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Karl Marx face à la science économique

7 mai 2014

Voici un petit article qui étudie les théories économiques de Marx, que j’avais rédigé à la demande de Roberto Fucile, et que j’ai souhaité publier ici aujourd’hui. Cela constituera une sorte d’introduction, avant d’expliquer plus tard pourquoi j’ai fini, après de nombreuses réflexions – qui sans doute ne sont pas les dernières – par devenir libertarien (ou anarcho-capitaliste, ou encore anarchiste-libéral) :

 

La principale critique que l’on entend au sujet du marxisme, surtout de la part des libéraux et libertariens, se résume bien souvent à une description des conséquences concrètes de cette idéologie, c’est-à-dire à une critique des régimes communistes qui s’en sont revendiqués. Cette critique est plus que légitime, puisqu’à chaque fois qu’il y a eu dans un pays une tentative de mettre en place un système sensé être une application des théories marxistes, il est indéniable pour tout le monde, y compris pour les marxistes eux-mêmes, que cela s’est toujours soldé par un échec, et par l’avènement d’un régime totalement contraire à celui qu’ils étaient sensés obtenir ; avec une évolution totalitaire plus ou moins cruelle mais bel et bien systématique, et/ou des dysfonctionnements économiques graves et insurmontables entrainant tôt ou tard la chute de ces régimes.

Toutefois, la critique des conséquences de l’application d’une théorie, qui plus est lorsqu’elle fut appliquée par des individus se réclamant de cette idéologie plutôt que par l’auteur lui-même, n’est pas suffisante ; et les tenants de Marx persistent à croire à la pertinence de son idéologie et à la qualité de ses raisonnements économiques et philosophiques, tout en tenant pour responsables de cette récurrence d’échecs les individus à l’origine de ces tentatives et leur incompétence, plutôt que la théorie marxiste elle-même.

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En réalité, si ces régimes ont tous échoué, c’est parce que la théorie marxiste n’est rien d’autre qu’une théorie économiquement fausse et abstraite, basée sur une philosophie naïve. C’est ce que l’on appelle un constructivisme, c’est-à-dire une construction économique entièrement basée sur une conception philosophique, qui tente d’adapter la théorie économique à la philosophie, pour construire de toutes pièces un idéal économique qui puisse répondre à cette conception philosophique.

 

 

LA PHILOSOPHIE DE MARX :

Voyons tout d’abord de quelle conception philosophique il s’agit. Le point de départ de la philosophie de Marx est sa « conception matérialiste de l’histoire », que l’on peut résumer à cette phrase :
« Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel. »
Marx oublie, dans ce raisonnement matérialiste, et c’est pourtant un point crucial, que le moulin à bras a été inventé par des individus, et que le moulin à vapeur a été inventé par des individus. Marx comprend ici, sans doute pour la première fois dans l’histoire de la philosophie, que les individus sont influencés par le mode de production dans lequel ils évoluent, et que leurs actes sont matériellement liés au niveau moyen de productivité et de complexification sociale dans lequel ils évoluent ; mais il en oublie qu’ils sont avant tout des individus, et que facteurs individuels et facteurs de condition sociales et environnementales s’interpénètrent constamment.
« À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. »
Une fois encore, Marx a remarquablement analysé les rapports de production pour en arriver à décrire ce conflit réel, mais selon cette vision déterministe, ce devrait être aux forces productives elles-mêmes de réadapter nécessairement ces rapports de propriété. Or ce n’est pas la proposition qu’en retire ce philosophe. Pire, Marx, n’étant pourtant soi-disant lui-même nécessairement rien d’autre qu’un produit de ce déterminisme social, s’érige tout de même en messie éclairé par une vision supérieure à sa condition sociale, vision « transcendantale », qui lui permet de s’extraire de cette condition pour apporter une vision intemporelle et une prédiction prophétique à ce matérialisme historique.
Marx ne va donc pas jusqu’au bout de sa pensée matérialiste : s’il était vraiment matérialiste, comme l’ont été d’autres, il serait humble, et intègrerait sa propre individualité dans cette condition matérialiste qui détermine sa propre conscience. On voit alors clairement que l’humilité n’est pas le terme qui pourrait le mieux servir à décrire la philosophie de Marx.

 

UNE RECHERCHE ECONOMIQUE ABSTRAITE :

« Les philosophes n’ont jusqu’ici qu’interprété le monde, il s’agit maintenant de le transformer. » (Thèses sur Feuerbach).

Toute la recherche économique de Marx s’appuie donc sur cette vision matérialiste incomplète de l’histoire : il est persuadé que dans un mode de production parfait, les individus seraient nécessairement amenés à se conduire de manière parfaite, puisqu’ils sont totalement influencés par le mode de production dans lequel ils évoluent. Il construit donc de toutes pièces une économie sensée être parfaite, ou « aboutie », et pense qu’en la construisant on atteindra l’avènement d’une meilleure humanité. Il oublie, une fois encore, que sa vision de la finalité sociale, et que sa capacité de construction de cette société, sont elles-mêmes déterminées par le mode de production capitaliste dans lequel il évolue, et que toute construction de sa part n’est qu’une REACTION à ce mode de production, n’est qu’une CREATURE appartenant encore nécessairement à ce mode de production capitaliste.
Sa philosophie incomplète le conduit donc à une proposition inévitablement naïve, basée sur une recherche abstraite, celle du mode de production construit de toutes pièces à partir d’une vision prophétique et sensée modifier ensuite l’humanité et ses rapports sociaux. Et le principal ouvrage économique de Marx, LE CAPITAL, ne contient rien d’autre qu’une théorie économique fausse, car basée non pas sur des faits économiques démontrés, mais bel et bien sur cette même philosophie matérialiste incomplète.

 

UNE THEORIE ECONOMIQUE FAUSSE :

Dans LE CAPITAL, Marx commence par invoquer des postulats philosophiques, qu’il ne démontre aucunement, puis il adapte la théorie économique de l’époque, celle de la valeur-travail, à ces postulats philosophiques, afin d’en extraire des propositions économiques fausses (les théories de l’aliénation), puis ensuite de construire de toutes pièces un idéal économique qui puisse répondre à cette conception philosophique.

Ainsi, le premier chapitre du « Capital », sur le fétichisme de l’argent (ou « l’aliénation » de l’argent), n’est rien d’autre qu’un principe philosophique antérieur au développement économique qui va suivre, et qui est à la base une erreur, inscrite d’ailleurs dans ce matérialisme socio-économique. Au lieu de démontrer économiquement l’existence de ce fétichisme de l’argent, Marx le propose en tant que principe philosophique prévalent. Ensuite viendra un constructivisme qui élaborera de toutes pièces une économie sans argent. Marx affirme ainsi que la monnaie, créée au départ pour l’échange de marchandises, devient un produit en soi que les hommes veulent s’approprier pour elle-même et non plus pour l’outil qu’elle représente, et qu’en ce sens ils l’érigent en « fétiche », c’est à dire qu’ils lui donnent une existence réelle qu’elle n’a pas, à proprement parler. Or, il affirme cela sans raison, et sans prendre en compte la réalité historique de la monnaie qui est sa nature de capital en soi, réel, échangeable et thésaurisable. D’où sa matérialisation dans l’or ou l’argent, qui ne sont que les formes de capital qui, parmi toutes les autres, détiennent le mieux ces propriétés.

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Il fait ensuite la même chose avec l’exploitation de la classe ouvrière dans le mode de production capitaliste, en l’érigeant en principe, en vérité (avec le postulat philosophique de l’aliénation de l’ouvrier), et ce, sans en démontrer économiquement l’existence, pour ensuite lui offrir la théorie fausse de la plus-value, et lui opposer un constructivisme abstrait qui élabore un mode de production qui éliminerait cette exploitation de la classe ouvrière. Sa théorie de la valeur-travail n’a d’ailleurs rien à voir avec celle de Smith et de Ricardo ; il la reprend parce que c’est la théorie dominante à l’époque et qu’il souhaite être crédible, mais il la déforme complètement pour la faire aller dans son sens, c’est-à-dire pour en extraire son hypothétique « plus-value », laquelle est une théorie complètement fausse, qui ne tient absolument pas économiquement parlant. Mais encore une fois il adapte l’économie à son postulat philosophique.
Marx commet ensuite une nouvelle fois cette erreur avec son hypothèse non démontrée de la nécessité d’une accumulation primitive. C’est la théorie économique selon laquelle les mécanismes spontanés du marché conduiraient nécessairement à une accumulation du capital entre les mains d’une minorité, jusqu’au monopole du capital, et à l’expropriation des travailleurs et à leur paupérisation. Au lieu de démontrer économiquement la nécessité de cette accumulation primitive (il oublie, sans doute volontairement, l’impact de la concurrence sur les marges bénéficiaires), il la pose en principe, et en déduit la nécessité de supprimer la propriété privée au profit de la propriété sociale.

Et ainsi de suite : chacune des huit sections du CAPITAL est pour ainsi dire construite de la sorte, avec à chaque fois une hypothèse philosophique, puis une adaptation de l’économie à cette hypothèse, et enfin une proposition révolutionnaire totalement abstraite et surréaliste.

 

CONSTRUCTIVISME VERSUS SCIENCE ECONOMIQUE

Tout cela démontre donc en réalité que Marx n’est pas un économiste. C’est un philosophe, qui tente par tous les moyens d’adapter l’économie à sa théorie philosophique et à sa vision messianique du sens de l’histoire. C’est ce qu’on appelle un CONSTRUCTIVISME. Marx n’est rien d’autre qu’une sorte de petit gourou, qui reconstruit un paradis potentiel, et propose à ses disciples de suivre une voie qu’il a défini de manière transcendantale et dont il est seul à avoir eu « l’illumination ». Le marxisme n’est donc pas un courant économique, c’est une « religion », une philosophie transcendantale comme une autre, qui va nécessairement conduire à-ce que s’en réclament des « fondamentalistes » et des partisans de la « guerre sainte » et de l’application stricte et autoritaire du dogme, au nom des lendemains meilleurs.

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Malheureusement, Marx n’est bien sûr pas le seul à œuvrer de la sorte, et les constructivistes, de droite comme de gauche, sont nombreux. Mais si la critique des conséquences de l’application de la théorie économique marxiste n’est pas suffisante, nous pouvons par contre apporter également que, comme pour tout constructivisme, ces conséquences sont directement induites par la recherche économique de Marx elle-même, puisqu’elle est abstraite et fausse, et que tenter d’appliquer les préceptes de Marx, d’une manière ou d’une autre, est un acte perdu d’avance.

Mais alors qu’est-ce qu’un économiste ? Un économiste est quelqu’un qui ne cherche pas à adapter l’économie à ses théories philosophiques, mais qui observe et analyse l’économie et les conséquences d’une intervention ou d’une modification interne ou externe à une économie, pour en déduire un fonctionnement économique en tentant d’y apporter des raisons logiques. Socialistes, libéraux, keynésiens ou conservateurs sont donc bel et bien des économistes, en ce sens qu’ils observent le fonctionnement de l’économie, et qu’éventuellement ils la modélisent, ou bien observent avec différentes méthodes comparatives la manière avec laquelle les individus qui composent la société réagissent à certains stimuli (càd à des modifications des relations économiques entre ces individus), puis qu’ensuite seulement ils en déduisent des théories économiques, voire des applications. On peut contester et débattre de leurs différentes conclusions et propositions, y adhérer ou pas, mais en tous cas ces conclusions et propositions doivent découler d’une étude économique de la société, et non d’une hypothèse utopiste de départ ou d’un postulat philosophique. Ces économistes ne proposent pas une vision de société aboutie, ils font partie de ces gens qui, résolument, choisissent l’un ou l’autre des modèles économiques et sociaux disponibles, celui du libre marché, de la régulation de l’économie ou de l’économie planifiée, celui de l’absence d’état, de l’état minimal ou de l’état généralisé, celui de la légalisation, de la régulation ou de la prohibition, en fonction de ces déductions économiques et de leurs préférences personnelles.

Les tenants de l’école autrichienne d’économie ont en outre cette particularité qui les distingue des autres économistes, qu’ils ne procèdent pas de manière analytique ni par empirisme, en comparant après-coup les effets des différentes politiques, mais de manière logique, en déduisant la théorie économique à partir du comportement humain, sous l’angle des choix et du rendement, et donc la configuration idéale de l’économie, ainsi que sa configuration actuelle, ce qui permet donc d’isoler un certain nombre de facteurs artificiels qui faussent cette configuration idéale. En ce sens ils sont donc les seuls à réellement considérer l’économie comme une science exacte, avec pour hypothèse de départ, non pas l’idéal de l’humain parfait dans une société parfaite, ni même la modification bénéfique de l’économie par une politique ou une autre au bénéfice des individus ou de la collectivité, mais le libre arbitre de l’individu en toutes situations, et sa responsabilité face à ses propres choix et actes.

Les privilèges et leur origine

4 juin 2013

Avant d’étudier plus en détails les privilèges constitutifs du système capitaliste, il convient de s’intéresser tout d’abord à leur origine. Car à gauche comme à droite, nombreux sont ceux qui s’accordent à dire que c’est par un « processus naturel » que les riches sont aujourd’hui riches, et que les pauvres sont pauvres ; par les mécanismes du marché, à partir d’une appropriation originelle légitime (le premier à avoir occupé les terres). Certains s’en réjouissent, à droite, voire glorifient ces mécanismes d’accumulation ; et d’autres s’en indignent, à gauche, et cherchent à contrer ce phénomène. Mais le caractère naturel de ce processus n’est en réalité qu’un grand mythe ; ce processus n’a rien de naturel.

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Le grand mythe de l’accumulation primitive :

Du côté de la droite, en général, on pense de toutes façons que ce phénomène d’accumulation du capital n’est pas un souci, puisque l’argent est tôt ou tard redistribué par la consommation et les investissements des riches, qui ainsi donnent du travail aux pauvres. Ce phénomène serait donc bénéfique, puisqu’il permettrait aux personnes possédant le talent nécessaire, d’utiliser au mieux le capital pour créer de la richesse, et ainsi d’offrir du travail (et donc un revenu) à ceux qui en ont moins, ou qui sont dans l’incapacité de créer de la richesse et/ou d’utiliser correctement leur capital. De plus, comme les plus fortunés offrent en général du travail aux plus offrants, ils l’offrent donc en priorité aux plus nécessiteux, et permettent donc à ceux-ci de vivre dans de meilleures conditions que s’ils étaient simplement livrés à eux-mêmes.

Mais selon cette vision du processus d’accumulation, cette redistribution ne se ferait que sous la forme de travail, de services, et non de ressources. Le processus d’accumulation du capital serait donc générateur de phénomènes de raretés, et donc de pressions sur ceux qui ne possèdent pas de capital, par l’absence de choix qui leur incombe, et par la rente qui peut ainsi leur être extorquée. Or, si la consommation redistribue des services et des revenus mais en revanche concentre le capital, alors c’est que ce phénomène d’accumulation est bel et bien un cercle vicieux, et que la détention du capital s’entretient de lui-même, rendant impossible l’accès au capital des non possédants, et nuisant donc au renouvellement de la classe des talentueux créateurs de richesses. Défendre ce processus d’accumulation n’a alors pas de sens.

Du côté de la gauche, en général, cette théorie de l’accumulation primitive du capital génère au contraire une volonté de mettre fin à ce processus, en collectivisant le capital et les moyens de production. Cette collectivisation est sensée enrayer ce cercle vicieux de concentration du capital, et elle y parvient d’ailleurs évidemment, puisqu’elle interdit toute propriété individuelle des moyens de production, et donc par là tout processus d’accumulation individuelle. Mais elle suppose alors également, et malheureusement, de rejeter toute initiative individuelle, et donc par là de rejeter la grande majorité des possibilités de création de richesse, qui se fait via l’exercice des talents individuels. Le résultat qui s’en suit est que c’est l’ensemble de la création de richesse qui s’en trouve largement diminuée. De plus, la bureaucratie nécessaire pour substituer au marché une planification collective à grande échelle génère des coûts importants qui nuisent encore d’avantage à la création collective de richesse, coûts qui sont proportionnels à la taille de l’économie à planifier.

En réalité, ces deux approches sont aussi bien l’une que l’autre dans l’erreur, puisqu’elles se situent toutes les deux dans un contexte de processus d’accumulation primitive du capital, l’une pour la défendre, l’autre pour s’y opposer. Mais en fait ce processus n’est rien d’autre qu’un grand mythe.

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Ou du moins, ce n’est en tout cas pas par un processus naturel que cette accumulation a été rendue possible, ce n’est pas par les mécanismes spontanés du marché, mais par un processus de coercition : c’est « dans les larmes et le sang » qu’il a été obtenu. Par l’action coercitive de l’état et de son autorité, financé par les impôts, c’est-à-dire par l’argent de tous, y compris et surtout par l’argent des opprimés (les impôts payés par les pauvres rapportent toujours beaucoup plus de recettes que les impôts payés par les riches). Y compris par les politiques de gauche, destinées pourtant à rétablir les injustices ou à les compenser.

Ce mythe arrange les économistes de droite, puisqu’il légitime la répartition actuelle de la propriété du capital en lui donnant une origine naturelle et spontanée, et induit en erreur les économistes de gauches qui cherchent absolument à enrayer ce processus en rejetant le marché et la propriété individuelle du capital.

L’origine des privilèges :

En réalité, ce processus n’a pas été engendré par le marché, mais par la coercition, par la création et l’entretient de privilèges qui ont généré puis entretenu la « fortune » d’une classe de possédants. Ce processus n’a donc rien de spontané, rien de naturel : ce n’est autre qu’un vol, en bande organisée, et qui a lieu depuis la fin du Moyen-Âge et le début de la « renaissance » (la renaissance des états, pourrait-on dire) ; et qui se poursuit encore aujourd’hui :

« Le mythe capitaliste de l’accumulation primitive ne peut pas tenir debout, ni face à la logique ni face à la preuve de l’histoire. Oppenheimer a démontré l’impossibilité d’une telle accumulation primitive par des moyens pacifiques. L’exploitation n’a pas pu surgir dans une société libre simplement par les mécanismes du marché. […]

Le capitalisme, cette nouvelle société de classe provenant directement de l’ancienne société de classes du Moyen Age, a été fondé sur un acte de vol aussi massif que son précédent que fut la conquête féodale de la terre. Il a été rendu possible jusqu’à présent par l’intervention de l’Etat destinée à protéger son système de privilège, sans laquelle sa survie est inimaginable. La structure actuelle du capital et l’organisation de la production dans notre soi-disant « économie de marché », reflète l’intervention coercitive originelle et externe de l’État sur le marché. Dès le début de la révolution industrielle, ce que l’on appelle avec nostalgie le «laissez-faire» était en fait un système continu d’intervention de l’État par la subvention de l’accumulation, par le privilège de garantie, et par le maintient de la discipline au travail.

En conséquence, l’apport le plus important pour le capitalisme moderne d’entreprise est l’apport de l’histoire, par lequel le capital a été accumulé dans quelques mains, et le travail a été privé de l’accès aux moyens de production et contraint de se vendre aux conditions de l’acheteur. Le système actuel, de concentration de la propriété du capital, et d’organisation en entreprises de grande envergure, est le résultat direct de cette structure originelle de la puissance et de la propriété privée, qui s’est perpétuée au fil des siècles. »

(Kevin Carson, Studies in mutualist political economy, introduction au Chapitre 4 (traduction personnelle))

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Cette accumulation originelle s’est faite par la colonisation et la préemption des terres indigènes, par le pillage des ressources humaines et naturelles des colonies, ainsi que par l’expropriation des petits propriétaires et l’appropriation des communs sur le vieux continent, et par les répressions politiques et le contrôle social.

« Le capitalisme n’a été en aucune manière un «marché libre» qui a évolué naturellement et pacifiquement depuis la civilisation du haut Moyen Age. Comme Oppenheimer l’a montré, le capitalisme en tant que système d’exploitation de classe était un descendant direct de la féodalité, et ses « stigmates de naissance », ses origines dans le féodalisme tardif, sont encore visibles aujourd’hui.
Des médiévistes romantiques comme Chesterton et Belloc ont décrit un processus dans le haut Moyen Age par lequel le servage avait progressivement disparu, et les paysans s’étaient transformés de facto en francs tenanciers qui ne payaient qu’un montant censitaire nominal. Le système de classe féodale se désagrégeait et était en train d’être remplacé par un autre, beaucoup plus libertaire et avec beaucoup moins d’exploitation. Immanuel Wallerstein a montré que le résultat aurait probablement été «un système de petits producteurs relativement égaux, capables d’asseoir les aristocraties et de décentraliser les structures politiques». »

(Kevin Carson, Studies in mutualist economy, “Le monde que nous avons perdu, et que nous allons reconquérir”: conclusion du chapitre 4 (traduction personnelle))

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Et ce même processus d’accumulation se poursuit aujourd’hui de plusieurs manières, notamment par le fait de politiques qui, de manière souvent tout à fait sincère, souhaitent remédier aux conséquences de ce processus d’accumulation originel en intervenant par l’autorité de l’état, en tentant de réguler l’économie, de la réglementer ou de planifier les redistributions et/ou les investissements. Malheureusement ces contraintes faussent et restreignent à leur tour le marché et le déséquilibrent, offrant des avantages à cette même oligarchie capitaliste. En croyant équilibrer l’économie, l’état la déséquilibre constamment, quelle que soit la sincérité des hommes politiques qui ont créé ces interventions, et quelle que soit le type de législation effectuée.

Aujourd’hui encore, c’est donc bien l’action de l’Etat, son interventionnisme et son autorité, qui empêche l’économie d’atteindre cet équilibre de la libre économie où les prix sont équivalents aux coûts. La concentration du capital n’est pas le résultat de la concurrence, mais le résultat de l’intervention de l’Etat ; ce n’est pas le résultat d’un processus naturel, mais d’un processus volontaire (et plus ou moins intentionnel) ; ce n’est pas le résultat de la « Concurrence libre et non faussée », mais de la « privatisation des profits et socialisation des coûts ». Etat et capitalisme sont une seule et même chose, que l’on peut regrouper sous le terme plus général d’impérialisme, l’Etat en étant le moyen, et le capitalisme le résultat.

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Féodal libéralisme

28 janvier 2010

L’évolution logique du marché :

Lorsque nos communautés ancestrales ont éclaté, et que le marché s’est imposé, comme je l’ai déjà mentionné, c’est par une appropriation individuelle de la terre, et des différents moyens de production ou de distribution (outils, commerces, …). Certains vont, par la concurrence ou la spéculation, prendre l’avantage sur les autres, et s’approprier encore d’avantage de terre et d’outils, en réinvestissant leurs bénéfices. En louant la force de travail des individus qui auront été privés de leurs moyens de subsistance, ils vont développer une organisation hiérarchique. Au bout de plusieurs générations, avec l’héritage, et à plus forte raison avec le droit d’aînesse, ils possèderont un véritable monopole local, dont l’étendue sera limitée par leur seule capacité d’influence et de contrôle des individus oeuvrant pour eux.

Avec la monnaie, ils vont pouvoir entretenir des intermédiaires : gardiens, contremaîtres, généraux, baillis, prévôts, gérants, miliciens, et toute sorte d’agents exécutants, qui vont leur permettre d’étendre leur influence. Le riche va devenir seigneur. Il va contrôler un territoire de plus en plus vaste, qui n’aura de limites que celles fixées par des voisins tout aussi puissants, et va asseoir de plus en plus son autorité, sur les individus composant la population de son territoire. Il ne va plus seulement acheter les terres environnantes, mais se les approprier de force, manu militari, ou contraindre des voisins moins fortunés à accepter une vassalité.

Le seigneur, ses confrères seigneurs, et leurs vassaux, vont entretenir également, chose nouvelle, des individus qui vont devenir des spécialistes de « travaux » dans des domaines sociologiques ou cosmologiques : artistes, philosophes, chercheurs, religieux, et autres fonctionnaires régaliens. En offrant un tel travail à ceux-ci, ils vont pouvoir contrôler leurs populations dans tous les domaines, économiques, sociologiques, et cosmologiques, et vont être petit à petit érigés en « nobles », en monarques absolus, voire en demi-dieux. La société de marché, anciennement libérale, où l’économie fonctionnait à travers la libre concurrence et la liberté d’entreprise marchande, va devenir une société féodale, hiérarchisée en castes de plus en plus infranchissables. Les détenteurs du pouvoir vont se l’accaparer sur tout les plans, et de manière durable, pérennisant leur monopole et leur absolutisme. Jean-Jacques Rousseau, dans son essai Du contrat social, nous donne une bonne définition de cette pérennisation du pouvoir monarchique :

« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. »

Au fil du temps, et dans une logique de cohésion et de paix sociale, les seigneurs vont laisser une classe moyenne apparaître, en permettant à leurs populations d’utiliser à leur propre compte certains moyens de production ou de distribution, sous forme d’usufruit. Ce droit de fructus (droit de recueillir les fruits du bien) d’une partie de la propriété du seigneur, va être accordé en échange d’un loyer. Cet accord va être progressivement augmenté des droits d’usus (droit de l’utiliser), puis d’abusus (droit d’en disposer et d’en abuser, c’est-à-dire de le détruire en tout ou partie, de le modifier, ou de le céder à un autre, à titre gratuit ou non), et le loyer va devenir l’impôt. Le territoire du seigneur va devenir un état, les miliciens des soldats, les prévôts des juges, les gérants des ministres, et lui un monarque, seul maître de l’état, donc seul décideur de l’utilisation de cet impôt.

Capitalisme et libéralisme :

Avec l’apparition de l’industrie, et du capitalisme (c’est-à-dire l’expression comptable de la propriété, donc la propriété virtuelle, financière), l’outil industriel, auparavant entre les mains de petits artisans dans les bourgs, va prendre de l’importance au fil du temps, notamment avec l’utilisation des énergies fossiles, jusqu’à devenir plus importante que celle des terres, d’avantage entre les mains de la noblesse. De plus, avec la colonisation, ce sont majoritairement ces bourgeois (artisans devenus industriels) qui vont pouvoir investir dans de grandes compagnies minières, ou commerciales, ou dans de grandes exploitations coloniales. Un conflit de caste va apparaître entre les bourgeois et les nobles. Les bourgeois, devenant de plus en plus riches, vont vouloir leur part du pouvoir, devenu accessible économiquement. Ils vont donc tenter de délégitimer le pouvoir absolu des monarques, et vont concevoir une idéologie libérale, remettant en cause l’absolutisme monarchique, et préconisant, économiquement parlant, l’indépendance du marché face à l’état ou au monarque.

Cette idéologie va progressivement devenir l’idéologie dominante, si bien qu’au XIX°siècle, dans la plupart des pays du monde, de nombreuses révolutions ou réformes vont avoir lieu, plus ou moins brutales selon les pays, émancipant plus ou moins l’économie de la main mise de l’état, en la libérant avant tout de la tutelle de la noblesse. Progressivement, les privilèges des différentes noblesses vont être abolis, rendant à nouveau possible une libre concurrence. Les individus vont recouvrer leur liberté, et les états vont être gérés de manière plus ou moins démocratique. L’ancien monarque, destitué de son pouvoir sociologique et cosmologique, n’est plus qu’un propriétaire parmi d’autres, appartenant à l’état, qui lui appartenait auparavant. L’économie devient indépendante du pouvoir politique, bien que subsiste l’impôt (même si la gestion et l’utilisation de l’impôt, deviennent la plupart du temps collectives, publiques, et non concentrées entre les mains d’un seul).

Dans leur logique d’émancipation du marché vis-à-vis de l’état, les détracteurs de l’idéologie libérale réclament donc la diminution au maximum, voire la suppression, de l’impôt (c’est-à-dire finalement une suppression de l’état). Ainsi, la plupart des libéraux (les libéraux dits « classiques »), même si certains sont plus ou moins interventionnistes, préconisent la plupart du temps que l’état reste exclusivement cantonné à ses fonctions régaliennes ; d’autres défendent une certaine régulation (les sociaux-libéraux) ; et d’autres encore, les libertarianistes, préconisent que l’état disparaisse totalement, au seul profit du marché. La suppression des privilèges de la noblesse, et l’instauration d’un état libéral, va permettre de ré instaurer une économie de marché, similaire à celle qui avait mis fin aux communautés ancestrales. Une économie basée sur la propriété privée, permettant la libre entreprise, et la libre concurrence.

De telles restaurations libérales ont eu lieu plusieurs fois au cours de l’histoire, dans différentes sociétés, à chaque fois qu’une classe moyenne s’est suffisamment développée pour devenir économiquement apte à prétendre à l’obtention d’une part du pouvoir, et à un rééquilibrage libéral de la propriété. La démocratie athénienne, par exemple, est née de la confrontation entre les commerçants et les propriétaires terriens, lorsque les premiers ont vu leur fortune s’accroître, avec le développement du commerce maritime vers les colonies et les cités voisines. De même, il semble que les villes phéniciennes, Tyr, Sidon, Byblos, et même Carthage, très commerçantes, aient été gérées par des sortes de monarchies parlementaires, ou par des républiques oligarchiques.

La république oligarchique romaine est, pour sa part, née de la montée en puissance des plébéiens, après que la classe dominante des patriciens ait du leur céder des terres en échange de leurs services, militaires notamment. Au moyen âge, certaines villes très commerçantes se sont parfois affranchies du pouvoir féodal. Ces villes libres, ou villes franches, sont nées du pouvoir grandissant de l’émergeante classe bourgeoise. La plus célèbre, la plus riche, la plus puissante de ces villes indépendantes est alors la république de Venise. Un peu plus tard, en 1581, avec les débuts du colonialisme, les grands ports marchands des Pays-bas s’affranchissent de la tutelle espagnole en créant les Provinces-unies. Enfin, aux XVIII° et XIX° siècles, le capitalisme permet à la puissante bourgeoisie d’imposer des limitations de pouvoir à la quasi-totalité des noblesses européennes, voire de créer des républiques plus ou moins démocratiques, en destituant les monarques.

Le retour à l’absolutisme :

Le problème, c’est que dans ces restaurations libérales, l’ancien monopole du monarque a simplement été défait, laissant la place à d’autres puissants propriétaires, tentés à leur tour par une appropriation du pouvoir. Et l’équilibre entre les différents acteurs de l’économie est bien difficile à maintenir. Bien souvent, les républiques deviennent des oligarchies, où seuls les plus riches siègent, et votent (suffrage sensitaire), et avec le temps, les oligarchies redeviennent des empires. Dans la Rome antique, ce sont les généraux militaires, qui par l’importance économique de leurs campagnes, vont augmenter leur influence sur le pouvoir jusqu’à se l’accaparer totalement. Quelques siècles plus tard, l’effondrement de l’état romain va permettre aux populations locales, ou a des populations refoulées aux marges de l’empire, de se réapproprier les terres ; mais très vite, le féodalisme va naître de la concentration de ces propriétés foncières. En France, la révolution libérale de 1789 donne naissance, moins de vingt ans plus tard, à un empire bourgeois, celui de Napoléon Bonaparte.

« Les 55 hommes qui ont rédigé la constitution des Etats-unis d’Amérique n’avaient pas l’intention de créer une démocratie, en 1777 ; ils ont voulu créer un gouvernement fort, centralisé, qui serve les intérêts de l’élite. Ils étaient marchands, propriétaires d’esclaves, grands spéculateurs fonciers, ou actionnaires. Un pour cent de la population américaine détient un tiers de la richesse nationale. » Howard Zinn

La « révolution » industrielle a permis l’instauration d’un libéralisme économique favorisant la bourgeoisie. A chaque fois, dans l’histoire, l’instauration de républiques n’a été, en fin de compte, qu’une méthode transitoire, plus ou moins longue, permettant la prise de pouvoir d’une classe, et donc l’édification d’une forme différente, mais équivalente, de féodalisme, voire d’absolutisme. Et il se pourrait bien, aujourd’hui, que la situation actuelle évolue de manière similaire, c’est-à-dire vers un nouveau féodalisme, évoluant à son tour vers un nouvel absolutisme. La différence est que les monarques ne seraient plus les mêmes ; on n’aurait plus des propriétaires fonciers à la tête de nos états, mais de tout-puissants industriels. Le libéralisme, surtout sous sa forme extrême qu’est le libertarianisme (libéralisme sans état), conduit donc au féodalisme, puis à l’absolutisme.

Car lorsque l’état n’intervient pas du tout dans la régulation de l’économie, on n’observe jamais l’apparition de l’idéal libéral, c’est-à-dire d’un équilibre à long terme de l’économie, où la « main invisible de l’économie » équilibre la société, apportant la prospérité et le bonheur aux individus. Avec le libéralisme « classique » (c’est-à-dire avec une possibilité d’interventionnisme de l’état dans l’économie), on obtient la même chose, mais simplement plus doucement, puisque pour dominer l’économie, les plus riches propriétaires doivent d’abord prendre le contrôle de l’état, en utilisant notamment les médias (qui leur appartiennent), ou la corruption des politiques, et ensuite utiliser l’état pour obtenir, non seulement une liberté d’action, mais en plus, un soutient financier de l’état. Seul le social-libéralisme permet réellement de maintenir un équilibre des forces, en régulant l’économie, équilibrant les différentes forces économiques, voire même, dans le cas du social libéralisme de type keynésien, de redistribuer une partie des richesses économiques aux classes non propriétaires. Mais là aussi, l’équilibre est difficile à maintenir, et les risques de domination d’une élite sur l’état sont très importants.