Archive for the ‘Les contradictions économiques’ Category

Mutuellisme et échiquier politique

24 juin 2010

Je vous propose aujourd’hui une synthèse de l’ensemble de l’échiquier politique, et plus particulièrement des différents courants libertaires et anarchistes, afin de mieux y situer le mutuellisme. Cette vision est bien sûr la mienne, et certaines explications peuvent déplaire à certains, convenir à d’autres. Il n’en reste pas moins que cette vision personnelle est le résultat d’un long travail de documentation et de réflexion, et que j’essaye de la proposer de la manière la plus honnête qui soit, sans aucune classification qualitative de ma part.  Ce n’est qu’une description de ce que j’ai compris des différents courants, en me basant sur leurs propres explications.

L’échiquier politique :

En règle générale, on a pris pour habitude de se représenter l’échiquier politique en une seule dimension, allant de l’extrême gauche et de la gauche, à la droite et à l’extrême droite, en passant par le centre. Les choses sont en réalité bien plus complexes, et il conviendrait mieux de répartir les différents courants politiques en deux dimensions, donc à la manière d’un échiquier, voire même en trois dimensions. La première dimension étant la dimension sociale, au sens « civile » du terme ; la deuxième étant la dimension économique ; et la troisième, la dimension écologique. Mais passons pour l’instant sur la troisième dimension, et considérons-en simplement deux, avec les dimensions économiques et sociales.

Une répartition en deux dimensions convient déjà bien mieux, auquel cas, des courants radicalement différents peuvent être assimilés en un même « camp », par exemple le camp de droite, ou bien le camp d’extrême gauche, bien qu’ils défendent des idées radicalement différentes. Par exemple, les trotskistes et les anarcho-syndicalistes sont regroupés avec les communistes, dans la catégorie « extrême gauche », parce que tous défendent un collectivisme économique, malgré qu’ils défendent des positions totalement opposées en ce qui concerne les libertés individuelles, le centralisme politique, etc.. De même, les libéraux, en général classés à droite, sont assimilés aux conservateurs, alors que les libéraux, en plus de défendre les libertés économiques, défendent aussi les libertés civiles, ce qui n’est pas le cas des conservateurs.

Etudions donc chacune de ces dimensions, et ce qu’elles nous permettent de distinguer :

La dimension sociale concerne surtout la question de l’autorité, et de la hiérarchisation sociale. On a, d’un côté, les tendances les plus autoritaristes : absolutismes, et autres systèmes autocratiques où le culte de la personnalité du dirigeant est de rigueur ; et de l’autre, les tendances libertaires, refusant les différentes formes de hiérarchisation, et prônant la démocratie directe, fédérale ou participative, voire même, tout en haut, les tendances individualistes, (parfois, également dénommées acrates), refusant toute forme de gouvernement autre que volontairement consenti, et prônant plutôt la libre association et le confédéralisme. Entre les deux, on retrouve bien évidemment différentes tendances « centristes », passant successivement par les parlementaristes (monarchies parlementaires), puis par les oligarchistes (prônant en général un pouvoir élitiste, et allant des républicains « romains », et du bonapartisme, à certaines démocraties populaires oligarchiques), et enfin par les démocrates (représentativité parlementaire des citoyens).

La dimension économique concerne la question de la collectivisation et du libéralisme. D’un côté se trouvent les tendances totalement collectivistes, c’est-à-dire les communistes, suivis par les collectivistes, puis par des tendances encore moins collectivistes, jusqu’aux tendances les plus libérales, prônant la souveraineté économique absolue, et une séparation totale entre l’état ou les citoyens et l’économie, un non-interventionnisme, et une absence de législation économique.

Si l’on répartit donc les différents courants politiques sur un tel échiquier, avec la dimension sociale en ordonnée (allant des autoritaristes aux libertaires), et la dimension économique en abscisse (allant des collectivistes aux libéraux), on obtient un tableau de ce  type, bien plus représentatif des différents courants, et de leur situation sur l’échiquier politique :

Dans un tel tableau, non seulement les différents courants politiques sont bien mieux répartis, mais on peut également plus facilement en dégager, tout à fait logiquement, de grands ensembles. On y retrouve la gauche, la droite, ainsi que, en bas, l’extrême gauche et l’extrême droite, autoritaires, qui se « rejoignent » dans la catégorie des étatistes. Et on a, en haut, la catégorie des libertariens, où se rejoignent les « libertaires de droite », et les « libéraux de gauche ». Le mutuellisme, pour sa part, est situé parmi les courants libertaires, à la frontière entre la gauche libertaire et le libertarisme.

Les différents courants libertaires :

Voyons maintenant ce qui distingue le mutuellisme des autres courants libertaires. Les différents courants libertaires sont, comme le montre le précédent tableau, tous situés à peu près sur une même dimension, celle de la souveraineté individuelle sociale. On a, tout en haut, les tendances les plus individualistes, auxquelles je m’apparente (si vous désirez avoir une meilleure idée de ce qu’est l’individualisme, je vous invite à lire cet excellent article du blog flegmatique d’Anne Archet, dans laquelle cette notion est on ne peut mieux définie, et où elle oppose sa vision anarcho-individualiste, à l’anarchisme « social-démocrate » de Noam Chomsky) ; et en bas, les tendances les plus « centristes » parmi les libertaires, que sont les démocrates libertaires, prônant une organisation des états en démocraties directes (fédérales ou participatives). Les tendances anarchistes constituent l’intermédiaire, réclamant l’avènement de démocraties directes non étatiques, c’est-à-dire sans aucunes institutions militaires ni régaliennes.

On peut ensuite, sur cette même dimension sociale qui les rassemble, distinguer les différents courants libertaires par leur dimension économique, selon qu’ils sont plus ou moins libéraux, ou plus ou moins collectivistes. De la droite vers la gauche, les différents courants libertaires se distinguent donc par un collectivisme croissant, ceux situés les plus à droite n’étant nullement collectivistes, et ceux situés les plus à gauche l’étant totalement.

Dans une telle répartition des courants libertaires, on a donc, de droite à gauche :

– Les libertariens, qui ne sont en rien collectivistes. Ceux-ci défendent une liberté économique totale, et donc une souveraineté économique individuelle sur tous les plans : les ressources peuvent faire l’objet d’une appropriation individuelle ; la monnaie (ou plus généralement la valeur d’échange des produits et services) est le résultat d’une négociation individuelle ; les outillages sont utilisés individuellement, tout comme les ressources, pour une production individuelle ; et la consommation ressort bien entendu également d’une souveraineté individuelle.

– Les georgistes (de Henry George) et les géolibertariens, sont, tout comme les capitalistes libertaires, pour l’économie de marché, mais défendent une seule forme de collectivisme : celle des ressources, qui ne peuvent pas, selon eux, faire l’objet d’une appropriation individuelle, ou bien en l’échange d’une contrepartie, d’un dédommagement financier, envers ceux qui sont alors privés de cette ressource, du fait de l’appropriation individuelle (c’est ce que l’on appelle la « Land Value Tax »).

– Les mutuellistes, parfois également appelés mutualistes libertaires, non seulement désirent la collectivisation des ressources, mais également et surtout la collectivisation de la monnaie. Par la collectivisation de la monnaie, ils entendent appliquer le principe d’équivalence à la valeur du travail, rendant tout travail équivalent à un autre, la monnaie devenant alors, non plus le résultat d’une négociation individuelle (un résultat de l’équilibre offre/demande), mais plutôt d’une valeur/travail collectivement fixée, empêchant ainsi toute spéculation sur le travail. La production reste individuelle, tout comme les outillages et la consommation, donc c’est une tendance relativement « libérale », mais l’utilisation des ressources est usufruitière, et la valeur d’échange est collectivement fixée. (à noter toutefois que certains mutuellistes se contentent du collectivisme de la monnaie, définissant la valeur des ressources, et donc la possibilité de leur appropriation, simplement en fonction du travail qu’elles nécessitent).

– Les collectivistes libertaires défendent la collectivisation de la production, et par là des ressources et des outillages, et de la monnaie. Mais la consommation reste du ressort de la souveraineté individuelle, la rétribution du travail étant alors proportionnelle au travail fourni par l’individu.

– Enfin, les communistes libertaires sont pour la collectivisation économique générale, appelée planification, c’est-à-dire que même la consommation est collectivisée, la production collective étant répartie entre les individus de manière égalitaire, donc sans besoin d’aucune monnaie (ou alors une monnaie symbolique). Ce système ne laisse bien entendu aucune liberté économique, les individus étant alors sommés de produire collectivement les denrées nécessaires à la consommation collective, chacun obtenant ensuite sa part de consommation.

Le mutuellisme :

Comme tous les courants libertaires, le mutuellisme est constitué de tendances plus ou moins individualistes ou plus ou moins démocrates. La plupart des mutuellistes s’ignorent, d’ailleurs, mais ils peuvent en tous cas être tous caractérisés par leur tendance à se tourner vers une économie plutôt libérale, tout en recherchant à la rendre moins spéculative, voire a-capitaliste, et surtout vers des systèmes monétaires collectifs et basés sur une valeur/travail d’équivalence, comme les SELs (Systèmes d’Echanges Locaux), où une heure de travail s’échange contre une heure de travail. Les mutuellistes se caractérisent également en général par un refus (tant que cela reste possible) d’une démarche révolutionnaire d’affrontement, désirant plutôt un gradualisme, c’est-à-dire une transition économique amorcée par les individus eux-mêmes, une prise en main individuelle et collective de l’économie et de nos inter dépendances.

La troisième dimension :

La troisième dimension est la dimension écologique. Elle s’applique également à tout l’échiquier politique, et permet encore de distinguer différentes tendances parmi ces mêmes courants, selon qu’ils considèrent que l’environnement est destiné à l’usage de l’homme, et que ce dernier peut en faire ce qu’il désire ; ou à l’opposé, qu’ils considèrent au contraire que l’homme appartient à son environnement, et qu’il doit s’y conformer, et en respecter les règles. Evidemment, là aussi, tous les intermédiaires existent entre ces deux extrêmes, et les relations entre humain et environnement peuvent être diversement considérées. Mais je ne m’attarderai pas à décrire dès maintenant ces variantes, car, outre de mériter d’avantage de réflexions de ma part, elles mériteraient aussi un article entier, afin de prendre le temps de clarifier le sens des mots utilisés, car soit ces termes sont encore assez peu clairement définis, soit leur usage commun en est encore trop variable : la plupart des courants ne sont d’ailleurs pas encore parvenus à définir clairement leur rapport à l’environnement et au « cosmos ».

Publicités

La productivité qualitative

31 mars 2010

Ou la résolution de la deuxième contradiction économique :

 

Dans un article économique précédent (la rentabilisation de l’investissement), j’ai défini la deuxième contradiction économique, qui peut se résumer ainsi : la rentabilisation individuelle de l’investissement, née de l’échange marchand, aboutit à la concentration du capital, qui permet ainsi de démultiplier la productivité ; mais elle entraîne l’inflation et la croissance, tend à aboutir aux monopoles de certains producteurs, et entraîne également une baisse de la qualité de production, et la paupérisation des classes laborieuses. Comment, alors, bénéficier des avantages de la productivité des outillages, tout en évitant les phénomènes de croissance et d’inflation ? Comment concentrer le capital, sans aboutir au monopole et à l’apparition et l’enracinement d’une élite ? Comment diminuer le labeur sans appauvrir les travailleurs ?

L’erreur capitaliste :

En termes économiques, le capital est l’ensemble de la richesse utilisée pour la production. Or, la notion de capital confond deux choses pourtant tout à fait distinctes, bien que toutes deux utilisables pour la production : les ressources et les outillages. Les ressources, nous venons de le voir dans l’article « Du principe de propriété », sont présentes dans la nature avant même la mise en œuvre de la production, et sont la matière à partir de laquelle peut être extraite, par le travail, un produit consommable. Toute chose existante est donc potentiellement une ressource, à partir du moment où son utilité de consommation est démontrée. Les outillages, eux, sont de purs produits de l’industrie humaine : ils sont totalement manufacturés, façonnés, et cela dans le but de faciliter le travail nécessaire à la fabrication de produits à partir d’une ressource. Il y a donc une différence de nature très nette entre ces deux constituants du capital.

Mais, comme je l’ai évoqué lors de la définition de la deuxième contradiction économique, il y a également, et surtout, une différence de valeur entre eux : les ressources permettent une productivité donnée, alors que les outillages permettent de diminuer le travail nécessaire à l’utilisation de ces ressources. Confondre, dans un calcul économique de rentabilité, ces deux constituants aussi différents, est donc au minimum une terrible négligence, au mieux une formidable erreur. Car en effet, comment confondre dans un même calcul, deux fonctions dont les valeurs sont aussi opposées : la rentabilisation des ressources est proportionnelle à la quantité de celles-ci (puisque la productivité de chacune est à peu près fixe), alors que la rentabilisation des outillages est au contraire inversement proportionnelle à la quantité de ressources travaillées avec un outil (l’utilisation d’outillage permet de diminuer le travail nécessaire à la production).

On comprend donc que ces deux choses différentes que sont les ressources et les outillages doivent être considérés différemment. Or, depuis que s’est imposée l’agriculture de type « deltaïque », et l’économie de marché qu’elle a engendré, les ressources ont été considérées comme des outils, du fait de l’exploitation organisée de celles-ci (mises en cultures, sélection de variétés, protection permanente de ces ressources, etc.) ; et ressources et outillages ont été toutes deux considérées comme une seule et même chose : du capital.

Des ressources et des outils :

Est-il nécessaire, alors, de concentrer le capital ? Un capitaliste, du fait de cette confusion entre ressource et outillage, entre travail et ressource, aurait dit banco ! En effet – et comme il est propriétaire à la fois des ressources et des outillages – plus un producteur possède de ressources, plus il peut profiter de la diminution du travail que peut lui procurer un outillage, et donc, plus il peut augmenter sa richesse et son monopole en spéculant sur cette diminution du travail. Mais nous avons vu les problèmes générés par ce type de concentration du capital, qui va être concentré entre les mains d’une minorité, laquelle va progressivement devenir une élite. Or, dés lors que l’on prend en compte cette dualité du capital, et que l’on considère différemment les ressources et les outillages, on comprend qu’il n’y a pas le même intérêt à concentrer de la même manière ces deux différents constituants du capital.

Etant donné que les ressources permettent une productivité donnée, leur concentration n’a pas d’intérêt productif. Il peut y avoir par contre, dans certains cas, une nécessité de regrouper, d’accoler ces ressources, afin uniquement de faciliter le travail de l’individu spécialiste, qui façonnera les produits de consommation voulus par les détenteurs respectifs de ces ressources, sans avoir besoin de se déplacer de ressource en ressource, mais en les travaillant comme si elles n’en faisaient qu’une. Avec le mutuellisme, les ressources appartiennent aux consommateurs, aux individus pour lesquels le travailleur produit. Les ressources se trouvent donc, non pas concentrées, mais fractionnées, réparties entre les mains de chaque individu. Et même si elles peuvent être mêlées, il n’en demeure pas moins qu’elles sont alors proportionnellement réparties entre eux, donc encore fractionnées.

Il y a, par contre, un intérêt à concentrer les outillages, exactement de la même manière qu’il y a un intérêt à concentrer le travail de ressources similaires entre les mains d’un même spécialiste. Car plus un outillage est utilisé pour une plus grande quantité de ressources, plus sa rentabilisation est évidente. Mais, tout comme un travailleur spécialiste peut travailler sur un regroupement de ressources appartenant à différents consommateurs, un outil peut être utilisé collectivement par différents consommateurs. Si par exemple, 10 personnes, pour leur consommation, nécessitent chacune la production de 2 ares de blé, l’outillage sera le même, et aura la même rentabilité, s’il est investi par un producteur qui possèdera et travaillera 20 ares, et dont il négociera les produits à 10 personnes, que s’il est investi collectivement par ces dix personnes qui l’utiliseront pour travailler chacune leurs 2 ares respectifs, ou qui les feront travailler par un spécialiste.

En tous cas, il y a un intérêt certain à investir d’une manière ou d’une autre dans un outillage concentré. En effet, considérons par exemple des individus ayant uniquement les moyens, isolément, d’investir dans du matériel manuel, avec lequel chacun travaillerait ses 2 ares respectifs en 200 heures de travail par an. Avec un investissement similaire (mais cette fois investi collectivement), 100 personnes pourraient investir dans un âne et dans le matériel que celui-ci peut tracter, avec lequel 200 ares (deux hectares) seraient travaillés en environ autant de temps (donc chacun aurait 100 fois moins de travail). Et de même, 500 personnes pourraient investir dans une paire de bœufs, ou dans un petit tracteur, ainsi que dans le matériel que ceux-ci peuvent tracter, et avec lesquels 10 hectares seraient travaillés dans le même temps (chacun aurait ainsi 500 fois moins de travail).

On voit bien que la concentration des outillages permet donc une formidable diminution du labeur, dont il serait dommage de se priver. Mais cette concentration doit passer par un investissement collectif : les consommateurs investissent collectivement dans de l’outillage, qu’ils utilisent pour leur production, de manière individuelle ou mutualisée, pour en être les seuls bénéficiaires, et éviter ainsi les phénomènes de concentration des ressources, et donc de monopole des producteurs.

 

La décroissance du labeur :

Avec un tel système de propriété individuelle des ressources, les ressources appartiennent donc aux consommateurs, qui « investissent » (je reviendrai sur le problème de l’investissement et de l’accès aux ressources dans un prochain article) dans les ressources dont ils ont respectivement besoin pour leur consommation. Ainsi, ils peuvent obtenir une indépendance en terme de ressources, et donc une indépendance économique individuelle, et ce, même en regroupant leurs ressources (de manière à les faire travailler collectivement par un même spécialiste). Puis, par la collectivisation d’outillages, ils peuvent diminuer le travail nécessaire à la production, sans pour autant créer de phénomènes de concentration des ressources, responsables de la privation des moyens de subsistance d’une partie de la population, inévitablement consommatrice, mais à qui il ne reste bien souvent comme moyen de subsistance que le négoce de leur force de travail.

Au contraire, dans ce système, le labeur nécessaire à chaque production diminue, et donc les consommateurs, c’est-à-dire les individus, ont de moins en moins besoin de travailler pour « s’acheter » ce labeur, pour en obtenir l’équivalent. Comme la valeur horaire du travail reste fixe, tandis qu’à contrario le temps de travail nécessaire à chaque production diminue, le prix de chaque produit diminue donc, rendant l’effort équivalent (à fournir par le consommateur), moins important. Les individus travaillent moins, mais ils peuvent avec ce travail obtenir d’avantage de produits : c’est leur pouvoir d’achat qui augmente. Dans un système marchand, les produits se négocient, donc tout prix est fonction de l’offre et de la demande, et non pas du coût de production. Seuls s’en sortent les producteurs qui arrivent à obtenir des coûts de production suffisamment bas pour pouvoir extraire un bénéfice sur la valeur momentanée des prix du marché (on assiste donc à une concurrence quantitative, où celui qui l’emporte est celui qui, à valeur égale, obtient le plus important bénéfice). Avec le mutuellisme, les prix sont uniquement fonction de la quantité de travail nécessaire à la production, ajoutés aux frais de stockage, de distribution, de production, et de rentabilisation de l’investissement.

Les individus ont donc tout intérêt à collectiviser leur outillage, en regroupant leurs ressources respectives en mutualité, pour obtenir ainsi un outillage performant, et diminuer leur labeur. Ainsi, tous les prix des produits manufacturés vont pouvoir progressivement baisser. Les outillages, qui sont eux aussi des produits manufacturés, vont voir leurs prix baisser également, progressivement, et la baisse des prix des outillages va encore diminuer les besoins de rentabilisation de ceux-ci, et donc contribuer à la baisse générale des prix (déflation).

Dans le cas des ressources, ce phénomène de déflation sera similaire : étant donné que les ressources ne sont pas manufacturées, elles n’ont au départ aucun prix. Elles sont simplement disponibles. Un sol, de la même manière qu’une brise, une pluie, un ensoleillement, ou encore des minerais, des espèces vivantes, des savoirs, des savoir-faire, des techniques, n’appartient à personne, et n’a donc pas de prix en soi. Seul peut nous appartenir l’usufruit de celui-ci, c’est-à-dire, appliqué à l’économie, la façon. Dans un système où la propriété deviendrait usufruitière, le prix d’une ressource ne va donc pas être fonction de l’offre et de la demande, mais être uniquement fonction de la manière dont elle a plus ou moins été façonnée. Le prix d’un territoire, par exemple, va pouvoir être fonction du travail qu’a pu nécessiter sa mise en valeur, sa sécurisation, son défrichage, les plantations et implantations dont il a bénéficié, les constructions et aménagements qui lui ont été attribués, irrigation ou assèchement de celui-ci, terrassement, accès, etc.. Le prix d’une ressource devient fonction du travail qui l’a façonnée, et exclusivement de ce travail.

Ceci implique que la façon de cette ressource, comme dans le cas de n’importe quel produit (dont la matière a été façonnée), va pouvoir être réalisée par un spécialiste, ainsi que mécanisée, outillée. Elle va voir par conséquent son travail en être diminué, et son prix en être diminué également. La déflation va donc s’appliquer non seulement aux produits, mais également aux ressources. Et cette déflation ne va en aucun cas empêcher ni diminuer la mise en valeur des ressources : au contraire, c’est leur mise en valeur elle-même, qui crée cette déflation, en en augmentant les capacités de production, et donc en faisant diminuer les prix des produits de ces ressources. Plus les ressources sont valorisées, plus les consommateurs en bénéficient. Ce système incite donc à la création de valeur, en même temps qu’à la diminution du labeur.

Monopole, et concurrence qualitative :

S’il y a un intérêt à la concentration des outillages, il y aura donc un intérêt pour les individus à regrouper leurs ressources en mutualité, pour ainsi disposer d’un outillage performant. Et donc plus la mutualité sera importante et concentrée, plus on pourra disposer d’outillages performants, et donc, plus les prix seront bas. Au final, les mutualités vastes et concentrées auraient l’avantage sur les autres, par l’obtention de produits à moindres coûts ; on peut donc se demander si certaines mutualités ne verraient pas leur concentration augmenter jusqu’au monopole. Et c’est effectivement le cas. Du coup, ne risquerait-on pas d’avoir des mutualités en recherche de quantité, plutôt que de qualité ?

En fait, comme la mutualité est une coopérative de consommateurs, et non de producteurs, chacun de ces consommateurs peut utiliser ce matériel individuellement, pour une autoproduction, ou pour une production partielle (service à quelques personnes). Il peut donc y avoir divers producteurs sur un même atelier, sur une même mutualité. Comme ils disposeront du même outillage, investi collectivement, leur travail sera équivalent en terme de productivité horaire. Ils produiront différemment, avec des méthodes nécessitant plus ou moins de travail, sur des bases qualitatives différentes, mais sur la base d’une valeur horaire du travail équivalente. Chacun choisira le rapport qualité/travail qu’il voudra, mais sur la base d’une valeur équitable de travail, et avec le même outillage.

On a donc intérêt à concentrer l’outillage, même jusqu’au monopole, puisque ce monopole ne sera jamais celui du producteur, mais celui de l’outillage lui-même. Or cet outillage appartient à chacun, proportionnellement à sa consommation individuelle, donc chacun peut l’utiliser comme il l’entend pour sa part de consommation, aux mêmes frais que n’importe quel membre de la même mutualité. La limite à un regroupement, à une mutualisation, ne sera déterminée que par les limites de capacité de stockage et de distribution des produits, ainsi que de rentabilité de ces mêmes paramètres de stockage et de distribution (et aussi par la bonne entente entre les différents membres de la mutualité). Et chacun peut à tout moment exercer individuellement sa créativité, et utiliser l’outillage collectif pour cela. Si son talent est reconnu par d’autres, et que certains membres veulent s’offrir ses services, le talent d’un individu en deviendra une « initiative individuelle », qui permettra à cet individu de produire pour d’autres, sans spéculation ni monopole, et sur la base de la valeur de travail commune à la même mutualité.

On obtiendrait donc des mutuelles localement monopolisées, sans concurrence entre elles. La concurrence s’exercerait au sein même des mutualités, entre individus producteurs, sans spéculation ni monopole possible de leur part. La concurrence qui s’exercerait entre eux serait uniquement une concurrence qualitative, et non une concurrence quantitative telle que l’induit le système capitaliste et marchand. A quantité de travail égale, et à coût de production égal (donc à prix égal), le producteur qui l’emporterait serait celui qui produirait de la manière la plus qualitative, donc le plus talentueux. Alors que dans le système marchand, celui qui l’emporte est celui qui, à prix de vente égal, arrive à obtenir le plus grand bénéfice ; c’est-à-dire celui qui arrive à produire au plus bas coût.

Un tel système serait un système permettant l’initiative individuelle et la concurrence économique entre les individus, et serait donc un système de liberté économique, c’est-à-dire un système « libéral ». Mais en même temps, il permettrait l’indépendance économique des individus, et l’augmentation de leur pouvoir d’achat par la déflation. Il empêcherait la paupérisation des individus, ainsi que la confiscation des ressources par une quelconque élite économique. Nous aurions ainsi, par la mutualisation des ressources, et la collectivisation des outillages, résolu la deuxième contradiction économique.

Du principe de propriété

21 mars 2010

Prélude à la résolution de la deuxième contradiction économique.

 

« Une première chose à observer, c’est que, sous le nom générique de propriété, les apologistes de l’institution ont confondu, soit ignorance, soit artifice de discussion, toutes les façons de posséder : régime communier, emphytéose, usufruit, système féodal et allodial ; ils ont raisonné du fonds comme des fruits, des choses fongibles comme de l’immeuble. Nous avons fait justice de cette confusion. »

Pierre Joseph Proudhon, Théorie de la propriété, chapitre 9.

 

Profit et travail :

Dans la nature, les fruits d’un arbre n’appartiennent qu’à l’arbre qui les porte. Mais ceci n’est vrai que tant que les fruits restent sur cet arbre. Une fois détachés de l’arbre, en tout ou partie, ils appartiennent à celui ou celle qui les consomme, quel qu’il soit. Jusqu’à-ce que ce dernier ne les rende (sous une autre forme, certes). Avant que ne naisse le travail, nos activités économiques consistaient en un simple prélèvement des fruits, en vue de la consommation de ceux-ci. Notre rapport économique de propriété vis-à-vis de la nature consistait donc en un simple fructus (droit consistant à recueillir les fruits). Notre rapport à l’environnement était donc unique : la nature offrait, nous récoltions, puis rendions un produit équivalent, mais transformé. La nature n’était que fécondité, disponibilité, et l’homme ne faisait qu’en profiter, en bénéficier ; la nature fructifiait, l’homme en jouissait.

Avec la naissance des outils, va naître la notion de travail. Et avec cette utilisation d’outils, l’homme va façonner la matière, exploiter les ressources, donc y apporter une part de soi. Le travail étant fourni par l’individu, celui-ci va pouvoir légitimement s’octroyer la propriété de l’effet qu’il aura produit avec ce travail. De même qu’un arbre dispose de la propriété du fruit qu’il a produit (fruit qu’il va pouvoir échanger avec d’autres êtres vivants en échange de services équivalents), l’homme dispose de la propriété de l’arc ou de la hache qu’il a produit, et pourra l’échanger s’il lui en plaît. La différence entre l’arbre et l’homme réside dans le fait que l’homme ne produit pas l’arc ou la hache directement de son corps, mais d’une action qui le transcende, et qui crée un objet qui lui en est distinct. Du fait de cette transcendance entre l’homme et son produit, une dualité, une schizophrénie, va apparaître dans notre relation économique à la nature, entre deux aspects différents de cette relation économique. L’homme va pouvoir s’approprier des produits qui sont extérieurs à son corps, à son être ; de ce fait, la nature va alors pouvoir nous apparaître, dans son ensemble, à la fois en terme de ressources, ou en terme de produits. Notre être, notre propriété, va transcender notre corps ; et cette transcendance va créer une schizophrénie entre le producteur que nous sommes, et le consommateur : l’homme ne peut plus seulement profiter de la fructification naturelle, il doit maintenant précéder ce profit, d’un travail ; donner une antériorité à cette consommation, par un travail. Du coup, le fruit va devenir, de manière transcendantale, un produit, résultat en partie du travail humain, donc en partie humain ; le produit naît donc, en quelque sorte, d’un assemblage de ressources naturelles et de travail humain.

La façon et la matière :

Voyons donc quelles sont les modalités de cette schizophrénie économique. Les ressources sont présentes dans la nature avant même la mise en œuvre de la production, et sont la matière à partir de laquelle peut être extrait ou créé, par le travail, un bien de consommation ; à laquelle peut être appliquée un produit. Les ressources peuvent être de plusieurs sortes : elles peuvent être des ressources élémentaires, matérielles, telles que du sol, des éléments du sous-sol, des espèces animales ou végétales, de l’eau, de l’air ou de ses composants, et j’en oublie certainement. Et elles peuvent être également des ressources énergétiques, telles que du vent, du rayonnement solaire, du courant ou du débit, de la combustion potentielle, de la force musculaire ; ou bien des ressources sociales, tels des savoirs, des savoir-faire, des techniques. Toute chose existante est donc potentiellement une ressource, à partir du moment où elle peut permettre l’obtention d’un bien de consommation.

Les produits, eux, naissent de la capacité humaine d’industrie ; de l’utilisation d’outils. Avec l’industrie, les ressources (la matière), sont utilisées, exploitées, modelées, façonnées. Ces transformations, ces modelages, ou bien ces utilisations, ces exploitations de matière, en vue de la consommation, définissent les produits. Ils sont du pur travail, de la façon.

Il y a donc une différence de nature très nette entre ressource et produit, entre matière et façon.

Les biens, quand à eux, sont des ressources qui ont été façonnées par le travail ; des ressources auxquelles s’ajoutent du travail. De la matière façonnée, c’est-à-dire, en quelque sorte, la somme de la matière et de la façon.

La confusion dans la notion de bien :

« La terre n’appartient pas aux hommes ; ce sont les hommes qui appartiennent à la terre » Taureau Assis (Sitting Bull)

Actuellement, le principe de propriété est le résultat d’une immense confusion, puisqu’il s’applique aux biens, sans prendre en compte la dualité que représente cette notion de bien. Nous l’avons vu, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs – qui furent les premiers à se servir d’outils, donc de matière façonnée – ne s’appropriaient encore que l’usufruit des ressources alimentaires, puisqu’ils ne façonnaient pas encore les ressources dans le but d’obtenir leur subsistance ; en aucun cas ils ne se considéraient comme propriétaires de ces ressources elles-mêmes, étant donné qu’ils n’étaient pas auteurs de l’existence de celles-ci. Et lorsque nous sommes devenus des agriculteurs, nous avons exploité, modifié le sol. Par notre travail, par la transcendance de celui-ci, notre appropriation s’est étendue au sol lui-même, à sa matière. Nous avons considéré le sol comme un outil, donc comme un bien, puisque nous le travaillions, l’exploitions, le modifiions. Le sol était pourtant une ressource, mais nous n’avons alors plus fait la distinction entre la matière du sol, et la mise en valeur de celui-ci. Et nous nous sommes appropriés la matière constitutive du sol, c’est-à-dire sa nue-propriété, comme si nous étions pleinement auteurs de son existence.

Cette appropriation confondue des biens, donc de la matière sur laquelle nous exercions notre travail, a malheureusement été systématique. Pour chaque bien de consommation, nous avons nié la préexistence de la matière, de la ressource elle-même, sur sa mise en valeur, et avons fait primer l’action de notre travail sur la matière. Nous avons considéré que notre travail nous permettait de nous octroyer la propriété des ressources sur lesquelles il s’exerçait, c’est-à-dire la pleine propriété. Et c’est de cette appropriation des ressources par le travail, et donc par le travailleur, qu’est née l’économie de marché. Qu’est née la prédominance du producteur sur le consommateur, laquelle a entraîné la première contradiction économique, puis la deuxième, comme je l’expliquerai dans mon prochain article économique, par une confusion similaire entre les deux éléments du capital que sont les ressources et les outillages.

Seulement, un agriculteur n’est pas non plus auteur de l’existence de la terre qu’il travaille, ni de la force musculaire du bœuf qu’il utilise pour travailler cette terre ; lui aussi, n’en est qu’un utilisateur ponctuel. Encore aujourd’hui, nous considérons comme évident que nous ne pouvons pas posséder un vent, une pluie, ou un ensoleillement ; pourquoi alors considérons-nous que nous pouvons posséder un sol, une variété de plante, ou bien une technique ? La seule chose que nous puissions nous approprier, c’est l’utilisation provisoire de celles-ci, le fructus (tels les autres êtres vivants), ou bien l’effet du travail que nous exerçons sur la matière, l’usus. Mais la nue-propriété des ressources, l’abusus, ne peut pas revenir de droit aux humains ; seule peut leur revenir la façon qu’ils ont exercé sur les ressources, pour l’obtention de produits : l’usufruit.

Ainsi, un fruit ou une semence ne sont des produits, que dans la limite de l’exploitation de ressources qui a été nécessaire à leur obtention. Même un savoir-faire, ou une technique, n’est que le résultat d’un enseignement collectif, voire réciproque, ou d’un assemblage de situations particulières, et n’est donc pas la propriété de celui qui le maîtrise ; il n’est que le résultat particulier et ponctuel, d’une évolution mouvante et plus générale, qui se transmet et évolue.

La propriété économique :

A l’opposé, le travail est totalement fourni par l’individu, et est donc inévitablement la propriété de celui-ci. Le travail, ainsi que les produits de son travail. Le travail, et non la matière du travail, non la force de travail, non la technique de travail. Il nous faut restreindre l’économie à ce qu’elle est : du travail, et uniquement cela ; en aucun cas un quelconque droit naturel à abuser de ce qui nous entoure. Etant donné qu’un produit est du pur travail, et ceci, depuis sa conception, il peut pour cette raison être possédé par celui qui l’a manufacturé, ou bien par celui pour qui il a été manufacturé. Mais le travail et les produits de celui-ci, la façon, sont les seules choses économiques dont les individus peuvent être propriétaires. Il nous faut revenir à l’évidence : la propriété ne s’applique qu’à la façon, et non à la matière ; la propriété ne peut donc être qu’une propriété économique, créée par le travail.

La propriété, en droit romain, est divisible en trois droits distincts : fructus, usus, et abusus. Le fructus est le droit de recueillir les fruits du bien ; l’usus, est le droit de l’utiliser, et l’abusus, est le droit d’en disposer, c’est-à-dire de le détruire en tout ou partie, de le modifier, ou de le céder à un autre. S’il est donc évident qu’un individu a droit, à la fois à l’usus, au fructus, et à l’abusus de sa façon, de son travail, il doit paradoxalement devenir évident que le même individu ne peut pas avoir droit d’abusus sur la matière, mais seulement d’usus et de fructus de celle-ci, c’est-à-dire d’usufruit. Il doit se considérer comme un simple utilisateur, un simple usager ponctuel, d’une ressource qu’il doit restituer au terme de l’utilisation de celle-ci. Ainsi le travailleur devient un façonneur, et non plus un propriétaire des ressources.

 » Il faut bien le comprendre : l’humanité même n’est pas propriétaire de la terre : comment une nation, comment un particulier se dirait-il souverain de la portion qui lui est échue ? Ce n’est pas l’humanité qui a créé le sol : l’homme et la terre ont été créés l’un pour l’autre et relèvent d’une autorité supérieure. Nous l’avons reçue, cette terre, en fermage et usufruit. […] La propriété est supérieure a l’humanité, surhumaine, et toute attribution de ce genre, à nous pauvres créatures, est usurpation. Tous nos arguments en faveur d’une propriété, c’est-à-dire d’une souveraineté éminente sur les choses, n’aboutissent qu’à prouver la possession, l’usufruit, l’usage, le droit de vivre et de travailler, rien de plus.  »

Pierre Joseph Proudhon, Théorie de la propriété, chapitre 9.

La rentabilisation de l'investissement

26 février 2010

La spécialisation individuelle des tâches a un avantage capital : elle permet de diminuer globalement l’effort de l’individu. C’est très certainement pour cette raison que nos ancêtres se sont progressivement spécialisés. Mais la spécialisation des individus les rend dépendants économiquement les uns des autres. Dans mon article économique précédent, j’ai proposé une méthode pour inscrire la spécialisation dans une économie équitable ; une économie basée sur des échanges mutuels entre individus, ne supprimant donc pas les dépendances économiques entre individus, mais les équilibrant, les rendant justes.

Cette méthode est développée à partir de l’idée selon laquelle la spécialisation des individus, ou plus largement l’échange de produits entre producteurs spécialisés, a une utilité plus grande que le non échange (c’est-à-dire l’autarcie). Les avantages de l’échange sont avant tout une diminution du labeur, ainsi qu’un confort et une sécurité plus importants lorsque la spécialisation permet de développer une production agraire. Mais un individu adepte de l’autarcie aurait pu me rétorquer que ces avantages ne sont somme toute pas assez importants pour accepter l’échange, même mutuel ; et qu’il vaut mieux tout de même préférer l’autarcie, quitte à avoir un peu plus (ou beaucoup plus) de labeur, et un peu moins de confort.

On peut effectivement me rétorquer cela ; seulement, lorsqu’on tente une approche de l’autarcie, on s’aperçoit que non seulement le labeur est effectivement immense, mais qu’en plus, la production autarcique de certaines choses nécessaires à la subsistance, ne sont pas du tout rentables pour une seule personne, ni même pour une seule unité familiale, à partir du moment où l’on s’approprie les ressources ou les outillages nécessaires à cette production. Or, toute l’histoire des humains, y compris celle des chasseurs-cueilleurs, a été le théâtre d’une appropriation (individuelle ou collective) de ressources, ou d’outillages, et d’utilisation de ceux-ci. Et à partir du moment où le marché s’est développé, l’appropriation des ressources est devenue majoritairement privée, c’est-à-dire que le propriétaire de la ressource en est également devenu l’utilisateur (le travailleur), et le bénéficiaire (le consommateur) ; puis, nous l’avons vu, il est ensuite devenu le bénéficiaire d’éventuelles spéculations sur la production que lui ont permis ces ressources et ces outillages, par le négoce des produits de cette utilisation.

Mais, disais-je, même lorsque cette appropriation de ressources et d’outillages est réalisée dans le but d’une production autarcique, on s’aperçoit que certaines productions nécessaires à la subsistance ne sont pas rentables, c’est-à-dire qu’elles réclament un investissement (en ressources ou en outillages) trop grand, ou autrement dit, que l’investissement minimum, par unité de production, permet forcément de produire bien plus qu’il n’en faut pour un individu isolé, ou même pour une famille. Et cet investissement va donc inévitablement générer des échanges.

La poule et la vache :

C’est évidement le cas pour n’importe qui désirant investir dans une autoproduction alimentaire. On comprend très bien qu’une poule soit rentable, même pour un individu seul, car elle va produire tout au plus un œuf par jour, soit environ ce que nécessite un individu seul. Une famille de quatre personnes, de la même manière, pourra s’offrir un « cheptel » de quatre poules, et obtiendra la même production par individu, soit un œuf par jour et par personne. Il y a de nombreux investissements possibles de la sorte : tubercules, légumes annuels, ou bisannuels, plantes aromatiques pérennes, graminées, légumineuses, framboisiers et autres arbustes, petits arbres fruitiers également, lapins, poulets de consommation, etc. A chaque fois, un ou plusieurs exemplaires de chaque type de ressource est utilisable pour une personne seule, ou pour une cellule familiale. Par contre, ça ne sera pas le cas avec des ressources nécessitant un investissement plus important : si par exemple, vous voulez vous auto produire votre lait, et vous approprier pour cela une vache, vous vous apercevrez bien vite que celle-ci produira bien plus qu’il  n’en faut pour vous, ou même pour votre cellule familiale (sauf si cette cellule familiale est une tribu allant jusqu’à abriter vos cousins au septième degré, bien sûr).

En effet, une vache rustique produit au moins 15 ou 20 litres de lait par jour. Une Holstein « poussée » d’aujourd’hui peut produire jusqu’à soixante litres de lait par jour en moyenne. Même si vous prenez une vache rustique, de vieille race, vous allez donc vous retrouver avec 20 litres de lait à consommer par jour. Mettons que vous en buviez un demi litre tel quel, que vous en consommiez un demi-litre sous forme de yaourt, un litre sous forme de fromage (soit tout de même 100grammes de fromage par jour), vous n’en aurez utilisé que deux litres par jour, et ceci pourra constituer la moitié de tous vos apports quotidiens. Il en résulte que 10 à 20 personnes comme vous pourraient profiter de la production laitière de votre vache. Et comme votre vache ne devrait pas rester seule, il vaudrait mieux pour elle que vous en ayez deux ou trois. Votre cellule familiale peut donc être bien vaste.

Une vache, c’est trop, me direz-vous, mais pourquoi alors ne pas se contenter d’une chèvre, à la place ? Et bien, même si je considère une consommation individuelle de deux litres de lait par jour (ce qui est tout de même une consommation énorme !), et comme il faudrait au moins que je possède trois chèvres, sinon elles risqueraient de s’ennuyer à mourir (au sens littéral du terme), je disposerais donc d’un minimum de 10 litres de lait par jour, soit la consommation d’au moins 5 personnes, plutôt de dix personnes. La taille du cercle familial peut être plus réduit, mais ça reste tout de même un cercle important. Si je voulais être vraiment seul, ou bien vivre en couple, en tous cas sans les grands-parents, les frères et sœurs, ou les cousins, je devrais donc me passer de lait.

Pourquoi pas, me diriez-vous ? Après tout, vous pourriez devenir végétalien, et vous contenter de fruits et légumes.

Et bien, vous répondrai-je, ce dilemme de l’investissement n’est pas vrai que pour les personnes non végétaliennes ; car il est transposable sur des produits végétaux, comme par exemple sur un grand arbre fruitier ou un grand noyer, donc aussi pour les végétaliens. Devrais-je absolument me nourrir de 15 kilogrammes de cerises pendant cinq jours (en plus du reste), sous prétexte que c’est moi qui ai planté et entretenu cet arbre, ou ne devrais-je pas plutôt les échanger, en n’en gardant qu’une part raisonnable pour ma propre consommation ?

Mais là encore, certains pourraient me rétorquer que le problème dans ce cas, c’est que je me suis justement approprié cet arbre, en le plantant, en l’entretenant, alors que je pourrais me contenter simplement de cueillir des fruits sur un arbre sauvage, qui n’appartient à personne et qui a poussé tout seul. De n’y prélever qu’une part nécessaire à ma consommation, et de laisser le reste pour d’autres.

          

Pour répondre à cela, il me faut avant tout faire le point sur ce qu’a été l’appropriation des ressources, et sur l’origine de ce qu’est la propriété, et par là de ce qu’est le capital.

L’appropriation des ressources :

Lorsque nos ancêtres sapiens ont quitté le continent africain, et ont colonisé le vaste continent eurasiatique, on a coutume de penser que cette colonisation a eu lieu par l’intermédiaire de sortes de groupes éclaireurs, nomades et mobiles, qui, trouvant le passage de l’isthme de suez, se sont alors retrouvés face à un immense territoire vide d’humains, dans lequel ils se sont lancés à l’aventure, en allant un peu au hasard, au gré de leurs découvertes, tels des électrons libres. Et que la colonisation de ce nouveau continent s’est faite par une sorte de flux migratoire, de nombreux individus se déplaçant alors vers ce nouveau monde.

Je crois que c’est donner beaucoup de crédit à la curiosité humaine. Il y a peut-être eu quelques explorateurs intrépides, quelques communautés aventureuses, mais je ne crois pas que ce soit absolument caractéristique d’une quelconque colonisation d’un nouvel espace, en règle générale. Lorsqu’une tribu, ou même plus simplement une famille, veut tenter l’aventure dans un nouveau monde, il y a de nombreux paramètres à prendre en compte, même pour des chasseurs-cueilleurs. Car déjà à l’époque, nous dépendions de nombreuses ressources ; alimentaires, mais pas seulement. Nous étions également dépendants de l’emplacement de gisements de certaines roches particulières, notamment les silex, ou bien encore de roches salées, dans le cas où on était éloigné de l’océan ; et d’autres ressources encore comme celles-ci, qu’il est assez fastidieux de découvrir, et auprès desquelles les tribus tâchaient plutôt de rester, que de s’éloigner. Même en considérant que ces ressources n’étaient nécessaires qu’en très petites quantités, et qu’une tribu pouvait facilement en emporter avec elle, dans ses déplacements, assez pour que plusieurs générations y trouvent leur compte – le temps éventuellement d’en trouver d’autres – il faut également prendre en compte le fait que les ressources alimentaires elles-mêmes, étaient en général répertoriées par la tribu, et qu’il était vital pour une tribu de se souvenir de l’emplacement de celles-ci, ainsi que de la période de l’année où celles-ci pouvaient être récoltées. La tribu pouvait ainsi se rendre sur place en s’assurant que les kilomètres à parcourir ne seraient pas vaincs.

Tout ceci fait que les tribus avaient plutôt intérêt à rester, ou tout au moins à revenir régulièrement aux mêmes endroits, d’une année sur l’autre. Des archéologues ont ainsi pu vérifier que les tribus européennes de l’époque de Cro-magnon étaient plutôt semi sédentaires, c’est-à-dire qu’elles se déplaçaient sur un même territoire, tout au long de l’année ; sur une sorte de parcours, de ressource en ressource, au gré des saisons et de la fructification de telles ou telles plantes poussant dans un endroit précis, ou du passage migratoire de telle ou telle espèce animale. Les groupes étaient constitués d’une trentaine à une soixantaine d’individus, et évoluaient sur un territoire d’environ trente kilomètres de rayon, autour d’un « camp de base » régulièrement fréquenté.

Et si nous avons progressivement colonisé le monde, ce n’est pas grâce à un esprit de curiosité, mais uniquement du fait de l’accroissement démographique. La croissance démographique exerce une pression sur le territoire de la tribu, qui cherche à l’agrandir , et se heurte donc aux tribus voisines ; si elle l’emporte, elle empiète sur le territoire de leur voisine, laquelle voisine va devoir se heurter à ses autres voisines pour à son tour répondre à la pression démographique, et ainsi de suite ; progressivement, en quelques siècles, ou quelques millénaires, les territoires se déplacent, gagnant du terrain sur des terres encore inhabitées, quitte à devoir accepter une vie plus dure (à cause du froid, par exemple). De plus, lorsqu’une tribu est trop peuplée, elle se divise, pour répondre à la pression de la proximité sociale, divisant pour le coup son territoire ; du coup, c’est le nombre de tribus qui a augmenté, et progressivement a peuplé toute la planète, les territoires respectifs, et les populations respectives, restant tous plus ou moins équivalents. Et ceci, sans qu’il y ait eu réellement de migrations.

Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs n’étaient donc pas – pas plus qu’ils ne le sont aujourd’hui – des nomades sans territoire, des aventuriers sans propriété foncière. Ils évoluaient sur des territoires qu’ils connaissaient et défendaient, de la même manière d’ailleurs que le font nos cousins les grands singes. N’importe quel individu ayant découvert un arbre nourricier, et ayant prévu de revenir sur place pour la saison de la fructification, n’accepterait pas qu’un autre individu soit venu deux jours avant lui, et qu’il ait cueilli tous les fruits à peine mûrs. Notre individu préfèrerait donc venir camper sous cet arbre quelques jours auparavant, défendant ainsi sa future pitance, et s’en accordant ainsi l’exclusivité. De cette manière, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs s’appropriaient leurs ressources. Ils s’auto déclaraient propriétaires de leur territoire, et le défendaient pour faire respecter leur propriété. En le défendant en permanence, ils étaient assurés de leur subsistance à venir.

Par contre, il est également évident que leur propriété n’était pas celle que l’on entend aujourd’hui selon ce terme. Pour nos ancêtres chasseurs/cueilleurs, les arbres, les plantes, grandissaient et se reproduisaient tout seuls ; le gibier ou les champignons également. La nature produisait d’elle-même une diversité d’espèces, comestibles ou non, que les humains s’appropriaient. Ces humains chasseurs/cueilleurs n’étaient que des récolteurs ; et par là, ils n’avaient aucune nécessité à s’octroyer la propriété de la ressource elle-même. Ils n’avaient pas besoin de s’approprier la terre, le sol, puisqu’ils ne le consommaient pas directement ; ils n’avaient pas besoin de s’approprier un arbre, puisque celui-ci poussait tout seul, librement. Ils ne s’appropriaient que les fruits de ces arbres, sur leur territoire, et non les arbres eux-mêmes ; le gibier et les champignons que produisait une forêt de leur territoire, et non la forêt elle-même ; le poisson d’une rivière, non la rivière elle-même ; les plantes et les tubercules d’un sol, non le sol lui-même. Ils s’appropriaient donc uniquement l’usufruit, de leur territoire. Ils occupaient, défendaient, revendiquaient, leur droit à l’exclusivité de l’usufruit sur leur territoire. Mais en aucun cas ils ne revendiquaient la pleine propriété de celui-ci. En aucun cas ils ne considéraient comme possible de revendiquer la nue-propriété d’un territoire (c’est-à-dire la pleine propriété sans l’usufruit), puisqu’ils n’étaient en rien auteurs dans l’existence de ce territoire et des espèces qui y vivaient. Ils ne faisaient que prélever leur pitance au sein de cette nature sauvage, et c’était cette pitance qu’ils revendiquaient. La nue-propriété, pour les chasseurs/cueilleurs, n’existait pas, ou alors était la propriété d’une entité fictive, la Terre mère, à laquelle eux appartenaient (de la même manière que toutes les autres espèces vivantes), et qui elle, était à l’origine de cette vie sauvage.

             

Par contre, ils s’accordaient évidement la pleine propriété d’un outil qu’ils avaient fabriqué. Il est évident que la propriété d’un arc, par exemple, n’est pas limitée à l’usufruit de celui-ci, à son utilisation ; mais que celui qui l’a fabriqué en a également la pleine propriété, c’est-à-dire le droit d’en user et d’en abuser, puisque l’existence même de cet objet est entièrement due à son concepteur et à son fabricant. Les chasseurs-cueilleurs font ainsi tout à fait la différence entre la pleine propriété d’un objet manufacturé, et la propriété usufruitière d’un territoire.

Mais lorsque les chasseurs/cueilleurs vont devenir agriculteurs, ils vont d’une certaine manière se mettre à manufacturer les plantes, les fruits, les animaux d’élevage, qu’ils vont consommer. Et en travaillant la terre pour y cultiver ce qu’ils veulent, ils vont progressivement considérer que la nue-propriété leur revient également, puisque, de préleveurs dans une nature sauvages, ils deviennent producteurs dans une nature manufacturée. Ils vont donc progressivement s’octroyer la pleine propriété de leur territoire. Ils s’étaient toujours comporté en s’appropriant l’usufruit des ressources, mais la pleine propriété des outils. Ils ne s’étaient auparavant pas appropriés les ressources. Avec l’agriculture, la terre et les ressources vont être finalement considérés comme de simples outils, dont ils vont être pleinement propriétaires.

Depuis très longtemps déjà, voire depuis toujours, puisque c’est également le cas des autres grands singes, et de nombreux autres animaux, les humains s’approprient les biens nécessaires à leur subsistance. Sous forme d’usufruit, ou sous forme de pleine propriété. Or, certains biens de consommation nécessitent un échange entre individus, pour rentabiliser l’investissement que celui-ci a nécessité, ne serait-ce que la défense de l’usufruit de ces biens. L’échange est donc inévitable dans l’économie humaine. Si les humains s’approprient collectivement une ressource, ils bénéficient collectivement de l’usufruit de cette ressource, qu’ils partagent. Et si un humain s’approprie individuellement une ressource, il échange les biens de consommation récoltés ou produits, en les négociant contre d’autres biens de consommation. Dans les deux cas, la propriété a toujours été indissociable de l’homme dans sa relation à la subsistance, à la consommation.

La concentration du capital :

Dans le cas d’une appropriation individuelle, si le producteur possède d’avantage de ressources, il pourra échanger d’avantage. Mais cette possibilité d’accroître l’échange, sera uniquement proportionnelle à la quantité de ressources qu’il s’appropriera. S’il possède une poule, il pourra échanger un œuf par jour ; s’il en possède quatre, il pourra en échanger quatre. Et étant donné qu’il devra produire quatre fois plus de nourriture pour ses quatre poules que pour une, le gain lors de l’échange sera uniquement proportionnel à la quantité de travail qu’il aura du fournir.

Par contre, l’outillage utilisé pour la production va générer un autre phénomène, celui de la rentabilisation de l’outil. Si avec un même outil, vous pouvez produire la nourriture pour une ou pour quatre poules, alors vous rentabiliserez quatre fois plus vite votre outil en produisant la nourriture pour quatre poules au lieu d’une. Il sera donc plus rentable pour vous d’avoir le maximum de poules que peut le permettre votre outil.

En termes économiques, le capital, est l’ensemble de la richesse utilisée pour la production : de l’outillage et des ressources, donc. Pour les chasseurs/cueilleurs, le capital est limité aux outils ; pour les agriculteurs, il s’étend aux cultures, aux semences, aux plants ; voire même, nous l’avons vu, au sol lui-même, à la terre elle-même. Et ce capital peut être divisé en deux catégories distinctes : les ressources, dont la rentabilisation est proportionnelle à la quantité de celle-ci, et les outils, dont la rentabilisation est inversement proportionnelle à la quantité de ressources travaillées. Les poules, ici, sont des ressources, de même que peuvent l’être les plantes, les arbres, les forêts, les sols, etc. Les outils, par contre, sont des objets purement manufacturés (encore qu’un cheval peut être considéré comme un outil), et qui permettent de démultiplier la productivité du travail de ces ressources. Ils n’augmentent pas, globalement, la productivité de ces ressources, mais ils permettent d’en travailler un plus grand nombre avec un effort équivalent. Aujourd’hui, un agriculteur français produit de la nourriture pour 2000 personnes en moyenne, alors qu’un esclave romain en produisait pour 5 tout au plus.

Ainsi, lorsque j’étais brasseur amateur, et que je me produisais individuellement mes 40 litres de bière, je passais une journée de 8 heures, uniquement pour le brassage. Lorsque je suis devenu professionnel, j’ai investi dans du matériel plus conséquent, donc dans de l’outillage plus performant, et en 8 heures (le même temps), je brassais 400 litres, soit dix fois plus. Bien évidement, le prix de cet investissement est beaucoup plus important également, et si ce n’était pour commercialiser ma bière, je n’aurais pas pu me payer une telle installation. Même si j’avais pu me la payer, celle-ci n’aurait pas été rentable, si elle n’avait servi qu’à la production de ma consommation annuelle de moins d’une tournée de 400 litres (je suis un pochtron, mais tout de même, je ne bois pas tant que ça !). Un tel investissement n’est rentabilisable qu’avec une utilisation maximisée de cet outillage, ce qui n’aurait pas du tout été le cas dans une utilisation purement individuelle. De même, défendre une forêt entière n’est sans doute pas rentable pour un chasseur/cueilleur, si c’est uniquement pour sa propre consommation. Mieux vaut défendre seulement quelques arbres, et échanger les surplus de fruits contre d’autres.

Dans une économie individualiste, comme c’est le cas actuellement dans la majorité des cas, l’individu spécialisé investi donc lui-même dans cet outillage, de même que dans les ressources nécessaires, et il rentabilise cet investissement en produisant au maximum des capacités de cet investissement. Ainsi, lorsqu’on produit avec des outils performants, le temps de travail par produit diminue. Auparavant, à raison de 40 litres pour 8 heures de travail, le litre m’aurait coûté (sans le prix des frais et des ingrédients, ainsi que la dépréciation des investissements), 1/5° d’heure, soit 12 minutes de travail par litre. Avec cet investissement plus conséquent, il coûte dix fois moins, soit 1,2 minute de travail par litre. L’outillage permet donc de faire baisser les prix. Si les prix baissent, les consommateurs que nous sommes ont moins besoin de travailler pour consommer, donc leur temps de travail peut diminuer, pour une consommation équivalente. Voila tout l’intérêt de l’outillage. Et plus un producteur possède un grand nombre de ressources, plus il pourra rentabiliser un outillage performant, et donc plus les prix pourront être baissés. Cette concentration des ressources et des outillages, entre les mains d’un même producteur, se nomme la concentration du capital ; et elle est induite par la rentabilisation de l’investissement.

La deuxième contradiction économique :

La rentabilisation de l’investissement crée donc une tendance à la concentration du capital. Seulement, cette concentration du capital crée plusieurs inconvénients, dans une économie de marché. Tout d’abord, elle va à l’encontre d’une concurrence qualitative, car elle ne donnera aucun avantage au producteur qui tente de faire de la qualité ; au contraire, elle donnera systématiquement l’avantage au producteur qui disposera du plus grand nombre de ressources, et qui investira dans l’outillage le plus performant, puisque ce producteur pourra obtenir une production horaire bien plus élevée que d’autres, et donc proposer les mêmes produits à un plus faible coût. Ce producteur obtiendra donc l’avantage en ce qui concerne la capacité de réinvestir dans du capital supplémentaire, de concentrer encore d’avantage son capital. En plus de favoriser uniquement la production quantitative, la rentabilisation de l’investissement aboutit donc au monopole.

Ensuite, la tendance à la concentration du capital crée une pression sur les prix des ressources, qui grimpent en flèche, puisque tous les producteurs ont intérêt, et cherchent toujours, à s’en approprier d’avantage. Au final, si les prix baissent lorsque de nouveaux outillages apparaissent, ceux-ci finissent par remonter à cause de la pression financière sur les ressources. Les prix doivent donc être régulièrement ajustés : c’est l’inflation. La pression sur les ressources va jusqu’à créer une augmentation des prix de l’immobilier pour les particuliers, ce qui fait que les consommateurs n’en profitent pas, car même si les prix des produits de consommation baissent, les prix du foncier augmentent proportionnellement, voire encore plus vite. Les consommateurs ne peuvent donc pas diminuer leur temps de travail. C’est ce que Marx a décrit comme étant la paupérisation des classes laborieuses (ou plus exactement la paupérisation absolue, dans ce cas).

De plus, l’investissement étant individuel, il est rarement payé comptant par le producteur, et en général celui-ci doit s’endetter pour investir. Non seulement il est alors encore d’avantage dépendant de sa clientèle pour vivre, mais en plus son endettement est majoré d’un intérêt par le banquier, et la production supplémentaire imposée par cet intérêt crée la croissance : le producteur est obligé de produire d’avantage que pour la simple rentabilisation de cet investissement et pour son revenu. Il y a donc un besoin pour le producteur de créer du surplus, et de l’écouler ; et pour cela, c’est la consommation qui doit augmenter elle aussi, quitte à gaver les consommateurs de superflu et d’inutile.

Voici donc la deuxième contradiction économique : la rentabilisation individuelle de l’investissement, née de l’échange marchand, aboutit à la concentration du capital, qui permet ainsi de démultiplier la productivité ; mais elle entraîne l’inflation et la croissance, tend à aboutir aux monopoles, et entraîne également une baisse de la qualité de production, et la paupérisation des classes laborieuses.

Le besoin crée la production, les services remplacent les biens

15 février 2010

Ou la résolution de la première contradiction économique

Le besoin crée la production :

Si être exclusivement chasseur-cueilleur revient à renoncer à trop de sécurité et de confort, et qu’être agriculteur, même en pratiquant la permaculture, demande un travail si important qu’il nécessite que le talent soit converti en spécialisation, que nous reste-t-il ? Devons-nous définitivement renoncer à ces avantages ? Et le pouvons-nous seulement ? Sommes-nous au contraire condamnés à la spécialisation de notre travail, et aux inconvénients que celle-ci génère ? Et quand bien même nous y serions condamnés, n’y aurait-il pas un moyen de concilier agriculture et spécialisation, avec une indépendance économique individuelle ? N’existerait-il pas un moyen d’éviter l’inconvénient majeur de la spécialisation qu’est la dépendance économique des individus ?

Bien sûr que si, et c’est ce que je vais tenter d’expliquer ici. Mais rappelons d’abord ce qu’est exactement cette première contradiction économique, que cherchent à éviter les anarcho-primitivistes en voulant éviter toute forme d’agriculture et de sédentarisation, et que cherchent également à éviter les défenseurs de la permaculture, en cherchant à développer une agriculture non spécialisée.

Un individu qui veut consommer des produits tout en étant économiquement indépendant, doit les obtenir de lui-même. Pour cela, il s’approprie des ressources, les défend si besoin, en récolte les fruits, ou bien les cultive, et peut ainsi consommer ces fruits. S’il veut consommer d’avantage, il lui en coûte également d’avantage de labeur, et il doit s’approprier d’avantage de ces ressources. Mais s’il se spécialise dans une tâche dans laquelle il est talentueux, et qu’il s’approprie les ressources spécialisées correspondantes, il peut augmenter sa productivité moyenne, pour un labeur équivalent ; par contre, il ne produit plus alors qu’un seul produit, qu’il doit donc échanger contre d’autres produits qui lui sont nécessaires, avec d’autres spécialistes. D’où l’apparition d’un marché, où les différents spécialistes se rejoignent pour négocier les produits échangeables qu’ils ont respectivement produits.

En fait, le problème réside dans les démarches individuelles de spécialisations, que nous avons respectivement entrepris. Ce qui s’était toujours passé auparavant, c’est que nous voulions consommer des produits, donc nous nous étions appropriés les ressources correspondantes, et nous avions récolté, cultivé ou fabriqué ces produits. Nous voulions consommer, donc nous produisions. C’est donc notre besoin qui créait notre production, qui la précédait. Nous aurions pu avoir comme adage : « je mange, donc je produis ». Mais lorsque nous avons voulu nous spécialiser pour produire plus, nous avons inversé le sens de cet adage, qui est devenu : « je produis, donc je mange ». Nous avons créé une abondance de produits similaires, et cette abondance de produits, nous en avons espéré – voire créé (par l’intermédiaire de la pénurie, du monopole, ou plus simplement de la publicité) – le besoin, auprès de nos congénères. Et ceux-ci ont fait de même de leur côté, avec d’autres produits. Et du coup nous sommes devenus dépendants de notre propre production, et de celle de nos congénères. Auparavant notre besoin créait notre production ; par la suite, nous avons conditionné nos besoins individuels aux productions respectives d’autres spécialistes.

Seulement, cette contradiction économique va plus loin : car comme le besoin créait la production, et que la production s’appuyait sur une appropriation des ressources, alors en fait le besoin s’appuyait indirectement sur une appropriation des ressources. C’était en fait, en tant que consommateur, que nous nous approprions nos ressources respectives, et non pas en tant que producteur. Il n’y avait pas de différence entre ces deux personnalités économiques, tant que nous nous auto produisions notre nourriture ; nous étions à la fois producteur et consommateur ; ces deux fonctions étaient fusionnelles. Mais lorsque nous nous sommes spécialisés, les fonctions de producteur et de consommateur se sont distinguées. Or, les ressources auraient dû rester entre les mains des consommateurs pour lesquels nous nous spécialisions, puisque c’est le besoin qui crée la production. Au lieu de ça, nous nous les sommes appropriées en tant que producteurs. Depuis, les producteurs s’approprient systématiquement des ressources, sur lesquelles ils spéculent pour vendre leur production à des consommateurs.

Nous aurions du faire l’inverse. Etant donné que nous sommes consommateurs avant d’être producteurs, nous aurions du, en tant que consommateurs, regrouper nos ressources similaires respectives, et proposer à un individu particulièrement talentueux pour l’utilisation de cette ressource (l’un d’entre nous ?), de nous produire efficacement et talentueusement ces productions. Les producteurs spécialistes auraient alors pu négocier la valeur de leur travail, de leur savoir faire, ou de leur talent, ou bien encore négocier en fonction de la plus ou moins grande pénibilité de ce travail, mais n’auraient pas pu spéculer sur la base d’une confiscation des ressources ; sur la pénurie et le monopole.

Les services remplacent les biens :

Il nous faut donc revenir au bon sens : c’est le consommateur que nous sommes, qui doit se fournir selon ses besoins, et non le producteur que nous sommes. La spécialisation nous a rendu économiquement schizophrènes. Or cette schizophrénie, cette spécialisation, a des avantages que nous sommes plutôt enclins à accepter, à cause de ses avantages considérables de diminution du labeur. Il ne s’agit donc pas d’éviter cette schizophrénie, mais de bien comprendre quelle personnalité économique doit primer sur l’autre ; quelle personnalité doit décider, et quelle personnalité doit être subordonnée à l’autre. Jusqu’à maintenant, les rôles étaient inversés, le producteur s’appropriait les produits de consommation, ainsi que les ressources nécessaires à la production de celles-ci. Il nous faut désormais comprendre que nous sommes des consommateurs avant tout, et que notre fonction de producteur n’est qu’un simple outil, sur lequel nous devons garder la pleine et entière maîtrise. Le produit appartient donc d’avance à celui qui le consommera, et ce, dès la production ; dès même la prévision de sa production. Il n’y a ainsi plus de biens, seulement des produits, à destination de tel ou tel individu. Et le producteur d’un produit n’étant pas le propriétaire de ce produit, il ne fait que rendre un service (de production) à celui à qui ce produit appartient déjà : le consommateur (si ce dernier ne le produit pas directement par lui-même et pour lui-même, comme dans le cas d’une auto production).

Dés lors qu’on a compris cela, on comprend que les producteurs n’effectuent plus, comme avant, des transactions, à partir de leur travail de création ou de transformation de biens (et avec une plus-value plus ou moins grande, selon la spéculation qu’ils ont pu se permettre), mais qu’ils rendent simplement des services, sans plus-value, en effectuant une tâche. Ce n’est plus la transaction, qui est rémunérée au producteur, mais le service rendu pour l’obtention – pour le compte du consommateur cette fois – de ce produit de fabrication. La transaction est supprimée, puisque le produit n’est plus un bien marchand, il appartient déjà au consommateur avant même sa production. La transaction est remplacée par le service. Le service remplace le bien. Et avec le service, il n’y a pas de plus-value sur le travail.

Le travail sans spéculation :

Il est dès lors bien plus facile d’entrevoir une possibilité d’échange économique mutuel, équitable, entre le producteur et le consommateur (c’est-à-dire entre les individus eux-mêmes), puisqu’un service rendu est tout à fait quantifiable, en quantité et en qualité, permettant ainsi un échange mutuel de services rendus équivalents.

A l’époque où, pour la première fois, certains se sont spécialisés, nos personnalités économiques ont pu rester apparemment fusionnelles, et nous avons pu ne nous apercevoir de rien lorsque la lente séparation de ces personnalités a eu lieu. Ceci est dû à deux phénomènes. Tout d’abord, l’argent n’existait pas encore, et la seule possibilité d’échange était le troc, c’est-à-dire l’échange de biens. Le bien est donc devenu valeur, ou monnaie, en lieu et place du travail. Et ensuite, les individus vivaient de manière très proche, à l’origine en communautés, en clans, et les consommateurs pouvaient facilement évaluer l’équivalence du service rendu, du travail ; une plus-value, une spéculation, aurait été tout de suite aperçue et dénoncée, ce qui l’aurait de fait, immédiatement annulée. Le bien/monnaie et la monnaie/travail étaient confondus, tout autant que l’étaient nos personnalités économiques. Mais avec le développement du commerce, et avec l’apparition de ce que j’ai appelé des « proximités économiques entre individus affectivement distants, et entre communautés » (cf. mon article « La réussite fragile du partage »), la possibilité pour le consommateur de vérifier le caractère équitable d’un échange, va devenir beaucoup plus difficile. Il ne va pas pouvoir vérifier, par exemple lors du troc d’un objet contre un autre, si le labeur a été équivalent, en temps de travail, en effort physique, en conditions météorologiques de travail, etc., entre les deux objets échangés. Et c’est là-dessus que va pouvoir être ajoutée de la plus-value par le producteur, au détriment du consommateur (ou bien de la moins-value : il arrive aussi que le producteur doive diminuer sa marge, voire vendre à perte, si par exemple des concurrents cassent les prix ; dans les deux cas il y a bien souvent un perdant, et l’équité dans la transaction est rare).

Pour contrer cette incertitude, les individus vont prendre l’habitude d’étalonner la valeur plus ou moins grande du labeur, en créant une monnaie, c’est-à-dire une unité symbolisant une quantité donnée de labeur. Puis l’argent va apparaître, matérialisant cette monnaie. Mais cet argent, au lieu de seulement permettre de vérifier l’équivalence du travail, va permettre également de négocier l’obtention des ressources pour le compte du producteur, donc du bien marchand. L’argent va donc s’éloigner de plus en plus de la monnaie/travail, au seul profit du bien/monnaie, et de ce bien/monnaie va apparaître la concentration des ressources, sur laquelle vont ensuite successivement apparaître les premières spéculations basées sur la pénurie et le monopole, puis sur la propriété elle-même, enfin sur l’argent lui-même.

Or si à l’époque, l’évaluation du rapport prix/travail du producteur et du produit était difficile, voire quasiment impossible dès qu’il y avait une certaine distance géographique entre le consommateur et le producteur, aujourd’hui, cela serait tout à fait envisageable, et de manière très simple. L’argent lui-même pourrait nous permettre de revenir à cette simple évaluation. On peut désormais, par exemple, mesurer le temps de travail, à la minute près ; on peut donc évaluer très précisément le temps de travail moyen que nécessite telle ou telle tâche. De même, on sait mesurer assez précisément la quantité d’efforts que nécessite telle ou telle tâche, de même que sa pénibilité, ou le stress qu’elle génère.

Il nous faut donc réajuster la monnaie (ou recréer une nouvelle monnaie) à cette évaluation du rapport prix/travail, et retirer ainsi de cette monnaie les spéculations et autres plus-values. Recréer une monnaie/travail, en mettant fin au seul bien/monnaie qu’elle représente aujourd’hui. Les consommateurs pourront ainsi aisément évaluer le prix d’un service rendu, et l’acquitter en échange d’un service équivalent, rendu en contre partie. De plus, l’utilisation d’une monnaie permet au consommateur de ne pas être sommé de rendre un service d’une valeur équivalente au même producteur, mais de pouvoir rendre une quantité de services d’une valeur équivalente, à n’importe qui utilisant la même monnaie. C’est l’utilité du principe de réciprocité de l’argent. Ce principe est donc très utile, mais à condition qu’il s’applique à une monnaie de type exclusivement monnaie/travail, sinon elle génèrerait de la spéculation. L’argent, qui auparavant était le problème, devient la solution, dès que le fonctionnement de celui-ci a été équilibré.

Le mutuellisme :

Ce système économique, basé sur l’idée qu’une heure de travail doit être équivalente à une heure de travail, a été théorisé (bien qu’assez différemment de la manière dont je le fais ici), par Pierre Joseph Proudhon, dés la première moitié du XIX° siècle, et se nomme le mutuellisme. Dans un tel système économique et un tel fonctionnement monétaire, la spéculation sur le travail n’est plus possible ; si vous demandez à quelqu’un de travailler pour vous, de vous produire un objet dont la valeur est de, par exemple, une heure moyenne de travail, vous ne pourrez pas ensuite le revendre en y ajoutant une marge spéculative, puisque la valeur de ce produit restera toujours d’une heure moyenne de travail. Vous ne pourrez pas le « négocier » pour la valeur d’une heure dix, ou d’une heure vingt, puisque la valeur de la monnaie/travail n’est pas discontinue dans le temps (au contraire, la valeur de certains produits peut même être dévaluée à chaque transaction, proportionnellement à l’âge de ceux-ci, pour être intégrés dans un « marché » de l’occasion).

Ce système, de plus, permet un réel libéralisme économique, à partir du moment où l’économie ne peut pas donner naissance à une quelconque spéculation ; le libéralisme, appliqué à cette économie, ne pourra donner lieu à aucun féodalisme, à aucun despotisme économique. Proudhon va même jusqu’à dire que « si la justice est garantie dans l’échange, la liberté des contrats suffit à assurer l’ordre, et le gouvernement n’a plus de raison d’être » ; ainsi, l’anarchie (c’est-à-dire l’ordre sans le pouvoir) prend toute sa dimension.

Certaines initiatives mises en place depuis, ont été inspirées par cette théorie. C’est le cas, notamment, d’initiatives passées, comme celle du Cincinnati Time Store, créé par Josiah Warren aux Etats-Unis en 1827, de la Banque d’échange, créée par Proudhon lui-même en 1849, ou d’initiatives actuelles, comme les SELs (Systèmes d’Echanges Locaux). Ces initiatives sont toutes des systèmes dans lesquelles les travailleurs commercent par l’échange mutuel de monnaies/travail.

La propriété économique :

Avec ce système économique, il ne peut plus y avoir de notion de propriété privée. En effet, la propriété privée est justement une propriété à partir de laquelle le détenteur peut spéculer, sur la production qu’il pourrait tirer des ressources de cette propriété (en produisant des biens échangeables qu’il pourra négocier ; c’est la plus-value du marchand). Ici, le marché a été destitué. Et à celui-ci, lui a été substitué le mutuellisme ; et à la propriété privée lui est substituée la notion d’une propriété individuelle, utilisable uniquement individuellement par la personnalité réelle de l’individu, c’est-à-dire pour sa propre consommation. Alors que la propriété privée était la propriété du marchand, du négociant, la propriété individuelle devient celle du consommateur.

Et ce dernier organise sa propriété comme il le désire, soit en la travaillant lui-même, de manière autonome, pour sa propre consommation, soit en utilisant les services d’autrui en vue également de sa propre consommation, de spécialistes qui lui faciliteront le travail sans spéculation marchande, et en échange de quels services il devra fournir un service équivalent, à n’importe quel(s) consommateur(s) appartenant à ce même système monétaire. De plus, sa propriété peut être infiniment dispersée, et un individu vivant par exemple en Bretagne, pourrait tout à fait produire ses légumes et ses fruits lui-même sur ses terres bretonnes, tout en étant propriétaire d’une part, ou d’une quotité, de vignes en Bourgogne, d’oliviers en Provence, ou de cacao en République Dominicaine, qui seront travaillées sous forme de services par des spécialistes locaux, et en effectuant en contre partie des services de plomberie chez ses voisins bretons (je ne prend bien sûr pas en compte ici les critères environnementaux dans lesquels doit s’inscrire une telle économie, comme toute économie d’ailleurs, de limitation des transports, par exemple, ou bien de gestion durable des ressources, et sur lesquels je reviendrai plus tard, dans une autre catégorie d’articles).

Du coup, l’espace travaillé par un même producteur est une somme de propriétés individuelles contiguës, ou un assemblage de celles-ci. Elle est travaillée par un même spécialiste pour le compte de plusieurs consommateurs ; c’est une propriété associée, où le producteur est un salarié de cette association. On comprend là, d’ailleurs, la limite d’un SEL, qui est en fait une initiative d’utilisation de monnaie/travail, mais basée sur la propriété privée, donc sur l’investissement privé. Ce qui nous ramène donc à la deuxième contradiction économique, que je vais aborder dans mon tout prochain article économique.

Conclusion :

Tout comme la planification de l’économie, le mutuellisme est donc une économie qui se substitue au marché. Mais à la différence de celle-ci, le mutuellisme n’impose nullement aux individus le despotisme de l’économie commune. Au contraire, il libère l’individu de toute forme de despotisme économique, que ce despotisme provienne d’un unique individu et de sa propriété privée (en biens ou en ressources), ou qu’il provienne de la communauté entière et de sa propriété commune. L’individu y gère individuellement sa consommation, et dispose pour cela du choix de gérer individuellement la production qu’elle nécessite, ou de la gérer collectivement, en utilisant les services de spécialistes, et ce, de manière particulière pour chaque produit. Ce système laisse également la place à l’initiative individuelle du producteur, tant que celui-ci reste au service du consommateur. Le consommateur accepte l’initiative du producteur en utilisant ses services, et le producteur exerce son talent, sa spécialité, selon son initiative, sa méthode, son savoir faire, mais il le fait en se mettant au service du consommateur. Il y a donc un rapport d’égalité entre le producteur et le consommateur, un échange volontaire et mutuel de bons procédés : l’un exerce ses talents créatifs et est rémunéré pour cela, et l’autre obtient son produit à moindre coût, donc à moindre labeur, que s’il l’avait lui-même produit.

Dans cet échange mutuel, rien n’est confisqué, ni à l’un ni à l’autre, par une quelconque spéculation. Et chacun s’enrichit de la liberté économique de l’autre, telle l’abeille qui s’enrichit du nectar que produit la fleur, en même temps que cette dernière profite du service de pollinisation que lui rend l’abeille. Les intérêts sont individuels, mais l’échange est mutuel ; il y a équivalence de ces deux services.

Eviter la spécialisation

13 février 2010

Auto production, et autarcie :

Une solution, à priori simple, pour éviter l’économie de marché, serait de supprimer l’économie. De supprimer la dépendance économique des individus, en supprimant les échanges. Pour cela, il faut que chaque individu soit économiquement autonome ; que chacun d’entre nous puisse vivre en totale autarcie. Or, si de nombreux animaux sont capables de vivre en autarcie, ce n’est apparemment pas le cas de l’humain actuel. La plupart des mammifères, la grande majorité des insectes, la quasi-totalité des oiseaux, des reptiles ou des poissons, sans parler des champignons ou des plantes, sont capables de se nourrir individuellement. Et nous, en serions-nous capables ? Pourrions-nous individuellement subvenir à la totalité de nos besoins ?

Si nous nous posons la question en ce qui nous concerne aujourd’hui, actuellement, la réponse est clairement non. Nous avons bien trop de techniques, bien trop de besoins, bien trop de tâches à effectuer et de talents à avoir, de connaissances et de savoirs faire à assimiler, pour pouvoir être autonomes sur tous nos besoins. Si par contre, nous regardons notre histoire, et notre préhistoire, en nous posant cette même question, nous pourrions certainement trouver un moment, ou une limite, en deçà de laquelle une vie autarcique aurait pu être envisageable, et au-delà de laquelle elle ne le serait plus. Un niveau maximum de technicité, et un maximum acceptable de besoins qui ne réclameraient pas de spécialisation des individus. Puisqu’à partir du moment où les individus se spécialisent, ils deviennent dépendants de leurs congénères (c’est la première contradiction économique).

La solution résiderait donc dans une diminution de la technicité, et parallèlement de nos besoins. J’ai déjà parlé de l’anarcho-primitivisme, qui prône un retour de l’humain à l’état de chasseur-cueilleur ; et en effet, si socialement, en tant que chasseurs-cueilleurs nous vivions en communautés, économiquement parlant nous aurions pu être capables, dans cette situation, de vivre de manière totalement autarcique, si nous l’avions voulu.

Mais sans aller si loin, peut-on envisager une forme de pré agriculture qui elle non plus ne nécessiterait pas une spécialisation des individus ? Ou bien dont les échanges économiques ne seraient que minoritaires, rendant la dépendance économique des individus tout à fait acceptable, voire même ridiculement insignifiante ?

Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs :

Pour envisager cela, il nous faudrait dé- techniciser la production agricole, suffisamment pour que n’importe quel individu puisse posséder l’ensemble du savoir-faire nécessaire, de manière à obtenir une quasi, voire une totale autonomie agricole. Et comme une telle autonomie risquerait de nécessiter un labeur important, il nous faut également trouver des méthodes de production (alimentaires, surtout) efficientes, c’est-à-dire à la fois productives et économes en travail. Si les techniques de chasse/pêche/cueillette sont les plus efficientes et les moins techniques, elles ont par contre l’inconvénient de nécessiter une très faible densité de population (de maximum un habitant par km²), rendant difficile une transition vers une telle technicité sans une sérieuse politique de réduction de la natalité.

L’agriculture, quand à elle, a le mérite de nécessiter une densité de population bien moins faible, rendant plus envisageable une application actuelle et rapide. Or, comme je l’ai déjà développé, l’agriculture, en tous cas sous sa forme « deltaïque », aujourd’hui devenue universelle, et caractérisée par la culture intensive de céréales et de légumineuses, et par l’accumulation de stocks et de surplus échangeables, a été à l’origine de la première contradiction économique.

Seulement, ça n’a pas été toujours le cas, et d’autres méthodes agricoles existent. De plus, comme nous l’avons vu, outre la grande densité de population qu’elle permet, l’agriculture possède un certain nombre d’avantages non négligeables, qui sont de l’ordre de la sécurité et du confort, comme une plus grande régularité alimentaire, une possibilité d’amélioration des produits de consommation, ou une possibilité d’amélioration accrue des habitats et des territoires. Si donc nous pouvions retrouver, ou développer une forme d’agriculture suffisamment efficiente et peu technique, pour nous apporter ces avantages, tout en permettant aux individus de conserver une indépendance économique acceptable, nous serions bien plus gagnants, qu’en redevenant exclusivement des chasseurs/cueilleurs.

La permaculture :

La permaculture, développée dans les années soixante dix par des chercheurs australiens, est un condensé de toutes ces méthodes agricoles efficientes et peu techniques qui ont été mises au point et développées par les humains au cours de l’histoire en différents endroits de la planète, ainsi qu’une amélioration de ces méthodes agricoles, et une application de ces méthodes à des environnements modernes (friches industrielles, banlieues urbaines, balcons, terrasses, etc.). Ce condensé de méthodes agraires qu’est la permaculture vise à établir des systèmes agricoles autonomes, efficaces et productifs. Elle a depuis, été maintes fois mise en application à travers le monde, et pourrait facilement être généralisée. Au départ basée sur une volonté d’émanciper l’agriculture de sa dépendance envers le pétrole et la mécanisation, la permaculture a ensuite développé son éthique, et l’a étendue à une minimisation de tout travail, y compris musculaire, et à une minimisation de la technicité de celui-ci, par une simplification des systèmes de production, liée notamment à une mise en correspondance avec les fonctionnements des écosystèmes naturels.

Cette éthique, cette idéologie, dispose d’une méthodologie qui, par l’installation d’une agriculture à taille humaine, permanente (voire pérennisée), et résiliente (plutôt que par une agriculture à taille sociétale, cherchant la création ponctuelle et maximisée de stocks et l’accumulation discontinue de surplus échangeables), vise à recréer des conditions de systèmes agro/sylvo/pastoraux stables et équilibrés, efficients, destinés à une consommation plutôt « fraîche », ultra relocalisée. Bref, à rendre les individus d’avantage économiquement indépendants.

Mais si la permaculture cherche effectivement à rendre économiquement indépendants les individus, elle n’a pas la prétention de permettre une totale indépendance individuelle, en tous cas pas sans un labeur énorme. Autrement dit, même avec la permaculture, un individu qui voudrait vivre en autarcie aurait besoin d’un labeur bien plus grand que s’il voulait vivre en autarcie en étant chasseur-cueilleur. Elle nous permet de maximiser notre auto production, mais sans toutefois pouvoir parvenir de manière satisfaisante à l’autarcie. Voila pourquoi les « permaculteurs » sont les premiers à avouer qu’une autarcie individuelle n’est pas souhaitable, et qu’il faut plutôt viser à atteindre une autonomie « à l’échelle communautaire ». Par contre, ils espèrent tout de même pouvoir permettre aux individus d’obtenir une autonomie suffisante pour qu’au sein d’un groupe local, d’une communauté, le marché puisse progressivement disparaître, pour être remplacé par le simple don, de périssables surplus. Dans une logique, donc, de rendre les besoins d’échanges « ridiculement insignifiants », suffisamment en tous cas pour pouvoir se permettre de les inscrire dans une logique vernaculaire.

Economie et permaculture :

Le problème, c’est que la permaculture ne remet apparemment pas en cause le fait que le producteur puisse être propriétaire de sa production, et donc également de ses outils de production. Or, si tel est le cas, il pourra en abuser. Rien ne l’en empêchera. Il pourra créer un besoin, spéculer sur les ventes de ses surplus, augmenter sa propriété jusqu’à réduire celle d’autrui, voire se l’approprier. Il pourra acheter le travail d’autrui et s’octroyer une plus-value sur celui-ci. S’il ne le fait pas en monnaie, il le fera en troc, ou en ressources, mais ce sera équivalent. Il pourra augmenter ses ressources jusqu’à créer des monopoles, qui lui permettront de spéculer encore d’avantage, jusqu’au féodalisme. Car même sans l’accumulation de stocks, l’appropriation individuelle des ressources (c’est-à-dire la propriété foncière), entraîne des inégalités sociales, qui mènent tôt ou tard à un féodalisme plus ou moins intense. Certes, sans l’accumulation de stocks, la spéculation est moins rapide, moins visible, mais elle est tout de même possible, tant que le producteur est propriétaire des ressources à partir desquelles il vend ou échange sa production. L’idéal vernaculaire d’échange des surplus, que défend la permaculture, serait donc en contradiction avec la propriété foncière sur laquelle la permaculture pourrait être basée.

En fait, la permaculture n’est pas une méthodologie globale, mais une méthodologie spécialisée sur l’agronomie. En ce qui concerne l’organisation sociale, économique, ou même cosmologique de cette agronomie, elle reste très vague, volontairement sans doute, et se contente de délivrer quelques principes éthiques évidents, tels que « prendre soin des humains », ou « redistribuer les surplus», sans réellement préciser ni comment, ni pour quelles raisons ou dans quels buts (un patricien romain aurait ainsi pu nous rétorquer qu’il « respectait » et « prenait soin » de ses esclaves).

La permaculture nous propose donc une méthodologie excellente en ce qui concerne nos systèmes de production, mais ne nous propose rien, ou alors pas de manière suffisante, en ce qui concerne l’organisation de cette production. Elle nous explique comment être autonomes, de manière efficiente et résiliente, à partir de certaines ressources, mais ne nous dit rien en ce qui concerne l’accès à ces ressources, ou la transmission de celles-ci. Faut-il constamment redistribuer les terres de manière égalitaire ? Faut-il ensuite interdire aux individus de vendre leur force de travail ? Faut-il empêcher toute forme de monétisation des échanges ? (Et est-ce seulement possible ?) Faut-il généraliser la redistribution des surplus, la planifier ? Autant de questions auxquelles la permaculture ne peut évidemment pas répondre ; et pour cause, ce n’est pas son rôle. A nous de décider dans quelle économie, dans quelle type de gestion des ressources économiques, nous désirons l’appliquer.

Voyons donc maintenant le cas contraire, où la permaculture s’inscrirait dans une démarche communiste, où la propriété serait commune, et où l’économie serait planifiée, localement, par les communautés. Nous l’avons vu, l’un des inconvénients majeurs du projet communiste (ou communautaire) est le risque de bureaucratisation de l’économie. Or ce risque de bureaucratisation est justement dû au fonctionnement agro- intensif et industriel de notre société ; à la disponibilité et à la concentration de stocks échangeables. Sur ce point là, la permaculture est un précieux remède, puisqu’elle permet de limiter, voire de supprimer la présence de surplus et de stocks échangeables. Si le communisme supprime le problème de l’appropriation individuelle des ressources, la permaculture supprime celui de l’accumulation de stocks échangeables, donc de bureaucratie. A priori, les deux feraient donc bon ménage, et il ne leur resterait plus que le problème de la planification de l’économie.

En tout cas, avec la permaculture, on dispose à la fois d’un système agraire avec ses avantages de confort et de sécurité, et à la fois d’un système suffisamment efficient pour permettre aux individus d’obtenir une autonomie partielle, ou au moins d’éviter d’être trop spécialisés (et donc de leur permettre de s’affranchir de la dépendance économique du marché). Mais si la méthodologie agraire de la permaculture est à mon sens on ne peut plus souhaitable, et même qu’elle est sans aucun doute la seule méthodologie agronomique de production alimentaire bénéfique et généralisable à court terme, je reste d’avantage sceptique en ce qui concerne la méthodologie vernaculaire de sortie du marché que dispense très souvent la permaculture (de la même manière que je le suis à propos de la survie possible des communautés tribales ancestrales), tout comme je suis sceptique en ce qui concerne l’application de la permaculture dans une économie de marché. De plus, l’efficience ne sera jamais assez grande, le labeur sera toujours trop grand pour permettre l’autonomie, et la tentation de la spécialisation individuelle restera toujours trop grande, poussant petit à petit les individus à se rendre volontairement dépendants d’une économie, en échange d’un labeur un peu moins grand.

Conclusion :

Ainsi, dès lors que nous voudrions retourner à une économie de chasse et cueillette, nous serions tentés par les avantages de l’agriculture, et je suis certain que nous finirions par reprendre petit à petit son utilisation. De la même manière, dès lors que nous voudrions nous contenter d’une économie agraire non spécialisée de type permaculture, nous serions tentés à mon avis par les avantages que peut procurer la spécialisation, et nous finirions d’une manière ou d’une autre par nous spécialiser dans des tâches pour lesquelles nous sommes talentueux.

Si être exclusivement chasseur-cueilleur revient à renoncer à trop de sécurité et de confort, et qu’être agriculteur, même en pratiquant la permaculture, demande un travail si important qu’il nécessite que le talent soit converti en spécialisation, que nous reste-t-il ? Devons-nous définitivement renoncer à ces avantages ? Et le pouvons-nous seulement ? Sommes-nous au contraire condamnés à la spécialisation de notre travail, et aux inconvénients que celle-ci génère ? Et quand bien même nous y serions condamnés, n’y aurait-il pas un moyen de concilier agriculture et spécialisation, avec une indépendance économique individuelle ? N’existerait-il pas un moyen d’éviter l’inconvénient majeur de la spécialisation qu’est la dépendance économique des individus ? C’est ce que je vais tâcher d’expliquer dans mon prochain article économique, pour tenter ainsi de résoudre (enfin! 🙂 ) la première contradiction économique.

La maîtrise du marché

8 février 2010

« Quand on n’a pas d’argent à offrir aux pauvres, il vaut mieux se taire. Quand on leur parle d’autre chose que d’argent, on ment, presque toujours. » Extrait du Voyage au bout de la nuit, de Louis Ferdinand Céline.

Face aux problèmes générés par le marché, j’ai évoqué auparavant les difficultés de retour ou de maintient d’une économie communautaire ancestrale. Cette économie semble faire partie de l’histoire ancienne, et les quelques ultimes communautés ancestrales encore existantes  semblent être condamnées d’avance. La seule économie communautaire envisageable jusqu’à maintenant pour remplacer intégralement le marché est le communisme, mais, je l’ai évoqué également, celui-ci possède des inconvénients majeurs, qui rendent cette économie assez peu attrayante au final.

Dans les sociétés dominées par le marché, les tentatives traditionalistes de retour aux communautés tribales, et les luttes révolutionnaires communistes, constituent donc les deux principaux courants radicaux d’abandon total du marché, et de remplacement de celui-ci. Mais les oppositions au marché n’ont pas été uniquement le fait de radicaux révolutionnaires, et nombreux sont ceux qui acceptent cette économie, tout en proposant de maîtriser le marché, par des moyens de compensation ou de régulation de celui-ci, de manière à en limiter les mauvais effets.

La charité :

La première de ces méthodes de compensation est bien entendu la charité. Le principal effet néfaste, visible, de l’économie de marché, est l’inégalité sociale. Au point que nombreux sont ceux qui se retrouvent sans rien, ni terres ni emploi (ou pas suffisamment), et que du coup leur seul moyen de survie dans ces conditions est de recevoir une aide extérieure, notamment de la part de ceux qui se sont accaparé la majorité des ressources et des moyens de production.

Ainsi, l’église, comme la plupart des religions au cours de l’antiquité et du moyen âge, a toujours professé l’importance de la charité envers les nécessiteux, ainsi que le don inconditionnel et régulier, et l’amour du prochain. Les ecclésiastiques de l’ancien régime recevaient les dons (l’offrande), et les utilisaient pour offrir la charité aux nécessiteux, pour porter aide aux invalides, ou pour convertir les pauvres barbares qui ne connaissaient même pas les saintes écritures. Et ils professaient également auprès des nobles, qui étaient à l’époque propriétaires des terres, et propriétaires des paysans qui les travaillaient, pour que ceux-ci offrent une part importante de leur fortune à leurs « gens » (l’aumône), considérant que leur richesse venait de leur travail, et que la perpétuation du système féodal ne pouvait être envisageable que si les « vilains » avaient confiance dans la bonté de leurs « nobles ». Laurence Fontaine, historienne et directrice de recherche au CNRS, explique dans son livre L’économie morale : pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle, publié en 2008 chez Gallimard, à quel point cette redistribution de richesse était importante de la part de la noblesse au cours de l’ancien régime. Les nobles distribuaient de l’argent, non seulement régulièrement à leurs gens, et notamment en périodes difficiles, mais également parfois dans leur testament, certains allant jusqu’à offrir 50 ou 60% de leur fortune à leurs gens.

Cette forme de redistribution des richesses qu’est la charité, a existé dans toutes les cultures où le marché était présent, et s’est bien sûr poursuivie depuis, jusqu’à aujourd’hui. Dans les pays musulmans, l’aumône religieuse, le zakat, était même parfois obligatoire ; et le Dana bouddhiste est considéré comme l’une des perfections, de cette pratique religieuse.

Mais si la charité permettait aux plus pauvres de survivre, par une sorte de redistribution d’une part des richesses de la noblesse ou de la bourgeoisie, elle se traduisait toujours par une redistribution des bénéfices économiques obtenus par ces derniers, et dont l’obtention était pour la plupart le fait des pauvres eux-mêmes, travailleurs agricoles, ouvriers, domestiques, et autres. Jamais la charité ne s’est traduite par une redistribution des moyens de production, terres, chevaux, outils, usines, (ou alors de manière absolument exceptionnelle), qui auraient permis aux individus d’obtenir leur autonomie. De même, la charité est en général restée cantonnée à une distribution permettant tout juste de couvrir l’absolue nécessité des pauvres. Elle n’a servi que de manière exceptionnelle à permettre aux pauvres d’investir dans des moyens d’autonomisation.

La charité est donc une méthode de redistribution bien pratique, qui non seulement ne permet pas aux pauvres de s’autonomiser et de s’affranchir de leur dépendance envers les élites propriétaires des moyens de production, mais en plus, la redistribution d’une partie des bénéfices économiques à la populace permet de maintenir une certaine paix sociale, une certaine cohésion sociale.

L’état et la solidarité imposée :

Lorsque les dernières révolutions libérales eurent lieu, dans nos pays occidentaux, au XIX° siècle, certains pays comme la France ont du s’affranchir de la tutelle du clergé sur la société, car celui-ci avait trop d’intérêts en commun avec la monarchie et la noblesse. Ce qui n’a pas été le cas pour les pays protestants, comme les Etats-Unis, lesquels ont donc conservé l’ancien système de régulation, basé majoritairement sur la charité, entre membres d’une même communauté religieuse, d’une même église. Dans le cas des pays anciennement catholiques, les politiques libérales ont privé le peuple de la charité que les clercs contrôlaient et organisaient, en imposant une certaine laïcité de l’état. Ils ont alors du inventer une nouvelle forme de charité, plus universelle, et provenant de l’état, donc de l’impôt. Cette utilisation de l’impôt pour la redistribution d’une partie des richesses, en plus d’augmenter nécessairement la valeur de l’impôt, a pour le coup imposé la charité, la rendant obligatoire. Cette solidarité imposée, et gérée par l’état, cette forme de charité moderne obligatoire, va être à l’origine de ce que l’on appellera l’état providence. Dans les pays qui utiliseront cette méthode de redistribution des richesses, c’est donc l’état – en général plutôt laïque – qui imposera une certaine protection sociale à ses citoyens.

Mais il n’y a pas qu’au cours du XIX°siècle, que de telles redistributions imposées vont être mises en place par les états. Ainsi, dès la république romaine, l’état romain distribuait régulièrement des rations de blé à ses citoyens. Au VIII°siècle après J.C., le second calife abbasside, Al-Mansur, transforma le zakât, la charité musulmane, en l’imposant et en organisant une redistribution par l’état, lequel était également chargé de conserver des denrées alimentaires, pour les redistribuer en cas de famine ou autre catastrophe naturelle. Les incas pratiquaient également cette forme d’assurance alimentaire gérée par l’état (la mitta), et dans chaque région était construite la « maison de l’inca », qui était en fait un grenier contrôlé par des fonctionnaires.

En général, la charité publique qu’est la redistribution des richesses, s’est majoritairement traduite par une redistribution financière, souvent restreinte à l’absolue nécessité. De la même manière que pour la charité, la redistribution financière n’a, que de manière exceptionnelle, permis une autonomisation des individus. De plus, au cours du XIX° siècle, ce ne sont plus seulement les chômeurs, les mendiants, à qui il faudra venir en aide, du fait de leur absolu dénuement, mais de plus en plus à des travailleurs, qui, du fait de l’industrialisation de nos sociétés et de l’exode rural, vont grandement s’appauvrir. Et c’est notamment de l’apparition de ce prolétariat que vont naître les différentes idéologies socialistes telles que nous les connaissons aujourd’hui.

La régulation du marché :

Une autre méthode de redistribution des richesses, qui est beaucoup employée dans les pays dits plus libéraux, c’est la régulation du marché. La régulation du marché est une mise en place de certaines lois, qui limitent l’action des entreprises privées, pour éviter que certaines ne deviennent trop puissantes, au détriment d’autres, ou au détriment des individus qu’elles emploient. Les différents acquis sociaux en font partie (temps de travail maximal, congés payés, etc.), de même que les lois anti-trusts, et tant d’autres lois cadres, « maîtrisant » l’économie.

« Plus il y a de lois et plus il y a de bandits » Lao Tseu, Tao té king.

Si la charité et la solidarité ne permettent que très rarement aux pauvres de sortir de la misère, et d’obtenir leur indépendance économique, la régulation peut diminuer leur misère, ou limiter la paupérisation des classes laborieuses. Mais la régulation de l’économie nécessite une constante vigilance, et un important contrôle des forces économiques, qui non seulement est coûteux, mais qui en plus est rarement efficace. La première raison à ce manque d’efficacité de la régulation est due à la surveillance qu’elle implique, pour faire respecter les règles (répression), qui ne peut jamais être totale, et nombreux sont ceux qui peuvent passer entre les mailles du filet ; de fait, parce qu’ils n’ont pas subi de contrôle, ou de force, lorsqu’ils utilisent la corruption des individus en charge de cette surveillance. La deuxième raison à ce manque d’efficacité, est due au fait que toute loi a des failles qui peuvent être exploitées par de bon juristes, de bons comptables, lesquels vont permettre à des entreprises de passer légalement entre les mailles du filet. Et la dernière raison est que la régulation est rendue harassante, décourageante, tout simplement par l’innovation des forces économiques. Inévitablement, la régulation doit elle aussi suivre ce mouvement et innover, afin de réguler constamment de nouveaux marchés, de nouvelles organisations de la production. Cette régulation ne peut donc malheureusement se faire qu’avec un temps de retard, c’est une sorte de poursuite permanente des nouveaux inconvénients du marché, une course effrénée et exponentielle, qui nécessite des moyens et des agissements eux aussi exponentiels.

Conclusion :

Toutes ces différentes formes de régulation ou de redistribution des richesses ne font que contenir les problèmes, sans jamais les résoudre. Elles reviennent à mettre un seau sous une baignoire rouillée pour récupérer l’eau des fuites, et à vider régulièrement ce seau dans la même baignoire pour compenser les pertes, ou à tenter de boucher les fuites au fur et à mesure qu’elles apparaissent, sans jamais se résoudre à changer la baignoire. Même lorsque des redistributions massives en nature ont eu lieu, sous la forme d’expropriations et de redistribution de terres aux travailleurs agricoles, ou bien de réappropriations d’outils industriels par les anciens employés, ou encore sous la forme de prêts ou de subventions destinés à l’auto investissement, rendant ainsi possible une autonomisation matérielle ou financière des individus démunis, ces démarches restent des formes de compensation des problèmes générés par le marché, et non des réelles solutions. Toute forme de répression ou de compensation, n’est qu’une manière de contenir un problème, et non de le résoudre. Car même si à un moment donné, l’ensemble des ressources et des moyens était partagé de manière parfaitement égalitaire entre les individus, ceux-ci n’en resteraient pas moins pour autant dépendants économiquement les uns envers les autres, à partir du moment où ils continueraient d’évoluer dans une relation économique de marché. On n’aurait pas modifié la source du problème, c’est-à-dire la propriété individuelle de la production échangeable, et donc, au bout d’un certain temps, des inégalités renaîtraient entre les individus, certains prenant l’avantage sur les autres, et augmentant leur propriété individuelle, jusqu’à la renaissance d’un féodalisme, plus ou moins extrême, plus ou moins régulé ou compensé.

Pire, le keynésianisme, aujourd’hui, nous explique qu’une redistribution financière (limitée), en direction des pauvres, permet de soutenir la croissance des entreprises, et donc permet l’enrichissement de leurs patrons et actionnaires, en augmentant la consommation des classes laborieuses, consommation qui est inévitablement dépendante de ceux qui possèdent les moyens de production, et de la spéculation qu’ils se permettent sur la vente de leurs productions.

Il nous faut donc « changer la baignoire », et trouver une nouvelle économie, qui ne soit pas une économie de marché, et qui ne soit pas non plus une économie planifiée, à cause des inconvénients déjà développés. Une économie qui ne rende pas les individus dépendants économiquement, et qui ne les contraigne pas non plus à un intérêt collectif. C’est de cette recherche d’une économie de substitution au marché, qu’il sera question dans mes prochains articles ; je tenterai d’en concevoir les bases, en faisant notamment le point sur d’autres alternatives existantes ou ayant existées.

Féodal libéralisme

28 janvier 2010

L’évolution logique du marché :

Lorsque nos communautés ancestrales ont éclaté, et que le marché s’est imposé, comme je l’ai déjà mentionné, c’est par une appropriation individuelle de la terre, et des différents moyens de production ou de distribution (outils, commerces, …). Certains vont, par la concurrence ou la spéculation, prendre l’avantage sur les autres, et s’approprier encore d’avantage de terre et d’outils, en réinvestissant leurs bénéfices. En louant la force de travail des individus qui auront été privés de leurs moyens de subsistance, ils vont développer une organisation hiérarchique. Au bout de plusieurs générations, avec l’héritage, et à plus forte raison avec le droit d’aînesse, ils possèderont un véritable monopole local, dont l’étendue sera limitée par leur seule capacité d’influence et de contrôle des individus oeuvrant pour eux.

Avec la monnaie, ils vont pouvoir entretenir des intermédiaires : gardiens, contremaîtres, généraux, baillis, prévôts, gérants, miliciens, et toute sorte d’agents exécutants, qui vont leur permettre d’étendre leur influence. Le riche va devenir seigneur. Il va contrôler un territoire de plus en plus vaste, qui n’aura de limites que celles fixées par des voisins tout aussi puissants, et va asseoir de plus en plus son autorité, sur les individus composant la population de son territoire. Il ne va plus seulement acheter les terres environnantes, mais se les approprier de force, manu militari, ou contraindre des voisins moins fortunés à accepter une vassalité.

Le seigneur, ses confrères seigneurs, et leurs vassaux, vont entretenir également, chose nouvelle, des individus qui vont devenir des spécialistes de « travaux » dans des domaines sociologiques ou cosmologiques : artistes, philosophes, chercheurs, religieux, et autres fonctionnaires régaliens. En offrant un tel travail à ceux-ci, ils vont pouvoir contrôler leurs populations dans tous les domaines, économiques, sociologiques, et cosmologiques, et vont être petit à petit érigés en « nobles », en monarques absolus, voire en demi-dieux. La société de marché, anciennement libérale, où l’économie fonctionnait à travers la libre concurrence et la liberté d’entreprise marchande, va devenir une société féodale, hiérarchisée en castes de plus en plus infranchissables. Les détenteurs du pouvoir vont se l’accaparer sur tout les plans, et de manière durable, pérennisant leur monopole et leur absolutisme. Jean-Jacques Rousseau, dans son essai Du contrat social, nous donne une bonne définition de cette pérennisation du pouvoir monarchique :

« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. »

Au fil du temps, et dans une logique de cohésion et de paix sociale, les seigneurs vont laisser une classe moyenne apparaître, en permettant à leurs populations d’utiliser à leur propre compte certains moyens de production ou de distribution, sous forme d’usufruit. Ce droit de fructus (droit de recueillir les fruits du bien) d’une partie de la propriété du seigneur, va être accordé en échange d’un loyer. Cet accord va être progressivement augmenté des droits d’usus (droit de l’utiliser), puis d’abusus (droit d’en disposer et d’en abuser, c’est-à-dire de le détruire en tout ou partie, de le modifier, ou de le céder à un autre, à titre gratuit ou non), et le loyer va devenir l’impôt. Le territoire du seigneur va devenir un état, les miliciens des soldats, les prévôts des juges, les gérants des ministres, et lui un monarque, seul maître de l’état, donc seul décideur de l’utilisation de cet impôt.

Capitalisme et libéralisme :

Avec l’apparition de l’industrie, et du capitalisme (c’est-à-dire l’expression comptable de la propriété, donc la propriété virtuelle, financière), l’outil industriel, auparavant entre les mains de petits artisans dans les bourgs, va prendre de l’importance au fil du temps, notamment avec l’utilisation des énergies fossiles, jusqu’à devenir plus importante que celle des terres, d’avantage entre les mains de la noblesse. De plus, avec la colonisation, ce sont majoritairement ces bourgeois (artisans devenus industriels) qui vont pouvoir investir dans de grandes compagnies minières, ou commerciales, ou dans de grandes exploitations coloniales. Un conflit de caste va apparaître entre les bourgeois et les nobles. Les bourgeois, devenant de plus en plus riches, vont vouloir leur part du pouvoir, devenu accessible économiquement. Ils vont donc tenter de délégitimer le pouvoir absolu des monarques, et vont concevoir une idéologie libérale, remettant en cause l’absolutisme monarchique, et préconisant, économiquement parlant, l’indépendance du marché face à l’état ou au monarque.

Cette idéologie va progressivement devenir l’idéologie dominante, si bien qu’au XIX°siècle, dans la plupart des pays du monde, de nombreuses révolutions ou réformes vont avoir lieu, plus ou moins brutales selon les pays, émancipant plus ou moins l’économie de la main mise de l’état, en la libérant avant tout de la tutelle de la noblesse. Progressivement, les privilèges des différentes noblesses vont être abolis, rendant à nouveau possible une libre concurrence. Les individus vont recouvrer leur liberté, et les états vont être gérés de manière plus ou moins démocratique. L’ancien monarque, destitué de son pouvoir sociologique et cosmologique, n’est plus qu’un propriétaire parmi d’autres, appartenant à l’état, qui lui appartenait auparavant. L’économie devient indépendante du pouvoir politique, bien que subsiste l’impôt (même si la gestion et l’utilisation de l’impôt, deviennent la plupart du temps collectives, publiques, et non concentrées entre les mains d’un seul).

Dans leur logique d’émancipation du marché vis-à-vis de l’état, les détracteurs de l’idéologie libérale réclament donc la diminution au maximum, voire la suppression, de l’impôt (c’est-à-dire finalement une suppression de l’état). Ainsi, la plupart des libéraux (les libéraux dits « classiques »), même si certains sont plus ou moins interventionnistes, préconisent la plupart du temps que l’état reste exclusivement cantonné à ses fonctions régaliennes ; d’autres défendent une certaine régulation (les sociaux-libéraux) ; et d’autres encore, les libertarianistes, préconisent que l’état disparaisse totalement, au seul profit du marché. La suppression des privilèges de la noblesse, et l’instauration d’un état libéral, va permettre de ré instaurer une économie de marché, similaire à celle qui avait mis fin aux communautés ancestrales. Une économie basée sur la propriété privée, permettant la libre entreprise, et la libre concurrence.

De telles restaurations libérales ont eu lieu plusieurs fois au cours de l’histoire, dans différentes sociétés, à chaque fois qu’une classe moyenne s’est suffisamment développée pour devenir économiquement apte à prétendre à l’obtention d’une part du pouvoir, et à un rééquilibrage libéral de la propriété. La démocratie athénienne, par exemple, est née de la confrontation entre les commerçants et les propriétaires terriens, lorsque les premiers ont vu leur fortune s’accroître, avec le développement du commerce maritime vers les colonies et les cités voisines. De même, il semble que les villes phéniciennes, Tyr, Sidon, Byblos, et même Carthage, très commerçantes, aient été gérées par des sortes de monarchies parlementaires, ou par des républiques oligarchiques.

La république oligarchique romaine est, pour sa part, née de la montée en puissance des plébéiens, après que la classe dominante des patriciens ait du leur céder des terres en échange de leurs services, militaires notamment. Au moyen âge, certaines villes très commerçantes se sont parfois affranchies du pouvoir féodal. Ces villes libres, ou villes franches, sont nées du pouvoir grandissant de l’émergeante classe bourgeoise. La plus célèbre, la plus riche, la plus puissante de ces villes indépendantes est alors la république de Venise. Un peu plus tard, en 1581, avec les débuts du colonialisme, les grands ports marchands des Pays-bas s’affranchissent de la tutelle espagnole en créant les Provinces-unies. Enfin, aux XVIII° et XIX° siècles, le capitalisme permet à la puissante bourgeoisie d’imposer des limitations de pouvoir à la quasi-totalité des noblesses européennes, voire de créer des républiques plus ou moins démocratiques, en destituant les monarques.

Le retour à l’absolutisme :

Le problème, c’est que dans ces restaurations libérales, l’ancien monopole du monarque a simplement été défait, laissant la place à d’autres puissants propriétaires, tentés à leur tour par une appropriation du pouvoir. Et l’équilibre entre les différents acteurs de l’économie est bien difficile à maintenir. Bien souvent, les républiques deviennent des oligarchies, où seuls les plus riches siègent, et votent (suffrage sensitaire), et avec le temps, les oligarchies redeviennent des empires. Dans la Rome antique, ce sont les généraux militaires, qui par l’importance économique de leurs campagnes, vont augmenter leur influence sur le pouvoir jusqu’à se l’accaparer totalement. Quelques siècles plus tard, l’effondrement de l’état romain va permettre aux populations locales, ou a des populations refoulées aux marges de l’empire, de se réapproprier les terres ; mais très vite, le féodalisme va naître de la concentration de ces propriétés foncières. En France, la révolution libérale de 1789 donne naissance, moins de vingt ans plus tard, à un empire bourgeois, celui de Napoléon Bonaparte.

« Les 55 hommes qui ont rédigé la constitution des Etats-unis d’Amérique n’avaient pas l’intention de créer une démocratie, en 1777 ; ils ont voulu créer un gouvernement fort, centralisé, qui serve les intérêts de l’élite. Ils étaient marchands, propriétaires d’esclaves, grands spéculateurs fonciers, ou actionnaires. Un pour cent de la population américaine détient un tiers de la richesse nationale. » Howard Zinn

La « révolution » industrielle a permis l’instauration d’un libéralisme économique favorisant la bourgeoisie. A chaque fois, dans l’histoire, l’instauration de républiques n’a été, en fin de compte, qu’une méthode transitoire, plus ou moins longue, permettant la prise de pouvoir d’une classe, et donc l’édification d’une forme différente, mais équivalente, de féodalisme, voire d’absolutisme. Et il se pourrait bien, aujourd’hui, que la situation actuelle évolue de manière similaire, c’est-à-dire vers un nouveau féodalisme, évoluant à son tour vers un nouvel absolutisme. La différence est que les monarques ne seraient plus les mêmes ; on n’aurait plus des propriétaires fonciers à la tête de nos états, mais de tout-puissants industriels. Le libéralisme, surtout sous sa forme extrême qu’est le libertarianisme (libéralisme sans état), conduit donc au féodalisme, puis à l’absolutisme.

Car lorsque l’état n’intervient pas du tout dans la régulation de l’économie, on n’observe jamais l’apparition de l’idéal libéral, c’est-à-dire d’un équilibre à long terme de l’économie, où la « main invisible de l’économie » équilibre la société, apportant la prospérité et le bonheur aux individus. Avec le libéralisme « classique » (c’est-à-dire avec une possibilité d’interventionnisme de l’état dans l’économie), on obtient la même chose, mais simplement plus doucement, puisque pour dominer l’économie, les plus riches propriétaires doivent d’abord prendre le contrôle de l’état, en utilisant notamment les médias (qui leur appartiennent), ou la corruption des politiques, et ensuite utiliser l’état pour obtenir, non seulement une liberté d’action, mais en plus, un soutient financier de l’état. Seul le social-libéralisme permet réellement de maintenir un équilibre des forces, en régulant l’économie, équilibrant les différentes forces économiques, voire même, dans le cas du social libéralisme de type keynésien, de redistribuer une partie des richesses économiques aux classes non propriétaires. Mais là aussi, l’équilibre est difficile à maintenir, et les risques de domination d’une élite sur l’état sont très importants.

Le grand soir du communisme

20 janvier 2010

L’hypothèse communiste:

L’économie des communautés tribales, et celle envisagée par l’hypothèse communiste, ont un point commun, c’est qu’elles sont toutes deux des sociétés dont l’économie interne est une économie communautaire, sans marché, et basée sur une propriété commune. La production est imposée collectivement, par la nécessité, par la condition commune, jusqu’à obtention de l’abondance. Cette idée d’abondance est une idée souvent avancée parmi les écrits marxistes, et « socialistes » au sens où on l’entendait au XIX°siècle. L’abondance peut être décrite comme la résolution du besoin de subsistance, c’est-à-dire avant tout, nourriture, mais aussi habitat, chauffage, vêtements, hygiène, etc. Cette abondance, dans une économie commune, doit être définie collectivement, pour la globalité de la communauté ; elle correspond à la somme de l’abondance nécessaire à chaque individu membre de la communauté. Dés lors, il convient, pour obtenir cette abondance commune, d’apporter une certaine quantité de travail, qui est alors plus ou moins imposée, et répartie plus ou moins individuellement ou collectivement, entre les différents individus de la communauté. Cette quantité de travail nécessaire est répartie, soit de manière égalitaire, soit en général plutôt de manière équitable, c’est à dire proportionnellement à la capacité de chaque individu. Ensuite, une fois ce travail commun apporté par les individus à la communauté, l’abondance obtenue est répartie, encore une fois soit de manière purement égalitaire, soit en fonction des différents besoins des individus composant la communauté.

C’est le vieil adage marxiste qui dit : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ».

Le communisme, s’il vise à organiser une société similaire à celle de la communauté tribale, du partage du labeur et de l’abondance, veut, à la différence de cette dernière, l’organiser à une échelle bien plus vaste, puisque globale, internationale. Et en effet, puisque la société s’est mondialisée, que le marché a, au final, mondialisé les échanges, pourquoi ne pas organiser ces échanges, localement et jusqu’à mondialement, dans le cadre d’un partage organisé également, et tout aussi global ? C’est-à-dire, faire une économie planifiée, dans une unique communauté internationale ?

Cette hypothèse, de plus, nécessite que la mise en place d’un tel système se fasse à l’échelle internationale, de manière à-ce que la tentation de l’économie de marché, et que la concurrence avec une économie de marché, soient évitées. Les communistes cherchent donc à provoquer l’avènement d’un « grand soir », d’une révolution internationalisée qui mette fin à l’économie de marché, et qui mette en place des institutions, plus ou moins centralisées et plus ou moins démocratiques suivant les tendances (des anarcho-communistes, jusqu’aux staliniens et maoïstes, en passant par les trotskistes et les guévaristes), lesquelles institutions, plus ou moins démocratiques, seraient en charge de définir la valeur de l’abondance, puis de répartir et d’organiser l’exécution du travail nécessaire à cette abondance, et enfin d’organiser le partage et la distribution de cette abondance. Les seuls qui ont tenté l’avènement d’un « socialisme dans un seul pays », ont du le faire en fermant les frontières, tant humainement que, bien sûr, économiquement, pour empêcher absolument toute concurrence avec le marché et toute tentation d’enrichissement individuel au détriment de la communauté.

 

Cette hypothèse communiste est probablement la seule à proposer une économie de partage envisageable, à l’heure actuelle où la proéminence du marché et de la technique, nous empêche d’envisager un retour à une vie en communautés tribales. Mais faut-il pour autant faire ce changement, ce bond en avant ? Faut-il organiser une révolution mondiale et instaurer une économie planifiée ? Réfléchissons auparavant aux différentes critiques qui peuvent être opposées à cette hypothèse communiste.

La problématique de la communauté universelle :

Tout d’abord, à la différence avec les tribus, où les individus sont unis de manière affective, il est beaucoup plus difficile de baser une société communautaire internationale, ni même nationale d’ailleurs, sur des liens affectifs entre les individus, qu’au niveau familial. Tous ceux qui ont essayé auparavant de créer un sentiment identitaire universel, un amour du prochain, une fraternité citoyenne ou laborieuse, s’y sont cassés les dents. Même dans une petite communauté, basée sur des rapports d’affection entre les individus, il est parfois difficile, pour un individu, d’accepter de participer de bon cœur à une certaine abondance collective qui ne serait pas voulue par cet individu ; il est difficile d’accepter de travailler autant que les autres sur un projet collectif non voulu, par exemple lorsqu’une large majorité de la communauté veut un plus grand bâtiment collectif, alors qu’on fait partie de la minorité qui en aurait préféré un plus petit (les lecteurs partisans de la simplicité volontaire me comprendront peut-être encore mieux que les autres, je crois). Et à plus forte raison, lorsqu’il faut se plier à la somme de travail requise, et au partage requis, pour un bien commun qui concerne aussi des individus éloignés, inconnus, voire même de culture et de condition géographique semblant à jamais inintelligibles, mais appartenant tout de même à la même communauté globale, donc prenant tout autant part à la planification générale de l’économie et du labeur.

C’est à cause de ce dilemme, que les communistes les plus libertaires, anarchocommunistes, trotskistes, et autres communistes de conseils, défendent en général une organisation sociale décentralisée, où les choix et la planification se font à petite échelle (à une échelle où la démocratie directe est possible), et où un système fédéral fait le lien entre les différentes communautés locales (communes, quartiers, ou soviets), organisant ainsi une planification des échanges entre les communautés. Ce modèle d’organisation sociale peut d’ailleurs, si je ne m’abuse, être rapproché de l’idéologie actuellement défendue par les convaincus de la permaculture.

Ce dilemme de la difficulté d’une acceptation de limitation de la liberté individuelle, des besoins individuels, et des valeurs individuelles, au profit du bien commun, même démocratiquement décidés, est le principal inconvénient d’un système communiste, et communautaire. A fortiori pour des individus comme nous, habitués à une illusion de liberté individuelle dans le travail, et dans la consommation ; habitués en tous cas à une autodétermination de la valeur individuelle de l’abondance. Une planification, même décentralisée à souhait, comme l’envisagent les trotskistes ou les anarcho-communistes, nous apparaîtrait facilement comme une forme de despotisme. Il nous serait bien difficile, aujourd’hui, de devoir nous plier volontairement à un quelconque bien commun, à une détermination commune de la valeur de l’abondance, même à une échelle très locale, et même avec une forme de démocratie populaire fonctionnant sur la recherche du consensus plutôt que sur la prévalence de la majorité.

Le communisme et la question démocratique :

A partir de ces conclusions, on peut même se demander si les communautés tribales ancestrales fonctionnent effectivement sur une recherche de consensus, sur une forme de démocratie directe, ou bien si les concessions que les individus peuvent faire dans ces systèmes, au profit du bien commun, ne sont pas plutôt prédéterminées par une hiérarchie implicite, familiale, filiale, et coutumière. Il se peut en effet que les individus qui décident du bien commun, qui déterminent la valeur de l’abondance, donc qui décident, au final, de la répartition du travail et de l’abondance, dans les tribus ancestrales (et donc qui, d’une certaine manière, ont entre leurs mains la « planification » de l’économie de la communauté), ne soient à chaque fois ceux qui ont de fait, une autorité légitime innée au sein du groupe.

En effet, les tribus sont en général constituées de plusieurs cellules familiales parents/enfants, qui sont toutes plus ou moins apparentées, les anciens (grands-parents, arrière grands parents) constituant les liens filiaux entre les différentes cellules familiales, et le tout constituant une sorte de grande famille élargie. Dans ce contexte, le schéma d’autorité qui se met en place est à peu près toujours le même : le père a autorité légitime sur ses enfants, puisqu’il les élève, parfois même il exerce communément une autorité sur sa femme, en tout cas il est en général, et cela vaut dans presque toutes les cultures ancestrales, le représentant de sa cellule familiale auprès des autres chefs de famille (il est le chef de famille). Ces chefs de famille sont eux-mêmes les enfants de leurs pères, et malgré le fait qu’ils soient adultes, ils accordent tout de même logiquement à leurs pères – les anciens donc – une certaine déférence, à laquelle s’ajoute un respect quant à l’expérience de ceux-ci. Au final, on arrive à l’enracinement d’un schéma hiérarchique familial, où les plus âgés ont une influence décisionnelle sur les plus jeunes, où les aînés sont d’avantage écoutés, voire où l’autorité des « sages » est peu remise en cause. Il n’y a que dans des communautés nouvellement créées, entre personnes n’ayant entre elles aucuns rapports de filiation, que l’idéal démocratique peut être utilisé et imposé, et où la décision inconditionnelle d’une majorité permet la définition d’un bien commun communément choisi. Mais sinon, le bien commun est presque toujours imposé, ou en tout cas, intimement suggéré par des chefs coutumiers.

 

Mais finalement, on peut relativiser les choses, en considérant que l’autorité implicite et coutumière de certains membres de la communauté est peut-être ce qui permet aux individus laborieux, d’accepter facilement les décisions et les planifications de ceux-ci, pour l’ensemble de la communauté. Car il est souvent bien plus facile d’obéir à une institution dont l’autorité semble légitime, que de se plier à un fonctionnement démocratique (même auquel on prendrait part) lorsque celui-ci tourne en notre défaveur. J’ai une modeste expérience de la communauté, et je puis témoigner de la difficulté de restreindre sa liberté au profit du bien commun, de la difficulté de se plier à une décision majoritaire, prise contre votre volonté, et qui, étant prise par et pour la communauté, vaut donc inévitablement pour vous. En général, si nous n’avons pas une quelconque nécessité de rester ensemble, si nous ne gagnons pas plus, individuellement, à être ensemble qu’à être seuls (ce qui est assez rarement le cas), la communauté s’effondre, car ses individus auraient d’avantage à perdre à rester ensemble.

Nous pouvons tous comprendre cela ; car chacun d’entre nous a déjà connu ou connaîtra une vie de couple ; et le couple est une communauté de deux personnes. Une communauté qu’il est, souvent, bien difficile de maintenir, quand bien même le gain y est la plupart du temps évident (sexualité, affection très importante), tout comme est évidente la nécessité si l’élevage conjoint d’enfants communs, impose cette communauté parentale. Malgré cela, la communauté du mariage est une chose difficile, les consensus sont parfois impossibles à atteindre, les concessions difficiles. Alors dans une communauté comprenant de nombreux individus, plus « éloignés » affectivement, ces relations sont un million de fois plus difficiles.

Je crois que la durabilité d’une telle vie n’est réellement envisageable que dans un environnement hostile, où la solidarité est la seule possibilité de survie, telle que nous devions le ressentir lorsque nous étions chasseurs-cueilleurs. Dans une existence où la confiance envers les autres, comble le sentiment d’insécurité induit par une subsistance quotidienne aléatoire. Depuis que notre existence a été sécurisée par la mise en disponibilité des ressources agricoles, par l’amélioration de celles-ci, et par la sédentarisation, la vie communautaire est devenue une contrainte inutile, à laquelle nous préférons facilement les illusions de la réussite individuelle promise par le marché.

La question bureaucratique :

Ensuite, le deuxième inconvénient d’une société communiste, d’une économie planifiée et à très grande échelle, vient du risque de l’émergence, voire de l’enracinement, d’une bureaucratie, à cause de la nécessité d’organiser le travail, et d’organiser la distribution. Plus la communauté est grande, quand bien même décentralisée et fédérale, et plus le risque de voir apparaître une caste bureaucratique de fonctionnaires, est élevée. On en a bien évidemment vu les effets en ex-URSS, et, même si cet exemple n’est pas forcément représentatif, notamment du fait que le communisme vise en théorie à la disparition progressive de l’état, les risques ne sont pas à exclure, et la vigilance populaire doit être constante. Le trotskisme ou l’anarchocommunisme prétendent pouvoir limiter ces effets négatifs, par un contrôle de la base sur cette bureaucratie, mais je doute de la capacité d’une classe laborieuse à pouvoir réellement conserver ce nécessaire contrôle, si une bureaucratie émergente devient suffisamment établie et reconnue, pour qu’elle puisse justement se permettre d’abuser de cette confiance. Ce risque, qui est déjà important dans toute société agraire et technicisée, du fait de la présence de stocks, et de disponibilité en ressources échangeables, augmente encore d’avantage dans les sociétés industrialisées, proportionnellement à la concentration industrielle de l’économie.

 

Le communisme a donc trois inconvénients majeurs : le despotisme du bien commun dans la planification de l’économie, quelle qu’en soit l’échelle, et quelle qu’en soient les modalités décisionnelles ; la difficulté de maintenir à long terme un système démocratique dans une communauté devenant « consanguine », familiale, où la tendance naturelle va être à l’enracinement d’une autorité coutumière ; et le risque de bureaucratisation de l’économie, à cause du fonctionnement agraire et industriel de notre société, de la disponibilité et de la concentration des stocks échangeables.

« Chaque communiste doit assimiler cette vérité : le pouvoir est au bout du fusil » Mao Tsé Tong

La réussite fragile du partage

16 janvier 2010

Face à l’économie marchande, nombreux sont ceux qui défendent une économie vernaculaire, qui utiliserait de moins en moins, voire qui n’utiliserait plus du tout, d’argent, en tant que valeur d’échange, mais qui fonctionnerait sur le partage, plus ou moins institué. Certains veulent évidement un retour à une économie vernaculaire telle qu’elle existait avant l’apparition de l’agriculture, et au début de celle-ci. Avec différentes méthodes : j’ai déjà parlé de l’anarcho-primitivisme, et on peut parler aussi plus simplement des dernières tribus de chasseurs-cueilleurs ou de pré-agriculteurs qui tentent de se défendre face à la mondialisation du marché, que notre économie actuelle tente de leur imposer.

D’autres veulent créer une économie vernaculaire du partage qui dépasserait les communautés, en planifiant le partage à grande échelle, mondiale même. Cette planification, le communisme, vise à supprimer le marché et l’argent, et à instaurer une forme de partage, non plus familial ou affectif, mais généralisé, universel, et dont la redistribution, et même la production, sont gérées collectivement, de manière plus ou moins centralisée.

Ces deux idéologies sont basées toutes deux sur un fonctionnement communautaire, sur une propriété commune. Et elles ont aussi en commun qu’elles s’opposent à la société marchande telle qu’elle s’est imposée aujourd’hui mondialement. Mais cette opposition n’est pas récente, et n’est pas uniquement le fait de tribus ou de marginaux qui vivent en dehors du marché, et qui tentent de résister à l’argent envahisseur, ou a des organisations rêvant d’une révolution internationale. Longtemps, les religions qui ont dominé nos cultures occidentales, avant que leur influence ne soit restreinte à la sphère privée, se sont opposées à la montée de cette économie marchande, ou en tout cas se sont évertuées à en limiter l’emprise sur les individus et la société. Elles ont tenté de défendre, et de privilégier, au nom de l’affection des humains entre eux et de l’amour du prochain, la primauté de la communauté, notamment familiale, sur d’autres relations, et le don inconditionnel et universel de la part de celui qui possède, envers celui qui ne possède pas, ou pas assez, c’est-à-dire la charité.

Plus récemment, certains tentent de concilier l’économie de marché avec un interventionnisme plus ou moins important de l’état destiné à réduire ou compenser les trop grandes inégalités générées par cette économie. Un état providence qui, grâce à l’impôt, offre une charité moderne à ceux qui n’ont pas de moyens, travailleurs pauvres, chômeurs, ou retraités.

Enfin, il y a également d’autres idéologies qui prônent plus ou moins le retour à une économie vernaculaire, comme la permaculture, qui vise, non pas à supprimer le marché ni à le compenser, mais à en limiter l’ampleur, en diminuant la dépendance des individus envers la technicité, et envers la concentration des ressources, pour permettre la réémergence progressive d’économies locales vernaculaires, et leur coexistence avec le marché.

Une série de trois articles successifs examineront ces différentes économies du partage, l’économie ancestrale d’abord, ici, puis le communisme, et enfin les différentes tentatives de limitation ou de compensation des déséquilibres générés par l’économie de marché. Ces articles tenteront de faire le point sur les avantages et les inconvénients de chacune, et sur leur applicabilité et leur viabilité éventuelle.

L’économie vernaculaire ancestrale :

Comme je l’ai développé auparavant, lorsque nous étions chasseurs-cueilleurs, nous étions totalement pluri-disciplinaires ; nous étions capables de nous débrouiller seuls dans notre environnement, d’obtenir de manière individuelle notre subsistance. Et si nous vivions tout de même en communauté, en tribu, c’était par affection, parce que nous n’avons jamais été des animaux solitaires, et que nous avons toujours eu besoin de relations sociales. L’économie des humains, dans ce cadre, certes s’inscrivait dans une relation individualiste face à l’environnement (on se contentait de prélever jusqu’à-ce qu’il n’y ait plus rien, avant de se déplacer), mais était vernaculaire entre les individus d’une même famille, d’une même tribu. C’est-à-dire qu’elle se faisait sans argent, sans une quelconque valeur échangeable des fruits de la récolte. Les fruits récoltés n’étaient pas échangés, mais partagés de manière inconditionnelle. Notre affection réciproque, nos relations sociales privilégiées, légitimaient ce partage inconditionnel des biens et des récoltes.

Ceci est principalement du au fait qu’à l’époque, ces tribus étaient de petites communautés, de deux cents individus maximum, dans lesquelles tous les individus vivaient de manière très proche, pour ne pas dire intime, se connaissant et s’appréciant mutuellement. Dans la plupart des tribus qui vivent encore de cette manière actuellement, on observe souvent une vie en maisons communes ; le travail est quasiment toujours effectué de manière commune, en groupe, voire avec l’intégralité de la tribu (notamment pour les préparatifs des cérémonies rituelles). Les individus partagent le même environnement, sont soumis aux mêmes conditions, aux mêmes aléas. Cette condition commune soude de manière très forte les membres de la communauté entre eux, et rend leur affection réciproque d’autant plus intense. Il n’est donc, dans ces conditions de vie, aussi partagées, pas question d’une autre forme de relation économique entre les individus qu’un partage tout aussi intense des tâches, du labeur, et surtout des récoltes.

Dans ces communautés, les individus qui sont incapables de participer aux tâches, enfants, malades, vieillards, femmes enceintes, bénéficient évidement d’une solidarité inconditionnelle pour ce qui est du partage des récoltes, du fait de cette affection réelle de tous les membres de la communauté les uns envers les autres. La communauté elle-même est considérée par ses membres comme une entité intègre à laquelle chacun appartient, oeuvrant pour le bien de tous ; un individu à part entière, dont il s’agit de veiller à la bonne santé de tous les membres, de toutes les cellules individuelles qui constituent, et qui ont constitué, son identité, son intégrité.

On peut faire la comparaison ici, avec les fourmilières ; car de la même manière, chaque fourmilière peut être considérée comme un unique individu, chaque fourmi ayant le rôle d’un organe spécialisé, oeuvrant pour le bien commun de la fourmilière. Mais malgré cela, leur existence s’intègre naturellement dans une niche écologique précise, au sein de la biosphère, et leur fonctionnement interne est équilibré et immuable.

Pourtant, tout comme nous, les fourmis sont spécialisées, et pratiquent l’agriculture et l’élevage. Chez nous aussi, avec l’apparition de l’agro/sylvo/pastoralisme, nos talents respectifs ont évolué jusqu’à devenir des spécialisations. Du coup nous sommes devenus dépendants de nos semblables, non seulement, comme auparavant, en terme affectif, mais également en terme économique. Pire, pour perpétuer ce partage, nous sommes devenus dépendants de cette affection mutuelle. Si le groupe est trop vaste, tous ne vont pas se connaître, s’apprécier autant, partager les mêmes conditions d’existence. La solidarité et le partage économique vont donc se reporter sur des groupes plus particuliers, plus réduits, dans laquelle l’affection réciproque des individus est réelle. Ces différents groupes ne pourront plus cohabiter sur un même territoire, partageant les mêmes ressources. Des conflits vont rapidement apparaître, et au final, les groupes vont se scinder et se séparer géographiquement. C’est comme cela que nous avons petit à petit peuplé la planète en augmentant notre démographie, tout en restant organisés en tribus de populations relativement homogènes.

Les fourmis, elles, font en sorte que la population de leur communauté soit toujours à peu près constante, en contrôlant les naissances. De cette manière, les individus restent toujours liés, solidaires, faisant parfaitement la différence entre des individus appartenant à leur communauté, et des « étrangers », potentiellement nuisibles, grâce à des phéromones propres à chaque fourmilière. En ce qui nous concerne, nous ne contrôlons pas de manière systématique la démographie de nos communautés. Et lorsque nous nous sommes sédentarisés sur des territoires délimités et fixes, le mode d’expansion pratiqué auparavant, et consistant à scinder la communauté en deux distinctes, est devenu impossible, car il aurait fallu également partager le territoire. Des individus qui n’avaient pas forcément d’affection mutuelle ont donc été obligés de continuer à cohabiter, au sein de populations plus vastes. De plus, l’augmentation de la disponibilité, l’amélioration, et la concentration des ressources disponibles, grâce à la gestion agraire du territoire, ont encore accru la concentration des populations, créant notamment des proximités économiques entre individus affectivement distants, et entre communautés, aux territoires plus réduits, et aux frontières moins lointaines. Et c’est ainsi que sont nées l’économie de marché et l’argent.

Il semblerait donc que notre mode de vie ancestral soit condamné d’avance, et que, à part avec une réduction drastique de la population mondiale, et avec un contrôle rigoureux de la démographie des communautés, une économie vernaculaire communautaire soit impossible à conserver.

Le difficile retour à la communauté :

Pourtant, nombreux sont ceux qui regrettent cette économie, et qui proposent toutes sortes de retours possibles à une économie vernaculaire. Je ne rejette en rien le mode de vie tribal, bien sûr ; au contraire, j’en suis assez admiratif ; celui-ci a tout de même été le notre pendant la quasi-totalité de l’existence de notre humanité en tant qu’homo sapiens. Nous ne nous sommes tournés vers l’agriculture que depuis une petite dizaine de milliers d’années. Je ne rejette donc pas, dans le fond, les idéologies « tribalistes », et je ne condamne pas, bien au contraire, les luttes défensives des derniers ressortissants de ce mode de vie ancestral qui essaient coûte que coûte de le conserver. Simplement, je ne peux que constater la trop grande fragilité de ce mode de vie, et sa quasi impossibilité à résister à l’attrait du marché, à la « vénalisation » de son économie. Je ne peux que constater également à quel point un éventuel retour vers ce mode de vie ancestral est difficile et même quasi héroïque, et combien son maintient à long terme me semble voué à l’échec.

Prenons le cas de ces communautés ancestrales qui existent encore et qui résistent ; on s’aperçoit bien vite, que si elles veulent faire perdurer leur mode de vie, ces communautés doivent rester très fermées, très réticentes à toute forme de commerce extérieur à la tribu. Voire même très agressives, très réfractaires à toute forme de contact avec l’extérieur, très guerrières.

Ou alors, elles doivent impérativement utiliser collectivement les bénéfices d’un éventuel commerce, et elles doivent se prémunir de nombreuses techniques et technologies qui risqueraient de nuire à la cohésion du groupe, ou qui risqueraient de créer des inégalités entre les individus du groupe. L’environnement doit être travaillé en commun, les récoltes doivent être partagées équitablement ; mais le commerce extérieur doit également être réalisé collectivement, et les bénéfices être dépensés collectivement. A partir du moment où des échanges non communautaires apparaissent entre une tribu et l’extérieur de celle-ci, des déséquilibres apparaissent, des inégalités s’installent. Si même, simplement, les bénéfices d’un commerce avec l’extérieur sont répartis également entre les membres du groupe, alors ceux-ci sont, de fait, destinés à être dépensés ou investis individuellement, et alors l’économie de marché cohabitera avec l’économie affective, au désavantage de cette dernière. Et l’économie affective ne pourra plus perdurer que dans des cercles familiaux plus ou moins restreints, au sein desquels l’argent pourrait même parfois faire des dégâts.

Même les communautés amishes des Etats-Unis sont intégrées dans l’économie de marché. Leurs communautés ne le sont qu’au sens religieux du terme, au sens identitaire du terme, mais l’économie qui relie leurs familles respectives est une économie de marché. Il n’y a qu’au sein même des familles, que s’entretient une économie communautaire et vernaculaire. Ils utilisent de l’argent, sont des propriétaires fonciers, et ont une pratique agricole moderne, bien qu’ils refusent l’utilisation de la majeure partie des technologies actuelles.

Pourtant, le mode de vie tribal a pu parfois perdurer, même avec l’apparition d’une forme de pré- agriculture, et avec une sédentarisation ; nous l’avons vu, suivant les différentes adaptations agro/sylvo/pastorales vers lesquelles nous avons évolué, une seule, l’agriculture « deltaïque », basée sur le travail de la terre et l’irrigation, sur les céréales et les légumineuses, a réellement permis la constitution de stocks et donc l’apparition de surplus alimentaires, que l’on a pu transporter, négocier ; sur lesquels on a pu spéculer, et qui ont permis l’apparition de hiérarchies de propriétaires fonciers de plus en plus puissantes, de hiérarchies religieuses sensées influencer les aléas du climat pour permettre les récoltes, ainsi que de classes sociales intermédiaires de fonctionnaires et de soldats. En fait, même si l’agriculture sur brûlis, le pastoralisme nomade, ou des formes d’adaptations agro-sylvestres, n’ont pas donné naissance à de grandes civilisations hiérarchisées et urbanisées, elles ont tout de même évolué vers des prémisses de commerce marchand, et de propriété foncière monopolisant certaines ressources, voire même de prémisses de hiérarchisation sociale, ne serait-ce qu’entre les hommes et les femmes, comme en Papouasie, où ce sont exclusivement les hommes qui sont propriétaires de la terre, et les femmes qui la travaillent. Le pastoralisme nomade des steppes d’Asie centrale a ponctuellement donné lieu à l’apparition et à l’essor des hordes hiérarchisées (bien que non urbanisées voire même anti-urbaines) d’Attila, des tatars, ou de Gengis Khan. De même, le système agraire de la culture sur brûlis d’Amazonie a donné naissance à une société hiérarchisée et pré-urbanisée, celle, apparemment, des ancêtres des tribus indigènes Kuikuro, dans la région du haut Xingu environ 600 miles au sud-est de Manaus, et dont le principal vestige bien connu est la terra preta.

Si on tente donc de comprendre ce qui a permis à certaines sociétés tribales de perdurer jusqu’à aujourd’hui, sans être « contaminées » par le marché, on s’aperçoit qu’il s’agit surtout de tribus qui sont restées très fermées, très guerrières. Gengis Khan, à travers son expansion, cherchait lui aussi à permettre aux peuples qu’il rencontrait de retourner à une vie plus tribale ; pour cela, il détruisait les villes qui se trouvaient sur son passage (qui selon lui étaient les causes des inégalités économiques et sociales, le siège des hiérarchies de propriétaires fonciers), pour libérer ainsi les populations en leur permettant de « redevenir » nomades.

Le seul moyen pour permettre le fonctionnement économique tribal, vernaculaire et affectif, que ce soit pour faire perdurer un fonctionnement existant, ou bien pour y « revenir », serait donc de passer par l’interdiction, pour tout individu membre de cette tribu, d’une quelconque participation individuelle à l’économie de marché. La seule participation possible à l’économie de marché devrait être une participation commune. A moins de réglementer très précisément les domaines possibles d’achats individuels, de manière à éviter toute spéculation ultérieure sur les relations entre membres de la tribu, et donc toute création d’inégalités.

Voila qui devient un rien complexe, et qui impose la négation, ou à minima la restriction très stricte, d’une liberté à laquelle nous nous sommes habitués depuis des siècles, en tous cas pour nous occidentaux : celle de consommer. Restriction d’autant plus difficile (y compris pour ceux qui n’y sont confrontés qu’aujourd’hui), que l’offre du marché est devenue immense, tant en quantité, qu’en diversité ou en valeur, et que la tentation est immense. Dans ce contexte, je vois mal comment un retour à une économie non marchande serait possible, en dehors de cercles restreints de personnes volontaires et engagées vers ce processus. Mais même si nous estimons pouvoir personnellement nous engager, résolument, pieusement, dans cette voie, comment pourrions-nous nous assurer pour autant, que nos enfants ne seront pas tentés par la société de consommation, alors que les enfants de ceux qui vivent encore en communautés ancestrales le sont, inexorablement ? Et qu’ils ne retourneront pas vers la facilité de l’économie de marché, vers sa technicité, vers l’immensité de son offre ? Qu’est-ce qui nous certifie qu’ils pourraient désirer comme nous, poursuivre dans une voie aussi pieuse, sans que nous n’ayons à les y contraindre ?