétales, les humains ont pu améliorer la sécurité et la régularité de leur subsistance ; par une sélection de ressources, ils ont augmenté la disponibilité de celles qui leur convenaient le plus, et les ont améliorées ; par la concentration de leurs ressources, ils ont diminué la taille de leur territoires, et donc réduit la difficulté de les défendre. Enfin, par la sédentarisation, la plupart de ces peuples ont également pu améliorer leurs habitats, les protéger, les embellir, etc.

Mais ces stratégies ont eu par contre un inconvénient majeur, et j’en ai déjà parlé dans un article : elles ont augmenté le labeur nécessaire à la subsistance, jusqu’à le faire doubler pour le même résultat. C’est également pour cette raison, que le passage vers l’agriculture a été lent et progressif : personne, en effet, ne serait d’accord pour travailler deux fois plus, pour un même résultat, même si cela permet d’augmenter légèrement le confort et la sécurité. Si cela a progressivement été rendu possible, c’est qu’il y a eu une évolution dans les relations économiques des individus. Cette évolution, c’est la spécialisation des individus, qui a permis d’augmenter l’efficacité de leurs tâches respectives, et donc d’éviter d’accroître le labeur, en le répartissant. Et il ne faut pas trop d’une génération par tribu pour effectuer une telle révolution dans les rapports économiques.

Altérations environnementales :

Le dernier argument des néolithico-sceptiques concerne la destruction des biotopes. Selon eux, les collecteurs vivraient en harmonie avec leur environnement, quand l’agriculture serait destructrice du biotope, de la biodiversité, et avant tout du sol. Or, plusieurs arguments s’opposent à cela. Tout d’abord, les peuples de proto-agriculteurs que l’on connaît à l’heure actuelle vivent tout autant en harmonie avec leur environnement et avec leur territoire que les peuples de collecteurs, car ils en ont développé une gestion très efficace, durable et résiliente. Ils pratiquent bien souvent des formes d’agriculture qui sont très proches de ce que l’on appelle maintenant la permaculture, et qui ressemblent plutôt à de l’horticulture qu’à de la culture de plein champs. La biodiversité des zones qu’ils cultivent est élevée, et la séparation entre zone cultivée et zone sauvage est souvent très floue, les deux se combinant en général en une zone sauvage plus ou moins entretenue par l’humain, et leurs sols sont assez bien préservés.

Dans ces conditions de cultures ancestrales, l’agriculture ne ressemble pas à ce que l’on voit aujourd’hui dans les régions industrialisées, où la mise en culture induit une éradication de la nature sauvage pour lui substituer un sol nu destiné à accueillir une monoculture, dans un espace souvent clôturé, où la moindre adventice est vue comme une intrus. Et l’agriculture ancestrale n’a pas à recevoir la même critique que l’agriculture industrielle : agriculture ancestrale et agriculture industrielle ne sont tout simplement pas comparables, et si l’une est oppressive et destructrice, l’autre ne l’est tout simplement pas. Les néolithico-sceptiques ont à mon avis trop tendance à considérer l’agriculture comme une méthode monolithe qui conduirait nécessairement à une agriculture industrielle monopolisante et destructrice à long terme, de par la modification socio-économique qu’elle induit. Pourtant, si certains peuples n’ont pas transformé leur proto-agriculture en une agriculture industrielle, n’ont pas transformé leur tribu en une civilisation étatisée et socialement inégalitaire, alors c’est que l’agriculture n’est tout simplement pas à l’origine de cette évolution.

Et ensuite, un deuxième argument s’oppose à cette idée selon laquelle les collecteurs vivraient en harmonie avec leur environnement, quand l’agriculture serait une méthode systématiquement destructrice de l’environnement. En effet, il semblerait que les collecteurs aient été eux aussi à l’origine de grandes destructions de biodiversité, avec notamment l’éradication d’une partie des grandes faunes du pléistocène, jusqu’à 80% sur certains continents. Cet argument est encore controversé, mais les hypothèses qui envisagent que ces extinctions soient dues à des changements climatiques ou à des météorites sont de plus en plus écartées, car elles semblent de moins en moins valides.

Cependant, les chasseurs du pléistocène n’ont pas forcément éradiqué toutes ces espèces de manière volontaire pour autant, et bien souvent, c’est par l’introduction involontaire d’espèces que ces éradications ont eu lieu, lorsque des groupes humains se sont aventurés dans des régions où il n’y en avait pas. L’arrivée et l’expansion de ces groupes humains dans ces régions, a provoqué un déséquilibre, par l’introduction d’espèces animales ou végétales qui auraient pu supplanter une espèce locale indispensable à l’équilibre de l’ensemble de la chaîne alimentaire, créant ainsi un effondrement des autres espèces, un « effet domino ». Il ne faut pas oublier que les mammifères, même énormes, commencent leur vie relativement petits et sont longtemps vulnérables, et qu’il est bien plus facile de constater la disparition d’une espèce de 5 tonnes plutôt que la disparition d’une espèce de souris ou de celle d’une plante herbacée.

Malgré cela, certaines preuves irréfutables permettent de confirmer la thèse d’une extinction volontaire, au moins partiellement. Et aucun continent n’a échappé à cet « écocide ». Jared Diamond, dans le chapitre du troisième chimpanzé qu’il consacre à ce sujet, prend notamment l’exemple de la Nouvelle-Zélande, et fait bien la part des choses, entre extinctions volontaires (chasse excessive), altérations involontaires, et effets dominos. Sa conclusion est qu’à chaque fois, et il prend d’autres exemples, les trois effets se combinent. Mais l’hypothèse de la chasse excessive est pour lui à chaque fois validée, car on a retrouvé d’immenses charniers de troupeaux entiers que nos aïeux ont précipité du haut de falaises, pour n’en dévorer qu’à peine 5% car n’ayant rien pour conserver la viande. De même, on a retrouvé de nombreuses carcasses de mammouths à moitié désossées, avec des pointes de flèches et de sagaies fichées dans les os. Un mammouth pouvait nourrir une tribu pendant une bonne semaine, voire deux, sauf qu’au bout de deux jours, la viande était avariée, et qu’il fallait en chasser un autre.

Toutefois, il convient de relativiser encore face à ces pratiques, car il suffit à chaque fois que seules quelques tribus, peu nombreuses, utilisent de telles techniques de chasse, pour que la survie de ces espèces soit menacée. Quand on extermine tout un troupeau pour en dévorer seulement trois individus, le troupeau est éradiqué à jamais, et ce sont toutes les tribus qui vivent sur le même biotope qui en pâtissent. Finalement, ceux qui ont développé l’agriculture et l’élevage étaient peut-être des humains plus raisonnés, qui pensaient d’avantage à long terme ; les anti-productivistes de l’époque, en quelque sorte.

Des agriculteurs et des collecteurs :

On peut donc en conclure que l’homme a toujours été l’homme (en tout cas en tant que sapiens), et que lorsqu’il a eu la possibilité voire la volonté de détruire son environnement, il l’a toujours fait, volontairement ou involontairement, peu importe l’organisation sociale avec laquelle il l’a fait. Les éradications d’espèces n’ont pas débuté avec l’agriculture, car les chasseurs/cueilleurs ont eu, eux aussi et bien avant « l’invention » de l’agriculture, leur part de responsabilité, et ce malgré des armes très rudimentaires. Ainsi, si les civilisations, depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui, ont toujours considéré les chasseurs/cueilleurs comme des brutes agressives et présomptueuses, comme des barbares, des primitifs attardés, qui s’approprient de vastes territoires sans les mettre en valeur, les néolithico-sceptiques ont eux tendance à inverser cette vision des choses, et à considérer l’agriculture comme une disgrâce, une méthode condamnée à la déliquescence et à la décadence des peuples qui la pratiquent, et à placer les collecteurs sur un piédestal, voire à les sacraliser.

En fait, les peuples de collecteurs sont très souvent et tout à fait logiquement des peuples belliqueux et présomptueux, qui s’accordent l’exclusivité de l’humanisme, et qui sont extrêmement xénophobes. En tous cas, ils ne le sont pas plus et pas moins que les peuples d’agriculteurs. Car des chasseurs vont tout à fait logiquement avoir avec leurs voisins des rapports de défense de leur territoire de chasse, et vont voir l’intrus uniquement comme un voleur potentiel de ressources. Il n’y a de communications entre chasseurs qu’au niveau tribal, mais pas, ou vraiment très peu, de communication entre les communautés de chasseurs. Au contraire, les peuples d’agriculteurs sont plus enclins à échanger culturellement avec les tribus voisines ; d’abord parce qu’avec la diffusion de l’agriculture vont être diffusés tout un tas de mots, de termes, et de valeurs communes, qui vont faciliter les échanges ; et ensuite et surtout parce que des agriculteurs sont plus facilement être à même de discuter ensemble que des chasseurs : il suffit de comparer, même actuellement, comment des individus, dans les jardins ouvriers par exemple, se parlent facilement de jardin à jardin pour comparer leurs résultats, échanger sur leurs techniques, leurs méthodes, pour échanger des semences, des surplus, etc., quand des chasseurs ne vont échanger que pour impressionner l’autre et se vanter de leurs propres qualités de chasseurs, ou de la qualité des ressources en gibier de leur propre territoire.

L’agriculture ne nous condamnerait donc pas à la décadence et à la déliquescence, et ne serait donc pas en soi une disgrâce. Elle nous a permis d’améliorer nos conditions de vie, et a généré une importante croissance démographique. Mais cette croissance démographique a-t-elle été seule à l’origine de la naissance des premières villes et par là des premières civilisations antiques ? Je ne le crois pas, et ce sera l’objet de mon prochain article économique. De même, l’agriculture n’a pas causé la fin des tribus, même si elle a bouleversé nos rapports économiques, et la plupart des peuples agriculteurs vivent en petit nombre dans des tribus. La modification de ces rapports économiques au sein des communautés ne serait donc pas non plus à l’origine de l’évolution de certaines tribus en villes puis en cités.

Et enfin, si l’invention de l’agriculture n’a pas été la cause de destructions systématiques de biotopes, il ne fait en revanche aucun doute que les civilisations ont évolué vers des formes d’agriculture et d’élevage très destructrices pour l’environnement, sans parler des conséquences environnementales de leurs industries ou de leurs échanges économiques, tout comme il ne fait aucun doute que la civilisation mondialisée actuelle, résultante de la confrontation de toutes ces civilisations depuis l’antiquité, est dans une totale impasse. Quelle est donc la cause de l’évolution de certaines tribus en villes puis en cités, et où est l’origine de tous les maux de la civilisation, telle sera l’objet du problème auquel je tenterai d’apporter une solution dans mon prochain article économique.