Posts Tagged ‘territoire’

Peut-on être libertarien et contre la propriété individuelle ?

2 janvier 2016

Voici un article que j’ai écrit à la demande d’Adrien Faure, et qui a donc été publié en premier sur son blog. Il était originairement adressé à Mikaël Mugneret, lequel devrait prochainement défendre le positionnement inverse (puisqu’il s’agit d’une sorte de « duel » sur un point précis qui divise certains libertariens) ; j’ai donc repris nombre de ses arguments, mais pas seulement les siens, et j’ai ainsi tenté de faire une synthèse de tous les arguments des « anti-capitalistes » qui s’opposent à la propriété individuelle. Je le publie désormais ici : 


382_Anarcho_Gadsden_Flag___Don____t_Tread_on_Me

Paragraphe

Peut-on être libertarien et contre la propriété individuelle ?


Certains libertariens se disent contre la propriété individuelle, ce qui
amène à un débat entre les différentes tendances. Quels sont les arguments de ces libertariens « anticapitalistes » (au sens de capitalisme en tant que « propriété privée des moyens de production »), et sont-ils valables et légitimes ? C’est ce à quoi je vais tenter de répondre dans cet article.

En général, leur argument principal est que l’humain « originel » est sensé avoir évolué dans un cadre où la propriété individuelle n’existait pas, et où chacun pouvait évoluer comme bon lui semble dans une nature qui n’était possédée par personne, s’appropriant ce qui lui était nécessaire selon ses besoins ou ses envies. En réalité, cette conception de l’histoire est totalement démentie dans les faits, et c’est ce à quoi je vais répondre en premier lieu ; il y a bien longtemps que chaque parcelle de ce monde a été appropriée et défendue par des humains, aussitôt que ceux-ci ont atteint des terres vierges sur lesquelles ils décidèrent de s’installer.

Mais au-delà de cette vision anachronique sur laquelle se basent les libertariens anticapitalistes, il convient de se demander également si une éventuelle gestion commune de la propriété est seulement possible dans une société libertarienne, sans recréer aussitôt l’État ; c’est la seconde question à laquelle je tenterai ici d’apporter une réponse. Logiquement, toute propriété qui n’est pas individuelle est de fait collectivisée, or le collectivisme c’est l’État, donc ce à quoi s’oppose le libertarianisme ; un libertarianisme sans la propriété individuelle ne serait-il alors qu’un simple oxymore ?

Enfin, je me poserai la question de la légitimité-même d’une telle volonté de gestion collective dans une optique libertarienne, et je tenterai de répondre à l’autre argument souvent avancé par les anti-capitalistes, des supposées conséquences néfastes d’un marché libre basé sur la propriété privée.

Paragraphe

Le mythe de la propriété collective originelle :

Au même titre que la plupart des animaux, les humains s’approprient leurs territoires, lesquels territoires sont plus ou moins précis dans leurs définitions et plus ou moins défendus par leurs propriétaires proportionnellement à la dépendance de ces-dits propriétaires envers les ressources géographiques de leurs territoires respectifs, depuis les simples itinéraires cycliques des migrateurs jusqu’aux territoires de chasse des carnivores ou aux véritables frontières géographiques entre fourmilières. De même, les humains ont possédé des territoires de plus en plus précis dans leurs définitions et de mieux en mieux défendus à mesure que leur mode de vie évoluait du statut de chasseur-cueilleur à celui de cultivateur, d’artisan et commerçant, ou de « détenteur du monopole de la force dissuasive » comme c’est le cas dans les chefferies traditionnelles ou dans les sociétés modernes étatiques. Plus on devient dépendant de ressources précises, plus la propriété de ces ressources doit être précisée aux yeux d’éventuels prétendants à la même ressource.

Cette idée selon laquelle l’humain « originel » pouvait évoluer comme il l’entendait dans la nature et se servant à sa guise est un mythe (si on met de côté les quelques expériences tout à fait exceptionnelles et anecdotiques où certains, en se déplaçant, sont arrivés par hasard dans des territoires vierges où aucun humain n’avait encore posé le pied). Dans les sociétés traditionnelles, les humains ne sont pas libres d’évoluer au-delà de leur territoire ou du territoire de leur communauté, ou alors de manière occasionnelle seulement, et limitée à des conditions bien précises sur le territoire des communautés amies de la leur. La grande majorité de la population humaine, jusqu’à une époque extrêmement récente aux yeux de l’histoire, ne connaissait et ne pouvait légitimement connaître qu’un secteur géographique extrêmement limité, autour d’un lieu de vie dans lequel ils étaient nés et dans lequel ils seraient amenés dans la plupart des cas à passer toute leur vie ; tout au plus certains pourraient être amenés à vivre dans les communautés voisines, mais rarement au delà.

Le fait de pouvoir circuler dans le monde entier dans un immense réseau connecté de voies de circulation, de pouvoir se promener avec insouciance dans la nature sans devoir tenir compte de qui est propriétaire des lieux franchis, est en réalité un privilège qui provient de l’existence des États modernes, et qui est d’ailleurs réservé à leurs membres, voire à leur élite. Quand bien même, la plupart du temps ce privilège est limité à certaines conditions et à certaines pratiques, et pas à d’autres.

Dans la réalité d’un monde de propriétaires, la circulation doit donc se faire avec l’accord des propriétaires. Et c’est d’ailleurs bel et bien ce qui a tout de même lieu actuellement, où l’État est en réalité le seul véritable propriétaire des lieux, bien qu’il en délègue certains usages plus ou moins étendus à des membres de sa collectivité, moyennant des contre-parties plus ou moins élevées à la charge de ces propriétaires « usufruitiers » (impôts, services obligatoires, etc), qu’on peut tout à fait considérer comme un loyer. La question libertarienne est donc que les individus obtiennent une véritable propriété privée, complète et sans aucun loyer envers l’État, où ils disposent réellement à la fois de la nue-propriété, de l’usus, du fructus et de l’abusus, et où la responsabilité de faire reconnaître aux yeux d’autrui et de défendre leur propriété privée leur incombe personnellement.

Paragraphe

L’impossibilité actuelle d’une gestion démocratique des ressources :

La question est ensuite de savoir si les humains peuvent évoluer librement au sein de leur communauté, et si la communauté libertarienne pourrait être considérée comme une seule entité au sein de laquelle les individus pourraient évoluer librement.

Dans les communautés traditionnelles, dans les bandes et les tribus, les individus n’évoluent librement que dans les règles et limites décidées collectivement par les membres de la communauté, que ce droit soit acquis ponctuellement par une délibération collective, tacitement accordé par les autres membres sans délibération, ou bien traditionnellement régenté (tabous, itinéraires cycliques, etc) – c’est-à-dire précédemment délibéré et acquis, et perpétué ensuite par norme ou tradition. Il en est bien évidemment de même dans les chefferies et les sociétés étatiques antiques ou modernes, bien que le fondement du Droit soit plutôt dans celles-ci le fait du souverain (que celui-ci détienne son pouvoir par la force dissuasive ou par une élection). La différence tient au fait que le nombre de membres constituant la société est trop important pour que ceux-ci puissent délibérer collectivement et obtenir un consensus.

La limite au-delà de laquelle le consensus est impossible à obtenir dans un groupe humain se situe aux alentours de 160 individus ; ce chiffre a été démontré à la fois par les anthropologues qui ont observé empiriquement qu’au-delà de ce chiffre les sociétés se divisaient en clans et donc évoluaient en chefferies (y compris dans les sociétés démocratiques où les clans s’affrontent de manière ritualisée pour tenter d’obtenir légalement le pouvoir sur les autres), et par les sciences neurologiques modernes qui ont montré que le cerveau humain n’était pas apte à entretenir naturellement des relations amicales avec davantage de 160 individus à la fois : au-delà, il nous faut d’autres intérêts pour assurer une cohabitation cordiale avec des individus que nous ne connaissons pas suffisamment pour pouvoir avoir en eux une confiance satisfaisante, et pour accepter de respecter volontairement un Droit collectif sans avoir d’obligation morale, dissuasive ou contractuelle de le faire.

La force du souverain (la plupart du temps légitimée par une morale religieuse, notamment dans les États antiques) et l’usage qu’il fait de la loi, c’est-à-dire de la dissuasion, fait usage de Droit dans une société étatique, et permet de dépasser ce seuil ; à l’inverse, la légitimité morale du contrat, c’est-à-dire de l’intérêt réciproque de la transaction, fait usage de Droit dans une société libertarienne. Accepter une collectivisation de la propriété, dans une société comptant plus d’une cent-soixantaine d’individus, reviendrait donc à accepter la primauté de la loi, du souverain et de la force dissuasive pour fonder le Droit. Refuser toute collectivisation de la propriété, même partielle, revient à accepter la propriété comme limite fondamentale, et le contrat entre propriétaires comme unique possibilité de dépassement de la « frontière » que représente la propriété d’autrui. Ainsi la seule possibilité de circulation sur d’autres territoires que le sien, et à plus forte raison la seule possibilité de se servir sur ces-dites propriétés, serait strictement limitée aux contrats réalisés entre propriétaires, ainsi qu’au Droit local émanant de ces contrats.

Paragraphe

La question du droit à une ressource :

Le second argument majeur des « anti-capitalistes » est que l’appropriation complète d’un territoire empêche autrui d’avoir accès à sa part légitime d’une ressource, privant ainsi tous les autres de leurs droits, supposés légitimes, à disposer d’une part proportionnée de chaque ressource de ce monde. La question est donc de savoir si ce droit précis est légitime ou non. Or il est évident qu’il est impossible que chaque individu puisse avoir un quelconque droit à sa part respective de chaque ressource de cette planète. Déjà parce qu’une ressource n’est par définition qu’une catégorie arbitraire regroupant des choses complètement différentes en qualité ou en difficulté d’obtention, et donc en capacité d’usage ; donc, sans même parler de sa complexité, comment pourrait-on définir un droit égalitaire sur des ressources qui ne le sont pas ? Et ensuite parce que vivre, exister, c’est déjà en soi utiliser de manière totalement exclusive certaines ressources, ne serait-ce que pour fabriquer son propre corps, ressources que par définition nul autre ne pourrait s’approprier sans nuire de fait au premier détenteur.

Et il en est de même pour toute autre ressource consommée, et donc pour toute autre ressource appropriée. Toute ressource ne peut être qu’appropriée par un premier détenteur, et si elle doit être cédée à un second, cela ne peut moralement se faire que par le consentement du premier détenteur. Toute proposition de redistribution de parts à autrui (que ce soit par une land value tax, par un revenu de base universel ou autre) contre l’avis du premier détenteur, ne peut être que spoliation, c’est-à-dire vol, et donc ne peut pas être légitimée d’un point de vue libertarien. Une telle distribution avec attribution égalitaire ne pourrait avoir lieu que dans le cas de la découverte d’une ressource non encore possédée par qui que ce soit, mais il y a bien longtemps que toutes les ressources de cette planète sont possédées par quelqu’un, tous les territoires étant depuis bien longtemps attribués et détenus, ne serait-ce que détenus par des États (biens publics) ou même détenus collectivement par des contrats mutuels regroupant tous les États (eaux internationales, Antarctique). Toute proposition de distribution égalitaire de ressources est donc nécessairement une proposition collectiviste, c’est-à-dire étatiste.

Paragraphe

Risque de monopole et rente de rareté :

Le risque de monopole est souvent invoqué sous la forme – en robinsonnade – de « l’unique source » d’une île hypothétique, qui dans un monde libertarien risquerait selon cette critique d’être possédée par un unique propriétaire, lequel pourrait alors décider à sa guise de vendre l’eau à un prix prohibitif pour les plus pauvres, voire de les réduire en esclavage en échange de cette vente, ou bien de décider de conserver pour lui seul cette denrée absolument vitale, causant ainsi la mort assurée de ses congénères (cette robinsonnade sous-tend bien entendu cette idée reçue commune, selon laquelle le marché conduirait nécessairement à un tel monopole). Or, ce supposé « droit de vie et de mort » du propriétaire monopoliste, s’il est envisageable d’un point de vue imaginatif, est néanmoins peu probable dans la réalité, ne serait-ce que grâce à cette même imagination et capacité de prévision dont sont également dotés, eux aussi et fort heureusement, l’ensemble des acteurs qui dépendent de cette ressource.

En effet, avant d’imaginer qu’on puisse aboutir à une telle situation (et en acceptant même de mettre de côté l’idée que l’intérêt individuel de ce propriétaire monopoliste puisse être autre que d’aller dans le sens d’une commercialisation de son eau au plus grand nombre de ses congénères (si ce n’est à l’intégralité de ceux-ci) et donc à des prix raisonnables – y compris simplement pour sa propre sécurité) il faut d’abord imaginer comment une telle situation ait pu être obtenue. Or, pour qu’une telle situation de monopole puisse exister, il faut que tous les autres acteurs aient accepté auparavant de lui vendre leurs propres parts de cette source ou bien leurs droits sur cette source. S’ils ont accepté cela, dans un marché libre, c’est qu’ils ont jugé que cette vente n’engageait pas de risque de ne plus être approvisionnés ou de ne l’être que de manière prohibitive ; et dans une société libertarienne les acteurs sont par définition les seuls juges de leurs propres choix, tant que cela n’implique qu’eux-mêmes.

En fait, si cette source appartient depuis toujours à ce propriétaire, c’est qu’il en est le propriétaire originel, donc légitime : c’est qu’il fut le tout premier arrivant, sur cette île déserte qui ne comprenait qu’une seule source d’eau potable, source qu’il a donc pu légitimement s’approprier avec le reste (la « légitimité » n’engageait à ce moment-là que lui, puisqu’il était seul sur son île). Dans ce cas, les suivants qui vinrent s’installer après lui sur cette île, donc qui acquirent inévitablement leurs terres en négociation avec ce premier propriétaire, eurent à charge d’anticiper, et d’accepter ou non d’acquérir des terres sur lesquelles il n’y avait pas d’eau ou bien sur lesquelles il n’y avait qu’une seule possibilité d’en obtenir : celle d’en passer par un contrat avec le premier arrivant. Ils ont donc négocié le prix du foncier en fonction de cette pression sur la ressource en eau, et s’ils ont été prévoyants, ils en auront forcément négocié un certain nombre de droits, concomitamment à leur achat de foncier.

Cette situation, si elle peut paraître anachronique lorsqu’elle est imaginée ainsi, dans un monde peuplé de seulement quelques habitants originels, est pourtant parfaitement similaire à celle de n’importe quelle propriété foncière actuelle, dont l’immense majorité ne contient ni source ni traversée de fleuve ou de ruisseau ; universellement, lorsqu’un acquéreur achète un terrain, logiquement il est sensé se renseigner auparavant sur les possibilités d’accès à ce terrain, et d’approvisionnement de ce terrain en un certain nombre de ressources qu’il juge nécessaires, ainsi que sur les droits qui sont négociables en complément de cette nue-propriété ; et il négocie donc le prix du terrain en fonction de tout cela, et au final en accepte ou non l’acquisition, en fonction du rapport qualité/prix obtenu. Mais s’il en accepte l’acquisition, alors il le fait en connaissance de cause, et se doit donc d’accepter de ne pas posséder tout ce qui manque à ce terrain, c’est-à-dire tout ce que par définition en achetant ce terrain il n’a pas acheté avec, c’est-à-dire le reste de l’univers.

Paragraphe

Conclusions :

Il apparaît donc que les arguments des « anti-capitalistes » n’ont :

– Aucune validité historique ; puisque même dans les communautés traditionnelles le droit à profiter librement de la nature était limité à la propriété de la communauté elle-même, et au consensus à obtenir nécessairement auprès de tous les membres constituant cette communauté, ou bien au droit coutumier régissant celle-ci.

– Aucune validité anthropologique ; puisque l’obtention d’un consensus est impossible dans une société dépassant la cent-soixantaine d’individus, et qu’aucune proposition libertarienne ne pourrait raisonnablement proposer de transformer la société mondiale en une unique société libertarienne ne dépassant pas les 160 individus.

– Aucune légitimité dans sa méthode, et donc vis-à-vis du Droit, c’est-à-dire de la morale libertarienne fondée sur le respect de l’individu (et donc de sa propriété légitime) ; puisque toute méthode d’attribution égalitaire, ou de redistribution collective ou de généralisation publique d’une ou plusieurs ressources, nécessiterait le vol et la spoliation puis la lutte pour la souveraineté de cette ressource, et donc la négation de l’individu, pourtant base fondamentale d’une société libertarienne. L’attribution éventuelle d’un universel droit à utiliser la propriété d’autrui, et destiné à pallier à un éventuel risque de monopole, constituerait en soi la constitution, la création d’un nouvel État.

– Aucune valeur de mise en garde, puisque la meilleure garantie face à un éventuel risque de générer des phénomènes de rente est justement la liberté (et donc la responsabilité) de la plus grande diversité possible d’individus, diversité qui n’est nulle part davantage magnifiée que dans une société libertarienne.

Quant aux conséquences de la proposition anti-capitaliste, elles sont celles du collectivisme et de l’étatisme, c’est-à-dire celles dénoncées par l’école des choix publics, soit le clientélisme, la connivence et la corruption ; et donc la hiérarchie, les inégalités de droit, la spoliation et la dégradation des libertés individuelles, le non-respect des contrats. Ces conséquences, au final, sont celles de l’usage de la force et de la dissuasion, soit tout ce à quoi s’opposent les libertariens. On ne peut donc pas être à la fois libertarien et opposé à la propriété individuelle.

La seule possibilité de « collectivisation des ressources » compatible avec le libertarianisme serait une collectivisation volontaire de certaines ressources, au sein même d’une communauté libertarienne. Cependant, une telle « collectivisation » serait en réalité une collectivisation contractuelle, reposant sur une mise en commun volontaire et préalablement définie de propriétés individuelles (définissant donc également au préalable les conditions éventuelles de rupture de ce contrat), donc basée sur une société régie de Droit par la propriété individuelle. Cela n’a au final rien à voir avec la théorie collectiviste qui pose comme préalable et universelle la propriété collective ; c’est même tout l’inverse, le préalable indispensable est ici la propriété individuelle, librement et volontairement mise en commun, en tout ou partie : il s’agit ni plus ni moins d’un contrat entre propriétaires, comme le sont un mariage, une société anonyme, une association ou un syndicat de copropriété.

Non seulement on ne peut pas être à la fois libertarien et contre la propriété individuelle, mais en plus la propriété individuelle est justement ce qui constitue le seul fondement de toute société libertarienne : la société libertarienne, C’EST la société de la propriété individuelle.

Paragraphe

Publicités

La rentabilisation de l'investissement

26 février 2010

La spécialisation individuelle des tâches a un avantage capital : elle permet de diminuer globalement l’effort de l’individu. C’est très certainement pour cette raison que nos ancêtres se sont progressivement spécialisés. Mais la spécialisation des individus les rend dépendants économiquement les uns des autres. Dans mon article économique précédent, j’ai proposé une méthode pour inscrire la spécialisation dans une économie équitable ; une économie basée sur des échanges mutuels entre individus, ne supprimant donc pas les dépendances économiques entre individus, mais les équilibrant, les rendant justes.

Cette méthode est développée à partir de l’idée selon laquelle la spécialisation des individus, ou plus largement l’échange de produits entre producteurs spécialisés, a une utilité plus grande que le non échange (c’est-à-dire l’autarcie). Les avantages de l’échange sont avant tout une diminution du labeur, ainsi qu’un confort et une sécurité plus importants lorsque la spécialisation permet de développer une production agraire. Mais un individu adepte de l’autarcie aurait pu me rétorquer que ces avantages ne sont somme toute pas assez importants pour accepter l’échange, même mutuel ; et qu’il vaut mieux tout de même préférer l’autarcie, quitte à avoir un peu plus (ou beaucoup plus) de labeur, et un peu moins de confort.

On peut effectivement me rétorquer cela ; seulement, lorsqu’on tente une approche de l’autarcie, on s’aperçoit que non seulement le labeur est effectivement immense, mais qu’en plus, la production autarcique de certaines choses nécessaires à la subsistance, ne sont pas du tout rentables pour une seule personne, ni même pour une seule unité familiale, à partir du moment où l’on s’approprie les ressources ou les outillages nécessaires à cette production. Or, toute l’histoire des humains, y compris celle des chasseurs-cueilleurs, a été le théâtre d’une appropriation (individuelle ou collective) de ressources, ou d’outillages, et d’utilisation de ceux-ci. Et à partir du moment où le marché s’est développé, l’appropriation des ressources est devenue majoritairement privée, c’est-à-dire que le propriétaire de la ressource en est également devenu l’utilisateur (le travailleur), et le bénéficiaire (le consommateur) ; puis, nous l’avons vu, il est ensuite devenu le bénéficiaire d’éventuelles spéculations sur la production que lui ont permis ces ressources et ces outillages, par le négoce des produits de cette utilisation.

Mais, disais-je, même lorsque cette appropriation de ressources et d’outillages est réalisée dans le but d’une production autarcique, on s’aperçoit que certaines productions nécessaires à la subsistance ne sont pas rentables, c’est-à-dire qu’elles réclament un investissement (en ressources ou en outillages) trop grand, ou autrement dit, que l’investissement minimum, par unité de production, permet forcément de produire bien plus qu’il n’en faut pour un individu isolé, ou même pour une famille. Et cet investissement va donc inévitablement générer des échanges.

La poule et la vache :

C’est évidement le cas pour n’importe qui désirant investir dans une autoproduction alimentaire. On comprend très bien qu’une poule soit rentable, même pour un individu seul, car elle va produire tout au plus un œuf par jour, soit environ ce que nécessite un individu seul. Une famille de quatre personnes, de la même manière, pourra s’offrir un « cheptel » de quatre poules, et obtiendra la même production par individu, soit un œuf par jour et par personne. Il y a de nombreux investissements possibles de la sorte : tubercules, légumes annuels, ou bisannuels, plantes aromatiques pérennes, graminées, légumineuses, framboisiers et autres arbustes, petits arbres fruitiers également, lapins, poulets de consommation, etc. A chaque fois, un ou plusieurs exemplaires de chaque type de ressource est utilisable pour une personne seule, ou pour une cellule familiale. Par contre, ça ne sera pas le cas avec des ressources nécessitant un investissement plus important : si par exemple, vous voulez vous auto produire votre lait, et vous approprier pour cela une vache, vous vous apercevrez bien vite que celle-ci produira bien plus qu’il  n’en faut pour vous, ou même pour votre cellule familiale (sauf si cette cellule familiale est une tribu allant jusqu’à abriter vos cousins au septième degré, bien sûr).

En effet, une vache rustique produit au moins 15 ou 20 litres de lait par jour. Une Holstein « poussée » d’aujourd’hui peut produire jusqu’à soixante litres de lait par jour en moyenne. Même si vous prenez une vache rustique, de vieille race, vous allez donc vous retrouver avec 20 litres de lait à consommer par jour. Mettons que vous en buviez un demi litre tel quel, que vous en consommiez un demi-litre sous forme de yaourt, un litre sous forme de fromage (soit tout de même 100grammes de fromage par jour), vous n’en aurez utilisé que deux litres par jour, et ceci pourra constituer la moitié de tous vos apports quotidiens. Il en résulte que 10 à 20 personnes comme vous pourraient profiter de la production laitière de votre vache. Et comme votre vache ne devrait pas rester seule, il vaudrait mieux pour elle que vous en ayez deux ou trois. Votre cellule familiale peut donc être bien vaste.

Une vache, c’est trop, me direz-vous, mais pourquoi alors ne pas se contenter d’une chèvre, à la place ? Et bien, même si je considère une consommation individuelle de deux litres de lait par jour (ce qui est tout de même une consommation énorme !), et comme il faudrait au moins que je possède trois chèvres, sinon elles risqueraient de s’ennuyer à mourir (au sens littéral du terme), je disposerais donc d’un minimum de 10 litres de lait par jour, soit la consommation d’au moins 5 personnes, plutôt de dix personnes. La taille du cercle familial peut être plus réduit, mais ça reste tout de même un cercle important. Si je voulais être vraiment seul, ou bien vivre en couple, en tous cas sans les grands-parents, les frères et sœurs, ou les cousins, je devrais donc me passer de lait.

Pourquoi pas, me diriez-vous ? Après tout, vous pourriez devenir végétalien, et vous contenter de fruits et légumes.

Et bien, vous répondrai-je, ce dilemme de l’investissement n’est pas vrai que pour les personnes non végétaliennes ; car il est transposable sur des produits végétaux, comme par exemple sur un grand arbre fruitier ou un grand noyer, donc aussi pour les végétaliens. Devrais-je absolument me nourrir de 15 kilogrammes de cerises pendant cinq jours (en plus du reste), sous prétexte que c’est moi qui ai planté et entretenu cet arbre, ou ne devrais-je pas plutôt les échanger, en n’en gardant qu’une part raisonnable pour ma propre consommation ?

Mais là encore, certains pourraient me rétorquer que le problème dans ce cas, c’est que je me suis justement approprié cet arbre, en le plantant, en l’entretenant, alors que je pourrais me contenter simplement de cueillir des fruits sur un arbre sauvage, qui n’appartient à personne et qui a poussé tout seul. De n’y prélever qu’une part nécessaire à ma consommation, et de laisser le reste pour d’autres.

          

Pour répondre à cela, il me faut avant tout faire le point sur ce qu’a été l’appropriation des ressources, et sur l’origine de ce qu’est la propriété, et par là de ce qu’est le capital.

L’appropriation des ressources :

Lorsque nos ancêtres sapiens ont quitté le continent africain, et ont colonisé le vaste continent eurasiatique, on a coutume de penser que cette colonisation a eu lieu par l’intermédiaire de sortes de groupes éclaireurs, nomades et mobiles, qui, trouvant le passage de l’isthme de suez, se sont alors retrouvés face à un immense territoire vide d’humains, dans lequel ils se sont lancés à l’aventure, en allant un peu au hasard, au gré de leurs découvertes, tels des électrons libres. Et que la colonisation de ce nouveau continent s’est faite par une sorte de flux migratoire, de nombreux individus se déplaçant alors vers ce nouveau monde.

Je crois que c’est donner beaucoup de crédit à la curiosité humaine. Il y a peut-être eu quelques explorateurs intrépides, quelques communautés aventureuses, mais je ne crois pas que ce soit absolument caractéristique d’une quelconque colonisation d’un nouvel espace, en règle générale. Lorsqu’une tribu, ou même plus simplement une famille, veut tenter l’aventure dans un nouveau monde, il y a de nombreux paramètres à prendre en compte, même pour des chasseurs-cueilleurs. Car déjà à l’époque, nous dépendions de nombreuses ressources ; alimentaires, mais pas seulement. Nous étions également dépendants de l’emplacement de gisements de certaines roches particulières, notamment les silex, ou bien encore de roches salées, dans le cas où on était éloigné de l’océan ; et d’autres ressources encore comme celles-ci, qu’il est assez fastidieux de découvrir, et auprès desquelles les tribus tâchaient plutôt de rester, que de s’éloigner. Même en considérant que ces ressources n’étaient nécessaires qu’en très petites quantités, et qu’une tribu pouvait facilement en emporter avec elle, dans ses déplacements, assez pour que plusieurs générations y trouvent leur compte – le temps éventuellement d’en trouver d’autres – il faut également prendre en compte le fait que les ressources alimentaires elles-mêmes, étaient en général répertoriées par la tribu, et qu’il était vital pour une tribu de se souvenir de l’emplacement de celles-ci, ainsi que de la période de l’année où celles-ci pouvaient être récoltées. La tribu pouvait ainsi se rendre sur place en s’assurant que les kilomètres à parcourir ne seraient pas vaincs.

Tout ceci fait que les tribus avaient plutôt intérêt à rester, ou tout au moins à revenir régulièrement aux mêmes endroits, d’une année sur l’autre. Des archéologues ont ainsi pu vérifier que les tribus européennes de l’époque de Cro-magnon étaient plutôt semi sédentaires, c’est-à-dire qu’elles se déplaçaient sur un même territoire, tout au long de l’année ; sur une sorte de parcours, de ressource en ressource, au gré des saisons et de la fructification de telles ou telles plantes poussant dans un endroit précis, ou du passage migratoire de telle ou telle espèce animale. Les groupes étaient constitués d’une trentaine à une soixantaine d’individus, et évoluaient sur un territoire d’environ trente kilomètres de rayon, autour d’un « camp de base » régulièrement fréquenté.

Et si nous avons progressivement colonisé le monde, ce n’est pas grâce à un esprit de curiosité, mais uniquement du fait de l’accroissement démographique. La croissance démographique exerce une pression sur le territoire de la tribu, qui cherche à l’agrandir , et se heurte donc aux tribus voisines ; si elle l’emporte, elle empiète sur le territoire de leur voisine, laquelle voisine va devoir se heurter à ses autres voisines pour à son tour répondre à la pression démographique, et ainsi de suite ; progressivement, en quelques siècles, ou quelques millénaires, les territoires se déplacent, gagnant du terrain sur des terres encore inhabitées, quitte à devoir accepter une vie plus dure (à cause du froid, par exemple). De plus, lorsqu’une tribu est trop peuplée, elle se divise, pour répondre à la pression de la proximité sociale, divisant pour le coup son territoire ; du coup, c’est le nombre de tribus qui a augmenté, et progressivement a peuplé toute la planète, les territoires respectifs, et les populations respectives, restant tous plus ou moins équivalents. Et ceci, sans qu’il y ait eu réellement de migrations.

Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs n’étaient donc pas – pas plus qu’ils ne le sont aujourd’hui – des nomades sans territoire, des aventuriers sans propriété foncière. Ils évoluaient sur des territoires qu’ils connaissaient et défendaient, de la même manière d’ailleurs que le font nos cousins les grands singes. N’importe quel individu ayant découvert un arbre nourricier, et ayant prévu de revenir sur place pour la saison de la fructification, n’accepterait pas qu’un autre individu soit venu deux jours avant lui, et qu’il ait cueilli tous les fruits à peine mûrs. Notre individu préfèrerait donc venir camper sous cet arbre quelques jours auparavant, défendant ainsi sa future pitance, et s’en accordant ainsi l’exclusivité. De cette manière, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs s’appropriaient leurs ressources. Ils s’auto déclaraient propriétaires de leur territoire, et le défendaient pour faire respecter leur propriété. En le défendant en permanence, ils étaient assurés de leur subsistance à venir.

Par contre, il est également évident que leur propriété n’était pas celle que l’on entend aujourd’hui selon ce terme. Pour nos ancêtres chasseurs/cueilleurs, les arbres, les plantes, grandissaient et se reproduisaient tout seuls ; le gibier ou les champignons également. La nature produisait d’elle-même une diversité d’espèces, comestibles ou non, que les humains s’appropriaient. Ces humains chasseurs/cueilleurs n’étaient que des récolteurs ; et par là, ils n’avaient aucune nécessité à s’octroyer la propriété de la ressource elle-même. Ils n’avaient pas besoin de s’approprier la terre, le sol, puisqu’ils ne le consommaient pas directement ; ils n’avaient pas besoin de s’approprier un arbre, puisque celui-ci poussait tout seul, librement. Ils ne s’appropriaient que les fruits de ces arbres, sur leur territoire, et non les arbres eux-mêmes ; le gibier et les champignons que produisait une forêt de leur territoire, et non la forêt elle-même ; le poisson d’une rivière, non la rivière elle-même ; les plantes et les tubercules d’un sol, non le sol lui-même. Ils s’appropriaient donc uniquement l’usufruit, de leur territoire. Ils occupaient, défendaient, revendiquaient, leur droit à l’exclusivité de l’usufruit sur leur territoire. Mais en aucun cas ils ne revendiquaient la pleine propriété de celui-ci. En aucun cas ils ne considéraient comme possible de revendiquer la nue-propriété d’un territoire (c’est-à-dire la pleine propriété sans l’usufruit), puisqu’ils n’étaient en rien auteurs dans l’existence de ce territoire et des espèces qui y vivaient. Ils ne faisaient que prélever leur pitance au sein de cette nature sauvage, et c’était cette pitance qu’ils revendiquaient. La nue-propriété, pour les chasseurs/cueilleurs, n’existait pas, ou alors était la propriété d’une entité fictive, la Terre mère, à laquelle eux appartenaient (de la même manière que toutes les autres espèces vivantes), et qui elle, était à l’origine de cette vie sauvage.

             

Par contre, ils s’accordaient évidement la pleine propriété d’un outil qu’ils avaient fabriqué. Il est évident que la propriété d’un arc, par exemple, n’est pas limitée à l’usufruit de celui-ci, à son utilisation ; mais que celui qui l’a fabriqué en a également la pleine propriété, c’est-à-dire le droit d’en user et d’en abuser, puisque l’existence même de cet objet est entièrement due à son concepteur et à son fabricant. Les chasseurs-cueilleurs font ainsi tout à fait la différence entre la pleine propriété d’un objet manufacturé, et la propriété usufruitière d’un territoire.

Mais lorsque les chasseurs/cueilleurs vont devenir agriculteurs, ils vont d’une certaine manière se mettre à manufacturer les plantes, les fruits, les animaux d’élevage, qu’ils vont consommer. Et en travaillant la terre pour y cultiver ce qu’ils veulent, ils vont progressivement considérer que la nue-propriété leur revient également, puisque, de préleveurs dans une nature sauvages, ils deviennent producteurs dans une nature manufacturée. Ils vont donc progressivement s’octroyer la pleine propriété de leur territoire. Ils s’étaient toujours comporté en s’appropriant l’usufruit des ressources, mais la pleine propriété des outils. Ils ne s’étaient auparavant pas appropriés les ressources. Avec l’agriculture, la terre et les ressources vont être finalement considérés comme de simples outils, dont ils vont être pleinement propriétaires.

Depuis très longtemps déjà, voire depuis toujours, puisque c’est également le cas des autres grands singes, et de nombreux autres animaux, les humains s’approprient les biens nécessaires à leur subsistance. Sous forme d’usufruit, ou sous forme de pleine propriété. Or, certains biens de consommation nécessitent un échange entre individus, pour rentabiliser l’investissement que celui-ci a nécessité, ne serait-ce que la défense de l’usufruit de ces biens. L’échange est donc inévitable dans l’économie humaine. Si les humains s’approprient collectivement une ressource, ils bénéficient collectivement de l’usufruit de cette ressource, qu’ils partagent. Et si un humain s’approprie individuellement une ressource, il échange les biens de consommation récoltés ou produits, en les négociant contre d’autres biens de consommation. Dans les deux cas, la propriété a toujours été indissociable de l’homme dans sa relation à la subsistance, à la consommation.

La concentration du capital :

Dans le cas d’une appropriation individuelle, si le producteur possède d’avantage de ressources, il pourra échanger d’avantage. Mais cette possibilité d’accroître l’échange, sera uniquement proportionnelle à la quantité de ressources qu’il s’appropriera. S’il possède une poule, il pourra échanger un œuf par jour ; s’il en possède quatre, il pourra en échanger quatre. Et étant donné qu’il devra produire quatre fois plus de nourriture pour ses quatre poules que pour une, le gain lors de l’échange sera uniquement proportionnel à la quantité de travail qu’il aura du fournir.

Par contre, l’outillage utilisé pour la production va générer un autre phénomène, celui de la rentabilisation de l’outil. Si avec un même outil, vous pouvez produire la nourriture pour une ou pour quatre poules, alors vous rentabiliserez quatre fois plus vite votre outil en produisant la nourriture pour quatre poules au lieu d’une. Il sera donc plus rentable pour vous d’avoir le maximum de poules que peut le permettre votre outil.

En termes économiques, le capital, est l’ensemble de la richesse utilisée pour la production : de l’outillage et des ressources, donc. Pour les chasseurs/cueilleurs, le capital est limité aux outils ; pour les agriculteurs, il s’étend aux cultures, aux semences, aux plants ; voire même, nous l’avons vu, au sol lui-même, à la terre elle-même. Et ce capital peut être divisé en deux catégories distinctes : les ressources, dont la rentabilisation est proportionnelle à la quantité de celle-ci, et les outils, dont la rentabilisation est inversement proportionnelle à la quantité de ressources travaillées. Les poules, ici, sont des ressources, de même que peuvent l’être les plantes, les arbres, les forêts, les sols, etc. Les outils, par contre, sont des objets purement manufacturés (encore qu’un cheval peut être considéré comme un outil), et qui permettent de démultiplier la productivité du travail de ces ressources. Ils n’augmentent pas, globalement, la productivité de ces ressources, mais ils permettent d’en travailler un plus grand nombre avec un effort équivalent. Aujourd’hui, un agriculteur français produit de la nourriture pour 2000 personnes en moyenne, alors qu’un esclave romain en produisait pour 5 tout au plus.

Ainsi, lorsque j’étais brasseur amateur, et que je me produisais individuellement mes 40 litres de bière, je passais une journée de 8 heures, uniquement pour le brassage. Lorsque je suis devenu professionnel, j’ai investi dans du matériel plus conséquent, donc dans de l’outillage plus performant, et en 8 heures (le même temps), je brassais 400 litres, soit dix fois plus. Bien évidement, le prix de cet investissement est beaucoup plus important également, et si ce n’était pour commercialiser ma bière, je n’aurais pas pu me payer une telle installation. Même si j’avais pu me la payer, celle-ci n’aurait pas été rentable, si elle n’avait servi qu’à la production de ma consommation annuelle de moins d’une tournée de 400 litres (je suis un pochtron, mais tout de même, je ne bois pas tant que ça !). Un tel investissement n’est rentabilisable qu’avec une utilisation maximisée de cet outillage, ce qui n’aurait pas du tout été le cas dans une utilisation purement individuelle. De même, défendre une forêt entière n’est sans doute pas rentable pour un chasseur/cueilleur, si c’est uniquement pour sa propre consommation. Mieux vaut défendre seulement quelques arbres, et échanger les surplus de fruits contre d’autres.

Dans une économie individualiste, comme c’est le cas actuellement dans la majorité des cas, l’individu spécialisé investi donc lui-même dans cet outillage, de même que dans les ressources nécessaires, et il rentabilise cet investissement en produisant au maximum des capacités de cet investissement. Ainsi, lorsqu’on produit avec des outils performants, le temps de travail par produit diminue. Auparavant, à raison de 40 litres pour 8 heures de travail, le litre m’aurait coûté (sans le prix des frais et des ingrédients, ainsi que la dépréciation des investissements), 1/5° d’heure, soit 12 minutes de travail par litre. Avec cet investissement plus conséquent, il coûte dix fois moins, soit 1,2 minute de travail par litre. L’outillage permet donc de faire baisser les prix. Si les prix baissent, les consommateurs que nous sommes ont moins besoin de travailler pour consommer, donc leur temps de travail peut diminuer, pour une consommation équivalente. Voila tout l’intérêt de l’outillage. Et plus un producteur possède un grand nombre de ressources, plus il pourra rentabiliser un outillage performant, et donc plus les prix pourront être baissés. Cette concentration des ressources et des outillages, entre les mains d’un même producteur, se nomme la concentration du capital ; et elle est induite par la rentabilisation de l’investissement.

La deuxième contradiction économique :

La rentabilisation de l’investissement crée donc une tendance à la concentration du capital. Seulement, cette concentration du capital crée plusieurs inconvénients, dans une économie de marché. Tout d’abord, elle va à l’encontre d’une concurrence qualitative, car elle ne donnera aucun avantage au producteur qui tente de faire de la qualité ; au contraire, elle donnera systématiquement l’avantage au producteur qui disposera du plus grand nombre de ressources, et qui investira dans l’outillage le plus performant, puisque ce producteur pourra obtenir une production horaire bien plus élevée que d’autres, et donc proposer les mêmes produits à un plus faible coût. Ce producteur obtiendra donc l’avantage en ce qui concerne la capacité de réinvestir dans du capital supplémentaire, de concentrer encore d’avantage son capital. En plus de favoriser uniquement la production quantitative, la rentabilisation de l’investissement aboutit donc au monopole.

Ensuite, la tendance à la concentration du capital crée une pression sur les prix des ressources, qui grimpent en flèche, puisque tous les producteurs ont intérêt, et cherchent toujours, à s’en approprier d’avantage. Au final, si les prix baissent lorsque de nouveaux outillages apparaissent, ceux-ci finissent par remonter à cause de la pression financière sur les ressources. Les prix doivent donc être régulièrement ajustés : c’est l’inflation. La pression sur les ressources va jusqu’à créer une augmentation des prix de l’immobilier pour les particuliers, ce qui fait que les consommateurs n’en profitent pas, car même si les prix des produits de consommation baissent, les prix du foncier augmentent proportionnellement, voire encore plus vite. Les consommateurs ne peuvent donc pas diminuer leur temps de travail. C’est ce que Marx a décrit comme étant la paupérisation des classes laborieuses (ou plus exactement la paupérisation absolue, dans ce cas).

De plus, l’investissement étant individuel, il est rarement payé comptant par le producteur, et en général celui-ci doit s’endetter pour investir. Non seulement il est alors encore d’avantage dépendant de sa clientèle pour vivre, mais en plus son endettement est majoré d’un intérêt par le banquier, et la production supplémentaire imposée par cet intérêt crée la croissance : le producteur est obligé de produire d’avantage que pour la simple rentabilisation de cet investissement et pour son revenu. Il y a donc un besoin pour le producteur de créer du surplus, et de l’écouler ; et pour cela, c’est la consommation qui doit augmenter elle aussi, quitte à gaver les consommateurs de superflu et d’inutile.

Voici donc la deuxième contradiction économique : la rentabilisation individuelle de l’investissement, née de l’échange marchand, aboutit à la concentration du capital, qui permet ainsi de démultiplier la productivité ; mais elle entraîne l’inflation et la croissance, tend à aboutir aux monopoles, et entraîne également une baisse de la qualité de production, et la paupérisation des classes laborieuses.