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Néolithico-partisan

1 décembre 2010

[Première partie d’une série de trois articles anthropologiques consacrés à la transition néolithique et à l’apparition de l’urbanisation des sociétés :]

1/3 = Néolithico-partisan

2/3 = La cité, idéale ?

3/3 =Une anthropologie économique du transport

Après un an d’existence de ce blog, voici un article qui va me permettre de tirer un bilan de mes nombreuses réflexions concernant le primitivisme, sujet auxquelles ont été vouées les premières réflexions de ce blog. Dans mes recherches à ce sujet, je me suis également confronté aux primitivistes du ouaibe francophone, et j’ai eu de nombreux débats avec eux, ici, mais aussi sur le forum Vert-et-noir, que j’ai rejoint il y a quelques mois. Depuis un an, donc, mes réflexions ont progressé, et j’ai fini par rejoindre les primitivistes sur de nombreux points. Cependant, je conserve toujours certains désaccords avec eux ; avec cet article, ainsi qu’avec l’article économique qui suivra, je vais tâcher de tirer un bilan de ces réflexions, et de clarifier ma position sur le sujet, tout en ouvrant peut-être de nouvelles pistes.

Si j’ai choisi d’intituler cet article « néolithico-partisan », c’est en référence à l’article de Nicollas, qu’il a fait paraître sur son blogue « 1+1=salade », article intitulé : « néolithico-sceptique ». Mais cette référence n’est en aucun cas une provocation, ni envers lui, ni envers mes autres amis primitivistes, que j’apprécie beaucoup et avec lesquels je partage beaucoup d’idées, notamment sur la question tribale, qui est à mon avis on ne peut plus liée à l’individualisme (j’écrirai un jour un article sur le sujet du tribalisme). Je partage également avec eux une critique de l’anthropocentrisme, ainsi qu’une manière de relativiser l’histoire et l’évolution récente de l’humanité en la considérant comme mineure face à l’immensité de la préhistoire humaine.

Ainsi, si l’homme est à situer, parmi d’autres prédateurs, tout en haut de la chaîne alimentaire, il n’en est pas pour autant supérieur aux autres êtres, pour la simple raison, si évidente me semble-t-il, que la supériorité et la hiérarchisation sont des valeurs purement humaines et purement subjectives, destinées à faciliter le langage et la communication intra-spécique humaine, mais qu’elles ne sont en rien des valeurs absolues et mathématiques généralisables, encore moins applicables avec notre propre subjectivité. Chaque espèce dispose de sa propre perfection, de sa propre spécialisation dans laquelle elle excelle ; cette perfection est tout simplement dénommée adaptation : chaque espèce est la mieux adaptée pour la niche où elle se trouve, et aucune n’est mieux adaptée qu’une autre, puisque celles qui ne sont pas adaptées disparaissent tout simplement.

Tout comme les primitivistes également, je considère que le développement historique est contingent, qu’il n’y a pas d’évolution logique ou nécessairement progressiste de l’histoire, et que le présent n’est pas nécessairement mieux que le passé, pas plus que le futur ne sera nécessairement éclairé par les lanternes du progrès social et technique. Nos ancêtres ont pu commettre des erreurs, volontairement ou involontairement ; ils ont réagi du mieux qu’ils ont pu avec leurs connaissances, leurs ambitions et leurs contraintes du moment, et rien ne nous empêche aujourd’hui de considérer certaines de ces évolutions comme des impasses et de ne pas les poursuivre.

Si j’ai choisi d’intituler ainsi cet article, disais-je, ce n’est pas par provocation, mais parce que depuis les premiers articles économiques de mon blogue, où j’ai traité de la transition de la chasse/cueillette vers l’agriculture, il me semblait qu’il y avait quelque chose qui « ne collait pas » dans le reproche que font en général les primitivistes à cette transition, sans que je puisse toutefois définir encore clairement où était le souci.

Le néolithico-scepticisme :

Déjà, comme le fait remarquer Nicollas, le terme primitiviste, ou plus exactement anarcho-primitiviste est assez mal choisi : en réalité, très peu d’entre eux sont réellement pour un retour à la chasse/cueillette (en pratique, la plupart sont en fait des permaculteurs, et prônent donc plutôt une forme d’agriculture à la fois primitive et en même temps tout à fait moderne). Le terme utilisé par Nicollas, de néolithico-sceptique, est finalement bien plus explicite. Cette précision faite, il convient ensuite d’expliquer, ou de ré-expliquer, en quoi consiste exactement ce « scepticisme ».

Le néolithico-scepticisme met en doute l’idée communément acceptée selon laquelle l’agriculture serait un progrès incontestable, un bienfait, une évolution on ne peut plus évidente de la condition humaine, lui apportant du confort, et bien d’autres choses qui font des peuples agriculteurs des humains civilisés, quand les chasseurs/cueilleurs seraient des « sauvages », des « primitifs » attardés. Au contraire, le néolithico-scepticisme avance l’idée que l’agriculture, si elle a pu avoir quelques effets bénéfiques à court terme au départ, a eu finalement un impact bien plus négatif à long terme, assurant la suprématie des agriculteurs sur les « collecteurs », appauvrissant les sols et la biodiversité de la planète, modifiant le climat, créant des territoires fixes où la propriété privée est de rigueur, et permettant l’émergence de structures étatiques oppressantes et déshumanisées, et de hiérarchisations sociales on ne peut plus contestables.

C’est notamment avec les travaux de chercheurs comme Jared Diamond, Marshall Sahlins, ou même sur certains points de Claude Lévi-Strauss, qui vont rendre compte de l’état de santé de différents archéo-peuples, en les comparant entre eux, que cette idée percutante va naître, du fait notamment de la découverte surprenante selon laquelle les peuples agriculteurs ont en fait été globalement toujours en bien moins bonne santé que les peuples collecteurs (mis à part quelques élites, bien sûr). Parallèlement, d’autres vont s’apercevoir que dans les tribus « primitives » actuelles, notamment celles de récolteurs, les individus, non seulement sont en bonne santé, mais en plus travaillent assez peu et en sont très heureux, n’ont pas de hiérarchie sociale ni de structure sociale contraignante, vivent en harmonie avec leur environnement en le préservant en même temps qu’ils en tirent profit, et chaque individu y dispose d’un savoir relativement complet, comparé à celui d’individus de populations agricultrices comparables, c’est-à-dire également sans système social de scolarisation ou de formation des jeunes. Jared Diamond avance même l’argument que des tribus de collecteurs qui ont été pendant très longtemps en contact avec des tribus d’agriculteurs, ne sont jamais passées à l’agriculture, n’ont pas fait leur révolution néolithique, et ont préféré garder leur mode de vie ancestral, ce qui tendrait à démontrer que les peuples n’aient en fait pas accepté l’agriculture autrement qu’à contre cœur.

De ces constats va naître ce néolithico-scepticisme, qui considère que l’agriculture, par la création de denrées stockables, va être à l’origine de l’apparition d’élites économiques, et donc de la hiérarchisation sociale, ainsi que de l’augmentation de la quantité de travail à fournir pour obtenir un apport calorique équivalent. Cette idée va aussi avancer que l’agriculture a modifié notre alimentation en la déséquilibrant, devenant ainsi la source de tout un tas de carences et de nouveaux maux qui auparavant n’existaient pas ou très peu (tout comme l’élevage nous aurait exposé à de nombreuses maladies dues à la proximité des animaux), et qu’enfin elle risquerait finalement de conduire l’humanité à sa propre destruction, à travers celle de son environnement et de ses ressources. Les néolithico-sceptiques se demandent donc si l’abandon de la condition de récolteur au profit de celle d’agriculteur n’était pas une erreur, et si nous ne devrions pas repenser l’intérêt de ce « progrès », quitte même à amorcer une transition pour redevenir progressivement des collecteurs.

« On imagine toujours que les sociétés primitives, celles des « sauvages », sont des sociétés de collecteurs, de chasseurs/cueilleurs nomades, mais pas du tout, la plupart sont des agriculteurs sédentaires, et pourtant, ils n’ont pas de travail aliéné, ni de classes sociales, ni d’état, ni de pouvoir coercitif. » Pierre Clastres

Si le néolithico-scepticisme a le mérite de pousser à la réflexion, il ne m’a toutefois jamais totalement convaincu, sans pour autant que je ne puisse jusqu’à maintenant m’en expliquer la cause. J’ai compris réellement où je devais placer le doute, lorsque j’ai appris que la plupart des peuples primitifs sont, en réalité, des peuples agriculteurs, et qu’ils n’ont pas tous ces maux que les néolithico-sceptiques attribuent à l’agriculture. Si des peuples utilisant une agriculture « primitive » ont un fonctionnement social comparable à celui de peuples collecteurs, tout comme en est comparable leur impact sur les individus et sur leur environnement, alors c’est que l’agriculture n’est pas à l’origine de tous ces maux, et que l’origine en est ailleurs. Je vais donc maintenant faire un point sur les différents arguments des néolithico-sceptiques, et tenter par élimination de trouver la cause de ces maux.

Santé et conditions de vie :

L’un des principaux arguments utilisés par les néolithico-sceptiques concerne les conditions de vie des collecteurs, qu’ils considèrent comme bien meilleures que celles des agriculteurs, en se basant sur les résultats de certaines études. Je ne remets pas du tout en cause les travaux de chercheurs comme Jared Diamond, bien entendu, qui ont mis ces arguments en avant, et j’atteste évidemment de leurs résultats, mais à mon sens, la distinction n’est pas suffisamment faite dans ces études, entre les collecteurs, les sédentaires agriculteurs non hiérarchisés, et les sédentaires agriculteurs hiérarchisés ; et chez ces derniers, il convient encore de faire la distinction entre les classes sociales défavorisées (et en général laborieuses) et les élites économiques et politiques. Certains « indices », également, me semblent trop simplistes ; par exemple, il se dit souvent que les collecteurs étaient grands, quand les cultivateurs étaient petits, et que ceci démontre des différences de qualité et de régularité de l’alimentation. Je pense au contraire que ça ne démontre malheureusement rien d’autre que des conditions d’existence différentes, les collecteurs devant se déplacer souvent et courir beaucoup, ainsi que cueillir des fruits hauts perchés, donc les grandes tailles leur étaient favorables ; alors que les agriculteurs devaient constamment se baisser vers la terre, et que les petites tailles étaient donc favorisées. La corrélation taille/qualité de l’alimentation n’est donc à mon avis pas systématique.

De plus, certaines études plus récentes tendraient à démontrer que les peuples de proto-agriculteurs n’auraient pas eu des conditions de vie si difficiles que cela. Une étude américaine récente, par exemple, qui a étudié les « cimetières » et les charniers de différents peuples précolombiens d’Amérique du nord, a démontré que, si les guerres des agriculteurs hiérarchisés étaient plus meurtrières sur le moment, en revanche leurs guerres étaient bien moins nombreuses et régulières que chez les collecteurs, et qu’au final la mortalité due à des combats, en proportion de la population prise sur une longue période, était bien plus importante chez les collecteurs que chez les peuples sédentaires, y compris chez les peuples sédentaires hiérarchisés. Ce qui veut dire que, même si les guerres des sédentaires sont bien plus meurtrières sur le moment, les peuples agriculteurs se battent beaucoup moins souvent que les collecteurs ; y compris lorsqu’il s’agit d’agriculteurs hiérarchisés, parce que même les élites coopèrent d’avantage avec leurs voisines que ne le font entre eux les collecteurs. Cet argument est d’ailleurs d’une évidence indéniable, car autrement, comment expliquer que l’agriculture ait pu entraîner, à long terme, une telle croissance de la population mondiale ?

En revanche, il ne fait pas de doute que les proto-agriculteurs, et pas seulement les classes laborieuses des peuples d’agriculteurs hiérarchisés mais également les agriculteurs non hiérarchisés, vivaient globalement en moins bonne santé que les collecteurs. Ceci est dû au fait que lorsqu’ils sont soumis à des aléas climatiques de type sécheresse ou autre, ils restent tout de même sur place, et tentent de survivre avec les maigres réserves dont ils disposent. Du coup, ils vivent moins vieux que les collecteurs, et en moins bonne santé, puisqu’ils sont souvent carencés, mais ils vivent tous ou presque. Les collecteurs sont tout autant soumis aux aléas climatiques que les agriculteurs, et pour eux aussi, une sécheresse peut marquer l’impossibilité de se nourrir sur leur territoire, mais à l’inverse de leurs congénères agriculteurs, dans ce cas ils se déplacent, migrent, et se heurtent inévitablement aux tribus voisines, qui se défendent. En résumé, lorsqu’il y a un manque de nourriture, à cause d’une sècheresse ou autre, les collecteurs se battent, beaucoup meurent, et il ne reste que des individus en bonne santé qui disposent alors des ressources qui leur sont nécessaires ; alors que les agriculteurs survivent tous ou presque, sans s’en prendre à leurs voisins (ou assez rarement en comparaison), mais ils survivent en étant carencés.

Une technique attrayante ?

Au su de telles disparités entre agriculteurs et collecteurs, il n’est pas difficile d’imaginer que les collecteurs devaient juger à juste titre que leurs voisins agriculteurs étaient des êtres faibles et rachitiques, vivant piteusement sur de petits territoires qu’ils ne pouvaient pas quitter ; tandis que les agriculteurs devaient juger, à juste titre également, que leurs voisins collecteurs étaient des brutes agressives et présomptueuses, qui s’appropriaient de vastes territoires qu’ils ne mettaient pas en valeur. Le fait que certaines tribus aient fait leur révolution néolithique et pas d’autres, qui pourtant les côtoyaient, ne devrait donc pas nécessairement induire que l’agriculture était peu attrayante, mais plus simplement que les deux modes de vie auraient été assez logiquement en incompréhension mutuelle. Du fait de cette incompréhension, ces peuples ne se mélangeaient pas, se côtoyaient peu, et ceci est malheureusement encore majoritairement le cas aujourd’hui, l’incompréhension se ressentant dans les deux sens.

Mais malgré cela, l’agriculture s’est tout de même répandue, et parfois assez rapidement (à la vitesse moyenne d’un kilomètre par an par exemple en Europe). Jared Diamond juge cette vitesse très faible, et pense que si l’agriculture avait apporté d’incontestables progrès, elle se serait répandue encore bien plus rapidement. Je trouve au contraire cela tout à fait raisonnable. Il faut se remettre dans un contexte où le commerce entre communautés était très limité, voire inexistant (puisqu’il s’est développé surtout avec l’agriculture), et que la densité de population était très faible : si on se base sur une estimation, pour la densité de population, d’une communauté tous les 30 km, cela fait une vitesse d’une communauté toutes les générations, ce qui correspond par exemple à la fréquence où les jeunes hommes allaient « chercher des femmes » dans les villages voisins, lesquelles ramenaient ainsi avec elles des techniques et des savoir-faire de leur tribu d’origine. C’est sans doute comme cela, par le métissage entre communautés, que des techniques et des innovations comme l’agriculture ont pu se répandre. D’ailleurs, il n’est pas certain que la diffusion de l’arc ou du feu n’ait été plus rapide que celle de l’agriculture, malgré l’incontestabilité du progrès que pouvaient représenter ces techniques.

Si à chaque génération, l’agriculture était adoptée dans une tribu voisine, c’était donc sans doute qu’elle était attrayante. Si on reste sur ce postulat selon lequel l’agriculture aurait été transmise par les femmes, on peut même envisager que ce soit ces dernières qui aient développé ces techniques, en cherchant, par exemple, à conserver des denrées vivantes, des graines, des tubercules, des plantes les pieds dans l’eau, ou bien des animaux attrapés vivants par le piégeage, conservés dans des enclos, et ce, dans le cas où leurs hommes rentreraient bredouilles de la chasse. La spécialisation sexuelle était déjà présente chez les récolteurs depuis longtemps, et sans doute depuis toujours, et la chasse a toujours et partout été le rôle des hommes (sauf éventuellement dans le cas où il s’agit de rabattre le gibier). Il semblerait donc logique que ce soit les femmes qui aient développé ces techniques agraires. A force d’en conserver, les animaux se sont reproduis, les graines ont germé et on les a jeté en dehors de la hutte avant de s’apercevoir qu’elles avaient repoussé et avaient donné à nouveau des plantes productives, puis d’autres plantes sont montées à graines, etc., et les denrées ainsi conservées ont de cette manière été régénérées.

Progressivement, on s’est habitué à revenir aux mêmes endroits, puis même à rester sur place, puisqu’il y avait à portée de main toutes les plantes nécessaires, et qu’il devenait difficile de transporter des animaux vivants. Au départ, les hommes ont dû considérer que l’agriculture était un « truc de femme », et lui préférer la plus valorisante chasse ; mais, à force de moins déplacer le campement, ou de le déplacer moins loin, les ressources en gibier ont décrû autour du campement, les hommes devant de ce fait aller chasser de plus en plus loin, pour rentrer de plus en plus souvent bredouilles. Les femmes ont donc compté de plus en plus sur ces réserves et ces cultures, ont de moins en moins voulu que le campement soit déplacé, et les hommes ont finalement dû se résigner, et s’habituer à pratiquer ces techniques, qui après tout ne nécessitaient ni de se lever avant l’aube, ni de parcourir de longues distances pour pister les animaux sauvages. De manière complémentaire à la chasse et à la cueillette d’abord, puis de manière dominante ensuite.
Confort, sécurité, et labeur :

Ceci explique d’ailleurs pourquoi les premières plantes qui ont été cultivées étaient des plantes à graines. Riz et soja en Asie, blés et pois en Europe, maïs et haricots en Amérique. Cela explique aussi pourquoi l’agriculture est apparue dans certains endroits et pas dans d’autres : à cause des ressources sauvages disponibles. En clair, l’agriculture s’est développée surtout dans les endroits où des plantes à graines étaient déjà intéressantes à récolter à l’état sauvage. Et comme elles ont facilement germé en prenant l’humidité, on s’est très vite aperçu de l’intérêt de les laisser pousser avant de les récolter à nouveau. Mais pas seulement, car en d’autres endroits, c’est l’élevage qui s’est développé ; dans d’autres endroits ce sont d’autres formes d’agriculture, faites plutôt de tubercules, ou bien faites plutôt de jardinage forestier. Ce n’est que plus tard, avec le développement du commerce, que l’utilisation massive du duo céréale/légumineuse s’est répandu dans le monde entier, ouvrant ainsi la voie à l’émergence des civilisations antiques.

De plus, l’agriculture et l’élevage sont des techniques qui sont apparues en différents endroits de la planète qui n’étaient pas connectés, et à peu près à la même époque, ce qui nous permet de déduire que ces adaptations étaient réellement attrayantes, parce qu’elles permettaient d’apporter d’avantage de sécurité et de confort. Par les stocks, ou par la présence perpétuelle, à proximité du lieu de vie, de ressources animales ou végétales, les humains ont pu améliorer la sécurité et la régularité de leur subsistance ; par une sélection de ressources, ils ont augmenté la disponibilité de celles qui leur convenaient le plus, et les ont améliorées ; par la concentration de leurs ressources, ils ont diminué la taille de leur territoires, et donc réduit la difficulté de les défendre. Enfin, par la sédentarisation, la plupart de ces peuples ont également pu améliorer leurs habitats, les protéger, les embellir, etc.

Mais ces stratégies ont eu par contre un inconvénient majeur, et j’en ai déjà parlé dans un article : elles ont augmenté le labeur nécessaire à la subsistance, jusqu’à le faire doubler pour le même résultat. C’est également pour cette raison, que le passage vers l’agriculture a été lent et progressif : personne, en effet, ne serait d’accord pour travailler deux fois plus, pour un même résultat, même si cela permet d’augmenter légèrement le confort et la sécurité. Si cela a progressivement été rendu possible, c’est qu’il y a eu une évolution dans les relations économiques des individus. Cette évolution, c’est la spécialisation des individus, qui a permis d’augmenter l’efficacité de leurs tâches respectives, et donc d’éviter d’accroître le labeur, en le répartissant. Et il ne faut pas trop d’une génération par tribu pour effectuer une telle révolution dans les rapports économiques.

Altérations environnementales :

Le dernier argument des néolithico-sceptiques concerne la destruction des biotopes. Selon eux, les collecteurs vivraient en harmonie avec leur environnement, quand l’agriculture serait destructrice du biotope, de la biodiversité, et avant tout du sol. Or, plusieurs arguments s’opposent à cela. Tout d’abord, les peuples de proto-agriculteurs que l’on connaît à l’heure actuelle vivent tout autant en harmonie avec leur environnement et avec leur territoire que les peuples de collecteurs, car ils en ont développé une gestion très efficace, durable et résiliente. Ils pratiquent bien souvent des formes d’agriculture qui sont très proches de ce que l’on appelle maintenant la permaculture, et qui ressemblent plutôt à de l’horticulture qu’à de la culture de plein champs. La biodiversité des zones qu’ils cultivent est élevée, et la séparation entre zone cultivée et zone sauvage est souvent très floue, les deux se combinant en général en une zone sauvage plus ou moins entretenue par l’humain, et leurs sols sont assez bien préservés.

Dans ces conditions de cultures ancestrales, l’agriculture ne ressemble pas à ce que l’on voit aujourd’hui dans les régions industrialisées, où la mise en culture induit une éradication de la nature sauvage pour lui substituer un sol nu destiné à accueillir une monoculture, dans un espace souvent clôturé, où la moindre adventice est vue comme une intrus. Et l’agriculture ancestrale n’a pas à recevoir la même critique que l’agriculture industrielle : agriculture ancestrale et agriculture industrielle ne sont tout simplement pas comparables, et si l’une est oppressive et destructrice, l’autre ne l’est tout simplement pas. Les néolithico-sceptiques ont à mon avis trop tendance à considérer l’agriculture comme une méthode monolithe qui conduirait nécessairement à une agriculture industrielle monopolisante et destructrice à long terme, de par la modification socio-économique qu’elle induit. Pourtant, si certains peuples n’ont pas transformé leur proto-agriculture en une agriculture industrielle, n’ont pas transformé leur tribu en une civilisation étatisée et socialement inégalitaire, alors c’est que l’agriculture n’est tout simplement pas à l’origine de cette évolution.

Et ensuite, un deuxième argument s’oppose à cette idée selon laquelle les collecteurs vivraient en harmonie avec leur environnement, quand l’agriculture serait une méthode systématiquement destructrice de l’environnement. En effet, il semblerait que les collecteurs aient été eux aussi à l’origine de grandes destructions de biodiversité, avec notamment l’éradication d’une partie des grandes faunes du pléistocène, jusqu’à 80% sur certains continents. Cet argument est encore controversé, mais les hypothèses qui envisagent que ces extinctions soient dues à des changements climatiques ou à des météorites sont de plus en plus écartées, car elles semblent de moins en moins valides.

Cependant, les chasseurs du pléistocène n’ont pas forcément éradiqué toutes ces espèces de manière volontaire pour autant, et bien souvent, c’est par l’introduction involontaire d’espèces que ces éradications ont eu lieu, lorsque des groupes humains se sont aventurés dans des régions où il n’y en avait pas. L’arrivée et l’expansion de ces groupes humains dans ces régions, a provoqué un déséquilibre, par l’introduction d’espèces animales ou végétales qui auraient pu supplanter une espèce locale indispensable à l’équilibre de l’ensemble de la chaîne alimentaire, créant ainsi un effondrement des autres espèces, un « effet domino ». Il ne faut pas oublier que les mammifères, même énormes, commencent leur vie relativement petits et sont longtemps vulnérables, et qu’il est bien plus facile de constater la disparition d’une espèce de 5 tonnes plutôt que la disparition d’une espèce de souris ou de celle d’une plante herbacée.

Malgré cela, certaines preuves irréfutables permettent de confirmer la thèse d’une extinction volontaire, au moins partiellement. Et aucun continent n’a échappé à cet « écocide ». Jared Diamond, dans le chapitre du troisième chimpanzé qu’il consacre à ce sujet, prend notamment l’exemple de la Nouvelle-Zélande, et fait bien la part des choses, entre extinctions volontaires (chasse excessive), altérations involontaires, et effets dominos. Sa conclusion est qu’à chaque fois, et il prend d’autres exemples, les trois effets se combinent. Mais l’hypothèse de la chasse excessive est pour lui à chaque fois validée, car on a retrouvé d’immenses charniers de troupeaux entiers que nos aïeux ont précipité du haut de falaises, pour n’en dévorer qu’à peine 5% car n’ayant rien pour conserver la viande. De même, on a retrouvé de nombreuses carcasses de mammouths à moitié désossées, avec des pointes de flèches et de sagaies fichées dans les os. Un mammouth pouvait nourrir une tribu pendant une bonne semaine, voire deux, sauf qu’au bout de deux jours, la viande était avariée, et qu’il fallait en chasser un autre.

Toutefois, il convient de relativiser encore face à ces pratiques, car il suffit à chaque fois que seules quelques tribus, peu nombreuses, utilisent de telles techniques de chasse, pour que la survie de ces espèces soit menacée. Quand on extermine tout un troupeau pour en dévorer seulement trois individus, le troupeau est éradiqué à jamais, et ce sont toutes les tribus qui vivent sur le même biotope qui en pâtissent. Finalement, ceux qui ont développé l’agriculture et l’élevage étaient peut-être des humains plus raisonnés, qui pensaient d’avantage à long terme ; les anti-productivistes de l’époque, en quelque sorte.

Des agriculteurs et des collecteurs :

On peut donc en conclure que l’homme a toujours été l’homme (en tout cas en tant que sapiens), et que lorsqu’il a eu la possibilité voire la volonté de détruire son environnement, il l’a toujours fait, volontairement ou involontairement, peu importe l’organisation sociale avec laquelle il l’a fait. Les éradications d’espèces n’ont pas débuté avec l’agriculture, car les chasseurs/cueilleurs ont eu, eux aussi et bien avant « l’invention » de l’agriculture, leur part de responsabilité, et ce malgré des armes très rudimentaires. Ainsi, si les civilisations, depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui, ont toujours considéré les chasseurs/cueilleurs comme des brutes agressives et présomptueuses, comme des barbares, des primitifs attardés, qui s’approprient de vastes territoires sans les mettre en valeur, les néolithico-sceptiques ont eux tendance à inverser cette vision des choses, et à considérer l’agriculture comme une disgrâce, une méthode condamnée à la déliquescence et à la décadence des peuples qui la pratiquent, et à placer les collecteurs sur un piédestal, voire à les sacraliser.

En fait, les peuples de collecteurs sont très souvent et tout à fait logiquement des peuples belliqueux et présomptueux, qui s’accordent l’exclusivité de l’humanisme, et qui sont extrêmement xénophobes. En tous cas, ils ne le sont pas plus et pas moins que les peuples d’agriculteurs. Car des chasseurs vont tout à fait logiquement avoir avec leurs voisins des rapports de défense de leur territoire de chasse, et vont voir l’intrus uniquement comme un voleur potentiel de ressources. Il n’y a de communications entre chasseurs qu’au niveau tribal, mais pas, ou vraiment très peu, de communication entre les communautés de chasseurs. Au contraire, les peuples d’agriculteurs sont plus enclins à échanger culturellement avec les tribus voisines ; d’abord parce qu’avec la diffusion de l’agriculture vont être diffusés tout un tas de mots, de termes, et de valeurs communes, qui vont faciliter les échanges ; et ensuite et surtout parce que des agriculteurs sont plus facilement être à même de discuter ensemble que des chasseurs : il suffit de comparer, même actuellement, comment des individus, dans les jardins ouvriers par exemple, se parlent facilement de jardin à jardin pour comparer leurs résultats, échanger sur leurs techniques, leurs méthodes, pour échanger des semences, des surplus, etc., quand des chasseurs ne vont échanger que pour impressionner l’autre et se vanter de leurs propres qualités de chasseurs, ou de la qualité des ressources en gibier de leur propre territoire.

L’agriculture ne nous condamnerait donc pas à la décadence et à la déliquescence, et ne serait donc pas en soi une disgrâce. Elle nous a permis d’améliorer nos conditions de vie, et a généré une importante croissance démographique. Mais cette croissance démographique a-t-elle été seule à l’origine de la naissance des premières villes et par là des premières civilisations antiques ? Je ne le crois pas, et ce sera l’objet de mon prochain article économique. De même, l’agriculture n’a pas causé la fin des tribus, même si elle a bouleversé nos rapports économiques, et la plupart des peuples agriculteurs vivent en petit nombre dans des tribus. La modification de ces rapports économiques au sein des communautés ne serait donc pas non plus à l’origine de l’évolution de certaines tribus en villes puis en cités.

Et enfin, si l’invention de l’agriculture n’a pas été la cause de destructions systématiques de biotopes, il ne fait en revanche aucun doute que les civilisations ont évolué vers des formes d’agriculture et d’élevage très destructrices pour l’environnement, sans parler des conséquences environnementales de leurs industries ou de leurs échanges économiques, tout comme il ne fait aucun doute que la civilisation mondialisée actuelle, résultante de la confrontation de toutes ces civilisations depuis l’antiquité, est dans une totale impasse. Quelle est donc la cause de l’évolution de certaines tribus en villes puis en cités, et où est l’origine de tous les maux de la civilisation, telle sera l’objet du problème auquel je tenterai d’apporter une solution dans mon prochain article économique.

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Eviter la spécialisation

13 février 2010

Auto production, et autarcie :

Une solution, à priori simple, pour éviter l’économie de marché, serait de supprimer l’économie. De supprimer la dépendance économique des individus, en supprimant les échanges. Pour cela, il faut que chaque individu soit économiquement autonome ; que chacun d’entre nous puisse vivre en totale autarcie. Or, si de nombreux animaux sont capables de vivre en autarcie, ce n’est apparemment pas le cas de l’humain actuel. La plupart des mammifères, la grande majorité des insectes, la quasi-totalité des oiseaux, des reptiles ou des poissons, sans parler des champignons ou des plantes, sont capables de se nourrir individuellement. Et nous, en serions-nous capables ? Pourrions-nous individuellement subvenir à la totalité de nos besoins ?

Si nous nous posons la question en ce qui nous concerne aujourd’hui, actuellement, la réponse est clairement non. Nous avons bien trop de techniques, bien trop de besoins, bien trop de tâches à effectuer et de talents à avoir, de connaissances et de savoirs faire à assimiler, pour pouvoir être autonomes sur tous nos besoins. Si par contre, nous regardons notre histoire, et notre préhistoire, en nous posant cette même question, nous pourrions certainement trouver un moment, ou une limite, en deçà de laquelle une vie autarcique aurait pu être envisageable, et au-delà de laquelle elle ne le serait plus. Un niveau maximum de technicité, et un maximum acceptable de besoins qui ne réclameraient pas de spécialisation des individus. Puisqu’à partir du moment où les individus se spécialisent, ils deviennent dépendants de leurs congénères (c’est la première contradiction économique).

La solution résiderait donc dans une diminution de la technicité, et parallèlement de nos besoins. J’ai déjà parlé de l’anarcho-primitivisme, qui prône un retour de l’humain à l’état de chasseur-cueilleur ; et en effet, si socialement, en tant que chasseurs-cueilleurs nous vivions en communautés, économiquement parlant nous aurions pu être capables, dans cette situation, de vivre de manière totalement autarcique, si nous l’avions voulu.

Mais sans aller si loin, peut-on envisager une forme de pré agriculture qui elle non plus ne nécessiterait pas une spécialisation des individus ? Ou bien dont les échanges économiques ne seraient que minoritaires, rendant la dépendance économique des individus tout à fait acceptable, voire même ridiculement insignifiante ?

Chasseurs-cueilleurs et agriculteurs :

Pour envisager cela, il nous faudrait dé- techniciser la production agricole, suffisamment pour que n’importe quel individu puisse posséder l’ensemble du savoir-faire nécessaire, de manière à obtenir une quasi, voire une totale autonomie agricole. Et comme une telle autonomie risquerait de nécessiter un labeur important, il nous faut également trouver des méthodes de production (alimentaires, surtout) efficientes, c’est-à-dire à la fois productives et économes en travail. Si les techniques de chasse/pêche/cueillette sont les plus efficientes et les moins techniques, elles ont par contre l’inconvénient de nécessiter une très faible densité de population (de maximum un habitant par km²), rendant difficile une transition vers une telle technicité sans une sérieuse politique de réduction de la natalité.

L’agriculture, quand à elle, a le mérite de nécessiter une densité de population bien moins faible, rendant plus envisageable une application actuelle et rapide. Or, comme je l’ai déjà développé, l’agriculture, en tous cas sous sa forme « deltaïque », aujourd’hui devenue universelle, et caractérisée par la culture intensive de céréales et de légumineuses, et par l’accumulation de stocks et de surplus échangeables, a été à l’origine de la première contradiction économique.

Seulement, ça n’a pas été toujours le cas, et d’autres méthodes agricoles existent. De plus, comme nous l’avons vu, outre la grande densité de population qu’elle permet, l’agriculture possède un certain nombre d’avantages non négligeables, qui sont de l’ordre de la sécurité et du confort, comme une plus grande régularité alimentaire, une possibilité d’amélioration des produits de consommation, ou une possibilité d’amélioration accrue des habitats et des territoires. Si donc nous pouvions retrouver, ou développer une forme d’agriculture suffisamment efficiente et peu technique, pour nous apporter ces avantages, tout en permettant aux individus de conserver une indépendance économique acceptable, nous serions bien plus gagnants, qu’en redevenant exclusivement des chasseurs/cueilleurs.

La permaculture :

La permaculture, développée dans les années soixante dix par des chercheurs australiens, est un condensé de toutes ces méthodes agricoles efficientes et peu techniques qui ont été mises au point et développées par les humains au cours de l’histoire en différents endroits de la planète, ainsi qu’une amélioration de ces méthodes agricoles, et une application de ces méthodes à des environnements modernes (friches industrielles, banlieues urbaines, balcons, terrasses, etc.). Ce condensé de méthodes agraires qu’est la permaculture vise à établir des systèmes agricoles autonomes, efficaces et productifs. Elle a depuis, été maintes fois mise en application à travers le monde, et pourrait facilement être généralisée. Au départ basée sur une volonté d’émanciper l’agriculture de sa dépendance envers le pétrole et la mécanisation, la permaculture a ensuite développé son éthique, et l’a étendue à une minimisation de tout travail, y compris musculaire, et à une minimisation de la technicité de celui-ci, par une simplification des systèmes de production, liée notamment à une mise en correspondance avec les fonctionnements des écosystèmes naturels.

Cette éthique, cette idéologie, dispose d’une méthodologie qui, par l’installation d’une agriculture à taille humaine, permanente (voire pérennisée), et résiliente (plutôt que par une agriculture à taille sociétale, cherchant la création ponctuelle et maximisée de stocks et l’accumulation discontinue de surplus échangeables), vise à recréer des conditions de systèmes agro/sylvo/pastoraux stables et équilibrés, efficients, destinés à une consommation plutôt « fraîche », ultra relocalisée. Bref, à rendre les individus d’avantage économiquement indépendants.

Mais si la permaculture cherche effectivement à rendre économiquement indépendants les individus, elle n’a pas la prétention de permettre une totale indépendance individuelle, en tous cas pas sans un labeur énorme. Autrement dit, même avec la permaculture, un individu qui voudrait vivre en autarcie aurait besoin d’un labeur bien plus grand que s’il voulait vivre en autarcie en étant chasseur-cueilleur. Elle nous permet de maximiser notre auto production, mais sans toutefois pouvoir parvenir de manière satisfaisante à l’autarcie. Voila pourquoi les « permaculteurs » sont les premiers à avouer qu’une autarcie individuelle n’est pas souhaitable, et qu’il faut plutôt viser à atteindre une autonomie « à l’échelle communautaire ». Par contre, ils espèrent tout de même pouvoir permettre aux individus d’obtenir une autonomie suffisante pour qu’au sein d’un groupe local, d’une communauté, le marché puisse progressivement disparaître, pour être remplacé par le simple don, de périssables surplus. Dans une logique, donc, de rendre les besoins d’échanges « ridiculement insignifiants », suffisamment en tous cas pour pouvoir se permettre de les inscrire dans une logique vernaculaire.

Economie et permaculture :

Le problème, c’est que la permaculture ne remet apparemment pas en cause le fait que le producteur puisse être propriétaire de sa production, et donc également de ses outils de production. Or, si tel est le cas, il pourra en abuser. Rien ne l’en empêchera. Il pourra créer un besoin, spéculer sur les ventes de ses surplus, augmenter sa propriété jusqu’à réduire celle d’autrui, voire se l’approprier. Il pourra acheter le travail d’autrui et s’octroyer une plus-value sur celui-ci. S’il ne le fait pas en monnaie, il le fera en troc, ou en ressources, mais ce sera équivalent. Il pourra augmenter ses ressources jusqu’à créer des monopoles, qui lui permettront de spéculer encore d’avantage, jusqu’au féodalisme. Car même sans l’accumulation de stocks, l’appropriation individuelle des ressources (c’est-à-dire la propriété foncière), entraîne des inégalités sociales, qui mènent tôt ou tard à un féodalisme plus ou moins intense. Certes, sans l’accumulation de stocks, la spéculation est moins rapide, moins visible, mais elle est tout de même possible, tant que le producteur est propriétaire des ressources à partir desquelles il vend ou échange sa production. L’idéal vernaculaire d’échange des surplus, que défend la permaculture, serait donc en contradiction avec la propriété foncière sur laquelle la permaculture pourrait être basée.

En fait, la permaculture n’est pas une méthodologie globale, mais une méthodologie spécialisée sur l’agronomie. En ce qui concerne l’organisation sociale, économique, ou même cosmologique de cette agronomie, elle reste très vague, volontairement sans doute, et se contente de délivrer quelques principes éthiques évidents, tels que « prendre soin des humains », ou « redistribuer les surplus», sans réellement préciser ni comment, ni pour quelles raisons ou dans quels buts (un patricien romain aurait ainsi pu nous rétorquer qu’il « respectait » et « prenait soin » de ses esclaves).

La permaculture nous propose donc une méthodologie excellente en ce qui concerne nos systèmes de production, mais ne nous propose rien, ou alors pas de manière suffisante, en ce qui concerne l’organisation de cette production. Elle nous explique comment être autonomes, de manière efficiente et résiliente, à partir de certaines ressources, mais ne nous dit rien en ce qui concerne l’accès à ces ressources, ou la transmission de celles-ci. Faut-il constamment redistribuer les terres de manière égalitaire ? Faut-il ensuite interdire aux individus de vendre leur force de travail ? Faut-il empêcher toute forme de monétisation des échanges ? (Et est-ce seulement possible ?) Faut-il généraliser la redistribution des surplus, la planifier ? Autant de questions auxquelles la permaculture ne peut évidemment pas répondre ; et pour cause, ce n’est pas son rôle. A nous de décider dans quelle économie, dans quelle type de gestion des ressources économiques, nous désirons l’appliquer.

Voyons donc maintenant le cas contraire, où la permaculture s’inscrirait dans une démarche communiste, où la propriété serait commune, et où l’économie serait planifiée, localement, par les communautés. Nous l’avons vu, l’un des inconvénients majeurs du projet communiste (ou communautaire) est le risque de bureaucratisation de l’économie. Or ce risque de bureaucratisation est justement dû au fonctionnement agro- intensif et industriel de notre société ; à la disponibilité et à la concentration de stocks échangeables. Sur ce point là, la permaculture est un précieux remède, puisqu’elle permet de limiter, voire de supprimer la présence de surplus et de stocks échangeables. Si le communisme supprime le problème de l’appropriation individuelle des ressources, la permaculture supprime celui de l’accumulation de stocks échangeables, donc de bureaucratie. A priori, les deux feraient donc bon ménage, et il ne leur resterait plus que le problème de la planification de l’économie.

En tout cas, avec la permaculture, on dispose à la fois d’un système agraire avec ses avantages de confort et de sécurité, et à la fois d’un système suffisamment efficient pour permettre aux individus d’obtenir une autonomie partielle, ou au moins d’éviter d’être trop spécialisés (et donc de leur permettre de s’affranchir de la dépendance économique du marché). Mais si la méthodologie agraire de la permaculture est à mon sens on ne peut plus souhaitable, et même qu’elle est sans aucun doute la seule méthodologie agronomique de production alimentaire bénéfique et généralisable à court terme, je reste d’avantage sceptique en ce qui concerne la méthodologie vernaculaire de sortie du marché que dispense très souvent la permaculture (de la même manière que je le suis à propos de la survie possible des communautés tribales ancestrales), tout comme je suis sceptique en ce qui concerne l’application de la permaculture dans une économie de marché. De plus, l’efficience ne sera jamais assez grande, le labeur sera toujours trop grand pour permettre l’autonomie, et la tentation de la spécialisation individuelle restera toujours trop grande, poussant petit à petit les individus à se rendre volontairement dépendants d’une économie, en échange d’un labeur un peu moins grand.

Conclusion :

Ainsi, dès lors que nous voudrions retourner à une économie de chasse et cueillette, nous serions tentés par les avantages de l’agriculture, et je suis certain que nous finirions par reprendre petit à petit son utilisation. De la même manière, dès lors que nous voudrions nous contenter d’une économie agraire non spécialisée de type permaculture, nous serions tentés à mon avis par les avantages que peut procurer la spécialisation, et nous finirions d’une manière ou d’une autre par nous spécialiser dans des tâches pour lesquelles nous sommes talentueux.

Si être exclusivement chasseur-cueilleur revient à renoncer à trop de sécurité et de confort, et qu’être agriculteur, même en pratiquant la permaculture, demande un travail si important qu’il nécessite que le talent soit converti en spécialisation, que nous reste-t-il ? Devons-nous définitivement renoncer à ces avantages ? Et le pouvons-nous seulement ? Sommes-nous au contraire condamnés à la spécialisation de notre travail, et aux inconvénients que celle-ci génère ? Et quand bien même nous y serions condamnés, n’y aurait-il pas un moyen de concilier agriculture et spécialisation, avec une indépendance économique individuelle ? N’existerait-il pas un moyen d’éviter l’inconvénient majeur de la spécialisation qu’est la dépendance économique des individus ? C’est ce que je vais tâcher d’expliquer dans mon prochain article économique, pour tenter ainsi de résoudre (enfin! 🙂 ) la première contradiction économique.

La réussite fragile du partage

16 janvier 2010

Face à l’économie marchande, nombreux sont ceux qui défendent une économie vernaculaire, qui utiliserait de moins en moins, voire qui n’utiliserait plus du tout, d’argent, en tant que valeur d’échange, mais qui fonctionnerait sur le partage, plus ou moins institué. Certains veulent évidement un retour à une économie vernaculaire telle qu’elle existait avant l’apparition de l’agriculture, et au début de celle-ci. Avec différentes méthodes : j’ai déjà parlé de l’anarcho-primitivisme, et on peut parler aussi plus simplement des dernières tribus de chasseurs-cueilleurs ou de pré-agriculteurs qui tentent de se défendre face à la mondialisation du marché, que notre économie actuelle tente de leur imposer.

D’autres veulent créer une économie vernaculaire du partage qui dépasserait les communautés, en planifiant le partage à grande échelle, mondiale même. Cette planification, le communisme, vise à supprimer le marché et l’argent, et à instaurer une forme de partage, non plus familial ou affectif, mais généralisé, universel, et dont la redistribution, et même la production, sont gérées collectivement, de manière plus ou moins centralisée.

Ces deux idéologies sont basées toutes deux sur un fonctionnement communautaire, sur une propriété commune. Et elles ont aussi en commun qu’elles s’opposent à la société marchande telle qu’elle s’est imposée aujourd’hui mondialement. Mais cette opposition n’est pas récente, et n’est pas uniquement le fait de tribus ou de marginaux qui vivent en dehors du marché, et qui tentent de résister à l’argent envahisseur, ou a des organisations rêvant d’une révolution internationale. Longtemps, les religions qui ont dominé nos cultures occidentales, avant que leur influence ne soit restreinte à la sphère privée, se sont opposées à la montée de cette économie marchande, ou en tout cas se sont évertuées à en limiter l’emprise sur les individus et la société. Elles ont tenté de défendre, et de privilégier, au nom de l’affection des humains entre eux et de l’amour du prochain, la primauté de la communauté, notamment familiale, sur d’autres relations, et le don inconditionnel et universel de la part de celui qui possède, envers celui qui ne possède pas, ou pas assez, c’est-à-dire la charité.

Plus récemment, certains tentent de concilier l’économie de marché avec un interventionnisme plus ou moins important de l’état destiné à réduire ou compenser les trop grandes inégalités générées par cette économie. Un état providence qui, grâce à l’impôt, offre une charité moderne à ceux qui n’ont pas de moyens, travailleurs pauvres, chômeurs, ou retraités.

Enfin, il y a également d’autres idéologies qui prônent plus ou moins le retour à une économie vernaculaire, comme la permaculture, qui vise, non pas à supprimer le marché ni à le compenser, mais à en limiter l’ampleur, en diminuant la dépendance des individus envers la technicité, et envers la concentration des ressources, pour permettre la réémergence progressive d’économies locales vernaculaires, et leur coexistence avec le marché.

Une série de trois articles successifs examineront ces différentes économies du partage, l’économie ancestrale d’abord, ici, puis le communisme, et enfin les différentes tentatives de limitation ou de compensation des déséquilibres générés par l’économie de marché. Ces articles tenteront de faire le point sur les avantages et les inconvénients de chacune, et sur leur applicabilité et leur viabilité éventuelle.

L’économie vernaculaire ancestrale :

Comme je l’ai développé auparavant, lorsque nous étions chasseurs-cueilleurs, nous étions totalement pluri-disciplinaires ; nous étions capables de nous débrouiller seuls dans notre environnement, d’obtenir de manière individuelle notre subsistance. Et si nous vivions tout de même en communauté, en tribu, c’était par affection, parce que nous n’avons jamais été des animaux solitaires, et que nous avons toujours eu besoin de relations sociales. L’économie des humains, dans ce cadre, certes s’inscrivait dans une relation individualiste face à l’environnement (on se contentait de prélever jusqu’à-ce qu’il n’y ait plus rien, avant de se déplacer), mais était vernaculaire entre les individus d’une même famille, d’une même tribu. C’est-à-dire qu’elle se faisait sans argent, sans une quelconque valeur échangeable des fruits de la récolte. Les fruits récoltés n’étaient pas échangés, mais partagés de manière inconditionnelle. Notre affection réciproque, nos relations sociales privilégiées, légitimaient ce partage inconditionnel des biens et des récoltes.

Ceci est principalement du au fait qu’à l’époque, ces tribus étaient de petites communautés, de deux cents individus maximum, dans lesquelles tous les individus vivaient de manière très proche, pour ne pas dire intime, se connaissant et s’appréciant mutuellement. Dans la plupart des tribus qui vivent encore de cette manière actuellement, on observe souvent une vie en maisons communes ; le travail est quasiment toujours effectué de manière commune, en groupe, voire avec l’intégralité de la tribu (notamment pour les préparatifs des cérémonies rituelles). Les individus partagent le même environnement, sont soumis aux mêmes conditions, aux mêmes aléas. Cette condition commune soude de manière très forte les membres de la communauté entre eux, et rend leur affection réciproque d’autant plus intense. Il n’est donc, dans ces conditions de vie, aussi partagées, pas question d’une autre forme de relation économique entre les individus qu’un partage tout aussi intense des tâches, du labeur, et surtout des récoltes.

Dans ces communautés, les individus qui sont incapables de participer aux tâches, enfants, malades, vieillards, femmes enceintes, bénéficient évidement d’une solidarité inconditionnelle pour ce qui est du partage des récoltes, du fait de cette affection réelle de tous les membres de la communauté les uns envers les autres. La communauté elle-même est considérée par ses membres comme une entité intègre à laquelle chacun appartient, oeuvrant pour le bien de tous ; un individu à part entière, dont il s’agit de veiller à la bonne santé de tous les membres, de toutes les cellules individuelles qui constituent, et qui ont constitué, son identité, son intégrité.

On peut faire la comparaison ici, avec les fourmilières ; car de la même manière, chaque fourmilière peut être considérée comme un unique individu, chaque fourmi ayant le rôle d’un organe spécialisé, oeuvrant pour le bien commun de la fourmilière. Mais malgré cela, leur existence s’intègre naturellement dans une niche écologique précise, au sein de la biosphère, et leur fonctionnement interne est équilibré et immuable.

Pourtant, tout comme nous, les fourmis sont spécialisées, et pratiquent l’agriculture et l’élevage. Chez nous aussi, avec l’apparition de l’agro/sylvo/pastoralisme, nos talents respectifs ont évolué jusqu’à devenir des spécialisations. Du coup nous sommes devenus dépendants de nos semblables, non seulement, comme auparavant, en terme affectif, mais également en terme économique. Pire, pour perpétuer ce partage, nous sommes devenus dépendants de cette affection mutuelle. Si le groupe est trop vaste, tous ne vont pas se connaître, s’apprécier autant, partager les mêmes conditions d’existence. La solidarité et le partage économique vont donc se reporter sur des groupes plus particuliers, plus réduits, dans laquelle l’affection réciproque des individus est réelle. Ces différents groupes ne pourront plus cohabiter sur un même territoire, partageant les mêmes ressources. Des conflits vont rapidement apparaître, et au final, les groupes vont se scinder et se séparer géographiquement. C’est comme cela que nous avons petit à petit peuplé la planète en augmentant notre démographie, tout en restant organisés en tribus de populations relativement homogènes.

Les fourmis, elles, font en sorte que la population de leur communauté soit toujours à peu près constante, en contrôlant les naissances. De cette manière, les individus restent toujours liés, solidaires, faisant parfaitement la différence entre des individus appartenant à leur communauté, et des « étrangers », potentiellement nuisibles, grâce à des phéromones propres à chaque fourmilière. En ce qui nous concerne, nous ne contrôlons pas de manière systématique la démographie de nos communautés. Et lorsque nous nous sommes sédentarisés sur des territoires délimités et fixes, le mode d’expansion pratiqué auparavant, et consistant à scinder la communauté en deux distinctes, est devenu impossible, car il aurait fallu également partager le territoire. Des individus qui n’avaient pas forcément d’affection mutuelle ont donc été obligés de continuer à cohabiter, au sein de populations plus vastes. De plus, l’augmentation de la disponibilité, l’amélioration, et la concentration des ressources disponibles, grâce à la gestion agraire du territoire, ont encore accru la concentration des populations, créant notamment des proximités économiques entre individus affectivement distants, et entre communautés, aux territoires plus réduits, et aux frontières moins lointaines. Et c’est ainsi que sont nées l’économie de marché et l’argent.

Il semblerait donc que notre mode de vie ancestral soit condamné d’avance, et que, à part avec une réduction drastique de la population mondiale, et avec un contrôle rigoureux de la démographie des communautés, une économie vernaculaire communautaire soit impossible à conserver.

Le difficile retour à la communauté :

Pourtant, nombreux sont ceux qui regrettent cette économie, et qui proposent toutes sortes de retours possibles à une économie vernaculaire. Je ne rejette en rien le mode de vie tribal, bien sûr ; au contraire, j’en suis assez admiratif ; celui-ci a tout de même été le notre pendant la quasi-totalité de l’existence de notre humanité en tant qu’homo sapiens. Nous ne nous sommes tournés vers l’agriculture que depuis une petite dizaine de milliers d’années. Je ne rejette donc pas, dans le fond, les idéologies « tribalistes », et je ne condamne pas, bien au contraire, les luttes défensives des derniers ressortissants de ce mode de vie ancestral qui essaient coûte que coûte de le conserver. Simplement, je ne peux que constater la trop grande fragilité de ce mode de vie, et sa quasi impossibilité à résister à l’attrait du marché, à la « vénalisation » de son économie. Je ne peux que constater également à quel point un éventuel retour vers ce mode de vie ancestral est difficile et même quasi héroïque, et combien son maintient à long terme me semble voué à l’échec.

Prenons le cas de ces communautés ancestrales qui existent encore et qui résistent ; on s’aperçoit bien vite, que si elles veulent faire perdurer leur mode de vie, ces communautés doivent rester très fermées, très réticentes à toute forme de commerce extérieur à la tribu. Voire même très agressives, très réfractaires à toute forme de contact avec l’extérieur, très guerrières.

Ou alors, elles doivent impérativement utiliser collectivement les bénéfices d’un éventuel commerce, et elles doivent se prémunir de nombreuses techniques et technologies qui risqueraient de nuire à la cohésion du groupe, ou qui risqueraient de créer des inégalités entre les individus du groupe. L’environnement doit être travaillé en commun, les récoltes doivent être partagées équitablement ; mais le commerce extérieur doit également être réalisé collectivement, et les bénéfices être dépensés collectivement. A partir du moment où des échanges non communautaires apparaissent entre une tribu et l’extérieur de celle-ci, des déséquilibres apparaissent, des inégalités s’installent. Si même, simplement, les bénéfices d’un commerce avec l’extérieur sont répartis également entre les membres du groupe, alors ceux-ci sont, de fait, destinés à être dépensés ou investis individuellement, et alors l’économie de marché cohabitera avec l’économie affective, au désavantage de cette dernière. Et l’économie affective ne pourra plus perdurer que dans des cercles familiaux plus ou moins restreints, au sein desquels l’argent pourrait même parfois faire des dégâts.

Même les communautés amishes des Etats-Unis sont intégrées dans l’économie de marché. Leurs communautés ne le sont qu’au sens religieux du terme, au sens identitaire du terme, mais l’économie qui relie leurs familles respectives est une économie de marché. Il n’y a qu’au sein même des familles, que s’entretient une économie communautaire et vernaculaire. Ils utilisent de l’argent, sont des propriétaires fonciers, et ont une pratique agricole moderne, bien qu’ils refusent l’utilisation de la majeure partie des technologies actuelles.

Pourtant, le mode de vie tribal a pu parfois perdurer, même avec l’apparition d’une forme de pré- agriculture, et avec une sédentarisation ; nous l’avons vu, suivant les différentes adaptations agro/sylvo/pastorales vers lesquelles nous avons évolué, une seule, l’agriculture « deltaïque », basée sur le travail de la terre et l’irrigation, sur les céréales et les légumineuses, a réellement permis la constitution de stocks et donc l’apparition de surplus alimentaires, que l’on a pu transporter, négocier ; sur lesquels on a pu spéculer, et qui ont permis l’apparition de hiérarchies de propriétaires fonciers de plus en plus puissantes, de hiérarchies religieuses sensées influencer les aléas du climat pour permettre les récoltes, ainsi que de classes sociales intermédiaires de fonctionnaires et de soldats. En fait, même si l’agriculture sur brûlis, le pastoralisme nomade, ou des formes d’adaptations agro-sylvestres, n’ont pas donné naissance à de grandes civilisations hiérarchisées et urbanisées, elles ont tout de même évolué vers des prémisses de commerce marchand, et de propriété foncière monopolisant certaines ressources, voire même de prémisses de hiérarchisation sociale, ne serait-ce qu’entre les hommes et les femmes, comme en Papouasie, où ce sont exclusivement les hommes qui sont propriétaires de la terre, et les femmes qui la travaillent. Le pastoralisme nomade des steppes d’Asie centrale a ponctuellement donné lieu à l’apparition et à l’essor des hordes hiérarchisées (bien que non urbanisées voire même anti-urbaines) d’Attila, des tatars, ou de Gengis Khan. De même, le système agraire de la culture sur brûlis d’Amazonie a donné naissance à une société hiérarchisée et pré-urbanisée, celle, apparemment, des ancêtres des tribus indigènes Kuikuro, dans la région du haut Xingu environ 600 miles au sud-est de Manaus, et dont le principal vestige bien connu est la terra preta.

Si on tente donc de comprendre ce qui a permis à certaines sociétés tribales de perdurer jusqu’à aujourd’hui, sans être « contaminées » par le marché, on s’aperçoit qu’il s’agit surtout de tribus qui sont restées très fermées, très guerrières. Gengis Khan, à travers son expansion, cherchait lui aussi à permettre aux peuples qu’il rencontrait de retourner à une vie plus tribale ; pour cela, il détruisait les villes qui se trouvaient sur son passage (qui selon lui étaient les causes des inégalités économiques et sociales, le siège des hiérarchies de propriétaires fonciers), pour libérer ainsi les populations en leur permettant de « redevenir » nomades.

Le seul moyen pour permettre le fonctionnement économique tribal, vernaculaire et affectif, que ce soit pour faire perdurer un fonctionnement existant, ou bien pour y « revenir », serait donc de passer par l’interdiction, pour tout individu membre de cette tribu, d’une quelconque participation individuelle à l’économie de marché. La seule participation possible à l’économie de marché devrait être une participation commune. A moins de réglementer très précisément les domaines possibles d’achats individuels, de manière à éviter toute spéculation ultérieure sur les relations entre membres de la tribu, et donc toute création d’inégalités.

Voila qui devient un rien complexe, et qui impose la négation, ou à minima la restriction très stricte, d’une liberté à laquelle nous nous sommes habitués depuis des siècles, en tous cas pour nous occidentaux : celle de consommer. Restriction d’autant plus difficile (y compris pour ceux qui n’y sont confrontés qu’aujourd’hui), que l’offre du marché est devenue immense, tant en quantité, qu’en diversité ou en valeur, et que la tentation est immense. Dans ce contexte, je vois mal comment un retour à une économie non marchande serait possible, en dehors de cercles restreints de personnes volontaires et engagées vers ce processus. Mais même si nous estimons pouvoir personnellement nous engager, résolument, pieusement, dans cette voie, comment pourrions-nous nous assurer pour autant, que nos enfants ne seront pas tentés par la société de consommation, alors que les enfants de ceux qui vivent encore en communautés ancestrales le sont, inexorablement ? Et qu’ils ne retourneront pas vers la facilité de l’économie de marché, vers sa technicité, vers l’immensité de son offre ? Qu’est-ce qui nous certifie qu’ils pourraient désirer comme nous, poursuivre dans une voie aussi pieuse, sans que nous n’ayons à les y contraindre ?

La grande réussite du bien marchand

4 janvier 2010

Ou la dépendance économique des individus

« S’il est glorieux de charmer et d’instruire les hommes, il est honorable aussi de les nourrir » Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ?, livre III    

Les individus doivent s’assurer la subsistance ; il en va de leur survie. Pour cela, les animaux, en général, se contentent de prélever dans leur environnement ce qui leur est nécessaire. Certains stockent leur nourriture, pour l’hiver par exemple, mais très peu cultivent des plantes ou des champignons, ou élèvent d’autres animaux, comme nous. Les seules qui ont de telles pratiques, à ma connaissance, sont les fourmis. Les fourmis cultivent de petits champignons, dans des cavités sous terre, et élèvent des pucerons, qu’elles « parquent » sur des plantes choisies pour eux, et qu’elles « traient » tous les jour, pour leur en extraire le miellat. L’agriculture et l’élevage existent donc dans la nature ; ils n’ont à priori rien de contre-nature.    

Mais pour certains, notamment la doctrine de l’anarcho-primitivisme, qui prône un retour de l’humanité au statut de chasseur-cueilleur, l’agriculture serait la principale cause des maux actuels de l’humanité, notamment des inégalités économiques, avec l’apparition de riches et de pauvres, et des inégalités sociales, avec l’apparition de classes sociales et de hiérarchies, et surtout d’un impact environnemental désastreux. D’où viennent donc ces maux, que n’ont pas les fourmis ? Ne sommes nous donc vraiment pas faits pour l’agriculture et l’élevage ? Ou cette évolution est-elle simplement trop récente pour que nous sachions gérer correctement ses conséquences ? Je ne vais pas m’intéresser pour le moment à la question de l’impact environnemental de l’agriculture, ni à son impact sur les organisations sociales, mais seulement à son impact sur les liens et les échanges économiques entre les individus ; aux modifications des relations économiques que le passage du statut de chasseur/pécheur/cueilleur, à celui d’agriculteur/éleveur, a entraîné.     

     

Les origines de l’économie individualiste :     

Lorsque nous étions chasseurs-cueilleurs, nous faisions partie de ces animaux qui prélevaient simplement dans leur environnement ce qui leur était nécessaire, dans un territoire, jusqu’à-ce qu’il n’y ait plus rien de disponible, ou plus suffisamment, avant de se déplacer sur un autre territoire. Nous avions face à notre environnement une relation individualiste. Je n’utilise ce terme sous aucune forme péjorative, bien sûr ; il s’agit seulement de décrire au mieux cet état de fait. Mais nos rapports économiques entre humains étaient quasiment inexistants. Tout juste existaient-ils de manière familiale, les individus dans la force de l’âge offrant les fruits de leurs récoltes à leurs enfants, voire à leurs parents âgés. Les familles sont devenues des groupes, des tribus, certes plus importants que les simples familles, mais suffisamment petits pour que puissent perdurer ce type d’échange « familial » entre membres du même groupe, considéré alors comme une communauté. Les chasseurs-cueilleurs prélevaient de manière individualiste les fruits et le gibier de leur environnement, lesquels étaient immédiatement destinés à être consommés par le préleveur lui-même, voire par des individus de son cercle familial ou de sa communauté.    

Tant que nous sommes restés chasseurs-cueilleurs, ce type d’économie a pu perdurer. Le labeur était peu important, les individus peu nombreux et donc proches, pour ne pas dire intimes, et il n’y avait donc aucun besoin de quantifier les échanges entre individus, ni de les équilibrer. Ainsi, dans les tribus de chasseurs-cueilleurs que l’on connaît aujourd’hui, on peut s’apercevoir que les individus y travaillent en moyenne deux heures par jour dans les pays chauds, et à peine un peu plus dans les pays plus froids, où notamment les besoins de se chauffer et de se vêtir chaudement, s’ajoutent au labeur ; et ce type de structures sociales dépasse rarement les deux cents individus, sur des territoires de plusieurs dizaines de kilomètres carrés, et qui vivent toujours de manière très proche au sein de leur communauté, souvent même dans de grands bâtiments communs.    

        

     

La naissance des systèmes agricoles :     

Le passage à l’agriculture s’est évidemment fait très doucement, les hommes s’étant certainement aperçus qu’à l’endroit où ils avaient jeté les restes de fruits, les plantes, qui donnaient ces fruits, repoussaient toutes seules. En les favorisant, on obtenait alors des fruits à proximité du village, et ainsi on avait moins besoin d’aller chercher plus loin ces fruits, ces plantes, ces graines, qui poussaient désormais sur place ; et finalement plus besoin du tout de déplacer régulièrement le village sur de vastes territoires, comme c’était souvent le cas auparavant. De même avec les animaux capturés vivants dans des pièges, qu’on a gardé pour les laisser se reproduire sur place avant d’enfin les consommer, une fois assurée la régénération de cette ressource.    

Cette évolution a du être très progressive, et il a fallu du temps pour que la sédentarisation soit effective. Suivant les lieux, bien sûr, les techniques ont varié. En forêt tropicale, la vitesse de régénération des adventices a obligé les populations locales à pratiquer une agriculture sur brûlis, où le feu sert à défricher une portion de forêt, pour pouvoir facilement y cultiver des légumes verts et des tubercules. Pour éviter un labeur énorme, cette technique a été développée en rotation : on évite le désherbage en abandonnant aux repousses d’arbres les parcelles cultivées, au bout de deux ans, et on en brûle une autre, pour laisser la première se régénérer totalement avant de la brûler à nouveau. Dans ce système, l’élevage reste un très léger appoint, et ne remplace pas du tout la chasse, à cause de la vie semi-sédentaire qu’elle implique.     

En d’autres endroits, l’élevage a été bien plus prédominant, comme en Europe du nord, où les adventices, une fois la forêt défrichée avec de l’outillage, devenaient la base de pâtures pour de grands et gras troupeaux, qui du coup contenaient la forêt. Dans ces régions, l’agriculture était moins prédominante, la sylviculture étant du coup d’avantage pratiquée, que ce soit au milieu des pâtures, avec des fruitiers et des noix ou noisettes, ou que ce soit avec des forêts de chênes, pour nourrir les troupeaux de porcs ; l’agriculture « universalisée » telle qu’on l’entend aujourd’hui n’est arrivée dans ces régions que bien plus tard, par transmission, avec l’importation de nouvelles méthodes depuis d’autres régions, la charrue notamment, et la domestication pour le trait, du cheval ou du bœuf.    

Dans les régions de steppes, les peuples qui suivaient les grands troupeaux migrateurs s’en sont approprié de petits exemplaires, moutons, chèvres, rennes, buffles, vaches et zébus, chevaux, chameaux ou dromadaires, et sont devenus des éleveurs nomades, vivant alors surtout de produits laitiers frais ou transformés et prélevés sur ces troupeaux, parfois de leur viande, et aussi beaucoup de cueillette. Cette adaptation agraire est également une forme de sédentarisation, ces peuplades s’étant approprié des pâturages et des territoires fixes, bien qu’elles se déplacent plus ou moins, régulièrement, au sein de ceux-ci.    

Et enfin, au bord de grands fleuves marécageux, dans des deltas ou des méandres, des techniques d’irrigation ont permis, par la submersion contrôlée, ou par l’apport de quantités importantes de limons par les crues naturelles, d’éliminer efficacement et régulièrement les adventices, et de développer des formes d’agricultures permanentes, notamment avec l’utilisation importante de céréales, orge, épeautre, et millet dans le croissant fertile, ou maïs en Amériques, riz en Asie du sud-est, mil et sorgho en Afrique sub-saharienne ; mais aussi de nombreuses légumineuses, soja, fèves, lentilles, pois chiches, haricots, etc.. L’élevage, par contre, dans ces environnements, a été peu important, au mieux constitué de quelques volatils, oies, canards, poules ; certaines même de ces peuplades ayant évolué vers le végétarisme, comme en Inde.    

Par contre, seule cette dernière forme d’agriculture, avec les céréales et les légumineuses, a permis le stockage à long terme des aliments, grâce à leurs grandes facultés de conservation, ainsi que leur transport sur de longues distances, rendant possible l’approvisionnement et donc l’émergence des premières agglomérations. C’est donc cette seule forme d’agriculture qui a permis le formidable essor des premières civilisations, et qui ont permis leur expansion, jusqu’à aujourd’hui, où cette adaptation paraît presque universelle.    

Mais en réalité, suivant les climats, les lieux, et les ressources, les adaptations ont donc été assez diverses. Les choix stratégiques sur la gestion de ces ressources furent différents. L’ « invention » de l’agriculture n’a donc pas été brutale et universelle, elle s’est traduite par une palette d’adaptations différentes, correspondant à des situations bio-géographiques différentes.    

Mais si de telles adaptations différentes sont apparues partout sur la planète, c’est parceque ces adaptations eurent toutes la même finalité, celle d’apporter d’avantage de sécurité et de confort. Par les stocks, ou par la présence perpétuelle, à proximité du lieu de vie, de ressources animales ou végétales, les humains ont ainsi amélioré la sécurité et la régularité de leur subsistance ; par une sélection de ressources, ils ont augmenté la disponibilité de celles qui leur convenaient le plus, et les ont améliorées ; par la concentration de leurs ressources, ils ont diminué la taille de leur territoires, et donc réduit la difficulté de les défendre ; et par la sédentarisation, la plupart ont pu améliorer leurs habitats, les protéger, les embellir, etc.. Mais ces stratégies ont eu par contre un inconvénient majeur : elles ont augmenté le labeur nécessaire à la subsistance, jusqu’à le faire doubler pour le même résultat.     

     

C’est également pour cette raison, que le passage vers l’agriculture a été lent et progressif : personne, en effet, ne serait d’accord pour travailler deux fois plus, pour un même résultat, même si cela permet d’augmenter légèrement le confort et la sécurité. Si cela a progressivement été rendu possible, c’est qu’il y a eu une évolution dans les relations économiques des individus.      

     

La première contradiction économique :      

Car si le labeur double au niveau du temps de travail, la technicité du labeur, elle, augmente bien plus. Le nombre de tâches différentes est démultiplié, on passe de trois tâches principales, chasse, cueillette, et pèche, à – outre ces trois-là – le travail du sol, la plantation et l’entretien des plantes, le désherbage, la sélection et la conservation des semences, la conservation des denrées périssables, notamment par la transformation en produits fermentescibles ; l’entretien des bêtes, la création et la réparation de nombreux et divers outils, la création et l’entretien de bâtiments plus grands, ou plus diversifiés (greniers, stabulations, habitations,…), la taille, le greffage, et l’entretien des arbres et des lianes et arbustes, le stockage du bois de chauffage (qu’on ne peut plus se contenter de ramasser, mort, au cours de migrations, mais qu’il faut désormais abattre sur pied, et laisser sécher), de techniques et travaux d’irrigation, et certainement d’autres techniques encore, que j’ai du oublier.    

Et cette augmentation de la technicité a nécessité une évolution dans les rapports économiques ; cette évolution, c’est la spécialisation des individus. Cette spécialisation des individus a permis d’augmenter l’efficacité de leurs tâches respectives, et donc de diminuer le labeur en le répartissant, mais a également eu comme principal défaut, de rendre les individus dépendants les uns des autres.    

En fait, une spécialisation des individus existait déjà, auparavant, entre les hommes et les femmes, puisque nous avons toujours – ou depuis très longtemps en tous cas – eu besoin d’être en couples, pour concevoir, nourrir, protéger nos enfants, et leur transmettre un certain nombre de connaissances pour leur permettre de s’affranchir ensuite de la tutelle de leurs parents, et de devenir autonomes à leur tour. Les hommes s’étaient donc naturellement tournés plutôt vers la chasse et la pêche, et les femmes, plutôt vers la cueillette, et la transformation des aliments. Les hommes, plutôt vers la construction et l’entretien de l’habitat, les femmes plutôt vers l’aménagement et la gestion intérieure de celui-ci. Ainsi, par la spécialisation, les hommes et les femmes ont respectivement amélioré leurs techniques respectives, leurs connaissances, leurs facilités de transmission, etc., en un mot, ils ont amélioré l’efficacité de leurs tâches respectives.    

Mais les deux sexes étaient, de toutes façons – et sont toujours – dépendants de leurs différences originelles. Ces spécialisations ne créaient donc pas encore de contradiction. Les individus d’une même communauté, de même sexe ou non, avaient bien évidement chacun un talent particulier, puisque dans chaque discipline l’un d’entre eux avait forcément l’avantage sur les autres, l’un visant mieux à l’arc, l’autre courant plus vite, et donc étant le plus apte à rattraper une proie, le troisième ayant plus l’œil pour faire tenir durablement une construction ; l’une cuisinant mieux les viandes que les autres, l’autre sachant mieux utiliser les plantes pharmaceutiques, la troisième arrivant mieux que les autres à distinguer tel ou tel champignon au milieu de feuilles mortes, etc.. Mais ces caractères particuliers, ces talents, ne donnaient pas lieu à une spécialisation, d’autant plus que la plupart du temps ils étaient basés sur des qualités physiques, nullement dues à un apprentissage particulier, et que le peu de tâches différentes du groupe permettait à chacun de pouvoir effectuer toutes les tâches, chacun son tour, ou collectivement, et de savoir les effectuer toutes. C’est lorsque de nouvelles tâches sont apparues que les talents sont devenus des spécialisations.    

Au début, nos aïeux ont du rester encore longtemps pluri-disciplinaires, mais, petit à petit, ils se sont spécialisés d’avantage, au sein de leur communauté, jusqu’à devenir tous des « spécialistes ». Ils ont effectué de moins en moins de tâches, jusqu’à n’en avoir plus qu’une, très productive, et à renoncer à toutes les autres. Et lorsque l’individu est devenu un spécialiste, il n’est alors plus du tout autonome. Il est devenu totalement dépendant des autres. Car la communauté, dans laquelle les individus utilisaient collectivement leurs ressources, est devenue une société, dans laquelle les individus spécialisés échangent les fruits de leurs labeurs respectifs, et donc de leurs ressources respectives.     

Et voici la première contradiction économique : la spécialisation des individus augmente l’efficacité, et donc diminue le labeur, mais rend les individus dépendants de l’économie.     

Et les individus sont tant et si bien dépendants de l’économie, qu’ils ne pourraient pas accomplir seuls, toutes les tâches que le mode de vie agro-sylvo-pastoral nécessite, tellement elles sont nombreuses, et tellement le labeur serait énorme. Seuls les papous de Nouvelle-Guinée ont pu développer leur agriculture tout en faisant perdurer un mode de vie communautaire et non spécialisé, grâce au sagoutier, dont la récolte ne demande, pour une semaine de consommation familiale, qu’une demi-journée de travail à un homme seul.     

En tous cas, il s’agit très certainement de ces raisons qui poussent les anarcho-primitivistes à vouloir un retour progressif à l’économie des chasseurs cueilleurs. Ils veulent un retour à l’indépendance originelle de l’individu. Un retour à l’éden, en quelque sorte. Mais il est évident qu’un retour à une telle économie ne serait absolument pas envisageable sans un cataclysme quelconque, causant la disparition des 9/10° de l’humanité, car ce mode de vie nécessite de vastes territoires par communauté, et donc une densité de population très faible, de moins d’une dizaine de personnes par kilomètre carré. Si on ne veut pas attendre un tel cataclysme, ni le provoquer, il nous faut donc concevoir et mettre en place une économie, qui permette de conserver l’indépendance économique des individus, tout en conservant une spécialisation des tâches, de manière à ne pas augmenter leur labeur. Mais pour cela, voyons d’abord comment a évolué notre économie depuis ce changement de mode de vie.     

     

La fondation de l’économie individualiste :      

Comme nous étions individualistes dans nos rapports aux ressources en tant que chasseurs-cueilleurs, nous avons poursuivi ce rapport, en restant individualistes, lorsque nous sommes devenus agriculteurs-éleveurs. Auparavant nous nous appropriions les ressources que nous prélevions dans notre environnement, puisque le fruit ou le gibier, une fois prélevé, était immédiatement destiné à être consommé, par la personne qui le ramassait, ou au mieux par le cercle familial ou communautaire de cette même personne. Et lorsque le fruit et le gibier sont devenus des produits (puisqu’il a fallu une production, un travail, pour le produire), le travailleur, le producteur, lorsqu’il a eu besoin d’échanger, s’est considéré comme étant propriétaire des produits de son travail, des fruits de son labeur. Et il a collectivement été considéré comme tel.     

Peut-être pas au début de l’agriculture, où les échanges ont perduré en tant que dons, dans le cercle communautaire, mais ça l’est devenu à mesure que les communautés se sont agrandies et multipliées. En effet, l’agro-sylvo-pastoralisme a permis, nous l’avons vu, de diminuer le territoire nécessaire par individu. Et d’assurer un certain confort, et une certaine sécurité, qui ont conduit à une croissance des populations. Les communautés ont donc augmenté en taille et en nombre, en diminuant leurs territoires respectifs. De plus, certaines spécialités individuelles peuvent être échangeables avec bien plus qu’une communauté de deux cent personnes : si un boulanger peut vivre en faisant du pain pour quelques dizaines de familles, un spécialiste de la greffe des arbres ne pourra vivre de cette spécialité qu’en travaillant pour les sylviculteurs de plusieurs dizaines de communautés. En Nouvelle-Guinée, les papous étant sédentaires et cultivateurs, c’est une unique ethnie, composée de quelques communautés peu nombreuses, qui fournit les pierres nécessaires à la conception des haches ancestrales, à toute l’île, en les échangeant contre d’autres produits, notamment alimentaires. Et c’est ainsi que les échanges vont progressivement apparaître, d’abord au sein de communautés de plus en plus vastes, puis entre les communautés. Ces échanges vont se formaliser, des valeurs fictives d’équivalence apparaissent, et aboutissent à la création de l’argent.     

Partout, les producteurs vont s’approprier leurs supports de travail, leurs outils de travail ; les nomades vont s’approprier des troupeaux, et les cultivateurs vont s’approprier la terre en se sédentarisant, les éleveurs les pâturages. Mais surtout ils vont s’approprier les produits qu’ils auront fabriqués, pour pouvoir les négocier, en vue d’un échange ; pour pouvoir les vendre. Ainsi, le producteur ne va plus seulement produire, et attendre que son produit soit acheté, il va le vendre ; il va créer le besoin pour le vendre. Il va faire de la publicité. Il devient donc dépendant de ses « clients ». Non seulement pour sa propre subsistance il est dépendant de ses congénères, du fait de sa spécialisation, mais en plus, sa production, son labeur, ou plutôt la valeur échangeable de celui-ci, devient dépendante des autres consommateurs, des clients. S’il ne vend pas ses produits, ses services, il n’obtiendra pas de moyen de subsistance.     

De plus, les supports de travail, et les ressources elles-mêmes, vont pouvoir se vendre. La terre prend de la valeur, de même que le bétail ou les semences. Du coup, de cette propriété, la spéculation va naître : Des commerçants vont lui acheter des stocks, et les revendre plus chers, avec leurs marges prise sur la vente, ou sur le transport. On va, avec la marchandisation des terres et des ressources, créer des inégalités, certains possédant d’avantage de ressources que d’autres. A force de spéculation, des monopoles vont apparaître ; le producteur pouvant offrir le prix le plus bas pour un même produit remportera la vente, et donc aura un avantage monétaire. Au final, certains, qui n’arriveront pas à vendre leurs produits, ou qui n’arriveront pas à les vendre à un prix suffisant pour vivre, ne vont plus pouvoir se payer les autres produits qui leur sont nécessaires. Ils vont devoir vendre leurs outils, leurs ressources, leurs terres ; et il ne leur restera que leur force de travail à négocier sur le marché. Ils vont devenir des ouvriers, travaillant pour des propriétaires, fabricant des produits qui resteront entre les mains de ceux-ci, en échange d’une rémunération qui restera toujours inférieure à la valeur monnayable des produits que le travailleur aura fabriqué pour cela.     

« La civilisation industrielle s’est développée dans le cadre de mythes commodes. Le moteur de la société industrielle moderne, c’est le gain personnel, qu’on juge légitime, et même méritoire, sous le prétexte que les vices de l’un font la prospérité de tous » Noam Chomsky, Manufacturing consent    

Aujourd’hui, même l’argent peut être monnayé ; ceux qui en détiennent de grandes quantités en vendent, sur les « marchés financiers », contre des intérêts, ou avec des marges prises sur les différences de valeur de différentes devises. Cette loi de l’offre et de la demande, le marché, qui a été universellement admis depuis l’agriculture, rend les individus doublement dépendants, à la fois de l’offre, et de la demande. En tant que consommateur, et en tant que travailleur. Et cette dépendance est la cause d’une immense insécurité individuelle. La valeur économique globale de la société augmente, à mesure qu’augmente la spécialisation, et que le labeur est réparti entre les mains de travailleurs de plus en plus spécialisés, mais en même temps, les individus sont, proportionnellement, en état de dépendance et d’insécurité économique croissante.       

 

Greve du lait, dû à l'effondrement des prix