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La question nomade

18 septembre 2010

Cet article fait suite à celui de Yves Brouckaert, que j’ai auparavant publié, en rapport avec l’actualité concernant les roms et la manière dont Sarkonazi traite ce sujet. Au-delà de la politique purement actuelle, il convient auparavant de faire un petit point sur ce qu’est réellement le nomadisme, sur son origine, et sur son évolution.

En effet, la question du nomadisme est souvent traitée soit de manière idyllique, soit de manière frontale, mais rarement de manière globale. Pour ce qui est de la manière frontale, il s’agit évidemment d’une idéologie de sédentaire, qui a hérité de la propriété privée et de l’autorité de l’état, et qui pour le coup considère le nomade, à minima comme un marginal qui refuse de s’adapter, au pire comme un parasite qui refuse de reconnaître la propriété d’autrui et l’autorité de l’état, et le progrès que ces principes représentent. A l’opposé, d’autres idéalisent la vie nomade, souvent en lui reconnaissant une origine antérieure à celle de la sédentarité, et vantant ainsi, non sans raison d’ailleurs, la liberté que cette vie nomade peut procurer, allant même parfois jusqu’à considérer la sédentarité comme oppressante, la représenter comme une institution aliénante sur laquelle il faudrait revenir, et qu’il faut combattre, et considérer comme ennemie.

Le lien entre ces deux idéologies, c’est que dans les deux cas, le nomadisme est considéré comme antérieur à la sédentarité ; du point de vue des nomades, l’évolution du nomadisme vers la sédentarité est vécue comme une évolution négative, et du point de vue sédentaire, comme une évolution positive. Nomadisme et sédentaires seraient donc condamnés à s’affronter indéfiniment, tels des conservateurs et des progressistes, les uns refusant le progrès, les autres le glorifiant.

Mais le nomadisme est-il réellement antérieur à la sédentarité ? J’avais déjà entamé une réflexion sur ce sujet dans un article précédent, et je vous en livre ici un passage :

« Lorsque nos ancêtres sapiens ont quitté le continent africain, et ont colonisé le vaste continent eurasiatique, on a coutume de penser que cette colonisation a eu lieu par l’intermédiaire de sortes de groupes éclaireurs, nomades et mobiles, qui, trouvant le passage de l’isthme de suez, se sont alors retrouvés face à un immense territoire vide d’humains, dans lequel ils se sont lancés à l’aventure, en allant un peu au hasard, au gré de leurs découvertes, tels des électrons libres. Et que la colonisation de ce nouveau continent s’est faite par une sorte de flux migratoire, de nombreux individus se déplaçant alors vers ce nouveau monde.

[…]Les tribus avaient plutôt intérêt à rester, ou tout au moins à revenir régulièrement aux mêmes endroits, d’une année sur l’autre. Des archéologues ont ainsi pu vérifier que les tribus européennes de l’époque de Cro-magnon étaient plutôt semi sédentaires, c’est-à-dire qu’elles se déplaçaient sur un même territoire, tout au long de l’année ; sur une sorte de parcours, de ressource en ressource, au gré des saisons et de la fructification de telles ou telles plantes poussant dans un endroit précis, ou du passage migratoire de telle ou telle espèce animale. Les groupes étaient constitués d’une trentaine à une soixantaine d’individus, et évoluaient sur un territoire d’environ trente kilomètres de rayon, autour d’un « camp de base » régulièrement fréquenté.

[…]Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs n’étaient donc pas – pas plus qu’ils ne le sont aujourd’hui – des nomades sans territoire, des aventuriers sans propriété foncière. Ils évoluaient sur des territoires qu’ils connaissaient et défendaient, de la même manière d’ailleurs que le font nos cousins les grands singes. »

En fait, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs n’étaient pas nomades, pas plus qu’ils n’étaient sédentaires ; ils étaient semi-sédentaires, évoluant sur des territoires mouvants et évolutifs. Et c’est lorsque certains d’entre eux se sont réellement sédentarisés, avec l’apparition de l’agriculture, que d’autres se sont « nomadisés ». Je ne parle pas ici des nomades des steppes, qui sont en fait des sédentaires, puisqu’ils vivent sur des territoires fixes, au sein desquels ils évoluent, du fait que leurs principales ressources (en général des troupeaux d’herbivores) soient des ressources mouvantes, qu’il faut donc suivre de manière cyclique, mais il s’agit bien de territoires fixes, chaque communauté ou famille ayant son troupeau, ses pâturages, et où chacune défend son territoire. En général, un territoire appartient soit à des agriculteurs, soit à des éleveurs, mais les deux cohabitent rarement sur le même espace. Il n’y a pas que dans les steppes que l’on retrouve ce genre de « sédentaires éleveurs », plus ou moins mobiles, mais également partout où il y a des pâturages d’estive, ou bien des causses incultes. Ceux dont je parle, ce sont les vrais nomades, ceux qui cohabitent avec les sédentaires, que ces derniers soient éleveurs ou agriculteurs.

En effet, lorsque nos ancêtres se sont sédentarisés, des villages sont apparus, puis des villes, ainsi que des routes, des canaux, des voies maritimes. Cette modification des infrastructures et des rapports de territorialité a créé de nouvelles « niches économiques », dont certains ont pu profiter. Il s’agissait tout d’abord de commerçants, mais ont suivi également des forains, des artistes ambulants, ou bien de simples vagabonds en quête de changement, voire même quelques « investisseurs » en quête de transferts de capitaux, de technologies ou autres, ou bien de la « main d’œuvre » se déplaçant de travail périodique en travail périodique. Les roms, les gitans, les tsiganes, en font partie ; ils font parfois office de musiciens nomades intervenant dans des cérémonies ponctuelles, et le plus souvent font office de main d’oeuvre ambulante et flexible, effectuant de petits travaux qui rebutent souvent les sédentaires, ou bien plus simplement des travaux qui nécessitent un apport périodique et important de main d’œuvre, comme lors des vendanges dans les régions viticoles, ce qui peut permettre d’éviter par exemple d’avoir recours au travail des enfants.

Certains groupes de nomades, troubadours, saltimbanques, forains, ambulants, commerçants au long cours, marins intrépides, prêteurs et banquiers, travailleurs flexibles, se sont si spécialisés, qu’à force de partager les mêmes conditions d’existence et de se côtoyer, des familles au départ différentes ont fini par constituer des peuples. Les juifs, les roms, les manouches, les touaregs, et d’autres, autant de peuples nomades qui sont nés de la sédentarité. Sédentarité et nomadisme sont en fait les deux faces de la même médaille. L’un ne va pas sans l’autre, et tant qu’il y aura des sédentaires, il y aura des nomades pour faire le lien entre les territoires fixes des sédentaires, pour pallier aux défauts que crée la sédentarité.

Vouloir opposer sédentarité et nomadisme est donc purement ridicule, puisque les deux modes de vie sont les deux entités d’une même organisation sociale devenue schizophrène. Et si l’un des deux sert de bouc émissaire à l’autre (et il s’agit bien de cela en ce qui concerne l’actualité politique), en même temps il lui procure tout un tas de services vitaux et absolument nécessaires. Supprimer ou repousser un groupe ethnique n’en effacera pas moins la niche socio-économique qu’il occupait, et d’autres chercheront aussitôt à occuper cette même niche, et ils seront tout aussi « dérangeants » que les précédents, en même temps qu’ils lui seront pourtant tout aussi utiles.

Cette opposition dualiste n’est due qu’à une complémentarité pourtant évidente : la sédentarité n’est pas plus oppressante que le nomadisme n’est parasitaire, et il serait plus que temps que cette question soit traitée de manière globale, et que cessent les affrontements et les haines ou les idées préconçues entre nomades et sédentaires. Les deux doivent reconnaître leurs complémentarités, et trouver un consensus qui permette à chacun de contribuer au bien être de tous. Les sédentaires doivent reconsidérer leur principe de propriété et tempérer l’autorité de leurs institutions, et les nomades doivent considérer les institutions des sédentaires et la territorialité comme étant la source de leurs légitimes profits, et non comme des institutions oppressantes et aliénantes qu’ils doivent affronter jusque dans le principe.

Quant à ceux qui veulent revenir de cette civilisation schizophrène et retourner à des territoires évolutifs et à des vies semi-nomades, c’est une autre affaire, mais en tous cas, leur combat n’est ni à projeter sur le nomadisme et sa liberté, ni à affronter la sédentarité et son organisation sociale ; leur combat est à élever à un niveau bien plus complexe et essentiel que cela.

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