Posts Tagged ‘homéostasie’

L’hypothèse Gaïa, ou l’homéostasie écologiste

1 juillet 2012

2° partie de la série d’articles consacrée à ma théorie de l’homéostasie libertaire.

L’hypothèse Gaïa, principes de la théorie :

L’hypothèse Gaïa est une hypothèse scientifique formulée par James Lovelock dans les années 70, qui constitue la première véritable tentative scientifique à considérer la Terre comme un système vivant, qu’il dénomme Gaïa par allégorie avec la personnification antique de la planète (notez bien qu’il s’agit de considérer la Terre comme un système vivant, et non comme un être vivant, contrairement à ce que cette dénomination, sans doute volontairement provocatrice, peut laisser entendre). Avant lui, d’autres scientifiques avaient émis l’hypothèse que la Terre puisse être comparée à un être vivant et considérée comme tel : J. Lovelock cite notamment le géologue écossais James Hutton, qui compara la circulation océanique à la circulation du sang, la circulation de l’atmosphère à la respiration de la planète, chaque être vivant à une cellule, chaque écosystème à un organe,… Mais ces hypothèses tenaient plus de l’intuition que de la science.

L’idée de départ de J. Lovelock, en revanche, consistait à dire que si la Terre était différente des autres planètes du système solaire, chimiquement parlant (notamment à propos de son atmosphère instable, mais également de par son acidité, son état d’oxydation et sa température maintenus constants, sa présence d’océans,…), c’était sans doute à cause de la vie, alors que les autres planètes avaient notamment une atmosphère stable. Peut-être donc était-ce la vie elle-même qui créait ces conditions.

J. Lovelock s’appuya alors à démontrer scientifiquement que l’atmosphère, les océans, le climat, et la croûte terrestre sont régulés pour maintenir un état favorable à la vie : la température, l’acidité, l’état d’oxydation, et certains aspects des roches sont maintenus constants. Cette homéostasie est maintenue par des processus de rétroaction active déterminés automatiquement et inconsciemment par le biote terrestre.

Les sciences de la Terre avaient pour habitude de considérer que la vie apparut sur Terre par hasard, lorsque s’y trouvèrent les bonnes conditions, et qu’elle disparaîtrait lorsque celles-ci ne s’y trouveraient plus réunies. Les sciences de la vie se contentèrent de rajouter que la vie avait également une importante faculté d’adaptation ; La géophysiologie, l’étude de Gaïa dans son environnement, rajouta que l’histoire de la vie et l’histoire de l’environnement sont totalement liées, indissociables. La géophysiologie, théorie de l’homéostasie écologiste, fusion des sciences de la vie et de la Terre, considère que l’environnement a au départ permis l’apparition de la vie, puis que celle-ci l’a alors modelé pour pouvoir s’y maintenir et y prospérer.

Le modèle de Floréale :

Lorsque J. Lovelock a pour la première fois évoqué l’idée d’une rétroaction active de la vie sur l’environnement, il a été rapidement critiqué par la communauté scientifique. Même si pour beaucoup cette idée était séduisante, la théorie d’une évolution géochimique de la Terre, avec une adaptation de la vie à sa surface, restait plus facile à accepter ; de plus, beaucoup répondaient que cette hypothèse était téléologique, c’est à dire qu’il aurait fallu qu’il y ait une sorte de consensus des êtres vivants, de conseil général planétaire pour décider de l’évolution. En tous cas, un don de voyance ou de prévision très précise serait nécessaire pour une telle régulation que celle, par exemple, du climat.

Pour pouvoir répondre à ces interrogations de la part de ses confrères, J.Lovelock a tout d’abord répondu qu’il existait à l’heure actuelle des preuves directes que la croûte terrestre, les océans, et l’air, sont soit directement produits par les objets vivants, soit grandement modifiés par leur présence. C’est à dire que l’évolution géochimique de la planète est avant tout une évolution biogéochimique, en tous cas pour la plus grande partie de celle-ci.

Et pour pouvoir répondre à ce contre-argument qui dit que l’hypothèse Gaïa est téléologique, J. Lovelock a répondu que les organismes s’adaptent en fait à un monde où l’état matériel est déterminé par les activités de leurs voisins, et ce par des phénomènes totalement inconscients de rétroaction positive ou négative. Les êtres vivants peuvent ainsi, par exemple, réguler le climat, et maintenir une température plus ou moins constante sur la planète. Pour mieux expliquer cet argument, J. Lovelock a développé un modèle, simplifié au maximum : le modèle de Floréale (Daisyworld en anglais), dont voici une description :

–    L’environnement = une seule variable, la température.

–   Le biote = un genre unique, les pâquerettes (2 sortes, des blanches et des noires), qui vivent entre 5°C et 40°C.

Modèle = fonction de l’albédo uniquement.

–    L’étoile a une luminosité qui augmente progressivement au cours de sa vie, comme la notre (pas de variations de la distance de la planète autour de son étoile : pas de variations de saisons, de périodes glaciaires,…).

On observe lors des modélisations (voir figure 1) que les pâquerettes noires, qui absorbent plus facilement la lumière du soleil, apparaissent en premier sur la planète. Leur corps peut atteindre la température minimum de vie plus facilement. Petit à petit, elles croissent jusqu’à être assez nombreuses pour réchauffer l’atmosphère, en diminuant l’albédo de la planète (c’est une rétroaction positive). Ayant réchauffé l’atmosphère, elles permettent aux pâquerettes blanches de vivre ; mais celles-ci ne peuvent pas croître en nombre trop important, auquel cas elles refroidissent l’atmosphère, et meurent. Par contre, les pâquerettes blanches permettent à l’atmosphère de ne pas trop se réchauffer à cause de la prolifération des pâquerettes noires (rétroaction négative). Les pâquerettes noires et blanches cohabitent alors pendant un certain temps, et à mesure que la luminosité de l’étoile augmente, le nombre de blanches augmente par rapport à celui des noires, afin de compenser l’augmentation de luminosité, et de rafraîchir l’atmosphère. Lorsque la luminosité de l’étoile augmente encore, les noires meurent, car elles absorbent trop de ce rayonnement et meurent de chaud. Les blanches, elles, continuent de vivre et de rafraîchir l’atmosphère jusqu’à-ce que la luminosité soit vraiment trop importante et ne leur permette plus du tout de vivre. Alors la température s’emballe, et c’est la fin de la présence de la vie sur Floréale.

(Source : Les âges de Gaïa (The ages of Gaïa), James Lovelock ; éditions Robert Laffont, Paris, 1990.)

Pour affiner cet exemple, J. Lovelock a multiplié les modélisations. Il a d’abord rajouté toute une gamme de races de pâquerettes intermédiaires, de couleurs variées, plus ou moins claires ou sombres (figure 2 = avec 20 espèces) ; ici, on s’aperçoit au passage que la diversité des espèces est maximale lorsque les contraintes sont minimales (beaucoup d’espèces poussent lorsqu’elles et leur environnement sont mutuellement adaptés : c’est la température de prédilection de la vie).

Puis, pour ne pas que ce modèle reste trop simpliste, il a également rajouté des lapins qui mangent les pâquerettes, et des renards qui mangent les lapins. En plus, il a complété son modèle avec des épidémies à intervalles réguliers, qui déciment à chaque fois 30% des pâquerettes (figure 3). L’évolution obtenue est toujours la même.

De plus, J.Lovelock s’est aperçu que l’effet des catastrophes (qu’elles soient dues à des épidémies ou à des catastrophes naturelles extérieures au système, météorites ou autres) s’amplifie aux moments de contrainte maximale, près du début et de la fin de la vie du système (figure 4 = effets d’une épidémie périodique d’intensité constante sur la capacité des pâquerettes à contrôler le climat.) : les fluctuations sont maximales lorsque le nombre d’espèces est minimal. La diversité, et la complexité d’un système, augmentent fortement sa stabilité.

(Source : Les âges de Gaïa (The ages of Gaïa), James Lovelock ; éditions Robert Laffont, Paris, 1990.)

Extension du modèle et conséquences :

Ce modèle s’est avéré pouvoir s’appliquer à de nombreux autres paramètres que l’albédo : par exemple, le rapport O2/CO2, CH4,… dans l’atmosphère, dont l’équilibre est créé de l’interaction entre les photosynthétiseurs et les animaux. Mais aussi la concentration des océans en ions calciums, régulés par le plancton et les coraux constructeurs, qui s’en servent pour en faire du calcaire, ou bien la quantité de précipitations, grâce à l’évapotranspiration, ou aux particules libérées par certaines algues, qui aident à former les gouttes en permettant la nucléation de la glace. Certaines théories soutiennent également que si la Terre a pu conserver de tels océans, c’est grâce à certaines bactéries, ou même que la tectonique des plaques s’est mise en route grâce à l’apport sédimentaire en calcaire, réduisant ainsi l’énergie et les gaz libérés par les volcans dans l’atmosphère.

Ainsi, de nombreux paramètres de l’atmosphère, des océans, du climat, et de la croûte terrestre, sont régulés par le biote terrestre pour maintenir un état favorable à la vie (température, acidité, état d’oxydation,…) ; de nombreux exemples peuvent être trouvés pour démontrer cette hypothèse. Pour mieux faire accepter l’idée qu’une chose aussi inanimée en apparence que la terre puisse être un système vivant auto-régulé, on peut faire la comparaison avec un atoll : cette île corallienne est sans aucun doute un système vivant, alors même qu’elle est morte à 99%. Cette construction  gigantesque est une très vieille tour de calcaire minéral, édifiée par l’accumulation du calcium précipité par  les ancêtres de la mince couche de cellules vivantes qui en constituent la surface. Cette image ressemble d’autant plus à la Terre si l’on considère qu’une partie non négligeable du magma est constitué par des atomes qui firent jadis partie de la biosphère.

Cette théorie impose toutefois quelques conceptions et questions :

-Tout d’abord, il ne peut y avoir d’occupation partielle d’une planète par des organismes vivants à long terme, car leur présence entraînerait nécessairement une modification de l’environnement qui permettrait à d’autres de vivre, entraînant ainsi une réaction en chaîne jusqu’à un total investissement de la planète. On ne pourrait donc trouver des îlots de vie sur une planète qu’au début ou à la fin de sa vie.

-Ensuite, on ne peut plus considérer les êtres vivants comme étant simplement capables de s’adapter à leur environnement physique et chimique, mais également comme étant capables de le modifier.

-Également, l’écologie théorique prend avec l’hypothèse Gaïa une nouvelle ampleur : Les modèles écologiques les plus stables sont ceux qui comportent la plus grande diversité biologique. Ainsi, nous n’avons plus maintenant à sauvegarder les écosystèmes des forêts équatoriales simplement pour les bénéfices de la médecine, mais pour la biodiversité elle-même, pour la santé et la prospérité de Gaïa, qui pourrait être sérieusement altérée par la déforestation et la mise en culture de ces terrains.

-Mais reste encore à se demander la place de l’humanité dans cet écosystème. J. Lovelock ne considère pas l’humanité comme un cancer, ou un parasite, car nous avons été capables durant des millénaires de nous adapter à Gaïa. Il considère plutôt que c’est la prolifération trop rapide de notre espèce par rapport aux autres qui risquera simplement de créer une catastrophe comme il y en a eu de nombreuses au cours de l’histoire de la Terre ; une sorte d’épidémie, de maladie dont la Terre se relèvera sûrement facilement. Mais très certainement aussi sans l’homme. A moins que cette catastrophe ne soit la catastrophe fatale ; car dans la figure 4, l’amplitude des variations de température vers la fin de la vie de la planète rappelle fortement celles des dernières époques glaciaires ; et la Terre a également comporté de grandes périodes beaucoup plus stables, notamment vers l’ère primaire. Ce qui signifie que la Terre est peut-être arrivée vers la fin de sa vie, et que nous pourrions être ceux qui la précipiteront à ce terme ; et ce, moins par les gaz à effet de serre que nous créons que par la destruction de la biodiversité qui empêchera Gaïa de retrouver une bonne santé. Toutefois, certains facteurs laissent supposer aussi que la Terre n’en soit pas encore à la fin de sa vie, et qu’elle puisse encore perdurer quelques temps, notamment grâce aux plantes de type C4 qui sont capables de vivre dans une atmosphère très pauvre en CO2, et donc de diminuer d’avantage sa concentration dans l’atmosphère, régulant ainsi la température du climat, et permettant à la planète de supporter un rayonnement solaire supérieur à l’actuel.

-Enfin, une autre conséquence de cette théorie, qui lui est souvent reprochée par d’autres écologistes, à juste titre à mon avis, est l’interventionnisme écologiste que propose J. Lovelock. En effet, celui-ci propose que l’humanité (ou plus exactement la science de Gaïa) devienne un médecin pour le système biogéochimique terrestre. Pour lui, la connaissance du fonctionnement de Gaïa permet d’intervenir raisonnablement sur ce système pour l’aider à maintenir son équilibre. C’est à mon avis un non-sens. Une telle théorie précise justement que les rétroactions naturelles et spontanées sont les meilleures garantes du rééquilibrage du système ; un interventionnisme écologiste ne ferait que déséquilibrer encore d’avantage le système. La meilleure chose à faire pour aider le système biogéochimique terrestre à atteindre son équilibre, c’est au contraire de cesser d’intervenir dans son fonctionnement, et surtout d’accepter et de s’adapter à ces rétroactions naturelles qui interviennent. [EDIT= Je rajoute également qu’il n’est pas question ici de légitimer les actes destructeurs de notre société thermo-industrielle, mais au contraire de délégitimer tout interventionnisme potentiel de cette même société pour contenir les problèmes créés par ces mêmes agissements, car les conséquences d’un tel interventionnisme seraient forcément encore pires que les problèmes qu’ils sont censés résoudre. Si on compare encore le système planétaire à un organisme vivant, le réchauffement climatique, pour prendre cet exemple, ne serait qu’un petit accès de fièvre sans gravité si seulement cet organisme possédait les anticorps nécessaires à son auto-médication. Or ces anticorps se trouvent dans la diversité et dans la multiplicité des interactions qui composent le système biogéochimique et bioclimatique terrestre, diversité et multiplicité qui sont très sérieusement menacées par cette même société thermo-industrielle et par cette économie capitaliste. Il ne faut donc pas chercher à intervenir encore d’avantage en utilisant ce système capitaliste et industriel, mais au contraire à maximiser la diversité et la multiplicité des relations intra-système, à l’aide d’une société elle-même diversifiée et multiple, adaptée à son environnement, et résiliente. Et une société à économie libre, sans interventionnisme, est justement celle qui détient le mieux ces avantages ; un point sur lequel je reviendrai plus en détails dans de prochains articles. ]

Une théorie écologiste de l’homéostasie libertaire :

Mais l’interventionnisme de J. Lovelock est le seul point qu’il me semble nécessaire de critiquer dans cette théorie, et l’hypothèse Gaïa est tout de même une révolution dans la conception du fonctionnement de l’écosystème global. Dans cette conception, chaque être vivant est un individu qui, librement, s’adapte selon ses choix à son environnement. Cette adaptation modifie cet environnement, et les êtres qui l’environnent réagissent en conséquences, en s’y adaptant à leur tour. Chacune de ces adaptations individuelles participe, par des phénomènes de rétroactions inconscientes, d’une co-évolution générale qui crée au final un équilibre global, stable et résilient. Mieux, ce processus inconscient est même le meilleur garant de la stabilité et de la résilience du système. La liberté de choix évolutif des êtres qui le composent, et leur capacité d’innovation et d’adaptation au milieu qui les environne, dont la viabilité sera ensuite déterminée par des processus de sélection naturelle due à la concurrence entre tous ces individus, et par la diversité de ces mêmes choix évolutifs, est à l’origine de l’équilibre du système. La liberté individuelle s’équilibre par la diversité ; l’innovation et l’adaptation s’équilibrent par la concurrence et la co-évolution.

Cette conception écologiste de la planète Terre, pour moi, est individualiste et libertaire : elle place l’individu (l’être vivant) et sa liberté au centre, et dans ce système la liberté se suffit à elle-même, sans interventionnisme ni architecte extérieur nécessaire pour équilibrer le tout. Au contraire, la liberté individuelle EST la solution, et tout interventionnisme est une erreur, génératrice de déséquilibres. Cette conception de la liberté qui se suffit à elle-même, je l’applique également désormais à l’économie, et je la généralise à tous les domaines. Une conception de l’économie où la liberté économique n’est à contraindre d’aucun interventionnisme, d’aucune régulation économique ni d’aucun privilège ; une conception de l’économie en tant que système stable et résilient, maintenu ainsi par des processus de rétroaction active déterminés automatiquement et inconsciemment par l’ensemble des agents économiques : c’est ce que je vais tenter de définir et de développer plus en détails dans les prochains articles de cette série, avant de généraliser ensuite cette théorie, pour en proposer une théorie globale de la liberté ; une théorie générale de l’homéostasie libertaire.

« L’anarchie, c’est l’ordre, sans le pouvoir. » (P.-J. Proudhon)

Publicités

Introduction à la théorie de l’homéostasie libertaire

8 février 2012

Depuis la création de mon premier blogue et la rédaction de mes tous premiers articles économiques, ma pensée a évolué sur de nombreux points, voire complètement changé, notamment à la suite de rencontres et de débats avec d’autres blogueurs, ou bien sur des forums, tels Vert-et-noir ou Transition.xooit. Mais ceux qui m’ont sans aucun doute apporté le plus, sont le blogueur québécois et désormais économiste David Gendron, avec lequel je partage quasiment toutes les convictions, tant au niveau politique qu’économique, ainsi que Kevin A. Carson, un blogueur économiste lui aussi, états-unien cette fois, que David Gendron a eu la bonne idée de me faire connaître, et dont la lecture du livre « studies in mutualist political economy » a été pour moi la confirmation évidente de tout ce que je pressentais alors, ainsi qu’une formidable révolution intellectuelle personnelle. J’ai d’ailleurs entamé la traduction en français d’une sélection personnelle de textes de ce livre, et j’espère bien un jour pouvoir vous la proposer.

Depuis la création de mon premier blogue et de mes premiers articles économiques, disais-je, ma pensée a évolué sur de nombreux points, et il convient donc de revenir sur ces points sur lesquels mes convictions ont changé, puisque aujourd’hui je ne réponds réellement que de mes articles postérieurs à mars 2010. Ceux qui précédaient cette date ne correspondent plus totalement à mes convictions actuelles. J’entame donc ici la rédaction d’une nouvelle série d’articles pour vous exposer ces nouvelles convictions.

Du mutuellisme « utopique » au mutuellisme de libre économie :

Lorsque j’ai rédigé ma série d’articles sur les contradictions économiques, j’appartenais encore à ce courant de pensée que l’on peut désigner sous le terme de « mutuellisme utopique ». Ce courant de pensée, qui est celui de Josiah Warren, de Proudhon, des owenistes, ou de certains socialistes ricardiens, consiste à établir volontairement et collectivement des règles du jeu égalitaires, différentes de celle de l’économie conventionnelle, par exemple avec une monnaie alternative, en l’occurrence une monnaie/travail, ou bien en mutualisant le capital productif, les clients devenant les sociétaires des industries dont ils nécessitent les produits ou services.

De tels systèmes paraissent fort sympathiques de prime abord, mais lorsqu’on regarde dans le détail, on s’aperçoit qu’ils génèrent tout un tas de petites incompatibilités ou difficultés marginales. Par exemple, une monnaie/travail basée exclusivement sur le temps de travail empêche nombre de métiers d’obtenir une rentabilité suffisante, que ce soit de par la qualité de ce métier (pénibilité, savoir-faire, talent, etc.), ou de par les coûts qui lui sont liés (déplacements, outils de l’ouvrier, etc.). On peut prendre l’exemple d’une nourrice : à partir de combien d’enfants à la fois dont celle-ci a la garde peut-on considérer qu’elle effectue une heure de travail complète, échangeable avec toute autre heure de travail ? Et pourquoi est-ce que celle qui ferait l’effort de jouer avec les enfants, de leur trouver des occupations et des activités, ne pourrait pas être mieux rémunérée que celle qui se contente de les surveiller de loin ? Les exemples de la sorte sont nombreux, et en fait, je me suis finalement rapidement aperçu que la manière avec laquelle les prix du travail sont fixés dans le système conventionnel, c’est-à-dire par l’équilibre entre l’offre et la demande, est bien plus simple et bien plus efficace.

En fait, en voulant instituer de telles « règles du jeu », je cherchais surtout à éviter l’apparition de plus-values. Mais j’ai finalement compris que dans un contexte concurrentiel, la plus-value devrait presque toujours s’annuler, puisque l’entreprise qui s’octroie des marges trop importantes devrait tôt ou tard perdre l’avantage face à une entreprise d’un niveau de productivité équivalent, produisant des biens ou services d’une qualité similaire, et qui pratiquerait des marges moins importantes. Dans un contexte de libre économie, la plus-value ne pourrait donc exister que temporairement, puisque la concurrence se chargerait automatiquement de rétablir les prix à leur niveau moyen de rapport coût/marge (ou, dit autrement, la concurrence permet de ramener les prix à des coûts).

Autre exemple, j’avais cette idée selon laquelle le capital devait préférablement appartenir aux consommateurs, afin qu’ils puissent disposer à leur guise de l’outil de travail et que la concurrence ne soit que qualitative, les coûts étant alors nécessairement les mêmes entre les différents producteurs, puisque obtenus avec le même capital, le même outillage, les mêmes coûts de production ou de service. Je cherchais ainsi à éviter que le producteur disposant de l’outil le plus performant l’emporte systématiquement sur ses confrères. Mais en fait, la concurrence ne contraint les producteurs à disposer d’un niveau de productivité équivalent que dans une même niche économique, c’est-à-dire uniquement pour fournir des biens ou services d’une qualité similaire. Et il n’y a que dans des périodes de possibilité d’augmentation brutale du niveau moyen de productivité, que ceux qui font les meilleurs investissements l’emportent sur les autres, et que le capital se retrouve concentré en une même unité de production ; mais à niveau moyen de productivité stable, aucune concentration du capital n’a lieu, la concurrence est toujours à la fois qualitative et quantitative, et les producteurs d’une même niche économique ont le temps de s’accorder sur le même niveau d’outillage, ne se distinguant alors mutuellement que par leurs talents respectifs.

Mais en plus, rien n’empêche, dans le système actuel, de pouvoir louer l’outillage d’une entreprise pour l’utiliser pour produire pour soi, avec le même niveau d’outillage, avec les mêmes coûts, mais avec une qualité différente. Les prix de ces loyers étant alors déterminés par l’équilibre entre l’offre de location d’outillages et la demande en location de cet outillage, et donc la concurrence entre les offrants se chargeant d’annuler les plus-values éventuelles sur ces offres de location. Donc en théorie n’importe qui peut bénéficier d’une productivité à un coût quasiment équivalent à celui de toute autre industrie disposant du niveau moyen de productivité. Et les productions obtenues avec ces locations participent bien entendu elles aussi à la concurrence générale, à niveau de productivité équivalent.

L’existence de plus-values est donc rendue impossible lorsqu’il y a concurrence, sauf dans deux cas : soit temporairement, dans des situations de marchés émergents ou bien d’évolutions soudaines du niveau moyen de productivité ; soit – et c’est là que se trouve la pertinence de la thèse mutuelliste de libre économie – dans des situations de monopoles imposés par la contrainte, en général par l’appui législatif de l’état, ou bien par une contrainte mafieuse, mais en tous cas toujours dans une situation autoritaire, coercitive. L’état est d’ailleurs assimilé à un système mafieux par les mutuellistes de libre marché, et ce n’est que sa légalité qui le distingue d’une mafia « illégale ».

Tout ceci fait que mes convictions ont évolué progressivement, et que je fais désormais partie de ceux que l’on peut désigner sous l’appellation de « mutuellistes de libre économie ». Le terme de libre marché est plus souvent utilisé, mais dans l’opinion générale, le terme de « marché » fait majoritairement référence au secteur privé. Or le libre marché ne comprend pas uniquement le secteur privé, mais également toutes les autres formes d’économies libres, telles l’économie solidaire et sociale, l’économie domestique, le troc, le commerce équitable, etc., du moment que les valeurs d’échange ne sont pas fixées arbitrairement par une autorité mais établies par des mécanismes d’équilibre entre offre et demande. Mais je préfère tout de même parler de « libre économie », afin de ne pas laisser de doute quand à la cohabitation du secteur privé avec toutes les autres formes d’économie, et d’éviter ainsi les confusions, bien que cette appellation ne soit pas à distinguer de celle communément utilisée de « libre marché ».

De la libre économie à la théorie générale :

Le mutuellisme de libre économie propose une théorie de la valeur travail (Labour Theory of Value, LTV) revisitée dans un contexte de libre marché. Cette théorie avance que dans un contexte de libre économie, les plus-values n’existent pas ou seulement de manière tout à fait marginales, et que tous les prix sont ramenés à des coûts par la concurrence libre et non faussée. Les prix, s’ils sont des coûts, correspondent à la valeur du travail qui a été nécessaire pour les obtenir, sans plus-value ; ils correspondent donc à la valeur du travail.

Mais pour que cela soit possible, il faut se trouver dans un contexte de libre marché, c’est-à-dire de concurrence libre et non faussée. Libre parce que dégagée de toute coercition, de toute législation économique, et de tout monopole ; et non faussée car ne se trouvant pas non plus en situation d’interventionnisme « positif », ce que l’on appelle communément le « dumping ».

Ce courant critique donc l’interventionnisme dans son ensemble, tant négatif (lois économiques, normes, monopoles, prix contraints (tarifs), impôts, taxes, répression des mouvements syndicaux, etc.) que positif (subventions, protectionnisme, services publics mis à la disposition des entreprises aux frais de la collectivité, régulations économiques, etc.), et propose l’avènement d’un marché réellement libre (et qui n’a donc rien à voir avec le marché actuel, faussement libre tel que  présenté et mis en place par les néo-libéraux). Mais il revisite également le droit de propriété, considérant que l’institution de la propriété privée de type lockéenne, instituée notamment sur le foncier, équivaut à l’établissement coercitif d’un monopole sur les ressources (ou d’un oligopole). Il propose en contrepartie l’adoption de la possession mutuelliste, établie selon un droit d’usage, donc par le contrat plutôt que par la coercition.

Le mutuellisme de libre économie affirme donc que, bien que toujours pavé de bonnes intentions, l’interventionnisme n’en est pas moins systématiquement contre-productif, et même qu’il est le problème au lieu d’être la solution ; que la solution réside dans l’abandon de l’intervention. Sans intervention, c’est par les entreprises que les dépenses logistiques sont prises en charge, au lieu d’être externalisées (c’est-à-dire prises en charge par les collectivités, et donc par les contribuables) ; elles sont donc répercutées sur les prix par lesdites entreprises. Sans intervention, les dépenses logistiques sont donc intégrées aux coûts des produits et services ; or, ces mêmes dépenses logistiques évoluent proportionnellement à la taille des infrastructures : plus l’infrastructure est grande et centralisée, et plus la logistique pèse sur les coûts, jusqu’à les rendre dissuasifs. Sans intervention, la taille et l’étendue des infrastructures se retrouve donc limitée par ces dépenses logistiques qui contrebalancent ainsi le phénomène des économies d’échelle. Donc, dans une situation de réelle économie libre, non seulement le capital ne se concentre pas, mais en fait il a au contraire plutôt tendance à être déconcentré, fragmenté, ou tout au moins à voir sa concentration limitée par ces dits facteurs de coûts logistiques.

J’ajoute même à cela qu’avec la loi des rendements décroissants, toute infrastructure centralisée, toute société interventionniste, toute « civilisation », est condamnée d’avance à l’effondrement systémique ; car l’interventionnisme ne peut fonctionner que dans un contexte de croissance exponentielle, ce qui est une situation forcément limitée dans le temps, notamment à cause de ces mêmes coûts logistiques. L’interventionnisme est en fait un phénomène de rétroaction positive, c’est-à-dire de facteur aggravant, ou de phénomène d’amplification. Mais lorsque la croissance cesse d’augmenter, les rendements décroissants se font sentir, et ce facteur aggravant entraîne un effondrement d’autant plus important et brutal. A l’inverse, une société décentralisée, sans interventionnisme, fonctionne en étant en permanence en équilibre, conjointement à l’évolution du niveau moyen de productivité, sans phénomène d’amplification. Les rétroactions positives sont compensées par des rétroactions négatives, et le tout s’équilibre dans une homéostasie économique, évolutive mais stable, sans risque de crise systémique.

Ce que je nomme homéostasie économique désigne donc précisément cet équilibre économique obtenu dans un contexte de libre économie, d’économie dégagée de toute coercition. J’utilise cette appellation par similitude avec la théorie écologiste de l’homéostasie de la biosphère, celle communément appelée « théorie de l’hypothèse Gaïa ». Cette théorie propose un modèle écologiste d’équilibre de la biosphère, tout à fait comparable, en termes économiques, au modèle idéal du libre marché. Et à partir de la similitude entre ces deux modèles, j’ai pu conceptualiser une théorie générale de l’homéostasie libertaire, applicable à tous les domaines, économique, sociologique, et philosophique, dans des conditions d’absence de coercition, d’absence d’autorité (i.e., dans des conditions d’anarchie). Pour cette raison, cette série d’articles débutera par un article qui proposera une étude critique de la théorie de l’hypothèse Gaïa, afin de pouvoir ensuite mieux illustrer celle de l’homéostasie économique, que je développerai alors en détails. Je tenterai ensuite de définir les principes d’une théorie générale, avant d’en proposer certaines applications philosophiques et philosophiques (en l’occurrence, politiques et judiciaires, ainsi qu’écologiques et agronomiques).