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Les quatre visages de l’impérialisme

19 décembre 2013

Une anthologie des rouages de l’état.

 

Depuis mon précédent article, celui consacré à l’origine des privilèges, j’ai quelque peu changé d’avis sur certains sujets, et ce, suffisamment pour, aujourd’hui, ne plus me considérer comme un mutuelliste. J’ai notamment construit une critique de Kevin Carson afin de dépasser sa pensée. Mais ce n’est pas l’objet de cet article, et j’y reviendrai plus en détails plus tard. J’en profiterai également pour effectuer quelques modifications aux précédents articles de la série d’articles dont celui-ci fait partie, afin de rendre les choses plus cohérentes.

En tous cas, je pense désormais que Kevin Carson a tord d’utiliser le terme de « capitalisme » dans le sens dans lequel il l’emploie. Le capitalisme, d’après la définition actuelle du terme, n’est rien d’autre qu’un « système économique basé sur la propriété privée des moyens de production », et le fait que depuis ces quatre derniers siècles le capitalisme ait été systématiquement en connivence avec l’Etat n’en fait pas pour autant un système intrinsèquement lié à l’état. Il peut l’être, mais il pourrait tout autant ne pas l’être.

La critique de Carson concernant l’origine des privilèges est pour autant toujours valable, simplement, au lieu de parler de capitalisme comme étant le « système actuel de l’organisation des privilèges », il ferait mieux d’employer le terme plus approprié d’ IMPERIALISME, voire d’ « autorité souveraine », le souverain pouvant aussi bien être un individu qu’un collectif.

Cette précision étant faite concernant mon article précédent, j’entame désormais, après en avoir étudié leur origine, un article consacré à l’organisation de ces privilèges, et au fonctionnement de ce système, qui n’est donc pas aujourd’hui un complot de l’élite économique (du moins pas forcément), mais qui est plutôt le résultat de politiques impérialistes successives, qui ont eu pour but légitime de tenter de réguler l’économie, de la contrôler, pour tenter de répondre aux déséquilibres précédemment créés par d’autres politiques interventionnistes. Il s’agit, depuis cette « accumulation originelle », de perpétuelles tentatives contre-productives de contrôler l’incontrôlable, avec à chaque fois des conséquences encore plus néfastes, mais à plus ou moins long terme, ce qui les rend difficilement décelables.

 

Le système de l’organisation des privilèges :

Ces politiques peuvent prendre effet sous deux grandes formes de politiques : des politiques négatives, ou répressives, et des politiques positives, ou avantageuses. Et c’est notamment l’imbrication, dans chaque domaine, de ces deux types d’interventions, qui pose réellement, à la fois les problèmes, et également la difficulté à cerner l’origine de ces problèmes : plus on mène une politique négative, et plus il faudra en contrepartie mener une politique positive ; et vice-versa ; c’est un cercle vicieux dont on ne peut plus sortir.

Benjamin Tucker avait soulevé quatre grands types d’interventions étatiques qui nuisent au libre marché (le « Tucker’s big four ») mais je pense pour ma part qu’il y en a de nombreux autres qui sont tout aussi importants et qui doivent y être ajoutés. Tucker avait soulevé l’importance de la propriété privée de type lockéenne, du monopole des banques et de la création monétaire, ainsi que des tarifs (prix fixés par le gouvernement) et des brevets ; et à ces quatre, Kevin Carson a ajouté le rôle des infrastructures, qui sont sans doute à l’origine des plus importantes externalisations de coûts par les entreprises. Pour ma part j’en ai relevé plus d’une douzaine, en scindant certaines de celles décrites par Tucker et Carson de manière à en préciser le rôle, et en y ajoutant également d’autres qui, bien que moins importantes, n’en demeurent pour autant pas moins négligeables. Sans doute cette douzaine n’est-elle d’ailleurs pas exhaustive, mais leur nature est importante car, en les y ajoutant, je rejoins ainsi la vision libertarienne des interventions étatiques.

Finalement, j’ai regroupé à nouveau ces types d’intervention en quatre grandes catégories (avec à chaque fois trois formes d’application de chacune de ces interventions, selon si elles s’appliquent au capital, au travail ou à la consommation), réinterprétant ainsi à ma façon le « Tucker’s big four ». Ces quatre catégories correspondent donc aux quatre différentes méthodes d’intervention : les allocations, les externalisations, l’extorsion et la restriction. Ces quatre catégories d’intervention constituent pour moi les « quatre visages » de l’impérialisme et de l’autorité souveraine :

 

Les allocations :

Roi-coupes

Le premier visage positif de l’impérialisme se caractérise par les allocations (en capital ou en monnaie circulante), destinées à bénéficier à une fraction de la population. Cet interventionnisme positif est bien évidemment le moyen le plus simple et le plus rapide de générer un privilège : l’Etat offre, et les privilégiés en bénéficient directement.

Sur le capital, les aides directes se traduisent par des expropriations et/ou des privatisations. En expropriant des propriétaires ou des occupants légitimes, l’état agit avec violence pour réquisitionner du capital et des ressources. Cette réquisition peut profiter d’abord à lui-même, et donc à une oligarchie de bureaucrates, bien que cette expropriation soit en général réalisée au nom d’un hypothétique « bien commun » ; et cette réquisition peut éventuellement ensuite bénéficier à des investisseurs privés privilégiés, via la privatisation du capital public : après réquisition, l’Etat fournit alors gratuitement ce capital (ou à un coût extrêmement réduit) à un ou plusieurs propriétaires privés, des « oligarques », qui détiendront alors ce capital productif sans avoir eu besoin en échange de débourser quoi que ce soit, ni pour l’appropriation originelle de ce capital, ni pour sa mise en productivité.

Sur le travail et la production, les allocations sont les subventions et les marchés publics. Les subventions sont des aides financières qui vont directement dans les poches de ceux qui savent les utiliser, leur permettant de développer de manière artificielle leur activité, et donc leurs substantiels bénéfices, ce qui entraîne donc inévitablement une appropriation artificielle de ressources par ces investisseurs, et donc une concentration du capital. Les marchés publics, quand à eux, sont des travaux réalisés par des investisseurs pour le compte de la collectivité, donc dans le cadre de partenariats avec les politiques. Ces partenariats sont générateurs de connivence et de corruption, c’est-à-dire que les politiques sont soit déjà amis avec ces investisseurs, soit ces investisseurs sont directement amenés à occuper les postes politiques qui les avantagent, étant donné qu’ils sont les plus motivés à les occuper, et qu’ils sont ainsi les plus à même de se rembourser les différents moyens qu’ils investissent dans leurs conquêtes du pouvoir.

Enfin, sur la consommation, ces aides directes se traduisent par les allocations au sens actuel du terme, en monnaie circulante, destinées en général à « soutenir la consommation », parfois même avec le prétexte fallacieux de relancer ainsi la croissance économique (le keynésianisme). En offrant des allocations à une partie de la population, ce n’est pas tant cette population allocataire qui est favorisée, que les investisseurs qui vont pouvoir bénéficier de la bulle spéculative que représente alors ce marché, dont la consommation est artificiellement développée ou entretenue.

Ainsi, par exemple, en aidant des populations pauvres à accéder au logement par des allocations qui leur sont octroyées, le gouvernement français a encouragé le développement d’une bulle économique du logement, avec une spéculation démesurée (donc avec des rentes démesurées), dont finalement ces populations défavorisées n’ont pas bénéficié longtemps du fait de l’augmentation du prix des loyers et donc du foncier qui s’en est suivie, et qui non seulement a compensé l’augmentation de leur pouvoir d’achat, mais qui en plus a généré un défaut d’investissement sur la construction et la réhabilitation du bâti, lequel a conduit à un déficit de logements, ce qui aggrave encore l’augmentation du prix des loyers. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, et chaque allocation génère ainsi en contrepartie une bulle spéculative sur le secteur économique auquel elle s’applique, ainsi qu’une inflation concomitante, qui en annule les bénéfices pour les personnes qui sont pourtant théoriquement destinées à recevoir les bénéfices de ces aides.

 

Les externalisations:

Roi-Bâtons

Les externalisations sont le deuxième visage positif de l’impérialisme. Il s’agit là encore d’un interventionnisme positif, bienveillant, mais qui consiste cette fois à offrir des services à des entreprises à des coûts moindres, voire à des coûts nuls, aux frais du contribuable. Les coûts de ces services ne sont alors pas répercutés sur les coûts des produits fournis par ces entreprises, et les prix en sont donc artificiellement faussés. Ces coûts devraient normalement représenter pour ces entreprises un coût logistique important, qui viendrait contrebalancer les économies d’échelles réalisées par celles-ci, équilibrant son niveau moyen de productivité avec les capacités logistiques réellement disponibles. Avec l’externalisation de ces coûts logistiques aux frais de l’état, ces entreprises bénéficient alors d’un niveau moyen de productivité surdimensionné, artificiel, qui leur permet de contrôler une part plus importante du marché, et donc de détenir un capital surdimensionné, ce qui a pour effet, une fois de plus, de concentrer les bénéfices entre peu de mains, et donc de faire croître les inégalités.

Les externalisations sur le capital se traduisent par une protection de ce capital, et par une protection de la transmission de ce capital, assurée par les services régaliens de l’Etat. En prenant en charge les coûts de protection de la propriété individuelle, celui-ci dédouane les propriétaires des dépenses nécessaires à la protection de leur capital, et des nécessités de contractualisations avec le voisinage et/ou avec les différents acteurs qui interagissent avec ce capital (ouvriers, clients, etc.). Ceux parmi les propriétaires qui se trouvent d’avantage protégés par l’Etat que les autres sont favorisés et peuvent alors faire croître leur capital, non en raison de leur gestion plus ou moins talentueuse de ce capital, mais en raison de leur nature individuelle, ou de leurs relations de connivence avec les services de l’Etat.

Ainsi les droits d’aînesse, par exemple, ont longtemps favorisé les aînés au détriment des autres rapports de filiation (y compris favorisé les hommes au détriment des femmes) ; les droits raciaux ont favorisé certaines ethnies par rapport à d’autres ; et encore aujourd’hui en France par exemple, les enfants sont privilégiés par rapport à d’autres qui pourraient éventuellement obtenir contractuellement une part plus ou moins importante de la transmission de ce capital du fait de leurs accords avec le propriétaire (des ouvriers talentueux, par exemple, qui pourraient obtenir, de la part du propriétaire, une part de l’héritage à la mort de celui-ci). Ces droits maintiennent la suprématie d’une caste, d’une classe sociale qui a le privilège d’hériter préférentiellement du capital, et donc ainsi du travail accumulé par les générations passées.

Sur le travail et la production, la protection du capital productif, à travers la répression syndicale (ou même à travers le contrôle indirect de celui-ci, via un syndicalisme subventionné comme c’est le cas aujourd’hui en France) ou bien à travers l’impunité de certaines firmes face à leurs détracteurs sur le marché (firmes dont la production génère des problèmes de santé publique, par exemple), ou encore à travers la gestion collective de l’élimination des déchets, conduit à des abus potentiels de la part de ces firmes vis-à-vis de leurs clients, de leurs employés, de leurs concurrents ou de leurs voisins. Les contestations se retrouvent artificiellement contenues, et ces entreprises peuvent artificiellement gonfler leurs marges, en diminuant au maximum et à peu de frais leurs coûts de production. Les entreprises qui pratiquent ces abus sont alors favorisées par rapport aux autres, et l’abus devient progressivement la norme économique.

Dans le cas de la consommation, ces externalisations prennent la forme de ressources artificiellement disponibles, ou bien de ressources dont les coûts sont maintenus artificiellement bas. Par la préemption étatique des ressources (notamment via le colonialisme lorsque les ressources sont situées sur d’autres territoires, ou par l’expropriation de certains propriétaires, ou l’appropriation des communs), et/ou par leur acheminement via des infrastructures centralisées, les états offrent à leurs entreprises des ressources stratégiques à moindre coût. Soit parce que celles-ci n’ont alors pas besoin de dépenser elles-mêmes les coûts d’appropriation de ces ressources, les coûts d’acheminement de ces ressources (qui comprennent une part de la création, de l’entretien et du développement des réseaux nécessaires à cela), ainsi que leurs coûts de mise en productivité et de développement ; soit parce qu’elles n’achètent pas ces produits à d’autres entreprises qui elles-mêmes pratiqueraient ces mêmes services et donc qui intègreraient ces mêmes coûts. Ces approvisionnements en ressources stratégiques se font donc à des prix ou des coûts artificiellement bas, coûts qui sont en partie ou en totalité à la charge du contribuable. Ces entreprises peuvent alors vendre, à leur tour, des produits à des prix artificiellement bas, qu’elles distribuent via des réseaux dont les coûts sont en partie ou en totalité externalisés, et ainsi de suite jusqu’aux consommateurs. Leurs niveaux moyens de productivité sont donc artificiellement gonflés, et le capital artificiellement concentré.

 

L’extorsion :

Roi-denners

Le premier visage négatif de l’impérialisme est l’extorsion. Cette contrainte provient du monopole de l’Etat, de son monopole territorial et régalien, ainsi que, la plupart du temps, de son monopole monétaire, ainsi que d’autres monopoles économiques de services qui peuvent s’y ajouter, jusqu’à parfois englober l’ensemble de l’économie du territoire comme c’est le cas pour les Etats communistes. La légalité de l’extorsion de l’impôt par l’Etat provient de son monopole territorial, de sa qualité de souverain sur son territoire ainsi que sur ses sujets ou citoyens ressortissants, ce qui l’autorise à assurer de force un service rendu à sa population, sans la possibilité pour celle-ci d’avoir le choix de l’organisme qui pourrait lui rendre ce service. Ce service rendu à la population à partir de l’argent collecté par les impôts constitue ce qui est communément appelé la « fonction publique ». Néanmoins, cette fonction n’ayant pas de concurrence, les services rendus ne sont pas rendus de manière efficiente, et les individus n’acceptent le service de l’Etat, plutôt que celui d’une entreprise du secteur privé, que parce qu’ils n’en ont pas le choix. En réalité, d’un point de vue comptable, le service de l’état, quel qu’il soit, est toujours situé, de par sa nature intrinsèque, à un rapport qualité/prix bien en deçà de celui d’une entreprise privée soumise à la concurrence, et qui pratiquerait le même service.

L’extorsion, appliquée au capital, est le fait des impôts fonciers : au nom de dépenses publiques régaliennes, les collectivités prélèvent des impôts fonciers, des taxes d’habitations ou bien des taxes professionnelles, qui génèrent pour le propriétaire une obligation de rentabilisation de son capital. Et ainsi, les mauvais payeurs, les pauvres, peuvent être progressivement expropriés légalement par l’Etat, leur capital étant ensuite revendu à meilleurs payeurs, ce qui contribue ainsi à la concentration du capital entre les mains d’une minorité de grands détenteurs de capital.

Ce prélèvement nous indique en fait que le capital n’appartient en réalité pas aux propriétaires, mais bel et bien à la collectivité, qui prélève ainsi un loyer, lequel loyer doit être absolument honoré sous peine d’expropriation. Les impôts sur le capital sont la preuve que la propriété privée ne constitue en rien une propriété individuelle, mais une propriété d’Etat, collective, dont les « propriétaires » ne possèdent en réalité que des droits d’usage plus ou moins étendus, en échange de ce loyer perçu par la collectivité.

L’Etat est donc le souverain autoritaire, disposant d’un monopole territorial, que celui-ci soit à la gestion d’un roi ou d’un gouvernement plus ou moins démocratique : sur ce territoire les individus ne sont pas libres, et leur propriété ne leur est accordée que sous une forme de concession locative. En échange de cette extorsion sur le capital, l’Etat fournit un service régalien qui, inévitablement du fait de cette concentration du capital induite par l’extorsion elle-même, ne fini par protéger à long terme que les grands détenteurs de capital au détriment des petits. Cette protection inévitablement ciblée entraîne progressivement la constitution d’une classe oligarchique des détenteurs de capitaux, laquelle détient ensuite une capacité démultipliée à s’arroger dans la foulée le pouvoir politique. Les services régaliens deviennent alors le « bras armé du grand capital », l’instrument de la force de l’Etat et de son oligarchie capitaliste dirigeante.

Sur le travail, l’extorsion se traduit par une socialisation de l’assurance des individus. En général, les plus courantes de ces socialisations sont sur les secteurs de la santé, des cotisations maladie, retraites, chômage et formation ; mais d’autres assurances peuvent également être socialisées selon les pays et les époques (allocations familiales, par exemple). Cette socialisation est caractérisée par une cotisation obligatoire, au même titre que l’impôt, afin d’être ensuite redistribuée sous forme de services ou de revenus, par la fonction publique, qui nécessairement se doit de détenir le monopole de ce service, sous peine d’être alors contestée pour son caractère peu efficient, c’est-à-dire avec un mauvais rapport qualité/prix.

Outre ce caractère peu efficient de la fonction publique socialisée, son caractère monopolisé la rend également autoritaire, dans le sens où nul n’a la possibilité de décider (si ce n’est par la – toujours trop lointaine – représentativité du pouvoir politique), ni de où va cet argent, ni des conditions dans lesquelles il est redistribué, ni de la manière avec laquelle il est investi et/ou dépensé. Ce système monopolisé est donc une porte ouverte, non seulement à tous les abus, mais aussi et surtout à l’absurdité redondante des décisions et des choix concernant ces dépenses et investissements, puisqu’ils ne sont pas en lien direct avec les besoins de la demande. A l’inverse, une entreprise privée est au contact direct avec sa clientèle, laquelle ne consomme que ce qu’elle juge utile, en lieu, moyen, et méthode qu’elle juge utile. Le monopole étatique et la socialisation d’un secteur d’activité est donc une entrave, non seulement au travail des acteurs économiques et à leur possibilité d’en tirer profit, mais également à leur possibilité de rendre ces services plus efficients, et également plus adaptés à la demande.

Sur la consommation, l’extorsion se caractérise par le monopole de la monnaie, chose adoptée aujourd’hui par la quasi-totalité des Etats au niveau mondial. Ce monopole de l’émission monétaire, détenu par les banques centrales des Etats, interdit la concurrence entre les monnaies sur son territoire, en obligeant l’ensemble des individus à utiliser la monnaie officielle pour des échanges librement consentis, et donc les oblige à le faire sous les conditions de l’état. En effet, la monnaie n’est autre qu’une forme particulière de propriété, qui dispose de qualités spécifiques qui permettent sa circulation, et sa substitution à l’ensemble des marchandises et des services lors des échanges économiques entre individus, afin de les faciliter. En tant que propriété, la monnaie subit le même sort que la propriété foncière, c’est-à-dire qu’elle appartient en premier lieu à l’état, qui en détient le monopole, et qu’elle n’est concédée aux individus qu’en échange d’une forme particulière de loyer : l’inflation.

L’inflation est causée par l’émission monétaire. Normalement, une monnaie est une propriété physique, matérielle, qui a donc été produite par un acteur économique, et échangée avec d’autres acteurs contre d’autres produits économiques. Et lorsqu’un acteur économique émet une monnaie, il produit une marchandise, qu’il échange sur le marché. Mais cette monnaie peut également être une reconnaissance de dette, c’est-à-dire une marchandise à produire dans le futur. Cette monnaie sous forme de reconnaissance de dette n’est pas un souci en soi, du moment que les acheteurs ont confiance dans l’émetteur de cette monnaie, et que l’émetteur de cette monnaie honore ensuite sa dette dans les conditions prévues. Mais lorsque l’état détient le monopole de l’émission de reconnaissances de dettes (et surtout de leur circulation, via le contrôle des banques privées et l’obligation qu’ont ces dernières à n’accepter pour paiements que la monnaie légale officielle), celui-ci peut se permettre d’émettre autant de reconnaissances de dette qu’il le souhaite, et de ne jamais honorer ses dettes en produisant les marchandises ou les services promis, puisque les acteurs économiques seront de toutes façons obligés d’accepter ces reconnaissances de dette pour leurs paiements. Mais du fait que la dette ne soit pas honorée, ou seulement en partie, via l’offre incomplète de services publics, les producteurs compensent alors cette perte en augmentant leurs prix. Et cette augmentation des prix se répercute sur la consommation, qui rembourse, par cette augmentation régulière des prix, par cette dévaluation de la monnaie, l’endettement généralisé de l’état.

Sans ce monopole et sans les banques centrales (ou sans un étalon communément accepté par les différents états dans leurs échanges économiques et financiers comme l’était auparavant l’étalon-or), la concurrence entre les différents émetteurs de monnaie les obligerait alors à honorer leurs dettes, sous peine de perdre la confiance de leurs clients ; la valeur des monnaies serait donc relativement stable, tout comme le serait le pouvoir d’achat des consommateurs et des épargnants.

Avec la monnaie-dette de l’état, ce sont les plus pauvres, ceux qui n’ont pas les moyens de capitaliser, et dont l’ensemble des dépenses consiste à consommer ou à épargner, qui supportent le plus les inconvénients de cette inflation, et qui se retrouvent ainsi « paupérisés », éternellement maintenus à l’état de consommateurs pauvres, puisque leurs revenus croissent inévitablement moins vite que l’inflation. De plus, l’endettement généralisé de l’état lui permet de mener des politiques interventionnistes, ou même de mener des politiques expansionnistes, soit en terme de territoire (la guerre et le colonialisme sont toujours financées par des dévaluations monétaires), soit en terme de surexploitation des ressources (et ce, jusqu’au risque d’effondrement systémique lorsque les pics d’exploitation en sont atteints), du fait que le remboursement des dettes contractées auparavant soit toujours repoussé aux générations suivantes par des surenchères perpétuelles, et exponentielles, d’émissions monétaires : il faut constamment exploiter d’avantage pour pouvoir rembourser les dettes, et ces dettes augmentent toujours plus vite que la capacité de l’économie à exploiter les ressources disponibles.

 

La restriction :

Epée

Le quatrième et dernier visage de l’intervention est son deuxième visage négatif, celui de la restriction. Cette contrainte oblige les personnes, réelles ou morales, à s’acquitter de dépenses artificielles, ou bien leur interdit des activités ou les leur restreint. Cette contrainte a pour effet de restreindre le nombre d’acteurs économiques sur un même marché, ce qui a pour conséquence d’enrichir ces mêmes acteurs et de générer des oligopoles artificiels, lesquels ont tendance ensuite à former des cartels, voire même, dans le pire des cas, des mafias.

La restriction, appliquée au capital, se traduit notamment par les lois d’urbanisme, qui restreignent l’utilisation d’un capital à une ou plusieurs utilisations particulières. Par ces lois d’urbanisme, l’Etat protège ainsi une catégorie d’investisseurs en un lieu donné, leur assurant un monopole local sur l’accès au capital : les promoteurs immobiliers sur les terrains constructibles, les agriculteurs industriels sur les terrains agricoles, etc. De plus, ces législations d’urbanisme entraînent l’apparition de privilèges spéculatifs, par exemple lorsqu’un terrain agricole est transformé par une collectivité en terrain à bâtir, et que le propriétaire peut alors en multiplier par 20 ou 50 le prix de vente au mètre carré sans aucun travail. Il est alors évident que cet intérêt spéculatif entraîne des connivences entre les propriétaires et la politique de la collectivité, plus concrètement que les propriétaires profitent de leur pouvoir politique pour se trouver, eux ou leurs amis, favorisés par ces choix stratégiques d’urbanisme. Et cela à tous les niveaux de collectivité, de l’échelle de la commune à celle des institutions internationales, selon l’influence de ce(s) détenteur(s) de capital, et selon la portée de l’intérêt économique de ce capital.

Appliquée au travail, la restriction se traduit par des droits, quotas et tarifs, ainsi que par des normes et réglementations. Pour ce qui est des droits, en limitant ainsi arbitrairement le nombre d’acteurs économiques sur un marché, l’Etat génère ou entretient directement des rentes sur certains services. En obligeant certaines entreprises d’un autre secteur à pratiquer des prix ou une production fixes dans le cas des quotas et tarifs, ou bien en leur imposant d’investir dans un équipement minimum (normes), ou de s’acquitter de certaines dépenses minimales obligatoires (réglementations), l’Etat favorise plutôt les grosses entreprises, qui, avec les économies d’échelle, peuvent plus facilement répercuter les coûts de ces contraintes, au détriment des petites entreprises qui, n’ayant pas les moyens de fournir ces coûts minimums, doivent abandonner le marché à la seule capacité des grandes entreprises.

Sous un prétexte toujours fallacieux de réglementer une profession ou un secteur, l’Etat entretient ainsi l’oligopole du grand commerce et de la grande industrie et leurs rentes, ou bien les hauts revenus de certaines professions qui se retrouvent ainsi artificiellement favorisées (comme par exemple celles des médecins et chirurgiens). Les prétextes sont toujours fallacieux, y compris ceux de santé publique avec par exemple les normes d’hygiène, puisque les entreprises sont soumises à la demande de leur clientèle, et n’ont besoin de réglementation que celle que leur réclament, tacitement ou implicitement, leurs clients. Idem avec les différents travailleurs de l’entreprise, qu’ils soient salariés ou rémunérés (ou indépendants), et dont les conditions de travail et/ou les rémunérations ne dépendent que de la volonté de ces acteurs, et/ou des accords obtenus avec le ou les propriétaires de l’entreprise.

Ces conditions de travail et de rémunérations et ces méthodes de travail n’ont en aucun cas besoin de normes ou de généralisations, et peuvent aisément varier selon chaque secteur, chaque positionnement sur le marché, et chaque entreprise, et varier dans le temps en fonction de l’offre et la demande. Ainsi, les salaires minimums et/ou les cotisations minimales des indépendants empêchent certains emplois peu rémunérés d’être créés, ou d’autres d’être revalorisés. Les normes de production, sur l’agroalimentaire par exemple, ou bien les obligations d’assurance décennale sur le bâtiment, empêchent les plus petites structures de se créer ou de se maintenir, au profit des plus grosses.

Appliquée à la consommation, la restriction étatique se traduit par la prohibition, c’est-à-dire par l’interdiction stricte de certains produits, denrées ou services, ou par la limitation de leur consommation via une fiscalité dissuasive. Le protectionnisme en fait bien entendu partie, à travers les taxes douanières. L’offre étant créée par la demande, et les consommateurs étant bien souvent décidés à consommer d’une manière ou d’une autre les produits qu’ils souhaitent, il se fait que la demande se retrouvera d’une manière ou d’une autre honorée par des entreprises, bien que celles-ci se retrouvent alors dans l’illégalité. Les quelques entreprises qui prennent ces risques bénéficient alors de rentes de rareté, en s’adressant à des consommateurs qui sont enclins à payer plus cher.

Ces rentes de rareté générées par la prohibition entraînent donc l’apparition et le développement de mafias, qui ont alors la possibilité de s’approprier par la force ces marchés, qui sont à la fois extrêmement rentables et suffisamment risqués pour que seules les entreprises les plus autoritaires se les approprient. Ces entreprises, qui contournent les taxes douanières ou les prohibitions, profitent en fait d’une situation artificielle de rareté. Dans cette situation, la compétition est totale et la possibilité de mise en concurrence impossible, étant donné que les consommateurs n’ont pas le choix, et qu’ils ne peuvent pas, comme c’est le cas dans une situation d’abondance, choisir le meilleur rapport qualité/prix selon leurs propres critères, mais qu’ils sont contraints d’accepter ces produits ou services aux conditions de l’offrant.

Dans un marché libre, un offrant qui souhaiterait s’approprier l’exclusivité d’un marché afin de générer des phénomènes de rareté et bénéficier ainsi d’une rente de rareté, devrait s’acquitter de lourdes dépenses destinées à interdire à d’autres producteurs de lui faire concurrence, dépenses qui annuleraient aussitôt la rentabilité de cette prohibition. Dans une situation de prohibition étatique, ou de restriction par la dissuasion fiscale, ces coûts se retrouvent principalement à la charge de l’état puisqu’il est le prohibitionniste. Et les mafias peuvent alors bénéficier à faible coût de ces rentes de rareté. Et c’est d’ailleurs pourquoi, la plupart du temps, ces mafias sont en réalité en lien direct ou indirect avec les hommes politiques qui défendent la prohibition, et que cette corruption des cercles de pouvoir est un mal chronique pour les états. Ce mal ne s’applique d’ailleurs pas uniquement aux marchés prohibés ou restreints, mais à tous les marchés réglementés ou contraints, que les entreprises et mafias corruptrices se permettent de contourner, en menant ainsi une concurrence déloyale à celles qui n’ont pas les moyens de pratiquer cette corruption et qui ont obligation de respecter les lois.

 

L’interventionnisme est le problème :

Chacun des cas particuliers que je viens d’étudier ici démontre que l’interventionnisme, qu’il soit positif ou négatif, est en général coûteux, et suffisamment coûteux pour ne constituer qu’un bien faible rapport qualité/prix. Que cet interventionnisme est la plupart du temps inefficace, puisque instauré de manière collective, alors qu’il devrait s’adresser uniquement à des situations particulières. Il est même toujours contreproductif, car les désagréments qu’il génère sont toujours plus importants que les avantages qu’il souhaite apporter. De plus, cet interventionnisme nécessite l’agression des individus, à travers l’extorsion des impôts et la socialisation obligatoire de nombreuses dépenses, ainsi qu’à travers les nombreuses lois et réglementations répressives qui dictent aux individus la ou les conduites à tenir.

L’interventionnisme est donc systématiquement liberticide, et il est clairement démontrable que ses effets sont plus qu’inopérants, puisque contreproductifs. En fait, la quasi-totalité des maux de nos sociétés actuelles proviennent de ces interventions, sensées améliorer notre condition et notre quotidien, mais qui en réalité sont directement ou indirectement génératrices de ces mêmes maux. Et nous sommes pris dans ce cercle vicieux, où les problèmes que l’interventionnisme est sensé résoudre, sont causés par des interventionnismes précédents, et où ce même interventionnisme donnera lieu à des problèmes futurs qu’il faudra à nouveau chercher à résoudre.

La paupérisation des classes laborieuses, la surexploitation des ressources, la concentration du capital, la constitution progressive de la classe capitaliste en une oligarchie politico-économique, la corruption du pouvoir, l’émergence des cartels, celui des mafias, les bulles spéculatives, l’endettement systémique, les crises systémiques, la déresponsabilisation des acteurs économiques, l’inflation, le caractère inadapté voire absurde, et inefficace ou inefficient de nombreux services, les difficultés d’améliorer les conditions de travail, la prédominance de la compétition sur la coopération, ou l’extension démesurée des entreprises du grand commerce et de la grande industrie ; tout cela n’est causé par rien d’autre que ces politiques interventionnistes.

L’impérialisme, ce système de l’organisation des privilèges, trouve son origine dans ces politiques interventionnistes qui, consciemment ou inconsciemment, directement ou indirectement, génèrent ces privilèges, les confortent et les entretiennent. Ces privilèges ne trouvent donc pas leur origine dans le fonctionnement intrinsèque du marché, ni dans son évolution naturelle, dans son extension et son développement ; ils trouvent leur origine dans ces politiques contre-productives destinées à combattre les quelques rares désagréments perpétuels du marché, ou ses désagréments occasionnels, lesquels auraient pourtant eu tendance à être progressivement gommés par ce même fonctionnement naturel du marché.

Mais à chaque fois que des gens de pouvoir souhaitent obliger leurs congénères à vivre d’une manière qu’ils jugent meilleure (à travers la gestion autoritaire des productions de biens et services, ou à travers la prohibition de certains comportements ou l’obligation d’autres comportements jugés utiles), ou à chaque fois que d’autres ont voulu utiliser un hypothétique intérêt général pour venir en aide à certains individus en en spoliant d’autres, il y a eu une mise en déséquilibre de ce fonctionnement naturel du marché, avec l’apparition des privilèges économiques et des inégalités politiques, ainsi que la destruction exponentielle de biotopes par la surexploitation des ressources et des crises systémiques.

Dans le prochain article de cette série, je reviendrai justement plus en détails sur ce fonctionnement naturel du marché, sur ce qu’est précisément le marché libre. J’expliquerai pourquoi le marché, à l’inverse de l’état, est efficient et résilient. J’étudierai quels sont les rouages d’un système libre à opposer à ce système impérialiste, et à lui substituer ensuite. Je me poserai également la difficile question de la possibilité d’émergence d’une société libre, et des moyens de transition vers celle-ci.