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Eviter la spécialisation

13 février 2010

Auto production, et autarcie :

Une solution, à priori simple, pour éviter l’économie de marché, serait de supprimer l’économie. De supprimer la dépendance économique des individus, en supprimant les échanges. Pour cela, il faut que chaque individu soit économiquement autonome ; que chacun d’entre nous puisse vivre en totale autarcie. Or, si de nombreux animaux sont capables de vivre en autarcie, ce n’est apparemment pas le cas de l’humain actuel. La plupart des mammifères, la grande majorité des insectes, la quasi-totalité des oiseaux, des reptiles ou des poissons, sans parler des champignons ou des plantes, sont capables de se nourrir individuellement. Et nous, en serions-nous capables ? Pourrions-nous individuellement subvenir à la totalité de nos besoins ?

Si nous nous posons la question en ce qui nous concerne aujourd’hui, actuellement, la réponse est clairement non. Nous avons bien trop de techniques, bien trop de besoins, bien trop de tâches à effectuer et de talents à avoir, de connaissances et de savoirs faire à assimiler, pour pouvoir être autonomes sur tous nos besoins. Si par contre, nous regardons notre histoire, et notre préhistoire, en nous posant cette même question, nous pourrions certainement trouver un moment, ou une limite, en deçà de laquelle une vie autarcique aurait pu être envisageable, et au-delà de laquelle elle ne le serait plus. Un niveau maximum de technicité, et un maximum acceptable de besoins qui ne réclameraient pas de spécialisation des individus. Puisqu’à partir du moment où les individus se spécialisent, ils deviennent dépendants de leurs congénères (c’est la première contradiction économique).

La solution résiderait donc dans une diminution de la technicité, et parallèlement de nos besoins. J’ai déjà parlé de l’anarcho-primitivisme, qui prône un retour de l’humain à l’état de chasseur-cueilleur ; et en effet, si socialement, en tant que chasseurs-cueilleurs nous vivions en communautés, économiquement parlant nous aurions pu être capables, dans cette situation, de vivre de manière totalement autarcique, si nous l’avions voulu.

Mais sans aller si loin, peut-on envisager une forme de pré agriculture qui elle non plus ne nécessiterait pas une spécialisation des individus ? Ou bien dont les échanges économiques ne seraient que minoritaires, rendant la dépendance économique des individus tout à fait acceptable, voire même ridiculement insignifiante ?

Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs :

Pour envisager cela, il nous faudrait dé- techniciser la production agricole, suffisamment pour que n’importe quel individu puisse posséder l’ensemble du savoir-faire nécessaire, de manière à obtenir une quasi, voire une totale autonomie agricole. Et comme une telle autonomie risquerait de nécessiter un labeur important, il nous faut également trouver des méthodes de production (alimentaires, surtout) efficientes, c’est-à-dire à la fois productives et économes en travail. Si les techniques de chasse/pêche/cueillette sont les plus efficientes et les moins techniques, elles ont par contre l’inconvénient de nécessiter une très faible densité de population (de maximum un habitant par km²), rendant difficile une transition vers une telle technicité sans une sérieuse politique de réduction de la natalité.

L’agriculture, quand à elle, a le mérite de nécessiter une densité de population bien moins faible, rendant plus envisageable une application actuelle et rapide. Or, comme je l’ai déjà développé, l’agriculture, en tous cas sous sa forme « deltaïque », aujourd’hui devenue universelle, et caractérisée par la culture intensive de céréales et de légumineuses, et par l’accumulation de stocks et de surplus échangeables, a été à l’origine de la première contradiction économique.

Seulement, ça n’a pas été toujours le cas, et d’autres méthodes agricoles existent. De plus, comme nous l’avons vu, outre la grande densité de population qu’elle permet, l’agriculture possède un certain nombre d’avantages non négligeables, qui sont de l’ordre de la sécurité et du confort, comme une plus grande régularité alimentaire, une possibilité d’amélioration des produits de consommation, ou une possibilité d’amélioration accrue des habitats et des territoires. Si donc nous pouvions retrouver, ou développer une forme d’agriculture suffisamment efficiente et peu technique, pour nous apporter ces avantages, tout en permettant aux individus de conserver une indépendance économique acceptable, nous serions bien plus gagnants, qu’en redevenant exclusivement des chasseurs/cueilleurs.

La permaculture :

La permaculture, développée dans les années soixante dix par des chercheurs australiens, est un condensé de toutes ces méthodes agricoles efficientes et peu techniques qui ont été mises au point et développées par les humains au cours de l’histoire en différents endroits de la planète, ainsi qu’une amélioration de ces méthodes agricoles, et une application de ces méthodes à des environnements modernes (friches industrielles, banlieues urbaines, balcons, terrasses, etc.). Ce condensé de méthodes agraires qu’est la permaculture vise à établir des systèmes agricoles autonomes, efficaces et productifs. Elle a depuis, été maintes fois mise en application à travers le monde, et pourrait facilement être généralisée. Au départ basée sur une volonté d’émanciper l’agriculture de sa dépendance envers le pétrole et la mécanisation, la permaculture a ensuite développé son éthique, et l’a étendue à une minimisation de tout travail, y compris musculaire, et à une minimisation de la technicité de celui-ci, par une simplification des systèmes de production, liée notamment à une mise en correspondance avec les fonctionnements des écosystèmes naturels.

Cette éthique, cette idéologie, dispose d’une méthodologie qui, par l’installation d’une agriculture à taille humaine, permanente (voire pérennisée), et résiliente (plutôt que par une agriculture à taille sociétale, cherchant la création ponctuelle et maximisée de stocks et l’accumulation discontinue de surplus échangeables), vise à recréer des conditions de systèmes agro/sylvo/pastoraux stables et équilibrés, efficients, destinés à une consommation plutôt « fraîche », ultra relocalisée. Bref, à rendre les individus d’avantage économiquement indépendants.

Mais si la permaculture cherche effectivement à rendre économiquement indépendants les individus, elle n’a pas la prétention de permettre une totale indépendance individuelle, en tous cas pas sans un labeur énorme. Autrement dit, même avec la permaculture, un individu qui voudrait vivre en autarcie aurait besoin d’un labeur bien plus grand que s’il voulait vivre en autarcie en étant chasseur-cueilleur. Elle nous permet de maximiser notre auto production, mais sans toutefois pouvoir parvenir de manière satisfaisante à l’autarcie. Voila pourquoi les « permaculteurs » sont les premiers à avouer qu’une autarcie individuelle n’est pas souhaitable, et qu’il faut plutôt viser à atteindre une autonomie « à l’échelle communautaire ». Par contre, ils espèrent tout de même pouvoir permettre aux individus d’obtenir une autonomie suffisante pour qu’au sein d’un groupe local, d’une communauté, le marché puisse progressivement disparaître, pour être remplacé par le simple don, de périssables surplus. Dans une logique, donc, de rendre les besoins d’échanges « ridiculement insignifiants », suffisamment en tous cas pour pouvoir se permettre de les inscrire dans une logique vernaculaire.

Economie et permaculture :

Le problème, c’est que la permaculture ne remet apparemment pas en cause le fait que le producteur puisse être propriétaire de sa production, et donc également de ses outils de production. Or, si tel est le cas, il pourra en abuser. Rien ne l’en empêchera. Il pourra créer un besoin, spéculer sur les ventes de ses surplus, augmenter sa propriété jusqu’à réduire celle d’autrui, voire se l’approprier. Il pourra acheter le travail d’autrui et s’octroyer une plus-value sur celui-ci. S’il ne le fait pas en monnaie, il le fera en troc, ou en ressources, mais ce sera équivalent. Il pourra augmenter ses ressources jusqu’à créer des monopoles, qui lui permettront de spéculer encore d’avantage, jusqu’au féodalisme. Car même sans l’accumulation de stocks, l’appropriation individuelle des ressources (c’est-à-dire la propriété foncière), entraîne des inégalités sociales, qui mènent tôt ou tard à un féodalisme plus ou moins intense. Certes, sans l’accumulation de stocks, la spéculation est moins rapide, moins visible, mais elle est tout de même possible, tant que le producteur est propriétaire des ressources à partir desquelles il vend ou échange sa production. L’idéal vernaculaire d’échange des surplus, que défend la permaculture, serait donc en contradiction avec la propriété foncière sur laquelle la permaculture pourrait être basée.

En fait, la permaculture n’est pas une méthodologie globale, mais une méthodologie spécialisée sur l’agronomie. En ce qui concerne l’organisation sociale, économique, ou même cosmologique de cette agronomie, elle reste très vague, volontairement sans doute, et se contente de délivrer quelques principes éthiques évidents, tels que « prendre soin des humains », ou « redistribuer les surplus», sans réellement préciser ni comment, ni pour quelles raisons ou dans quels buts (un patricien romain aurait ainsi pu nous rétorquer qu’il « respectait » et « prenait soin » de ses esclaves).

La permaculture nous propose donc une méthodologie excellente en ce qui concerne nos systèmes de production, mais ne nous propose rien, ou alors pas de manière suffisante, en ce qui concerne l’organisation de cette production. Elle nous explique comment être autonomes, de manière efficiente et résiliente, à partir de certaines ressources, mais ne nous dit rien en ce qui concerne l’accès à ces ressources, ou la transmission de celles-ci. Faut-il constamment redistribuer les terres de manière égalitaire ? Faut-il ensuite interdire aux individus de vendre leur force de travail ? Faut-il empêcher toute forme de monétisation des échanges ? (Et est-ce seulement possible ?) Faut-il généraliser la redistribution des surplus, la planifier ? Autant de questions auxquelles la permaculture ne peut évidemment pas répondre ; et pour cause, ce n’est pas son rôle. A nous de décider dans quelle économie, dans quelle type de gestion des ressources économiques, nous désirons l’appliquer.

Voyons donc maintenant le cas contraire, où la permaculture s’inscrirait dans une démarche communiste, où la propriété serait commune, et où l’économie serait planifiée, localement, par les communautés. Nous l’avons vu, l’un des inconvénients majeurs du projet communiste (ou communautaire) est le risque de bureaucratisation de l’économie. Or ce risque de bureaucratisation est justement dû au fonctionnement agro- intensif et industriel de notre société ; à la disponibilité et à la concentration de stocks échangeables. Sur ce point là, la permaculture est un précieux remède, puisqu’elle permet de limiter, voire de supprimer la présence de surplus et de stocks échangeables. Si le communisme supprime le problème de l’appropriation individuelle des ressources, la permaculture supprime celui de l’accumulation de stocks échangeables, donc de bureaucratie. A priori, les deux feraient donc bon ménage, et il ne leur resterait plus que le problème de la planification de l’économie.

En tout cas, avec la permaculture, on dispose à la fois d’un système agraire avec ses avantages de confort et de sécurité, et à la fois d’un système suffisamment efficient pour permettre aux individus d’obtenir une autonomie partielle, ou au moins d’éviter d’être trop spécialisés (et donc de leur permettre de s’affranchir de la dépendance économique du marché). Mais si la méthodologie agraire de la permaculture est à mon sens on ne peut plus souhaitable, et même qu’elle est sans aucun doute la seule méthodologie agronomique de production alimentaire bénéfique et généralisable à court terme, je reste d’avantage sceptique en ce qui concerne la méthodologie vernaculaire de sortie du marché que dispense très souvent la permaculture (de la même manière que je le suis à propos de la survie possible des communautés tribales ancestrales), tout comme je suis sceptique en ce qui concerne l’application de la permaculture dans une économie de marché. De plus, l’efficience ne sera jamais assez grande, le labeur sera toujours trop grand pour permettre l’autonomie, et la tentation de la spécialisation individuelle restera toujours trop grande, poussant petit à petit les individus à se rendre volontairement dépendants d’une économie, en échange d’un labeur un peu moins grand.

Conclusion :

Ainsi, dès lors que nous voudrions retourner à une économie de chasse et cueillette, nous serions tentés par les avantages de l’agriculture, et je suis certain que nous finirions par reprendre petit à petit son utilisation. De la même manière, dès lors que nous voudrions nous contenter d’une économie agraire non spécialisée de type permaculture, nous serions tentés à mon avis par les avantages que peut procurer la spécialisation, et nous finirions d’une manière ou d’une autre par nous spécialiser dans des tâches pour lesquelles nous sommes talentueux.

Si être exclusivement chasseur-cueilleur revient à renoncer à trop de sécurité et de confort, et qu’être agriculteur, même en pratiquant la permaculture, demande un travail si important qu’il nécessite que le talent soit converti en spécialisation, que nous reste-t-il ? Devons-nous définitivement renoncer à ces avantages ? Et le pouvons-nous seulement ? Sommes-nous au contraire condamnés à la spécialisation de notre travail, et aux inconvénients que celle-ci génère ? Et quand bien même nous y serions condamnés, n’y aurait-il pas un moyen de concilier agriculture et spécialisation, avec une indépendance économique individuelle ? N’existerait-il pas un moyen d’éviter l’inconvénient majeur de la spécialisation qu’est la dépendance économique des individus ? C’est ce que je vais tâcher d’expliquer dans mon prochain article économique, pour tenter ainsi de résoudre (enfin! 🙂 ) la première contradiction économique.

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