Archive for the ‘Homéostasie Libertaire’ Category

Les quatre visages de l’impérialisme

19 décembre 2013

Une anthologie des rouages de l’état.

 

Depuis mon précédent article, celui consacré à l’origine des privilèges, j’ai quelque peu changé d’avis sur certains sujets, et ce, suffisamment pour, aujourd’hui, ne plus me considérer comme un mutuelliste. J’ai notamment construit une critique de Kevin Carson afin de dépasser sa pensée. Mais ce n’est pas l’objet de cet article, et j’y reviendrai plus en détails plus tard. J’en profiterai également pour effectuer quelques modifications aux précédents articles de la série d’articles dont celui-ci fait partie, afin de rendre les choses plus cohérentes.

En tous cas, je pense désormais que Kevin Carson a tord d’utiliser le terme de « capitalisme » dans le sens dans lequel il l’emploie. Le capitalisme, d’après la définition actuelle du terme, n’est rien d’autre qu’un « système économique basé sur la propriété privée des moyens de production », et le fait que depuis ces quatre derniers siècles le capitalisme ait été systématiquement en connivence avec l’Etat n’en fait pas pour autant un système intrinsèquement lié à l’état. Il peut l’être, mais il pourrait tout autant ne pas l’être.

La critique de Carson concernant l’origine des privilèges est pour autant toujours valable, simplement, au lieu de parler de capitalisme comme étant le « système actuel de l’organisation des privilèges », il ferait mieux d’employer le terme plus approprié d’ IMPERIALISME, voire d’ « autorité souveraine », le souverain pouvant aussi bien être un individu qu’un collectif.

Cette précision étant faite concernant mon article précédent, j’entame désormais, après en avoir étudié leur origine, un article consacré à l’organisation de ces privilèges, et au fonctionnement de ce système, qui n’est donc pas aujourd’hui un complot de l’élite économique (du moins pas forcément), mais qui est plutôt le résultat de politiques impérialistes successives, qui ont eu pour but légitime de tenter de réguler l’économie, de la contrôler, pour tenter de répondre aux déséquilibres précédemment créés par d’autres politiques interventionnistes. Il s’agit, depuis cette « accumulation originelle », de perpétuelles tentatives contre-productives de contrôler l’incontrôlable, avec à chaque fois des conséquences encore plus néfastes, mais à plus ou moins long terme, ce qui les rend difficilement décelables.

 

Le système de l’organisation des privilèges :

Ces politiques peuvent prendre effet sous deux grandes formes de politiques : des politiques négatives, ou répressives, et des politiques positives, ou avantageuses. Et c’est notamment l’imbrication, dans chaque domaine, de ces deux types d’interventions, qui pose réellement, à la fois les problèmes, et également la difficulté à cerner l’origine de ces problèmes : plus on mène une politique négative, et plus il faudra en contrepartie mener une politique positive ; et vice-versa ; c’est un cercle vicieux dont on ne peut plus sortir.

Benjamin Tucker avait soulevé quatre grands types d’interventions étatiques qui nuisent au libre marché (le « Tucker’s big four ») mais je pense pour ma part qu’il y en a de nombreux autres qui sont tout aussi importants et qui doivent y être ajoutés. Tucker avait soulevé l’importance de la propriété privée de type lockéenne, du monopole des banques et de la création monétaire, ainsi que des tarifs (prix fixés par le gouvernement) et des brevets ; et à ces quatre, Kevin Carson a ajouté le rôle des infrastructures, qui sont sans doute à l’origine des plus importantes externalisations de coûts par les entreprises. Pour ma part j’en ai relevé plus d’une douzaine, en scindant certaines de celles décrites par Tucker et Carson de manière à en préciser le rôle, et en y ajoutant également d’autres qui, bien que moins importantes, n’en demeurent pour autant pas moins négligeables. Sans doute cette douzaine n’est-elle d’ailleurs pas exhaustive, mais leur nature est importante car, en les y ajoutant, je rejoins ainsi la vision libertarienne des interventions étatiques.

Finalement, j’ai regroupé à nouveau ces types d’intervention en quatre grandes catégories (avec à chaque fois trois formes d’application de chacune de ces interventions, selon si elles s’appliquent au capital, au travail ou à la consommation), réinterprétant ainsi à ma façon le « Tucker’s big four ». Ces quatre catégories correspondent donc aux quatre différentes méthodes d’intervention : les allocations, les externalisations, l’extorsion et la restriction. Ces quatre catégories d’intervention constituent pour moi les « quatre visages » de l’impérialisme et de l’autorité souveraine :

 

Les allocations :

Roi-coupes

Le premier visage positif de l’impérialisme se caractérise par les allocations (en capital ou en monnaie circulante), destinées à bénéficier à une fraction de la population. Cet interventionnisme positif est bien évidemment le moyen le plus simple et le plus rapide de générer un privilège : l’Etat offre, et les privilégiés en bénéficient directement.

Sur le capital, les aides directes se traduisent par des expropriations et/ou des privatisations. En expropriant des propriétaires ou des occupants légitimes, l’état agit avec violence pour réquisitionner du capital et des ressources. Cette réquisition peut profiter d’abord à lui-même, et donc à une oligarchie de bureaucrates, bien que cette expropriation soit en général réalisée au nom d’un hypothétique « bien commun » ; et cette réquisition peut éventuellement ensuite bénéficier à des investisseurs privés privilégiés, via la privatisation du capital public : après réquisition, l’Etat fournit alors gratuitement ce capital (ou à un coût extrêmement réduit) à un ou plusieurs propriétaires privés, des « oligarques », qui détiendront alors ce capital productif sans avoir eu besoin en échange de débourser quoi que ce soit, ni pour l’appropriation originelle de ce capital, ni pour sa mise en productivité.

Sur le travail et la production, les allocations sont les subventions et les marchés publics. Les subventions sont des aides financières qui vont directement dans les poches de ceux qui savent les utiliser, leur permettant de développer de manière artificielle leur activité, et donc leurs substantiels bénéfices, ce qui entraîne donc inévitablement une appropriation artificielle de ressources par ces investisseurs, et donc une concentration du capital. Les marchés publics, quand à eux, sont des travaux réalisés par des investisseurs pour le compte de la collectivité, donc dans le cadre de partenariats avec les politiques. Ces partenariats sont générateurs de connivence et de corruption, c’est-à-dire que les politiques sont soit déjà amis avec ces investisseurs, soit ces investisseurs sont directement amenés à occuper les postes politiques qui les avantagent, étant donné qu’ils sont les plus motivés à les occuper, et qu’ils sont ainsi les plus à même de se rembourser les différents moyens qu’ils investissent dans leurs conquêtes du pouvoir.

Enfin, sur la consommation, ces aides directes se traduisent par les allocations au sens actuel du terme, en monnaie circulante, destinées en général à « soutenir la consommation », parfois même avec le prétexte fallacieux de relancer ainsi la croissance économique (le keynésianisme). En offrant des allocations à une partie de la population, ce n’est pas tant cette population allocataire qui est favorisée, que les investisseurs qui vont pouvoir bénéficier de la bulle spéculative que représente alors ce marché, dont la consommation est artificiellement développée ou entretenue.

Ainsi, par exemple, en aidant des populations pauvres à accéder au logement par des allocations qui leur sont octroyées, le gouvernement français a encouragé le développement d’une bulle économique du logement, avec une spéculation démesurée (donc avec des rentes démesurées), dont finalement ces populations défavorisées n’ont pas bénéficié longtemps du fait de l’augmentation du prix des loyers et donc du foncier qui s’en est suivie, et qui non seulement a compensé l’augmentation de leur pouvoir d’achat, mais qui en plus a généré un défaut d’investissement sur la construction et la réhabilitation du bâti, lequel a conduit à un déficit de logements, ce qui aggrave encore l’augmentation du prix des loyers. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, et chaque allocation génère ainsi en contrepartie une bulle spéculative sur le secteur économique auquel elle s’applique, ainsi qu’une inflation concomitante, qui en annule les bénéfices pour les personnes qui sont pourtant théoriquement destinées à recevoir les bénéfices de ces aides.

 

Les externalisations:

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Les externalisations sont le deuxième visage positif de l’impérialisme. Il s’agit là encore d’un interventionnisme positif, bienveillant, mais qui consiste cette fois à offrir des services à des entreprises à des coûts moindres, voire à des coûts nuls, aux frais du contribuable. Les coûts de ces services ne sont alors pas répercutés sur les coûts des produits fournis par ces entreprises, et les prix en sont donc artificiellement faussés. Ces coûts devraient normalement représenter pour ces entreprises un coût logistique important, qui viendrait contrebalancer les économies d’échelles réalisées par celles-ci, équilibrant son niveau moyen de productivité avec les capacités logistiques réellement disponibles. Avec l’externalisation de ces coûts logistiques aux frais de l’état, ces entreprises bénéficient alors d’un niveau moyen de productivité surdimensionné, artificiel, qui leur permet de contrôler une part plus importante du marché, et donc de détenir un capital surdimensionné, ce qui a pour effet, une fois de plus, de concentrer les bénéfices entre peu de mains, et donc de faire croître les inégalités.

Les externalisations sur le capital se traduisent par une protection de ce capital, et par une protection de la transmission de ce capital, assurée par les services régaliens de l’Etat. En prenant en charge les coûts de protection de la propriété individuelle, celui-ci dédouane les propriétaires des dépenses nécessaires à la protection de leur capital, et des nécessités de contractualisations avec le voisinage et/ou avec les différents acteurs qui interagissent avec ce capital (ouvriers, clients, etc.). Ceux parmi les propriétaires qui se trouvent d’avantage protégés par l’Etat que les autres sont favorisés et peuvent alors faire croître leur capital, non en raison de leur gestion plus ou moins talentueuse de ce capital, mais en raison de leur nature individuelle, ou de leurs relations de connivence avec les services de l’Etat.

Ainsi les droits d’aînesse, par exemple, ont longtemps favorisé les aînés au détriment des autres rapports de filiation (y compris favorisé les hommes au détriment des femmes) ; les droits raciaux ont favorisé certaines ethnies par rapport à d’autres ; et encore aujourd’hui en France par exemple, les enfants sont privilégiés par rapport à d’autres qui pourraient éventuellement obtenir contractuellement une part plus ou moins importante de la transmission de ce capital du fait de leurs accords avec le propriétaire (des ouvriers talentueux, par exemple, qui pourraient obtenir, de la part du propriétaire, une part de l’héritage à la mort de celui-ci). Ces droits maintiennent la suprématie d’une caste, d’une classe sociale qui a le privilège d’hériter préférentiellement du capital, et donc ainsi du travail accumulé par les générations passées.

Sur le travail et la production, la protection du capital productif, à travers la répression syndicale (ou même à travers le contrôle indirect de celui-ci, via un syndicalisme subventionné comme c’est le cas aujourd’hui en France) ou bien à travers l’impunité de certaines firmes face à leurs détracteurs sur le marché (firmes dont la production génère des problèmes de santé publique, par exemple), ou encore à travers la gestion collective de l’élimination des déchets, conduit à des abus potentiels de la part de ces firmes vis-à-vis de leurs clients, de leurs employés, de leurs concurrents ou de leurs voisins. Les contestations se retrouvent artificiellement contenues, et ces entreprises peuvent artificiellement gonfler leurs marges, en diminuant au maximum et à peu de frais leurs coûts de production. Les entreprises qui pratiquent ces abus sont alors favorisées par rapport aux autres, et l’abus devient progressivement la norme économique.

Dans le cas de la consommation, ces externalisations prennent la forme de ressources artificiellement disponibles, ou bien de ressources dont les coûts sont maintenus artificiellement bas. Par la préemption étatique des ressources (notamment via le colonialisme lorsque les ressources sont situées sur d’autres territoires, ou par l’expropriation de certains propriétaires, ou l’appropriation des communs), et/ou par leur acheminement via des infrastructures centralisées, les états offrent à leurs entreprises des ressources stratégiques à moindre coût. Soit parce que celles-ci n’ont alors pas besoin de dépenser elles-mêmes les coûts d’appropriation de ces ressources, les coûts d’acheminement de ces ressources (qui comprennent une part de la création, de l’entretien et du développement des réseaux nécessaires à cela), ainsi que leurs coûts de mise en productivité et de développement ; soit parce qu’elles n’achètent pas ces produits à d’autres entreprises qui elles-mêmes pratiqueraient ces mêmes services et donc qui intègreraient ces mêmes coûts. Ces approvisionnements en ressources stratégiques se font donc à des prix ou des coûts artificiellement bas, coûts qui sont en partie ou en totalité à la charge du contribuable. Ces entreprises peuvent alors vendre, à leur tour, des produits à des prix artificiellement bas, qu’elles distribuent via des réseaux dont les coûts sont en partie ou en totalité externalisés, et ainsi de suite jusqu’aux consommateurs. Leurs niveaux moyens de productivité sont donc artificiellement gonflés, et le capital artificiellement concentré.

 

L’extorsion :

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Le premier visage négatif de l’impérialisme est l’extorsion. Cette contrainte provient du monopole de l’Etat, de son monopole territorial et régalien, ainsi que, la plupart du temps, de son monopole monétaire, ainsi que d’autres monopoles économiques de services qui peuvent s’y ajouter, jusqu’à parfois englober l’ensemble de l’économie du territoire comme c’est le cas pour les Etats communistes. La légalité de l’extorsion de l’impôt par l’Etat provient de son monopole territorial, de sa qualité de souverain sur son territoire ainsi que sur ses sujets ou citoyens ressortissants, ce qui l’autorise à assurer de force un service rendu à sa population, sans la possibilité pour celle-ci d’avoir le choix de l’organisme qui pourrait lui rendre ce service. Ce service rendu à la population à partir de l’argent collecté par les impôts constitue ce qui est communément appelé la « fonction publique ». Néanmoins, cette fonction n’ayant pas de concurrence, les services rendus ne sont pas rendus de manière efficiente, et les individus n’acceptent le service de l’Etat, plutôt que celui d’une entreprise du secteur privé, que parce qu’ils n’en ont pas le choix. En réalité, d’un point de vue comptable, le service de l’état, quel qu’il soit, est toujours situé, de par sa nature intrinsèque, à un rapport qualité/prix bien en deçà de celui d’une entreprise privée soumise à la concurrence, et qui pratiquerait le même service.

L’extorsion, appliquée au capital, est le fait des impôts fonciers : au nom de dépenses publiques régaliennes, les collectivités prélèvent des impôts fonciers, des taxes d’habitations ou bien des taxes professionnelles, qui génèrent pour le propriétaire une obligation de rentabilisation de son capital. Et ainsi, les mauvais payeurs, les pauvres, peuvent être progressivement expropriés légalement par l’Etat, leur capital étant ensuite revendu à meilleurs payeurs, ce qui contribue ainsi à la concentration du capital entre les mains d’une minorité de grands détenteurs de capital.

Ce prélèvement nous indique en fait que le capital n’appartient en réalité pas aux propriétaires, mais bel et bien à la collectivité, qui prélève ainsi un loyer, lequel loyer doit être absolument honoré sous peine d’expropriation. Les impôts sur le capital sont la preuve que la propriété privée ne constitue en rien une propriété individuelle, mais une propriété d’Etat, collective, dont les « propriétaires » ne possèdent en réalité que des droits d’usage plus ou moins étendus, en échange de ce loyer perçu par la collectivité.

L’Etat est donc le souverain autoritaire, disposant d’un monopole territorial, que celui-ci soit à la gestion d’un roi ou d’un gouvernement plus ou moins démocratique : sur ce territoire les individus ne sont pas libres, et leur propriété ne leur est accordée que sous une forme de concession locative. En échange de cette extorsion sur le capital, l’Etat fournit un service régalien qui, inévitablement du fait de cette concentration du capital induite par l’extorsion elle-même, ne fini par protéger à long terme que les grands détenteurs de capital au détriment des petits. Cette protection inévitablement ciblée entraîne progressivement la constitution d’une classe oligarchique des détenteurs de capitaux, laquelle détient ensuite une capacité démultipliée à s’arroger dans la foulée le pouvoir politique. Les services régaliens deviennent alors le « bras armé du grand capital », l’instrument de la force de l’Etat et de son oligarchie capitaliste dirigeante.

Sur le travail, l’extorsion se traduit par une socialisation de l’assurance des individus. En général, les plus courantes de ces socialisations sont sur les secteurs de la santé, des cotisations maladie, retraites, chômage et formation ; mais d’autres assurances peuvent également être socialisées selon les pays et les époques (allocations familiales, par exemple). Cette socialisation est caractérisée par une cotisation obligatoire, au même titre que l’impôt, afin d’être ensuite redistribuée sous forme de services ou de revenus, par la fonction publique, qui nécessairement se doit de détenir le monopole de ce service, sous peine d’être alors contestée pour son caractère peu efficient, c’est-à-dire avec un mauvais rapport qualité/prix.

Outre ce caractère peu efficient de la fonction publique socialisée, son caractère monopolisé la rend également autoritaire, dans le sens où nul n’a la possibilité de décider (si ce n’est par la – toujours trop lointaine – représentativité du pouvoir politique), ni de où va cet argent, ni des conditions dans lesquelles il est redistribué, ni de la manière avec laquelle il est investi et/ou dépensé. Ce système monopolisé est donc une porte ouverte, non seulement à tous les abus, mais aussi et surtout à l’absurdité redondante des décisions et des choix concernant ces dépenses et investissements, puisqu’ils ne sont pas en lien direct avec les besoins de la demande. A l’inverse, une entreprise privée est au contact direct avec sa clientèle, laquelle ne consomme que ce qu’elle juge utile, en lieu, moyen, et méthode qu’elle juge utile. Le monopole étatique et la socialisation d’un secteur d’activité est donc une entrave, non seulement au travail des acteurs économiques et à leur possibilité d’en tirer profit, mais également à leur possibilité de rendre ces services plus efficients, et également plus adaptés à la demande.

Sur la consommation, l’extorsion se caractérise par le monopole de la monnaie, chose adoptée aujourd’hui par la quasi-totalité des Etats au niveau mondial. Ce monopole de l’émission monétaire, détenu par les banques centrales des Etats, interdit la concurrence entre les monnaies sur son territoire, en obligeant l’ensemble des individus à utiliser la monnaie officielle pour des échanges librement consentis, et donc les oblige à le faire sous les conditions de l’état. En effet, la monnaie n’est autre qu’une forme particulière de propriété, qui dispose de qualités spécifiques qui permettent sa circulation, et sa substitution à l’ensemble des marchandises et des services lors des échanges économiques entre individus, afin de les faciliter. En tant que propriété, la monnaie subit le même sort que la propriété foncière, c’est-à-dire qu’elle appartient en premier lieu à l’état, qui en détient le monopole, et qu’elle n’est concédée aux individus qu’en échange d’une forme particulière de loyer : l’inflation.

L’inflation est causée par l’émission monétaire. Normalement, une monnaie est une propriété physique, matérielle, qui a donc été produite par un acteur économique, et échangée avec d’autres acteurs contre d’autres produits économiques. Et lorsqu’un acteur économique émet une monnaie, il produit une marchandise, qu’il échange sur le marché. Mais cette monnaie peut également être une reconnaissance de dette, c’est-à-dire une marchandise à produire dans le futur. Cette monnaie sous forme de reconnaissance de dette n’est pas un souci en soi, du moment que les acheteurs ont confiance dans l’émetteur de cette monnaie, et que l’émetteur de cette monnaie honore ensuite sa dette dans les conditions prévues. Mais lorsque l’état détient le monopole de l’émission de reconnaissances de dettes (et surtout de leur circulation, via le contrôle des banques privées et l’obligation qu’ont ces dernières à n’accepter pour paiements que la monnaie légale officielle), celui-ci peut se permettre d’émettre autant de reconnaissances de dette qu’il le souhaite, et de ne jamais honorer ses dettes en produisant les marchandises ou les services promis, puisque les acteurs économiques seront de toutes façons obligés d’accepter ces reconnaissances de dette pour leurs paiements. Mais du fait que la dette ne soit pas honorée, ou seulement en partie, via l’offre incomplète de services publics, les producteurs compensent alors cette perte en augmentant leurs prix. Et cette augmentation des prix se répercute sur la consommation, qui rembourse, par cette augmentation régulière des prix, par cette dévaluation de la monnaie, l’endettement généralisé de l’état.

Sans ce monopole et sans les banques centrales (ou sans un étalon communément accepté par les différents états dans leurs échanges économiques et financiers comme l’était auparavant l’étalon-or), la concurrence entre les différents émetteurs de monnaie les obligerait alors à honorer leurs dettes, sous peine de perdre la confiance de leurs clients ; la valeur des monnaies serait donc relativement stable, tout comme le serait le pouvoir d’achat des consommateurs et des épargnants.

Avec la monnaie-dette de l’état, ce sont les plus pauvres, ceux qui n’ont pas les moyens de capitaliser, et dont l’ensemble des dépenses consiste à consommer ou à épargner, qui supportent le plus les inconvénients de cette inflation, et qui se retrouvent ainsi « paupérisés », éternellement maintenus à l’état de consommateurs pauvres, puisque leurs revenus croissent inévitablement moins vite que l’inflation. De plus, l’endettement généralisé de l’état lui permet de mener des politiques interventionnistes, ou même de mener des politiques expansionnistes, soit en terme de territoire (la guerre et le colonialisme sont toujours financées par des dévaluations monétaires), soit en terme de surexploitation des ressources (et ce, jusqu’au risque d’effondrement systémique lorsque les pics d’exploitation en sont atteints), du fait que le remboursement des dettes contractées auparavant soit toujours repoussé aux générations suivantes par des surenchères perpétuelles, et exponentielles, d’émissions monétaires : il faut constamment exploiter d’avantage pour pouvoir rembourser les dettes, et ces dettes augmentent toujours plus vite que la capacité de l’économie à exploiter les ressources disponibles.

 

La restriction :

Epée

Le quatrième et dernier visage de l’intervention est son deuxième visage négatif, celui de la restriction. Cette contrainte oblige les personnes, réelles ou morales, à s’acquitter de dépenses artificielles, ou bien leur interdit des activités ou les leur restreint. Cette contrainte a pour effet de restreindre le nombre d’acteurs économiques sur un même marché, ce qui a pour conséquence d’enrichir ces mêmes acteurs et de générer des oligopoles artificiels, lesquels ont tendance ensuite à former des cartels, voire même, dans le pire des cas, des mafias.

La restriction, appliquée au capital, se traduit notamment par les lois d’urbanisme, qui restreignent l’utilisation d’un capital à une ou plusieurs utilisations particulières. Par ces lois d’urbanisme, l’Etat protège ainsi une catégorie d’investisseurs en un lieu donné, leur assurant un monopole local sur l’accès au capital : les promoteurs immobiliers sur les terrains constructibles, les agriculteurs industriels sur les terrains agricoles, etc. De plus, ces législations d’urbanisme entraînent l’apparition de privilèges spéculatifs, par exemple lorsqu’un terrain agricole est transformé par une collectivité en terrain à bâtir, et que le propriétaire peut alors en multiplier par 20 ou 50 le prix de vente au mètre carré sans aucun travail. Il est alors évident que cet intérêt spéculatif entraîne des connivences entre les propriétaires et la politique de la collectivité, plus concrètement que les propriétaires profitent de leur pouvoir politique pour se trouver, eux ou leurs amis, favorisés par ces choix stratégiques d’urbanisme. Et cela à tous les niveaux de collectivité, de l’échelle de la commune à celle des institutions internationales, selon l’influence de ce(s) détenteur(s) de capital, et selon la portée de l’intérêt économique de ce capital.

Appliquée au travail, la restriction se traduit par des droits, quotas et tarifs, ainsi que par des normes et réglementations. Pour ce qui est des droits, en limitant ainsi arbitrairement le nombre d’acteurs économiques sur un marché, l’Etat génère ou entretient directement des rentes sur certains services. En obligeant certaines entreprises d’un autre secteur à pratiquer des prix ou une production fixes dans le cas des quotas et tarifs, ou bien en leur imposant d’investir dans un équipement minimum (normes), ou de s’acquitter de certaines dépenses minimales obligatoires (réglementations), l’Etat favorise plutôt les grosses entreprises, qui, avec les économies d’échelle, peuvent plus facilement répercuter les coûts de ces contraintes, au détriment des petites entreprises qui, n’ayant pas les moyens de fournir ces coûts minimums, doivent abandonner le marché à la seule capacité des grandes entreprises.

Sous un prétexte toujours fallacieux de réglementer une profession ou un secteur, l’Etat entretient ainsi l’oligopole du grand commerce et de la grande industrie et leurs rentes, ou bien les hauts revenus de certaines professions qui se retrouvent ainsi artificiellement favorisées (comme par exemple celles des médecins et chirurgiens). Les prétextes sont toujours fallacieux, y compris ceux de santé publique avec par exemple les normes d’hygiène, puisque les entreprises sont soumises à la demande de leur clientèle, et n’ont besoin de réglementation que celle que leur réclament, tacitement ou implicitement, leurs clients. Idem avec les différents travailleurs de l’entreprise, qu’ils soient salariés ou rémunérés (ou indépendants), et dont les conditions de travail et/ou les rémunérations ne dépendent que de la volonté de ces acteurs, et/ou des accords obtenus avec le ou les propriétaires de l’entreprise.

Ces conditions de travail et de rémunérations et ces méthodes de travail n’ont en aucun cas besoin de normes ou de généralisations, et peuvent aisément varier selon chaque secteur, chaque positionnement sur le marché, et chaque entreprise, et varier dans le temps en fonction de l’offre et la demande. Ainsi, les salaires minimums et/ou les cotisations minimales des indépendants empêchent certains emplois peu rémunérés d’être créés, ou d’autres d’être revalorisés. Les normes de production, sur l’agroalimentaire par exemple, ou bien les obligations d’assurance décennale sur le bâtiment, empêchent les plus petites structures de se créer ou de se maintenir, au profit des plus grosses.

Appliquée à la consommation, la restriction étatique se traduit par la prohibition, c’est-à-dire par l’interdiction stricte de certains produits, denrées ou services, ou par la limitation de leur consommation via une fiscalité dissuasive. Le protectionnisme en fait bien entendu partie, à travers les taxes douanières. L’offre étant créée par la demande, et les consommateurs étant bien souvent décidés à consommer d’une manière ou d’une autre les produits qu’ils souhaitent, il se fait que la demande se retrouvera d’une manière ou d’une autre honorée par des entreprises, bien que celles-ci se retrouvent alors dans l’illégalité. Les quelques entreprises qui prennent ces risques bénéficient alors de rentes de rareté, en s’adressant à des consommateurs qui sont enclins à payer plus cher.

Ces rentes de rareté générées par la prohibition entraînent donc l’apparition et le développement de mafias, qui ont alors la possibilité de s’approprier par la force ces marchés, qui sont à la fois extrêmement rentables et suffisamment risqués pour que seules les entreprises les plus autoritaires se les approprient. Ces entreprises, qui contournent les taxes douanières ou les prohibitions, profitent en fait d’une situation artificielle de rareté. Dans cette situation, la compétition est totale et la possibilité de mise en concurrence impossible, étant donné que les consommateurs n’ont pas le choix, et qu’ils ne peuvent pas, comme c’est le cas dans une situation d’abondance, choisir le meilleur rapport qualité/prix selon leurs propres critères, mais qu’ils sont contraints d’accepter ces produits ou services aux conditions de l’offrant.

Dans un marché libre, un offrant qui souhaiterait s’approprier l’exclusivité d’un marché afin de générer des phénomènes de rareté et bénéficier ainsi d’une rente de rareté, devrait s’acquitter de lourdes dépenses destinées à interdire à d’autres producteurs de lui faire concurrence, dépenses qui annuleraient aussitôt la rentabilité de cette prohibition. Dans une situation de prohibition étatique, ou de restriction par la dissuasion fiscale, ces coûts se retrouvent principalement à la charge de l’état puisqu’il est le prohibitionniste. Et les mafias peuvent alors bénéficier à faible coût de ces rentes de rareté. Et c’est d’ailleurs pourquoi, la plupart du temps, ces mafias sont en réalité en lien direct ou indirect avec les hommes politiques qui défendent la prohibition, et que cette corruption des cercles de pouvoir est un mal chronique pour les états. Ce mal ne s’applique d’ailleurs pas uniquement aux marchés prohibés ou restreints, mais à tous les marchés réglementés ou contraints, que les entreprises et mafias corruptrices se permettent de contourner, en menant ainsi une concurrence déloyale à celles qui n’ont pas les moyens de pratiquer cette corruption et qui ont obligation de respecter les lois.

 

L’interventionnisme est le problème :

Chacun des cas particuliers que je viens d’étudier ici démontre que l’interventionnisme, qu’il soit positif ou négatif, est en général coûteux, et suffisamment coûteux pour ne constituer qu’un bien faible rapport qualité/prix. Que cet interventionnisme est la plupart du temps inefficace, puisque instauré de manière collective, alors qu’il devrait s’adresser uniquement à des situations particulières. Il est même toujours contreproductif, car les désagréments qu’il génère sont toujours plus importants que les avantages qu’il souhaite apporter. De plus, cet interventionnisme nécessite l’agression des individus, à travers l’extorsion des impôts et la socialisation obligatoire de nombreuses dépenses, ainsi qu’à travers les nombreuses lois et réglementations répressives qui dictent aux individus la ou les conduites à tenir.

L’interventionnisme est donc systématiquement liberticide, et il est clairement démontrable que ses effets sont plus qu’inopérants, puisque contreproductifs. En fait, la quasi-totalité des maux de nos sociétés actuelles proviennent de ces interventions, sensées améliorer notre condition et notre quotidien, mais qui en réalité sont directement ou indirectement génératrices de ces mêmes maux. Et nous sommes pris dans ce cercle vicieux, où les problèmes que l’interventionnisme est sensé résoudre, sont causés par des interventionnismes précédents, et où ce même interventionnisme donnera lieu à des problèmes futurs qu’il faudra à nouveau chercher à résoudre.

La paupérisation des classes laborieuses, la surexploitation des ressources, la concentration du capital, la constitution progressive de la classe capitaliste en une oligarchie politico-économique, la corruption du pouvoir, l’émergence des cartels, celui des mafias, les bulles spéculatives, l’endettement systémique, les crises systémiques, la déresponsabilisation des acteurs économiques, l’inflation, le caractère inadapté voire absurde, et inefficace ou inefficient de nombreux services, les difficultés d’améliorer les conditions de travail, la prédominance de la compétition sur la coopération, ou l’extension démesurée des entreprises du grand commerce et de la grande industrie ; tout cela n’est causé par rien d’autre que ces politiques interventionnistes.

L’impérialisme, ce système de l’organisation des privilèges, trouve son origine dans ces politiques interventionnistes qui, consciemment ou inconsciemment, directement ou indirectement, génèrent ces privilèges, les confortent et les entretiennent. Ces privilèges ne trouvent donc pas leur origine dans le fonctionnement intrinsèque du marché, ni dans son évolution naturelle, dans son extension et son développement ; ils trouvent leur origine dans ces politiques contre-productives destinées à combattre les quelques rares désagréments perpétuels du marché, ou ses désagréments occasionnels, lesquels auraient pourtant eu tendance à être progressivement gommés par ce même fonctionnement naturel du marché.

Mais à chaque fois que des gens de pouvoir souhaitent obliger leurs congénères à vivre d’une manière qu’ils jugent meilleure (à travers la gestion autoritaire des productions de biens et services, ou à travers la prohibition de certains comportements ou l’obligation d’autres comportements jugés utiles), ou à chaque fois que d’autres ont voulu utiliser un hypothétique intérêt général pour venir en aide à certains individus en en spoliant d’autres, il y a eu une mise en déséquilibre de ce fonctionnement naturel du marché, avec l’apparition des privilèges économiques et des inégalités politiques, ainsi que la destruction exponentielle de biotopes par la surexploitation des ressources et des crises systémiques.

Dans le prochain article de cette série, je reviendrai justement plus en détails sur ce fonctionnement naturel du marché, sur ce qu’est précisément le marché libre. J’expliquerai pourquoi le marché, à l’inverse de l’état, est efficient et résilient. J’étudierai quels sont les rouages d’un système libre à opposer à ce système impérialiste, et à lui substituer ensuite. Je me poserai également la difficile question de la possibilité d’émergence d’une société libre, et des moyens de transition vers celle-ci.

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Les privilèges et leur origine

4 juin 2013

Avant d’étudier plus en détails les privilèges constitutifs du système capitaliste, il convient de s’intéresser tout d’abord à leur origine. Car à gauche comme à droite, nombreux sont ceux qui s’accordent à dire que c’est par un « processus naturel » que les riches sont aujourd’hui riches, et que les pauvres sont pauvres ; par les mécanismes du marché, à partir d’une appropriation originelle légitime (le premier à avoir occupé les terres). Certains s’en réjouissent, à droite, voire glorifient ces mécanismes d’accumulation ; et d’autres s’en indignent, à gauche, et cherchent à contrer ce phénomène. Mais le caractère naturel de ce processus n’est en réalité qu’un grand mythe ; ce processus n’a rien de naturel.

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Le grand mythe de l’accumulation primitive :

Du côté de la droite, en général, on pense de toutes façons que ce phénomène d’accumulation du capital n’est pas un souci, puisque l’argent est tôt ou tard redistribué par la consommation et les investissements des riches, qui ainsi donnent du travail aux pauvres. Ce phénomène serait donc bénéfique, puisqu’il permettrait aux personnes possédant le talent nécessaire, d’utiliser au mieux le capital pour créer de la richesse, et ainsi d’offrir du travail (et donc un revenu) à ceux qui en ont moins, ou qui sont dans l’incapacité de créer de la richesse et/ou d’utiliser correctement leur capital. De plus, comme les plus fortunés offrent en général du travail aux plus offrants, ils l’offrent donc en priorité aux plus nécessiteux, et permettent donc à ceux-ci de vivre dans de meilleures conditions que s’ils étaient simplement livrés à eux-mêmes.

Mais selon cette vision du processus d’accumulation, cette redistribution ne se ferait que sous la forme de travail, de services, et non de ressources. Le processus d’accumulation du capital serait donc générateur de phénomènes de raretés, et donc de pressions sur ceux qui ne possèdent pas de capital, par l’absence de choix qui leur incombe, et par la rente qui peut ainsi leur être extorquée. Or, si la consommation redistribue des services et des revenus mais en revanche concentre le capital, alors c’est que ce phénomène d’accumulation est bel et bien un cercle vicieux, et que la détention du capital s’entretient de lui-même, rendant impossible l’accès au capital des non possédants, et nuisant donc au renouvellement de la classe des talentueux créateurs de richesses. Défendre ce processus d’accumulation n’a alors pas de sens.

Du côté de la gauche, en général, cette théorie de l’accumulation primitive du capital génère au contraire une volonté de mettre fin à ce processus, en collectivisant le capital et les moyens de production. Cette collectivisation est sensée enrayer ce cercle vicieux de concentration du capital, et elle y parvient d’ailleurs évidemment, puisqu’elle interdit toute propriété individuelle des moyens de production, et donc par là tout processus d’accumulation individuelle. Mais elle suppose alors également, et malheureusement, de rejeter toute initiative individuelle, et donc par là de rejeter la grande majorité des possibilités de création de richesse, qui se fait via l’exercice des talents individuels. Le résultat qui s’en suit est que c’est l’ensemble de la création de richesse qui s’en trouve largement diminuée. De plus, la bureaucratie nécessaire pour substituer au marché une planification collective à grande échelle génère des coûts importants qui nuisent encore d’avantage à la création collective de richesse, coûts qui sont proportionnels à la taille de l’économie à planifier.

En réalité, ces deux approches sont aussi bien l’une que l’autre dans l’erreur, puisqu’elles se situent toutes les deux dans un contexte de processus d’accumulation primitive du capital, l’une pour la défendre, l’autre pour s’y opposer. Mais en fait ce processus n’est rien d’autre qu’un grand mythe.

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Ou du moins, ce n’est en tout cas pas par un processus naturel que cette accumulation a été rendue possible, ce n’est pas par les mécanismes spontanés du marché, mais par un processus de coercition : c’est « dans les larmes et le sang » qu’il a été obtenu. Par l’action coercitive de l’état et de son autorité, financé par les impôts, c’est-à-dire par l’argent de tous, y compris et surtout par l’argent des opprimés (les impôts payés par les pauvres rapportent toujours beaucoup plus de recettes que les impôts payés par les riches). Y compris par les politiques de gauche, destinées pourtant à rétablir les injustices ou à les compenser.

Ce mythe arrange les économistes de droite, puisqu’il légitime la répartition actuelle de la propriété du capital en lui donnant une origine naturelle et spontanée, et induit en erreur les économistes de gauches qui cherchent absolument à enrayer ce processus en rejetant le marché et la propriété individuelle du capital.

L’origine des privilèges :

En réalité, ce processus n’a pas été engendré par le marché, mais par la coercition, par la création et l’entretient de privilèges qui ont généré puis entretenu la « fortune » d’une classe de possédants. Ce processus n’a donc rien de spontané, rien de naturel : ce n’est autre qu’un vol, en bande organisée, et qui a lieu depuis la fin du Moyen-Âge et le début de la « renaissance » (la renaissance des états, pourrait-on dire) ; et qui se poursuit encore aujourd’hui :

« Le mythe capitaliste de l’accumulation primitive ne peut pas tenir debout, ni face à la logique ni face à la preuve de l’histoire. Oppenheimer a démontré l’impossibilité d’une telle accumulation primitive par des moyens pacifiques. L’exploitation n’a pas pu surgir dans une société libre simplement par les mécanismes du marché. […]

Le capitalisme, cette nouvelle société de classe provenant directement de l’ancienne société de classes du Moyen Age, a été fondé sur un acte de vol aussi massif que son précédent que fut la conquête féodale de la terre. Il a été rendu possible jusqu’à présent par l’intervention de l’Etat destinée à protéger son système de privilège, sans laquelle sa survie est inimaginable. La structure actuelle du capital et l’organisation de la production dans notre soi-disant « économie de marché », reflète l’intervention coercitive originelle et externe de l’État sur le marché. Dès le début de la révolution industrielle, ce que l’on appelle avec nostalgie le «laissez-faire» était en fait un système continu d’intervention de l’État par la subvention de l’accumulation, par le privilège de garantie, et par le maintient de la discipline au travail.

En conséquence, l’apport le plus important pour le capitalisme moderne d’entreprise est l’apport de l’histoire, par lequel le capital a été accumulé dans quelques mains, et le travail a été privé de l’accès aux moyens de production et contraint de se vendre aux conditions de l’acheteur. Le système actuel, de concentration de la propriété du capital, et d’organisation en entreprises de grande envergure, est le résultat direct de cette structure originelle de la puissance et de la propriété privée, qui s’est perpétuée au fil des siècles. »

(Kevin Carson, Studies in mutualist political economy, introduction au Chapitre 4 (traduction personnelle))

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Cette accumulation originelle s’est faite par la colonisation et la préemption des terres indigènes, par le pillage des ressources humaines et naturelles des colonies, ainsi que par l’expropriation des petits propriétaires et l’appropriation des communs sur le vieux continent, et par les répressions politiques et le contrôle social.

« Le capitalisme n’a été en aucune manière un «marché libre» qui a évolué naturellement et pacifiquement depuis la civilisation du haut Moyen Age. Comme Oppenheimer l’a montré, le capitalisme en tant que système d’exploitation de classe était un descendant direct de la féodalité, et ses « stigmates de naissance », ses origines dans le féodalisme tardif, sont encore visibles aujourd’hui.
Des médiévistes romantiques comme Chesterton et Belloc ont décrit un processus dans le haut Moyen Age par lequel le servage avait progressivement disparu, et les paysans s’étaient transformés de facto en francs tenanciers qui ne payaient qu’un montant censitaire nominal. Le système de classe féodale se désagrégeait et était en train d’être remplacé par un autre, beaucoup plus libertaire et avec beaucoup moins d’exploitation. Immanuel Wallerstein a montré que le résultat aurait probablement été «un système de petits producteurs relativement égaux, capables d’asseoir les aristocraties et de décentraliser les structures politiques». »

(Kevin Carson, Studies in mutualist economy, “Le monde que nous avons perdu, et que nous allons reconquérir”: conclusion du chapitre 4 (traduction personnelle))

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Et ce même processus d’accumulation se poursuit aujourd’hui de plusieurs manières, notamment par le fait de politiques qui, de manière souvent tout à fait sincère, souhaitent remédier aux conséquences de ce processus d’accumulation originel en intervenant par l’autorité de l’état, en tentant de réguler l’économie, de la réglementer ou de planifier les redistributions et/ou les investissements. Malheureusement ces contraintes faussent et restreignent à leur tour le marché et le déséquilibrent, offrant des avantages à cette même oligarchie capitaliste. En croyant équilibrer l’économie, l’état la déséquilibre constamment, quelle que soit la sincérité des hommes politiques qui ont créé ces interventions, et quelle que soit le type de législation effectuée.

Aujourd’hui encore, c’est donc bien l’action de l’Etat, son interventionnisme et son autorité, qui empêche l’économie d’atteindre cet équilibre de la libre économie où les prix sont équivalents aux coûts. La concentration du capital n’est pas le résultat de la concurrence, mais le résultat de l’intervention de l’Etat ; ce n’est pas le résultat d’un processus naturel, mais d’un processus volontaire (et plus ou moins intentionnel) ; ce n’est pas le résultat de la « Concurrence libre et non faussée », mais de la « privatisation des profits et socialisation des coûts ». Etat et capitalisme sont une seule et même chose, que l’on peut regrouper sous le terme plus général d’impérialisme, l’Etat en étant le moyen, et le capitalisme le résultat.

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Principes mutuellistes de la libre économie

1 avril 2013

Voici maintenant la troisième partie de ma série d’articles consacrée à ma théorie de l’homéostasie libertaire.

Après l’exemple de la théorie de l’homéostasie écologiste, voici désormais un article consacré au domaine économique. Il s’agit donc de rentrer dans le vif du sujet (et de se faire beaucoup d’ennemis, tant à gauche qu’à droite), puisque le mutuellisme est une théorie économique centriste, qui déplaît aux gauchistes de par son positionnement en faveur de la libre économie et de l’initiative individuelle, et qui déplaît également aux gens de droite de par son positionnement contre la propriété privée et le capitalisme. Le mutuellisme est également un mutualisme spécifiquement anarchiste, et qui déplaît donc à tous les étatistes, de gauche comme de droite, puisqu’il se positionne résolument contre tous les principes d’autorité, de coercition ou d’interventionnisme, fussent-ils parfaitement démocratiques ou pavés de bonnes intentions. Voici donc, dans cet article, une vulgarisation de la principale théorie constitutive de ce courant économique anarcho-centriste qu’est le mutuellisme de libre économie, celle de la théorie de la valeur-travail en libre économie.

Paragraphe

L’offre et la demande :

La principale différence entre un économiste de gauche et un économiste de droite provient en général d’un désaccord tout à fait fondamental en ce qui concerne les relations entre l’offre et la demande. Les économistes de gauche, de leur côté, pensent que, dans notre société, c’est l’offre qui crée la demande, c’est-à-dire que ce sont les acteurs économiques qui créent des besoins auprès des consommateurs en créant des produits ou services qui ne leur sont à priori pas nécessaires (puisque la disponibilité des produits de première nécessité est considérée comme étant depuis longtemps acquise), puis en les proposant à ces consommateurs par des techniques de publicité voire de manipulation, afin de générer chez eux un besoin envers ce nouveau produit ou service, qui les poussera à en consommer.

Pour un économiste de gauche, pour un marxiste ou un néo-marxiste, les consommateurs sont donc manipulés par les producteurs, et de ce fait le profit du producteur est une tare, qu’il faut réprimer ou éviter, puisque la recherche de profit pousse les producteurs à outrepasser leurs droits vis-à-vis des consommateurs qu’ils manipulent alors, au lieu de se contenter de subvenir à leurs besoins de première nécessité, lesquels besoins seraient les seuls à être réclamés par les consommateurs si ces derniers n’étaient absolument pas manipulés, et soumis à aucune tentation de la part du marché.

En général, ces économistes de gauche préconisent donc de rééquilibrer ce rapport de force, en soutenant la demande (augmentation des salaires ou des cotisations), et en protégeant d’avantage les salariés et/ou les précaires (code du travail, minima sociaux, allocations, retraites, etc.). Mais offre et demande étant intrinsèquement liées, il est bien évident que cela n’a pour effet que de se répercuter sur l’offre, et donc de favoriser ceux qui ont les moyens d’y répondre. On assiste donc, à chaque fois que de telles politiques sont mises en place, à une augmentation des profits des producteurs, et donc à la croissance du patrimoine et de l’influence de ceux qui en possèdent déjà, et donc au final, à une augmentation de ces inégalités qu’elles sont pourtant censées faire diminuer.

« Quand on pense qu’il suffirait que les gens arrêtent de les acheter pour que ça ne se vende plus. » (Coluche)

« Quand on pense qu’il suffirait que les gens arrêtent de les acheter pour que ça ne se vende plus. » (Coluche)

En revanche, les économistes de droite, les libéraux ou les néo-libéraux, considèrent plutôt que c’est la demande qui fait l’offre, et que si un produit est commercialisé, c’est qu’il est demandé, ou potentiellement demandé, donc que ce sont les consommateurs qui en éprouvent le besoin réel, dans les conditions qui sont les leurs à un instant et un lieu particulier, à minima de manière sous-jacente, jusqu’à-ce que ce besoin soit satisfait. Pour ces économistes de droite, le profit n’est donc qu’une juste rétribution pour celui qui a eu le talent et l’audace de proposer le bon produit ou service aux consommateurs au bon endroit, au bon moment et dans les bonnes conditions. Le profit, puisqu’il offre notamment une motivation à la prise de risques, est, selon eux, ce qui permet l’innovation nécessaire à la satisfaction des consommateurs, et donc doit être valorisé.

Toutefois, cette exaltation du talent de l’entrepreneur pousse certains de ces économistes à aller jusqu’à attribuer une valeur de mérite à ceux qui sont en capacité de générer du profit. Ils préconisent donc de mettre en place des politiques destinées à les soutenir et à les favoriser (allègements fiscaux et sociaux, subventions, baisse du coût du travail, etc.), afin qu’ils puissent développer au mieux leurs capacités de répondre aux désirs et aux besoins des consommateurs, et donc qu’ils puissent contribuer ainsi au mieux à leur satisfaction et à leur épanouissement.

Bien évidemment, de telles politiques n’ont pas l’effet escompté, puisqu’en favorisant les détenteurs de capital on favorise la concentration du capital, donc on accroît les phénomènes de rentes et de spéculations (parfois même on génère des situations de monopoles), phénomènes qui génèrent au final des augmentations de prix des biens et services ; augmentations qui compensent alors largement les maigres baisses de coûts obtenues par les gains de productivité recherchés. De plus, en concentrant le capital, on accroît les inégalités, par la diminution du nombre de détenteurs de capital (et donc de générateurs de profits), et par l’augmentation du nombre de salariés, anciens petits détenteurs de capital alors contraints d’aller vendre leur force de travail sur le marché de l’emploi (et donc on augmente la main d’œuvre disponible, ce qui a pour effet de tirer les salaires vers le bas).

La conséquence séculaire de ces deux types de politiques économiques successivement préconisées et instituées, de ces deux politiques successives de l’offre ou de la demande, conduit aujourd’hui à l’obtention de ces conditions socio-économiques particulières, déséquilibrées et inégalitaires, qualifiées alors rétrospectivement de « système capitaliste ». Mais ce « système capitaliste » n’est en réalité que la conséquence, le résultat visible, de l’imbrication successive de ces deux types de politiques économiques malheureusement bien trop complémentaires, et n’est pas du tout le résultat de la victoire plus ou moins importante de l’un de ces deux camps sur l’autre.

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L’affrontement permanent de ces deux idéologies vainement opposées paraît alors bien ridicule, et c’est pour cela que les mutuellistes ne se revendiquent ni d’une politique de l’offre ni d’une politique de la demande, ni de droite ni de gauche, mais qu’ils se placent plutôt dans une position centriste. Les mutuellistes considèrent en effet que les relations économiques ne sont pas déterminées par la relation entre l’offre et la demande, mais par la valeur-travail, et surtout que les profits ne doivent être ni valorisés ni supprimés, mais équilibrés.

Paragraphe

La théorie de la valeur travail :

Pour un mutuelliste de libre économie, ce qui détermine le lien économique ne se trouve pas dans cette relation entre l’offre et la demande, ni dans un sens ni dans l’autre. Ce qui détermine le lien économique entre le producteur et le consommateur, c’est en réalité la valeur de leur travail, ou plutôt l’équilibre, en terme de coût/bénéfice, ou plutôt d’utilité/désutilité, entre le travail fourni par le producteur pour proposer un bien ou un service, et le travail fourni en contrepartie par le consommateur pour obtenir ce produit ou service. Il ne s’agit alors pas pour le producteur d’un profit mais d’une rétribution de son travail, et pour le consommateur il ne s’agit pas d’un besoin à satisfaire, qu’il soit choisit ou induit, mais d’un travail qu’il préfère voir effectué par un spécialiste plutôt que par lui-même, en échange d’un autre travail de spécialiste que lui-même peut fournir en contrepartie.

La vente d’un produit ou service est donc le résultat, non pas du souhait de l’un ou de l’autre, mais d’un accord réciproque entre les deux parties, où des quantités de travail équivalentes sont échangées, dans un rapport équilibré par l’utilité et la désutilité de ce travail fourni ou à fournir. Ce qui détermine ce lien économique, c’est donc un contrat mutuel sur la valeur du travail, et l’échange, sur la base de ce contrat mutuel, de quantités de travail, entre des acteurs qui sont tous, à la fois des producteurs et des consommateurs. Ce ne sont donc ni l’offre ni la demande qui créent le lien économique entre les différents acteurs, mais la valeur travail. Et les profits sont donc en théorie inexistants, puisque équilibrés entre les différentes parties.

Cette théorie de la valeur travail, énoncée en ces termes par Adam Smith, a néanmoins été reprise par des économistes de gauche, qui ont considéré qu’elle ne pouvait s’appliquer que dans un cadre non marchand, établi spécifiquement selon les termes de ce contrat, et planifié par les travailleurs ou par l’autorité sensée les représenter. Ce fut sans doute Proudhon qui, le premier, considéra en ce sens que les prix devaient être volontairement alignés sur les coûts du travail, de manière à supprimer les rentes, et que les rémunérations horaires du travail devaient être strictement égalitaires, de manière à égaliser les profits générés par les différents producteurs (j’ai déjà parlé de cela dans un article précédent, puisque cette proposition était celle à laquelle j’adhérais alors). Plus tard, il ajouta néanmoins à cette proposition des différences de productivité, ou de qualité, pouvant être appliquées à ces rémunérations horaires de travail, de manière à faire tendre plutôt ces contrats vers une rémunération égalitaire « à la tâche », donc à qualité égale. Dans cette vision des choses, les différents acteurs économiques devraient se mettre librement et réciproquement d’accord sur les montants de ces rémunérations, localement (au sein de chaque confédération à laquelle ils adhéreraient), et s’échanger librement, selon les termes de ces contrats d’adhésion libre, les marchandises et services individuellement produits.

Marx, qui fût à ses débuts fortement influencé par Proudhon, se revendiqua lui aussi de cette théorie de la valeur-travail, mais il ajouta par contre la nécessité de monopole d’une unique association internationale des travailleurs au sein de laquelle la valeur égalitaire du travail serait collectivement décidée. Dans cette vision, la propriété individuelle et la confédération des producteurs deviennent obsolètes, puisque les travailleurs sont organisés dans une seule et unique méga-entreprise dont ils sont collectivement propriétaires et à la fois dont ils sont tous les clients. Et la théorie de la valeur-travail devient ici une théorie qui considère le travail comme totalement indépendant de la propriété, ce qui élimine totalement les possibilités de profits et de rentes (et cette volonté de supprimer le profit en fait évidemment une théorie économique d’extrême gauche, alors que la proposition Proudhonienne destinée à équilibrer les profits est plutôt centriste).

Mais ces deux visions, celle de Proudhon et celle de Marx, sont toutes les deux des théories de la valeur-travail qui préconisent d’aligner volontairement les prix sur les coûts de production. Il s’agit donc dans les deux cas d’un planisme, d’une économie planifiée, qui dans le cadre proudhonien a lieu dans un circuit d’adhésion libre, au sein d’une association de producteurs qui s’échangent mutuellement leurs produits selon la base de ce contrat, et qui dans le cadre marxiste se fait au sein d’une association internationale unique et monopolisée, bien qu’organisée en démocratie directe. (Notons au passage qu’il s’agissait bien ici, dans les deux cas, d’une planification volontaire de l’économie, soit par la libre adhésion soit par la gestion directe des travailleurs, et non d’une planification imposée et gérée autoritairement par l’état comme ce fût le cas dans les régimes autoritaires du XX°siècle, bien qu’ils se revendiquaient de Marx).

Paragraphe

LTV et libre économie :

Kevin Carson, mutuelliste de libre économie, reprend au contraire la LTV (Labour Theory of Value, Théorie de la valeur-travail) dans son expression fondamentale, celle de Smith, c’est à dire dans une économie libre, non planifiée. Dans son essai « Studies in mutualist political economy », il explique qu’en libre économie, dans le modèle du libre marché, l’équilibre entre l’offre et la demande revient à l’expression de l’équilibre entre l’utilité et la désutilité du travail, et donc à la valeur du travail (c’est-à-dire que les acteurs économiques n’acceptent l’effort du travail que tant que les bénéfices qu’ils en retirent (l’utilité) sont supérieurs aux inconvénients de cet effort (la désutilité)). Les profits sont équilibrés par la liberté économique et la concurrence, et les prix deviennent équivalents à des coûts, précisément aux coûts du travail nécessaire aux productions de biens et services.

En effet, un producteur qui proposerait à la vente ses produits et services en y ajoutant des bénéfices trop importants, serait alors plus cher que ses concurrents qui seraient enclins à accepter de faire moins de bénéfices, à partir du moment où ils ont la possibilité de produire ces mêmes biens et services à un niveau de productivité équivalent (cela détermine d’ailleurs également le niveau moyen de productivité d’un marché économique). Ainsi, le niveau moyen de bénéfices extraits par les producteurs sur leurs ventes, donc le niveau moyen de leurs revenus, est équilibré par la concurrence et la liberté d’entreprendre.

« Comme Dobb l’a montré, c’est en considérant la désutilité subjective, l’effort ou le désagrément, plutôt que le temps, comme base de la quantité, que nous devons faire des prix du marché la seule norme objective pour la comparaison des quantités de travail. Néanmoins, cette vulnérabilité n’est qu’apparente. La différence est que, contrairement aux ratios de Marx sur le travail simple et complexe, nous ne comparons pas un ensemble de données à un autre dans un processus circulaire. Nous affirmons avant tout, sur la base d’une compréhension axiomatique de la nature humaine, que l’effort subjectif est la base de toute valeur d’échange ; les dérogations à ce principe, causées par des rentes de rareté, sont un phénomène secondaire. Une fois accepté la primauté de ce principe selon lequel le travail est la base de la valeur d’échange, on peut alors expliquer pourquoi le travail produit  sera distribué en fonction du degré de désutilité du travail.

Dis d’une autre manière, nous pouvons considérer la loi du coût comme base du prix, et de là, éliminer systématiquement tous les facteurs secondaires qui ont un prix uniquement lié à la rareté artificielle, pour restreindre le travail à sa seule création propre de valeur d’échange (au minimum pour les prix d’équilibre de l’offre de biens élastiques). »

(Kevin Carson, Studies in mutualist political economy, chapitre 2 : une refonte subjective de la théorie de la valeur-travail (traduction personnelle))

 Le lien économique entre les individus ne se trouve pas dans la relation entre l’offre et la demande, dans un affrontement entre producteurs et salariés, ou entre producteurs et consommateurs, mais dans une relation d’équilibre entre des travailleurs qui sont à la fois des consommateurs et des producteurs, et qui s’échangent leurs produits dans un rapport équilibré par la désutilité de leur travail respectif. Il s’agit d’un contrat individuel entre deux acteurs économiques qui s’accordent librement sur un prix ; sans contrainte d’aucune des deux parties, le prix peut alors être fixé selon un juste consensus, c’est-à-dire selon la valeur de leur travail respectif, avec un équilibre entre les profits des deux acteurs économiques.

Kevin A. Carson

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C’est donc par les mécanismes du marché, ceux de la liberté économique, que Kevin Carson propose d’équilibrer les profits ; par une théorie de la valeur-travail appliquée à la libre économie, sans aucune planification, fusse-t-elle volontaire. Seulement, ce n’est vrai qu’en contexte de libre économie, et donc sans tout un tas de contraintes qui faussent la situation économique, en restreignant la liberté économique ou bien en favorisant certaines actions économiques plutôt que d’autres. Dans une réelle situation de concurrence libre et non faussée, sans aucuns privilèges ni monopoles permettant d’extraire des rentes sur le travail, de concentrer le capital, ou de faire de la spéculation et des plus-values.

Or, c’est justement là que se distinguent le modèle du libre marché et le capitalisme : le libre marché n’a lieu que dans un contexte modèle d’où sont absentes toutes formes de contraintes, et donc dans lequel aucun phénomène de rente ne saurait émerger sans être aussitôt compensé par des phénomènes de rétroactions économiques (la concurrence) ; alors que le capitalisme est un système où l’économie est soumise à un grand nombre de contraintes et/ou de législations, et qui fonctionne conjointement à de nombreux services publics, et donc où des phénomènes de rentes sont générés par des privilèges législatifs et/ou des avantages financiers ou logistiques. Dans ce contexte d’une économie mixte, dans ce contexte capitaliste, on assiste plutôt généralement à une « privatisation des bénéfices » et à une « socialisation des coûts », en faveur d’une oligarchie économique qui en est alors la grande bénéficiaire, plutôt qu’à une situation de « concurrence libre et non faussée », sensée bénéficier à tous.

Le capitalisme peut donc être considéré comme un système fonctionnant sur des privilèges, privilèges qui offrent systématiquement l’avantage économique à l’oligarchie des détenteurs de capital. C’est la défense de ces privilèges, ou au contraire l’opposition à ces privilèges, qui permet de faire la nécessaire distinction entre les capitalistes d’un côté et les partisans de la libre économie de l’autre. Et c’est la dénonciation d’un nombre plus ou moins important de ces privilèges, qui fait la différence entre les différents défenseurs de la libre économie, qui va des libéraux aux mutuellistes, en passant par les différentes tendances libertariennes et minarchistes : les libéraux ne s’opposent qu’à quelques rares privilèges d’état sur l’économie (aux monopoles d’état, principalement), alors que les libertariens s’opposent à presque tous les privilèges oligarchiques, notamment à tous ceux qui utilisent l’état et ses capacités d’interventionnisme et de coercition. Enfin, certains privilèges oligarchiques, notamment la propriété privée ou bien encore les brevets, ne sont remis en cause que par les mutuellistes (bien que certains libertariens s’opposent également aux brevets). Dans le prochain article de cette série je décrirai plus en détail ce « système des privilèges » qu’est le capitalisme, et les privilèges auxquels je m’oppose.

L’hypothèse Gaïa, ou l’homéostasie écologiste

1 juillet 2012

2° partie de la série d’articles consacrée à ma théorie de l’homéostasie libertaire.

L’hypothèse Gaïa, principes de la théorie :

L’hypothèse Gaïa est une hypothèse scientifique formulée par James Lovelock dans les années 70, qui constitue la première véritable tentative scientifique à considérer la Terre comme un système vivant, qu’il dénomme Gaïa par allégorie avec la personnification antique de la planète (notez bien qu’il s’agit de considérer la Terre comme un système vivant, et non comme un être vivant, contrairement à ce que cette dénomination, sans doute volontairement provocatrice, peut laisser entendre). Avant lui, d’autres scientifiques avaient émis l’hypothèse que la Terre puisse être comparée à un être vivant et considérée comme tel : J. Lovelock cite notamment le géologue écossais James Hutton, qui compara la circulation océanique à la circulation du sang, la circulation de l’atmosphère à la respiration de la planète, chaque être vivant à une cellule, chaque écosystème à un organe,… Mais ces hypothèses tenaient plus de l’intuition que de la science.

L’idée de départ de J. Lovelock, en revanche, consistait à dire que si la Terre était différente des autres planètes du système solaire, chimiquement parlant (notamment à propos de son atmosphère instable, mais également de par son acidité, son état d’oxydation et sa température maintenus constants, sa présence d’océans,…), c’était sans doute à cause de la vie, alors que les autres planètes avaient notamment une atmosphère stable. Peut-être donc était-ce la vie elle-même qui créait ces conditions.

J. Lovelock s’appuya alors à démontrer scientifiquement que l’atmosphère, les océans, le climat, et la croûte terrestre sont régulés pour maintenir un état favorable à la vie : la température, l’acidité, l’état d’oxydation, et certains aspects des roches sont maintenus constants. Cette homéostasie est maintenue par des processus de rétroaction active déterminés automatiquement et inconsciemment par le biote terrestre.

Les sciences de la Terre avaient pour habitude de considérer que la vie apparut sur Terre par hasard, lorsque s’y trouvèrent les bonnes conditions, et qu’elle disparaîtrait lorsque celles-ci ne s’y trouveraient plus réunies. Les sciences de la vie se contentèrent de rajouter que la vie avait également une importante faculté d’adaptation ; La géophysiologie, l’étude de Gaïa dans son environnement, rajouta que l’histoire de la vie et l’histoire de l’environnement sont totalement liées, indissociables. La géophysiologie, théorie de l’homéostasie écologiste, fusion des sciences de la vie et de la Terre, considère que l’environnement a au départ permis l’apparition de la vie, puis que celle-ci l’a alors modelé pour pouvoir s’y maintenir et y prospérer.

Le modèle de Floréale :

Lorsque J. Lovelock a pour la première fois évoqué l’idée d’une rétroaction active de la vie sur l’environnement, il a été rapidement critiqué par la communauté scientifique. Même si pour beaucoup cette idée était séduisante, la théorie d’une évolution géochimique de la Terre, avec une adaptation de la vie à sa surface, restait plus facile à accepter ; de plus, beaucoup répondaient que cette hypothèse était téléologique, c’est à dire qu’il aurait fallu qu’il y ait une sorte de consensus des êtres vivants, de conseil général planétaire pour décider de l’évolution. En tous cas, un don de voyance ou de prévision très précise serait nécessaire pour une telle régulation que celle, par exemple, du climat.

Pour pouvoir répondre à ces interrogations de la part de ses confrères, J.Lovelock a tout d’abord répondu qu’il existait à l’heure actuelle des preuves directes que la croûte terrestre, les océans, et l’air, sont soit directement produits par les objets vivants, soit grandement modifiés par leur présence. C’est à dire que l’évolution géochimique de la planète est avant tout une évolution biogéochimique, en tous cas pour la plus grande partie de celle-ci.

Et pour pouvoir répondre à ce contre-argument qui dit que l’hypothèse Gaïa est téléologique, J. Lovelock a répondu que les organismes s’adaptent en fait à un monde où l’état matériel est déterminé par les activités de leurs voisins, et ce par des phénomènes totalement inconscients de rétroaction positive ou négative. Les êtres vivants peuvent ainsi, par exemple, réguler le climat, et maintenir une température plus ou moins constante sur la planète. Pour mieux expliquer cet argument, J. Lovelock a développé un modèle, simplifié au maximum : le modèle de Floréale (Daisyworld en anglais), dont voici une description :

–    L’environnement = une seule variable, la température.

–   Le biote = un genre unique, les pâquerettes (2 sortes, des blanches et des noires), qui vivent entre 5°C et 40°C.

Modèle = fonction de l’albédo uniquement.

–    L’étoile a une luminosité qui augmente progressivement au cours de sa vie, comme la notre (pas de variations de la distance de la planète autour de son étoile : pas de variations de saisons, de périodes glaciaires,…).

On observe lors des modélisations (voir figure 1) que les pâquerettes noires, qui absorbent plus facilement la lumière du soleil, apparaissent en premier sur la planète. Leur corps peut atteindre la température minimum de vie plus facilement. Petit à petit, elles croissent jusqu’à être assez nombreuses pour réchauffer l’atmosphère, en diminuant l’albédo de la planète (c’est une rétroaction positive). Ayant réchauffé l’atmosphère, elles permettent aux pâquerettes blanches de vivre ; mais celles-ci ne peuvent pas croître en nombre trop important, auquel cas elles refroidissent l’atmosphère, et meurent. Par contre, les pâquerettes blanches permettent à l’atmosphère de ne pas trop se réchauffer à cause de la prolifération des pâquerettes noires (rétroaction négative). Les pâquerettes noires et blanches cohabitent alors pendant un certain temps, et à mesure que la luminosité de l’étoile augmente, le nombre de blanches augmente par rapport à celui des noires, afin de compenser l’augmentation de luminosité, et de rafraîchir l’atmosphère. Lorsque la luminosité de l’étoile augmente encore, les noires meurent, car elles absorbent trop de ce rayonnement et meurent de chaud. Les blanches, elles, continuent de vivre et de rafraîchir l’atmosphère jusqu’à-ce que la luminosité soit vraiment trop importante et ne leur permette plus du tout de vivre. Alors la température s’emballe, et c’est la fin de la présence de la vie sur Floréale.

(Source : Les âges de Gaïa (The ages of Gaïa), James Lovelock ; éditions Robert Laffont, Paris, 1990.)

Pour affiner cet exemple, J. Lovelock a multiplié les modélisations. Il a d’abord rajouté toute une gamme de races de pâquerettes intermédiaires, de couleurs variées, plus ou moins claires ou sombres (figure 2 = avec 20 espèces) ; ici, on s’aperçoit au passage que la diversité des espèces est maximale lorsque les contraintes sont minimales (beaucoup d’espèces poussent lorsqu’elles et leur environnement sont mutuellement adaptés : c’est la température de prédilection de la vie).

Puis, pour ne pas que ce modèle reste trop simpliste, il a également rajouté des lapins qui mangent les pâquerettes, et des renards qui mangent les lapins. En plus, il a complété son modèle avec des épidémies à intervalles réguliers, qui déciment à chaque fois 30% des pâquerettes (figure 3). L’évolution obtenue est toujours la même.

De plus, J.Lovelock s’est aperçu que l’effet des catastrophes (qu’elles soient dues à des épidémies ou à des catastrophes naturelles extérieures au système, météorites ou autres) s’amplifie aux moments de contrainte maximale, près du début et de la fin de la vie du système (figure 4 = effets d’une épidémie périodique d’intensité constante sur la capacité des pâquerettes à contrôler le climat.) : les fluctuations sont maximales lorsque le nombre d’espèces est minimal. La diversité, et la complexité d’un système, augmentent fortement sa stabilité.

(Source : Les âges de Gaïa (The ages of Gaïa), James Lovelock ; éditions Robert Laffont, Paris, 1990.)

Extension du modèle et conséquences :

Ce modèle s’est avéré pouvoir s’appliquer à de nombreux autres paramètres que l’albédo : par exemple, le rapport O2/CO2, CH4,… dans l’atmosphère, dont l’équilibre est créé de l’interaction entre les photosynthétiseurs et les animaux. Mais aussi la concentration des océans en ions calciums, régulés par le plancton et les coraux constructeurs, qui s’en servent pour en faire du calcaire, ou bien la quantité de précipitations, grâce à l’évapotranspiration, ou aux particules libérées par certaines algues, qui aident à former les gouttes en permettant la nucléation de la glace. Certaines théories soutiennent également que si la Terre a pu conserver de tels océans, c’est grâce à certaines bactéries, ou même que la tectonique des plaques s’est mise en route grâce à l’apport sédimentaire en calcaire, réduisant ainsi l’énergie et les gaz libérés par les volcans dans l’atmosphère.

Ainsi, de nombreux paramètres de l’atmosphère, des océans, du climat, et de la croûte terrestre, sont régulés par le biote terrestre pour maintenir un état favorable à la vie (température, acidité, état d’oxydation,…) ; de nombreux exemples peuvent être trouvés pour démontrer cette hypothèse. Pour mieux faire accepter l’idée qu’une chose aussi inanimée en apparence que la terre puisse être un système vivant auto-régulé, on peut faire la comparaison avec un atoll : cette île corallienne est sans aucun doute un système vivant, alors même qu’elle est morte à 99%. Cette construction  gigantesque est une très vieille tour de calcaire minéral, édifiée par l’accumulation du calcium précipité par  les ancêtres de la mince couche de cellules vivantes qui en constituent la surface. Cette image ressemble d’autant plus à la Terre si l’on considère qu’une partie non négligeable du magma est constitué par des atomes qui firent jadis partie de la biosphère.

Cette théorie impose toutefois quelques conceptions et questions :

-Tout d’abord, il ne peut y avoir d’occupation partielle d’une planète par des organismes vivants à long terme, car leur présence entraînerait nécessairement une modification de l’environnement qui permettrait à d’autres de vivre, entraînant ainsi une réaction en chaîne jusqu’à un total investissement de la planète. On ne pourrait donc trouver des îlots de vie sur une planète qu’au début ou à la fin de sa vie.

-Ensuite, on ne peut plus considérer les êtres vivants comme étant simplement capables de s’adapter à leur environnement physique et chimique, mais également comme étant capables de le modifier.

-Également, l’écologie théorique prend avec l’hypothèse Gaïa une nouvelle ampleur : Les modèles écologiques les plus stables sont ceux qui comportent la plus grande diversité biologique. Ainsi, nous n’avons plus maintenant à sauvegarder les écosystèmes des forêts équatoriales simplement pour les bénéfices de la médecine, mais pour la biodiversité elle-même, pour la santé et la prospérité de Gaïa, qui pourrait être sérieusement altérée par la déforestation et la mise en culture de ces terrains.

-Mais reste encore à se demander la place de l’humanité dans cet écosystème. J. Lovelock ne considère pas l’humanité comme un cancer, ou un parasite, car nous avons été capables durant des millénaires de nous adapter à Gaïa. Il considère plutôt que c’est la prolifération trop rapide de notre espèce par rapport aux autres qui risquera simplement de créer une catastrophe comme il y en a eu de nombreuses au cours de l’histoire de la Terre ; une sorte d’épidémie, de maladie dont la Terre se relèvera sûrement facilement. Mais très certainement aussi sans l’homme. A moins que cette catastrophe ne soit la catastrophe fatale ; car dans la figure 4, l’amplitude des variations de température vers la fin de la vie de la planète rappelle fortement celles des dernières époques glaciaires ; et la Terre a également comporté de grandes périodes beaucoup plus stables, notamment vers l’ère primaire. Ce qui signifie que la Terre est peut-être arrivée vers la fin de sa vie, et que nous pourrions être ceux qui la précipiteront à ce terme ; et ce, moins par les gaz à effet de serre que nous créons que par la destruction de la biodiversité qui empêchera Gaïa de retrouver une bonne santé. Toutefois, certains facteurs laissent supposer aussi que la Terre n’en soit pas encore à la fin de sa vie, et qu’elle puisse encore perdurer quelques temps, notamment grâce aux plantes de type C4 qui sont capables de vivre dans une atmosphère très pauvre en CO2, et donc de diminuer d’avantage sa concentration dans l’atmosphère, régulant ainsi la température du climat, et permettant à la planète de supporter un rayonnement solaire supérieur à l’actuel.

-Enfin, une autre conséquence de cette théorie, qui lui est souvent reprochée par d’autres écologistes, à juste titre à mon avis, est l’interventionnisme écologiste que propose J. Lovelock. En effet, celui-ci propose que l’humanité (ou plus exactement la science de Gaïa) devienne un médecin pour le système biogéochimique terrestre. Pour lui, la connaissance du fonctionnement de Gaïa permet d’intervenir raisonnablement sur ce système pour l’aider à maintenir son équilibre. C’est à mon avis un non-sens. Une telle théorie précise justement que les rétroactions naturelles et spontanées sont les meilleures garantes du rééquilibrage du système ; un interventionnisme écologiste ne ferait que déséquilibrer encore d’avantage le système. La meilleure chose à faire pour aider le système biogéochimique terrestre à atteindre son équilibre, c’est au contraire de cesser d’intervenir dans son fonctionnement, et surtout d’accepter et de s’adapter à ces rétroactions naturelles qui interviennent. [EDIT= Je rajoute également qu’il n’est pas question ici de légitimer les actes destructeurs de notre société thermo-industrielle, mais au contraire de délégitimer tout interventionnisme potentiel de cette même société pour contenir les problèmes créés par ces mêmes agissements, car les conséquences d’un tel interventionnisme seraient forcément encore pires que les problèmes qu’ils sont censés résoudre. Si on compare encore le système planétaire à un organisme vivant, le réchauffement climatique, pour prendre cet exemple, ne serait qu’un petit accès de fièvre sans gravité si seulement cet organisme possédait les anticorps nécessaires à son auto-médication. Or ces anticorps se trouvent dans la diversité et dans la multiplicité des interactions qui composent le système biogéochimique et bioclimatique terrestre, diversité et multiplicité qui sont très sérieusement menacées par cette même société thermo-industrielle et par cette économie capitaliste. Il ne faut donc pas chercher à intervenir encore d’avantage en utilisant ce système capitaliste et industriel, mais au contraire à maximiser la diversité et la multiplicité des relations intra-système, à l’aide d’une société elle-même diversifiée et multiple, adaptée à son environnement, et résiliente. Et une société à économie libre, sans interventionnisme, est justement celle qui détient le mieux ces avantages ; un point sur lequel je reviendrai plus en détails dans de prochains articles. ]

Une théorie écologiste de l’homéostasie libertaire :

Mais l’interventionnisme de J. Lovelock est le seul point qu’il me semble nécessaire de critiquer dans cette théorie, et l’hypothèse Gaïa est tout de même une révolution dans la conception du fonctionnement de l’écosystème global. Dans cette conception, chaque être vivant est un individu qui, librement, s’adapte selon ses choix à son environnement. Cette adaptation modifie cet environnement, et les êtres qui l’environnent réagissent en conséquences, en s’y adaptant à leur tour. Chacune de ces adaptations individuelles participe, par des phénomènes de rétroactions inconscientes, d’une co-évolution générale qui crée au final un équilibre global, stable et résilient. Mieux, ce processus inconscient est même le meilleur garant de la stabilité et de la résilience du système. La liberté de choix évolutif des êtres qui le composent, et leur capacité d’innovation et d’adaptation au milieu qui les environne, dont la viabilité sera ensuite déterminée par des processus de sélection naturelle due à la concurrence entre tous ces individus, et par la diversité de ces mêmes choix évolutifs, est à l’origine de l’équilibre du système. La liberté individuelle s’équilibre par la diversité ; l’innovation et l’adaptation s’équilibrent par la concurrence et la co-évolution.

Cette conception écologiste de la planète Terre, pour moi, est individualiste et libertaire : elle place l’individu (l’être vivant) et sa liberté au centre, et dans ce système la liberté se suffit à elle-même, sans interventionnisme ni architecte extérieur nécessaire pour équilibrer le tout. Au contraire, la liberté individuelle EST la solution, et tout interventionnisme est une erreur, génératrice de déséquilibres. Cette conception de la liberté qui se suffit à elle-même, je l’applique également désormais à l’économie, et je la généralise à tous les domaines. Une conception de l’économie où la liberté économique n’est à contraindre d’aucun interventionnisme, d’aucune régulation économique ni d’aucun privilège ; une conception de l’économie en tant que système stable et résilient, maintenu ainsi par des processus de rétroaction active déterminés automatiquement et inconsciemment par l’ensemble des agents économiques : c’est ce que je vais tenter de définir et de développer plus en détails dans les prochains articles de cette série, avant de généraliser ensuite cette théorie, pour en proposer une théorie globale de la liberté ; une théorie générale de l’homéostasie libertaire.

« L’anarchie, c’est l’ordre, sans le pouvoir. » (P.-J. Proudhon)

Introduction à la théorie de l’homéostasie libertaire

8 février 2012

Depuis la création de mon premier blogue et la rédaction de mes tous premiers articles économiques, ma pensée a évolué sur de nombreux points, voire complètement changé, notamment à la suite de rencontres et de débats avec d’autres blogueurs, ou bien sur des forums, tels Vert-et-noir ou Transition.xooit. Mais ceux qui m’ont sans aucun doute apporté le plus, sont le blogueur québécois et désormais économiste David Gendron, avec lequel je partage quasiment toutes les convictions, tant au niveau politique qu’économique, ainsi que Kevin A. Carson, un blogueur économiste lui aussi, états-unien cette fois, que David Gendron a eu la bonne idée de me faire connaître, et dont la lecture du livre « studies in mutualist political economy » a été pour moi la confirmation évidente de tout ce que je pressentais alors, ainsi qu’une formidable révolution intellectuelle personnelle. J’ai d’ailleurs entamé la traduction en français d’une sélection personnelle de textes de ce livre, et j’espère bien un jour pouvoir vous la proposer.

Depuis la création de mon premier blogue et de mes premiers articles économiques, disais-je, ma pensée a évolué sur de nombreux points, et il convient donc de revenir sur ces points sur lesquels mes convictions ont changé, puisque aujourd’hui je ne réponds réellement que de mes articles postérieurs à mars 2010. Ceux qui précédaient cette date ne correspondent plus totalement à mes convictions actuelles. J’entame donc ici la rédaction d’une nouvelle série d’articles pour vous exposer ces nouvelles convictions.

Du mutuellisme « utopique » au mutuellisme de libre économie :

Lorsque j’ai rédigé ma série d’articles sur les contradictions économiques, j’appartenais encore à ce courant de pensée que l’on peut désigner sous le terme de « mutuellisme utopique ». Ce courant de pensée, qui est celui de Josiah Warren, de Proudhon, des owenistes, ou de certains socialistes ricardiens, consiste à établir volontairement et collectivement des règles du jeu égalitaires, différentes de celle de l’économie conventionnelle, par exemple avec une monnaie alternative, en l’occurrence une monnaie/travail, ou bien en mutualisant le capital productif, les clients devenant les sociétaires des industries dont ils nécessitent les produits ou services.

De tels systèmes paraissent fort sympathiques de prime abord, mais lorsqu’on regarde dans le détail, on s’aperçoit qu’ils génèrent tout un tas de petites incompatibilités ou difficultés marginales. Par exemple, une monnaie/travail basée exclusivement sur le temps de travail empêche nombre de métiers d’obtenir une rentabilité suffisante, que ce soit de par la qualité de ce métier (pénibilité, savoir-faire, talent, etc.), ou de par les coûts qui lui sont liés (déplacements, outils de l’ouvrier, etc.). On peut prendre l’exemple d’une nourrice : à partir de combien d’enfants à la fois dont celle-ci a la garde peut-on considérer qu’elle effectue une heure de travail complète, échangeable avec toute autre heure de travail ? Et pourquoi est-ce que celle qui ferait l’effort de jouer avec les enfants, de leur trouver des occupations et des activités, ne pourrait pas être mieux rémunérée que celle qui se contente de les surveiller de loin ? Les exemples de la sorte sont nombreux, et en fait, je me suis finalement rapidement aperçu que la manière avec laquelle les prix du travail sont fixés dans le système conventionnel, c’est-à-dire par l’équilibre entre l’offre et la demande, est bien plus simple et bien plus efficace.

En fait, en voulant instituer de telles « règles du jeu », je cherchais surtout à éviter l’apparition de plus-values. Mais j’ai finalement compris que dans un contexte concurrentiel, la plus-value devrait presque toujours s’annuler, puisque l’entreprise qui s’octroie des marges trop importantes devrait tôt ou tard perdre l’avantage face à une entreprise d’un niveau de productivité équivalent, produisant des biens ou services d’une qualité similaire, et qui pratiquerait des marges moins importantes. Dans un contexte de libre économie, la plus-value ne pourrait donc exister que temporairement, puisque la concurrence se chargerait automatiquement de rétablir les prix à leur niveau moyen de rapport coût/marge (ou, dit autrement, la concurrence permet de ramener les prix à des coûts).

Autre exemple, j’avais cette idée selon laquelle le capital devait préférablement appartenir aux consommateurs, afin qu’ils puissent disposer à leur guise de l’outil de travail et que la concurrence ne soit que qualitative, les coûts étant alors nécessairement les mêmes entre les différents producteurs, puisque obtenus avec le même capital, le même outillage, les mêmes coûts de production ou de service. Je cherchais ainsi à éviter que le producteur disposant de l’outil le plus performant l’emporte systématiquement sur ses confrères. Mais en fait, la concurrence ne contraint les producteurs à disposer d’un niveau de productivité équivalent que dans une même niche économique, c’est-à-dire uniquement pour fournir des biens ou services d’une qualité similaire. Et il n’y a que dans des périodes de possibilité d’augmentation brutale du niveau moyen de productivité, que ceux qui font les meilleurs investissements l’emportent sur les autres, et que le capital se retrouve concentré en une même unité de production ; mais à niveau moyen de productivité stable, aucune concentration du capital n’a lieu, la concurrence est toujours à la fois qualitative et quantitative, et les producteurs d’une même niche économique ont le temps de s’accorder sur le même niveau d’outillage, ne se distinguant alors mutuellement que par leurs talents respectifs.

Mais en plus, rien n’empêche, dans le système actuel, de pouvoir louer l’outillage d’une entreprise pour l’utiliser pour produire pour soi, avec le même niveau d’outillage, avec les mêmes coûts, mais avec une qualité différente. Les prix de ces loyers étant alors déterminés par l’équilibre entre l’offre de location d’outillages et la demande en location de cet outillage, et donc la concurrence entre les offrants se chargeant d’annuler les plus-values éventuelles sur ces offres de location. Donc en théorie n’importe qui peut bénéficier d’une productivité à un coût quasiment équivalent à celui de toute autre industrie disposant du niveau moyen de productivité. Et les productions obtenues avec ces locations participent bien entendu elles aussi à la concurrence générale, à niveau de productivité équivalent.

L’existence de plus-values est donc rendue impossible lorsqu’il y a concurrence, sauf dans deux cas : soit temporairement, dans des situations de marchés émergents ou bien d’évolutions soudaines du niveau moyen de productivité ; soit – et c’est là que se trouve la pertinence de la thèse mutuelliste de libre économie – dans des situations de monopoles imposés par la contrainte, en général par l’appui législatif de l’état, ou bien par une contrainte mafieuse, mais en tous cas toujours dans une situation autoritaire, coercitive. L’état est d’ailleurs assimilé à un système mafieux par les mutuellistes de libre marché, et ce n’est que sa légalité qui le distingue d’une mafia « illégale ».

Tout ceci fait que mes convictions ont évolué progressivement, et que je fais désormais partie de ceux que l’on peut désigner sous l’appellation de « mutuellistes de libre économie ». Le terme de libre marché est plus souvent utilisé, mais dans l’opinion générale, le terme de « marché » fait majoritairement référence au secteur privé. Or le libre marché ne comprend pas uniquement le secteur privé, mais également toutes les autres formes d’économies libres, telles l’économie solidaire et sociale, l’économie domestique, le troc, le commerce équitable, etc., du moment que les valeurs d’échange ne sont pas fixées arbitrairement par une autorité mais établies par des mécanismes d’équilibre entre offre et demande. Mais je préfère tout de même parler de « libre économie », afin de ne pas laisser de doute quand à la cohabitation du secteur privé avec toutes les autres formes d’économie, et d’éviter ainsi les confusions, bien que cette appellation ne soit pas à distinguer de celle communément utilisée de « libre marché ».

De la libre économie à la théorie générale :

Le mutuellisme de libre économie propose une théorie de la valeur travail (Labour Theory of Value, LTV) revisitée dans un contexte de libre marché. Cette théorie avance que dans un contexte de libre économie, les plus-values n’existent pas ou seulement de manière tout à fait marginales, et que tous les prix sont ramenés à des coûts par la concurrence libre et non faussée. Les prix, s’ils sont des coûts, correspondent à la valeur du travail qui a été nécessaire pour les obtenir, sans plus-value ; ils correspondent donc à la valeur du travail.

Mais pour que cela soit possible, il faut se trouver dans un contexte de libre marché, c’est-à-dire de concurrence libre et non faussée. Libre parce que dégagée de toute coercition, de toute législation économique, et de tout monopole ; et non faussée car ne se trouvant pas non plus en situation d’interventionnisme « positif », ce que l’on appelle communément le « dumping ».

Ce courant critique donc l’interventionnisme dans son ensemble, tant négatif (lois économiques, normes, monopoles, prix contraints (tarifs), impôts, taxes, répression des mouvements syndicaux, etc.) que positif (subventions, protectionnisme, services publics mis à la disposition des entreprises aux frais de la collectivité, régulations économiques, etc.), et propose l’avènement d’un marché réellement libre (et qui n’a donc rien à voir avec le marché actuel, faussement libre tel que  présenté et mis en place par les néo-libéraux). Mais il revisite également le droit de propriété, considérant que l’institution de la propriété privée de type lockéenne, instituée notamment sur le foncier, équivaut à l’établissement coercitif d’un monopole sur les ressources (ou d’un oligopole). Il propose en contrepartie l’adoption de la possession mutuelliste, établie selon un droit d’usage, donc par le contrat plutôt que par la coercition.

Le mutuellisme de libre économie affirme donc que, bien que toujours pavé de bonnes intentions, l’interventionnisme n’en est pas moins systématiquement contre-productif, et même qu’il est le problème au lieu d’être la solution ; que la solution réside dans l’abandon de l’intervention. Sans intervention, c’est par les entreprises que les dépenses logistiques sont prises en charge, au lieu d’être externalisées (c’est-à-dire prises en charge par les collectivités, et donc par les contribuables) ; elles sont donc répercutées sur les prix par lesdites entreprises. Sans intervention, les dépenses logistiques sont donc intégrées aux coûts des produits et services ; or, ces mêmes dépenses logistiques évoluent proportionnellement à la taille des infrastructures : plus l’infrastructure est grande et centralisée, et plus la logistique pèse sur les coûts, jusqu’à les rendre dissuasifs. Sans intervention, la taille et l’étendue des infrastructures se retrouve donc limitée par ces dépenses logistiques qui contrebalancent ainsi le phénomène des économies d’échelle. Donc, dans une situation de réelle économie libre, non seulement le capital ne se concentre pas, mais en fait il a au contraire plutôt tendance à être déconcentré, fragmenté, ou tout au moins à voir sa concentration limitée par ces dits facteurs de coûts logistiques.

J’ajoute même à cela qu’avec la loi des rendements décroissants, toute infrastructure centralisée, toute société interventionniste, toute « civilisation », est condamnée d’avance à l’effondrement systémique ; car l’interventionnisme ne peut fonctionner que dans un contexte de croissance exponentielle, ce qui est une situation forcément limitée dans le temps, notamment à cause de ces mêmes coûts logistiques. L’interventionnisme est en fait un phénomène de rétroaction positive, c’est-à-dire de facteur aggravant, ou de phénomène d’amplification. Mais lorsque la croissance cesse d’augmenter, les rendements décroissants se font sentir, et ce facteur aggravant entraîne un effondrement d’autant plus important et brutal. A l’inverse, une société décentralisée, sans interventionnisme, fonctionne en étant en permanence en équilibre, conjointement à l’évolution du niveau moyen de productivité, sans phénomène d’amplification. Les rétroactions positives sont compensées par des rétroactions négatives, et le tout s’équilibre dans une homéostasie économique, évolutive mais stable, sans risque de crise systémique.

Ce que je nomme homéostasie économique désigne donc précisément cet équilibre économique obtenu dans un contexte de libre économie, d’économie dégagée de toute coercition. J’utilise cette appellation par similitude avec la théorie écologiste de l’homéostasie de la biosphère, celle communément appelée « théorie de l’hypothèse Gaïa ». Cette théorie propose un modèle écologiste d’équilibre de la biosphère, tout à fait comparable, en termes économiques, au modèle idéal du libre marché. Et à partir de la similitude entre ces deux modèles, j’ai pu conceptualiser une théorie générale de l’homéostasie libertaire, applicable à tous les domaines, économique, sociologique, et philosophique, dans des conditions d’absence de coercition, d’absence d’autorité (i.e., dans des conditions d’anarchie). Pour cette raison, cette série d’articles débutera par un article qui proposera une étude critique de la théorie de l’hypothèse Gaïa, afin de pouvoir ensuite mieux illustrer celle de l’homéostasie économique, que je développerai alors en détails. Je tenterai ensuite de définir les principes d’une théorie générale, avant d’en proposer certaines applications philosophiques et philosophiques (en l’occurrence, politiques et judiciaires, ainsi qu’écologiques et agronomiques).