Peut-on être libertarien et contre la propriété individuelle ?

2 janvier 2016

Voici un article que j’ai écrit à la demande d’Adrien Faure, et qui a donc été publié en premier sur son blog. Il était originairement adressé à Mikaël Mugneret, lequel devrait prochainement défendre le positionnement inverse (puisqu’il s’agit d’une sorte de « duel » sur un point précis qui divise certains libertariens) ; j’ai donc repris nombre de ses arguments, mais pas seulement les siens, et j’ai ainsi tenté de faire une synthèse de tous les arguments des « anti-capitalistes » qui s’opposent à la propriété individuelle. Je le publie désormais ici : 


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Peut-on être libertarien et contre la propriété individuelle ?


Certains libertariens se disent contre la propriété individuelle, ce qui
amène à un débat entre les différentes tendances. Quels sont les arguments de ces libertariens « anticapitalistes » (au sens de capitalisme en tant que « propriété privée des moyens de production »), et sont-ils valables et légitimes ? C’est ce à quoi je vais tenter de répondre dans cet article.

En général, leur argument principal est que l’humain « originel » est sensé avoir évolué dans un cadre où la propriété individuelle n’existait pas, et où chacun pouvait évoluer comme bon lui semble dans une nature qui n’était possédée par personne, s’appropriant ce qui lui était nécessaire selon ses besoins ou ses envies. En réalité, cette conception de l’histoire est totalement démentie dans les faits, et c’est ce à quoi je vais répondre en premier lieu ; il y a bien longtemps que chaque parcelle de ce monde a été appropriée et défendue par des humains, aussitôt que ceux-ci ont atteint des terres vierges sur lesquelles ils décidèrent de s’installer.

Mais au-delà de cette vision anachronique sur laquelle se basent les libertariens anticapitalistes, il convient de se demander également si une éventuelle gestion commune de la propriété est seulement possible dans une société libertarienne, sans recréer aussitôt l’État ; c’est la seconde question à laquelle je tenterai ici d’apporter une réponse. Logiquement, toute propriété qui n’est pas individuelle est de fait collectivisée, or le collectivisme c’est l’État, donc ce à quoi s’oppose le libertarianisme ; un libertarianisme sans la propriété individuelle ne serait-il alors qu’un simple oxymore ?

Enfin, je me poserai la question de la légitimité-même d’une telle volonté de gestion collective dans une optique libertarienne, et je tenterai de répondre à l’autre argument souvent avancé par les anti-capitalistes, des supposées conséquences néfastes d’un marché libre basé sur la propriété privée.

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Le mythe de la propriété collective originelle :

Au même titre que la plupart des animaux, les humains s’approprient leurs territoires, lesquels territoires sont plus ou moins précis dans leurs définitions et plus ou moins défendus par leurs propriétaires proportionnellement à la dépendance de ces-dits propriétaires envers les ressources géographiques de leurs territoires respectifs, depuis les simples itinéraires cycliques des migrateurs jusqu’aux territoires de chasse des carnivores ou aux véritables frontières géographiques entre fourmilières. De même, les humains ont possédé des territoires de plus en plus précis dans leurs définitions et de mieux en mieux défendus à mesure que leur mode de vie évoluait du statut de chasseur-cueilleur à celui de cultivateur, d’artisan et commerçant, ou de « détenteur du monopole de la force dissuasive » comme c’est le cas dans les chefferies traditionnelles ou dans les sociétés modernes étatiques. Plus on devient dépendant de ressources précises, plus la propriété de ces ressources doit être précisée aux yeux d’éventuels prétendants à la même ressource.

Cette idée selon laquelle l’humain « originel » pouvait évoluer comme il l’entendait dans la nature et se servant à sa guise est un mythe (si on met de côté les quelques expériences tout à fait exceptionnelles et anecdotiques où certains, en se déplaçant, sont arrivés par hasard dans des territoires vierges où aucun humain n’avait encore posé le pied). Dans les sociétés traditionnelles, les humains ne sont pas libres d’évoluer au-delà de leur territoire ou du territoire de leur communauté, ou alors de manière occasionnelle seulement, et limitée à des conditions bien précises sur le territoire des communautés amies de la leur. La grande majorité de la population humaine, jusqu’à une époque extrêmement récente aux yeux de l’histoire, ne connaissait et ne pouvait légitimement connaître qu’un secteur géographique extrêmement limité, autour d’un lieu de vie dans lequel ils étaient nés et dans lequel ils seraient amenés dans la plupart des cas à passer toute leur vie ; tout au plus certains pourraient être amenés à vivre dans les communautés voisines, mais rarement au delà.

Le fait de pouvoir circuler dans le monde entier dans un immense réseau connecté de voies de circulation, de pouvoir se promener avec insouciance dans la nature sans devoir tenir compte de qui est propriétaire des lieux franchis, est en réalité un privilège qui provient de l’existence des États modernes, et qui est d’ailleurs réservé à leurs membres, voire à leur élite. Quand bien même, la plupart du temps ce privilège est limité à certaines conditions et à certaines pratiques, et pas à d’autres.

Dans la réalité d’un monde de propriétaires, la circulation doit donc se faire avec l’accord des propriétaires. Et c’est d’ailleurs bel et bien ce qui a tout de même lieu actuellement, où l’État est en réalité le seul véritable propriétaire des lieux, bien qu’il en délègue certains usages plus ou moins étendus à des membres de sa collectivité, moyennant des contre-parties plus ou moins élevées à la charge de ces propriétaires « usufruitiers » (impôts, services obligatoires, etc), qu’on peut tout à fait considérer comme un loyer. La question libertarienne est donc que les individus obtiennent une véritable propriété privée, complète et sans aucun loyer envers l’État, où ils disposent réellement à la fois de la nue-propriété, de l’usus, du fructus et de l’abusus, et où la responsabilité de faire reconnaître aux yeux d’autrui et de défendre leur propriété privée leur incombe personnellement.

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L’impossibilité actuelle d’une gestion démocratique des ressources :

La question est ensuite de savoir si les humains peuvent évoluer librement au sein de leur communauté, et si la communauté libertarienne pourrait être considérée comme une seule entité au sein de laquelle les individus pourraient évoluer librement.

Dans les communautés traditionnelles, dans les bandes et les tribus, les individus n’évoluent librement que dans les règles et limites décidées collectivement par les membres de la communauté, que ce droit soit acquis ponctuellement par une délibération collective, tacitement accordé par les autres membres sans délibération, ou bien traditionnellement régenté (tabous, itinéraires cycliques, etc) – c’est-à-dire précédemment délibéré et acquis, et perpétué ensuite par norme ou tradition. Il en est bien évidemment de même dans les chefferies et les sociétés étatiques antiques ou modernes, bien que le fondement du Droit soit plutôt dans celles-ci le fait du souverain (que celui-ci détienne son pouvoir par la force dissuasive ou par une élection). La différence tient au fait que le nombre de membres constituant la société est trop important pour que ceux-ci puissent délibérer collectivement et obtenir un consensus.

La limite au-delà de laquelle le consensus est impossible à obtenir dans un groupe humain se situe aux alentours de 160 individus ; ce chiffre a été démontré à la fois par les anthropologues qui ont observé empiriquement qu’au-delà de ce chiffre les sociétés se divisaient en clans et donc évoluaient en chefferies (y compris dans les sociétés démocratiques où les clans s’affrontent de manière ritualisée pour tenter d’obtenir légalement le pouvoir sur les autres), et par les sciences neurologiques modernes qui ont montré que le cerveau humain n’était pas apte à entretenir naturellement des relations amicales avec davantage de 160 individus à la fois : au-delà, il nous faut d’autres intérêts pour assurer une cohabitation cordiale avec des individus que nous ne connaissons pas suffisamment pour pouvoir avoir en eux une confiance satisfaisante, et pour accepter de respecter volontairement un Droit collectif sans avoir d’obligation morale, dissuasive ou contractuelle de le faire.

La force du souverain (la plupart du temps légitimée par une morale religieuse, notamment dans les États antiques) et l’usage qu’il fait de la loi, c’est-à-dire de la dissuasion, fait usage de Droit dans une société étatique, et permet de dépasser ce seuil ; à l’inverse, la légitimité morale du contrat, c’est-à-dire de l’intérêt réciproque de la transaction, fait usage de Droit dans une société libertarienne. Accepter une collectivisation de la propriété, dans une société comptant plus d’une cent-soixantaine d’individus, reviendrait donc à accepter la primauté de la loi, du souverain et de la force dissuasive pour fonder le Droit. Refuser toute collectivisation de la propriété, même partielle, revient à accepter la propriété comme limite fondamentale, et le contrat entre propriétaires comme unique possibilité de dépassement de la « frontière » que représente la propriété d’autrui. Ainsi la seule possibilité de circulation sur d’autres territoires que le sien, et à plus forte raison la seule possibilité de se servir sur ces-dites propriétés, serait strictement limitée aux contrats réalisés entre propriétaires, ainsi qu’au Droit local émanant de ces contrats.

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La question du droit à une ressource :

Le second argument majeur des « anti-capitalistes » est que l’appropriation complète d’un territoire empêche autrui d’avoir accès à sa part légitime d’une ressource, privant ainsi tous les autres de leurs droits, supposés légitimes, à disposer d’une part proportionnée de chaque ressource de ce monde. La question est donc de savoir si ce droit précis est légitime ou non. Or il est évident qu’il est impossible que chaque individu puisse avoir un quelconque droit à sa part respective de chaque ressource de cette planète. Déjà parce qu’une ressource n’est par définition qu’une catégorie arbitraire regroupant des choses complètement différentes en qualité ou en difficulté d’obtention, et donc en capacité d’usage ; donc, sans même parler de sa complexité, comment pourrait-on définir un droit égalitaire sur des ressources qui ne le sont pas ? Et ensuite parce que vivre, exister, c’est déjà en soi utiliser de manière totalement exclusive certaines ressources, ne serait-ce que pour fabriquer son propre corps, ressources que par définition nul autre ne pourrait s’approprier sans nuire de fait au premier détenteur.

Et il en est de même pour toute autre ressource consommée, et donc pour toute autre ressource appropriée. Toute ressource ne peut être qu’appropriée par un premier détenteur, et si elle doit être cédée à un second, cela ne peut moralement se faire que par le consentement du premier détenteur. Toute proposition de redistribution de parts à autrui (que ce soit par une land value tax, par un revenu de base universel ou autre) contre l’avis du premier détenteur, ne peut être que spoliation, c’est-à-dire vol, et donc ne peut pas être légitimée d’un point de vue libertarien. Une telle distribution avec attribution égalitaire ne pourrait avoir lieu que dans le cas de la découverte d’une ressource non encore possédée par qui que ce soit, mais il y a bien longtemps que toutes les ressources de cette planète sont possédées par quelqu’un, tous les territoires étant depuis bien longtemps attribués et détenus, ne serait-ce que détenus par des États (biens publics) ou même détenus collectivement par des contrats mutuels regroupant tous les États (eaux internationales, Antarctique). Toute proposition de distribution égalitaire de ressources est donc nécessairement une proposition collectiviste, c’est-à-dire étatiste.

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Risque de monopole et rente de rareté :

Le risque de monopole est souvent invoqué sous la forme – en robinsonnade – de « l’unique source » d’une île hypothétique, qui dans un monde libertarien risquerait selon cette critique d’être possédée par un unique propriétaire, lequel pourrait alors décider à sa guise de vendre l’eau à un prix prohibitif pour les plus pauvres, voire de les réduire en esclavage en échange de cette vente, ou bien de décider de conserver pour lui seul cette denrée absolument vitale, causant ainsi la mort assurée de ses congénères (cette robinsonnade sous-tend bien entendu cette idée reçue commune, selon laquelle le marché conduirait nécessairement à un tel monopole). Or, ce supposé « droit de vie et de mort » du propriétaire monopoliste, s’il est envisageable d’un point de vue imaginatif, est néanmoins peu probable dans la réalité, ne serait-ce que grâce à cette même imagination et capacité de prévision dont sont également dotés, eux aussi et fort heureusement, l’ensemble des acteurs qui dépendent de cette ressource.

En effet, avant d’imaginer qu’on puisse aboutir à une telle situation (et en acceptant même de mettre de côté l’idée que l’intérêt individuel de ce propriétaire monopoliste puisse être autre que d’aller dans le sens d’une commercialisation de son eau au plus grand nombre de ses congénères (si ce n’est à l’intégralité de ceux-ci) et donc à des prix raisonnables – y compris simplement pour sa propre sécurité) il faut d’abord imaginer comment une telle situation ait pu être obtenue. Or, pour qu’une telle situation de monopole puisse exister, il faut que tous les autres acteurs aient accepté auparavant de lui vendre leurs propres parts de cette source ou bien leurs droits sur cette source. S’ils ont accepté cela, dans un marché libre, c’est qu’ils ont jugé que cette vente n’engageait pas de risque de ne plus être approvisionnés ou de ne l’être que de manière prohibitive ; et dans une société libertarienne les acteurs sont par définition les seuls juges de leurs propres choix, tant que cela n’implique qu’eux-mêmes.

En fait, si cette source appartient depuis toujours à ce propriétaire, c’est qu’il en est le propriétaire originel, donc légitime : c’est qu’il fut le tout premier arrivant, sur cette île déserte qui ne comprenait qu’une seule source d’eau potable, source qu’il a donc pu légitimement s’approprier avec le reste (la « légitimité » n’engageait à ce moment-là que lui, puisqu’il était seul sur son île). Dans ce cas, les suivants qui vinrent s’installer après lui sur cette île, donc qui acquirent inévitablement leurs terres en négociation avec ce premier propriétaire, eurent à charge d’anticiper, et d’accepter ou non d’acquérir des terres sur lesquelles il n’y avait pas d’eau ou bien sur lesquelles il n’y avait qu’une seule possibilité d’en obtenir : celle d’en passer par un contrat avec le premier arrivant. Ils ont donc négocié le prix du foncier en fonction de cette pression sur la ressource en eau, et s’ils ont été prévoyants, ils en auront forcément négocié un certain nombre de droits, concomitamment à leur achat de foncier.

Cette situation, si elle peut paraître anachronique lorsqu’elle est imaginée ainsi, dans un monde peuplé de seulement quelques habitants originels, est pourtant parfaitement similaire à celle de n’importe quelle propriété foncière actuelle, dont l’immense majorité ne contient ni source ni traversée de fleuve ou de ruisseau ; universellement, lorsqu’un acquéreur achète un terrain, logiquement il est sensé se renseigner auparavant sur les possibilités d’accès à ce terrain, et d’approvisionnement de ce terrain en un certain nombre de ressources qu’il juge nécessaires, ainsi que sur les droits qui sont négociables en complément de cette nue-propriété ; et il négocie donc le prix du terrain en fonction de tout cela, et au final en accepte ou non l’acquisition, en fonction du rapport qualité/prix obtenu. Mais s’il en accepte l’acquisition, alors il le fait en connaissance de cause, et se doit donc d’accepter de ne pas posséder tout ce qui manque à ce terrain, c’est-à-dire tout ce que par définition en achetant ce terrain il n’a pas acheté avec, c’est-à-dire le reste de l’univers.

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Conclusions :

Il apparaît donc que les arguments des « anti-capitalistes » n’ont :

– Aucune validité historique ; puisque même dans les communautés traditionnelles le droit à profiter librement de la nature était limité à la propriété de la communauté elle-même, et au consensus à obtenir nécessairement auprès de tous les membres constituant cette communauté, ou bien au droit coutumier régissant celle-ci.

– Aucune validité anthropologique ; puisque l’obtention d’un consensus est impossible dans une société dépassant la cent-soixantaine d’individus, et qu’aucune proposition libertarienne ne pourrait raisonnablement proposer de transformer la société mondiale en une unique société libertarienne ne dépassant pas les 160 individus.

– Aucune légitimité dans sa méthode, et donc vis-à-vis du Droit, c’est-à-dire de la morale libertarienne fondée sur le respect de l’individu (et donc de sa propriété légitime) ; puisque toute méthode d’attribution égalitaire, ou de redistribution collective ou de généralisation publique d’une ou plusieurs ressources, nécessiterait le vol et la spoliation puis la lutte pour la souveraineté de cette ressource, et donc la négation de l’individu, pourtant base fondamentale d’une société libertarienne. L’attribution éventuelle d’un universel droit à utiliser la propriété d’autrui, et destiné à pallier à un éventuel risque de monopole, constituerait en soi la constitution, la création d’un nouvel État.

– Aucune valeur de mise en garde, puisque la meilleure garantie face à un éventuel risque de générer des phénomènes de rente est justement la liberté (et donc la responsabilité) de la plus grande diversité possible d’individus, diversité qui n’est nulle part davantage magnifiée que dans une société libertarienne.

Quant aux conséquences de la proposition anti-capitaliste, elles sont celles du collectivisme et de l’étatisme, c’est-à-dire celles dénoncées par l’école des choix publics, soit le clientélisme, la connivence et la corruption ; et donc la hiérarchie, les inégalités de droit, la spoliation et la dégradation des libertés individuelles, le non-respect des contrats. Ces conséquences, au final, sont celles de l’usage de la force et de la dissuasion, soit tout ce à quoi s’opposent les libertariens. On ne peut donc pas être à la fois libertarien et opposé à la propriété individuelle.

La seule possibilité de « collectivisation des ressources » compatible avec le libertarianisme serait une collectivisation volontaire de certaines ressources, au sein même d’une communauté libertarienne. Cependant, une telle « collectivisation » serait en réalité une collectivisation contractuelle, reposant sur une mise en commun volontaire et préalablement définie de propriétés individuelles (définissant donc également au préalable les conditions éventuelles de rupture de ce contrat), donc basée sur une société régie de Droit par la propriété individuelle. Cela n’a au final rien à voir avec la théorie collectiviste qui pose comme préalable et universelle la propriété collective ; c’est même tout l’inverse, le préalable indispensable est ici la propriété individuelle, librement et volontairement mise en commun, en tout ou partie : il s’agit ni plus ni moins d’un contrat entre propriétaires, comme le sont un mariage, une société anonyme, une association ou un syndicat de copropriété.

Non seulement on ne peut pas être à la fois libertarien et contre la propriété individuelle, mais en plus la propriété individuelle est justement ce qui constitue le seul fondement de toute société libertarienne : la société libertarienne, C’EST la société de la propriété individuelle.

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Libres !!

30 juillet 2014

Libres ! est un ouvrage collectif libertarien qui rassemble 100 auteurs ayant chacun rédigé un article d’une page. 100 idées, 100 auteurs, 100 pages, afin de mieux exprimer et expliquer les points de vue de cette idéologie.

Un deuxième opus, Libres !!, est sorti il y a peu, sur le même schéma, auquel j’ai contribué en en rédigeant l’un de ces 100 articles.

Ce sont des lectures que bien évidemment je recommande vivement à tous, tant le premier que le deuxième opus, et dans leur intégralité. Et pour vous donner envie de le faire, je vous propose aujourd’hui de commencer par en lire ici ma contribution, intitulée « La permaculture, libéralisme agraire » (il s’agit d’un article qui explique comment la permaculture et la science écologique m’ont progressivement amené à devenir libertarien) :

Libres !! Article 016 – Rémy Poix

Et si vous voulez continuer, voici une page sur laquelle vous pouvez télécharger gratuitement l’intégralité des deux ouvrages, en pdf. A noter que les livres sont également disponibles en livres numériques et sur papier, pour ceux qui préfèrent lire sur de véritables formats.

Karl Marx face à la science économique

7 mai 2014

Voici un petit article qui étudie les théories économiques de Marx, que j’avais rédigé à la demande de Roberto Fucile, et que j’ai souhaité publier ici aujourd’hui. Cela constituera une sorte d’introduction, avant d’expliquer plus tard pourquoi j’ai fini, après de nombreuses réflexions – qui sans doute ne sont pas les dernières – par devenir libertarien (ou anarcho-capitaliste, ou encore anarchiste-libéral) :

 

La principale critique que l’on entend au sujet du marxisme, surtout de la part des libéraux et libertariens, se résume bien souvent à une description des conséquences concrètes de cette idéologie, c’est-à-dire à une critique des régimes communistes qui s’en sont revendiqués. Cette critique est plus que légitime, puisqu’à chaque fois qu’il y a eu dans un pays une tentative de mettre en place un système sensé être une application des théories marxistes, il est indéniable pour tout le monde, y compris pour les marxistes eux-mêmes, que cela s’est toujours soldé par un échec, et par l’avènement d’un régime totalement contraire à celui qu’ils étaient sensés obtenir ; avec une évolution totalitaire plus ou moins cruelle mais bel et bien systématique, et/ou des dysfonctionnements économiques graves et insurmontables entrainant tôt ou tard la chute de ces régimes.

Toutefois, la critique des conséquences de l’application d’une théorie, qui plus est lorsqu’elle fut appliquée par des individus se réclamant de cette idéologie plutôt que par l’auteur lui-même, n’est pas suffisante ; et les tenants de Marx persistent à croire à la pertinence de son idéologie et à la qualité de ses raisonnements économiques et philosophiques, tout en tenant pour responsables de cette récurrence d’échecs les individus à l’origine de ces tentatives et leur incompétence, plutôt que la théorie marxiste elle-même.

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En réalité, si ces régimes ont tous échoué, c’est parce que la théorie marxiste n’est rien d’autre qu’une théorie économiquement fausse et abstraite, basée sur une philosophie naïve. C’est ce que l’on appelle un constructivisme, c’est-à-dire une construction économique entièrement basée sur une conception philosophique, qui tente d’adapter la théorie économique à la philosophie, pour construire de toutes pièces un idéal économique qui puisse répondre à cette conception philosophique.

 

 

LA PHILOSOPHIE DE MARX :

Voyons tout d’abord de quelle conception philosophique il s’agit. Le point de départ de la philosophie de Marx est sa « conception matérialiste de l’histoire », que l’on peut résumer à cette phrase :
« Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel. »
Marx oublie, dans ce raisonnement matérialiste, et c’est pourtant un point crucial, que le moulin à bras a été inventé par des individus, et que le moulin à vapeur a été inventé par des individus. Marx comprend ici, sans doute pour la première fois dans l’histoire de la philosophie, que les individus sont influencés par le mode de production dans lequel ils évoluent, et que leurs actes sont matériellement liés au niveau moyen de productivité et de complexification sociale dans lequel ils évoluent ; mais il en oublie qu’ils sont avant tout des individus, et que facteurs individuels et facteurs de condition sociales et environnementales s’interpénètrent constamment.
« À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. »
Une fois encore, Marx a remarquablement analysé les rapports de production pour en arriver à décrire ce conflit réel, mais selon cette vision déterministe, ce devrait être aux forces productives elles-mêmes de réadapter nécessairement ces rapports de propriété. Or ce n’est pas la proposition qu’en retire ce philosophe. Pire, Marx, n’étant pourtant soi-disant lui-même nécessairement rien d’autre qu’un produit de ce déterminisme social, s’érige tout de même en messie éclairé par une vision supérieure à sa condition sociale, vision « transcendantale », qui lui permet de s’extraire de cette condition pour apporter une vision intemporelle et une prédiction prophétique à ce matérialisme historique.
Marx ne va donc pas jusqu’au bout de sa pensée matérialiste : s’il était vraiment matérialiste, comme l’ont été d’autres, il serait humble, et intègrerait sa propre individualité dans cette condition matérialiste qui détermine sa propre conscience. On voit alors clairement que l’humilité n’est pas le terme qui pourrait le mieux servir à décrire la philosophie de Marx.

 

UNE RECHERCHE ECONOMIQUE ABSTRAITE :

« Les philosophes n’ont jusqu’ici qu’interprété le monde, il s’agit maintenant de le transformer. » (Thèses sur Feuerbach).

Toute la recherche économique de Marx s’appuie donc sur cette vision matérialiste incomplète de l’histoire : il est persuadé que dans un mode de production parfait, les individus seraient nécessairement amenés à se conduire de manière parfaite, puisqu’ils sont totalement influencés par le mode de production dans lequel ils évoluent. Il construit donc de toutes pièces une économie sensée être parfaite, ou « aboutie », et pense qu’en la construisant on atteindra l’avènement d’une meilleure humanité. Il oublie, une fois encore, que sa vision de la finalité sociale, et que sa capacité de construction de cette société, sont elles-mêmes déterminées par le mode de production capitaliste dans lequel il évolue, et que toute construction de sa part n’est qu’une REACTION à ce mode de production, n’est qu’une CREATURE appartenant encore nécessairement à ce mode de production capitaliste.
Sa philosophie incomplète le conduit donc à une proposition inévitablement naïve, basée sur une recherche abstraite, celle du mode de production construit de toutes pièces à partir d’une vision prophétique et sensée modifier ensuite l’humanité et ses rapports sociaux. Et le principal ouvrage économique de Marx, LE CAPITAL, ne contient rien d’autre qu’une théorie économique fausse, car basée non pas sur des faits économiques démontrés, mais bel et bien sur cette même philosophie matérialiste incomplète.

 

UNE THEORIE ECONOMIQUE FAUSSE :

Dans LE CAPITAL, Marx commence par invoquer des postulats philosophiques, qu’il ne démontre aucunement, puis il adapte la théorie économique de l’époque, celle de la valeur-travail, à ces postulats philosophiques, afin d’en extraire des propositions économiques fausses (les théories de l’aliénation), puis ensuite de construire de toutes pièces un idéal économique qui puisse répondre à cette conception philosophique.

Ainsi, le premier chapitre du « Capital », sur le fétichisme de l’argent (ou « l’aliénation » de l’argent), n’est rien d’autre qu’un principe philosophique antérieur au développement économique qui va suivre, et qui est à la base une erreur, inscrite d’ailleurs dans ce matérialisme socio-économique. Au lieu de démontrer économiquement l’existence de ce fétichisme de l’argent, Marx le propose en tant que principe philosophique prévalent. Ensuite viendra un constructivisme qui élaborera de toutes pièces une économie sans argent. Marx affirme ainsi que la monnaie, créée au départ pour l’échange de marchandises, devient un produit en soi que les hommes veulent s’approprier pour elle-même et non plus pour l’outil qu’elle représente, et qu’en ce sens ils l’érigent en « fétiche », c’est à dire qu’ils lui donnent une existence réelle qu’elle n’a pas, à proprement parler. Or, il affirme cela sans raison, et sans prendre en compte la réalité historique de la monnaie qui est sa nature de capital en soi, réel, échangeable et thésaurisable. D’où sa matérialisation dans l’or ou l’argent, qui ne sont que les formes de capital qui, parmi toutes les autres, détiennent le mieux ces propriétés.

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Il fait ensuite la même chose avec l’exploitation de la classe ouvrière dans le mode de production capitaliste, en l’érigeant en principe, en vérité (avec le postulat philosophique de l’aliénation de l’ouvrier), et ce, sans en démontrer économiquement l’existence, pour ensuite lui offrir la théorie fausse de la plus-value, et lui opposer un constructivisme abstrait qui élabore un mode de production qui éliminerait cette exploitation de la classe ouvrière. Sa théorie de la valeur-travail n’a d’ailleurs rien à voir avec celle de Smith et de Ricardo ; il la reprend parce que c’est la théorie dominante à l’époque et qu’il souhaite être crédible, mais il la déforme complètement pour la faire aller dans son sens, c’est-à-dire pour en extraire son hypothétique « plus-value », laquelle est une théorie complètement fausse, qui ne tient absolument pas économiquement parlant. Mais encore une fois il adapte l’économie à son postulat philosophique.
Marx commet ensuite une nouvelle fois cette erreur avec son hypothèse non démontrée de la nécessité d’une accumulation primitive. C’est la théorie économique selon laquelle les mécanismes spontanés du marché conduiraient nécessairement à une accumulation du capital entre les mains d’une minorité, jusqu’au monopole du capital, et à l’expropriation des travailleurs et à leur paupérisation. Au lieu de démontrer économiquement la nécessité de cette accumulation primitive (il oublie, sans doute volontairement, l’impact de la concurrence sur les marges bénéficiaires), il la pose en principe, et en déduit la nécessité de supprimer la propriété privée au profit de la propriété sociale.

Et ainsi de suite : chacune des huit sections du CAPITAL est pour ainsi dire construite de la sorte, avec à chaque fois une hypothèse philosophique, puis une adaptation de l’économie à cette hypothèse, et enfin une proposition révolutionnaire totalement abstraite et surréaliste.

 

CONSTRUCTIVISME VERSUS SCIENCE ECONOMIQUE

Tout cela démontre donc en réalité que Marx n’est pas un économiste. C’est un philosophe, qui tente par tous les moyens d’adapter l’économie à sa théorie philosophique et à sa vision messianique du sens de l’histoire. C’est ce qu’on appelle un CONSTRUCTIVISME. Marx n’est rien d’autre qu’une sorte de petit gourou, qui reconstruit un paradis potentiel, et propose à ses disciples de suivre une voie qu’il a défini de manière transcendantale et dont il est seul à avoir eu « l’illumination ». Le marxisme n’est donc pas un courant économique, c’est une « religion », une philosophie transcendantale comme une autre, qui va nécessairement conduire à-ce que s’en réclament des « fondamentalistes » et des partisans de la « guerre sainte » et de l’application stricte et autoritaire du dogme, au nom des lendemains meilleurs.

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Malheureusement, Marx n’est bien sûr pas le seul à œuvrer de la sorte, et les constructivistes, de droite comme de gauche, sont nombreux. Mais si la critique des conséquences de l’application de la théorie économique marxiste n’est pas suffisante, nous pouvons par contre apporter également que, comme pour tout constructivisme, ces conséquences sont directement induites par la recherche économique de Marx elle-même, puisqu’elle est abstraite et fausse, et que tenter d’appliquer les préceptes de Marx, d’une manière ou d’une autre, est un acte perdu d’avance.

Mais alors qu’est-ce qu’un économiste ? Un économiste est quelqu’un qui ne cherche pas à adapter l’économie à ses théories philosophiques, mais qui observe et analyse l’économie et les conséquences d’une intervention ou d’une modification interne ou externe à une économie, pour en déduire un fonctionnement économique en tentant d’y apporter des raisons logiques. Socialistes, libéraux, keynésiens ou conservateurs sont donc bel et bien des économistes, en ce sens qu’ils observent le fonctionnement de l’économie, et qu’éventuellement ils la modélisent, ou bien observent avec différentes méthodes comparatives la manière avec laquelle les individus qui composent la société réagissent à certains stimuli (càd à des modifications des relations économiques entre ces individus), puis qu’ensuite seulement ils en déduisent des théories économiques, voire des applications. On peut contester et débattre de leurs différentes conclusions et propositions, y adhérer ou pas, mais en tous cas ces conclusions et propositions doivent découler d’une étude économique de la société, et non d’une hypothèse utopiste de départ ou d’un postulat philosophique. Ces économistes ne proposent pas une vision de société aboutie, ils font partie de ces gens qui, résolument, choisissent l’un ou l’autre des modèles économiques et sociaux disponibles, celui du libre marché, de la régulation de l’économie ou de l’économie planifiée, celui de l’absence d’état, de l’état minimal ou de l’état généralisé, celui de la légalisation, de la régulation ou de la prohibition, en fonction de ces déductions économiques et de leurs préférences personnelles.

Les tenants de l’école autrichienne d’économie ont en outre cette particularité qui les distingue des autres économistes, qu’ils ne procèdent pas de manière analytique ni par empirisme, en comparant après-coup les effets des différentes politiques, mais de manière logique, en déduisant la théorie économique à partir du comportement humain, sous l’angle des choix et du rendement, et donc la configuration idéale de l’économie, ainsi que sa configuration actuelle, ce qui permet donc d’isoler un certain nombre de facteurs artificiels qui faussent cette configuration idéale. En ce sens ils sont donc les seuls à réellement considérer l’économie comme une science exacte, avec pour hypothèse de départ, non pas l’idéal de l’humain parfait dans une société parfaite, ni même la modification bénéfique de l’économie par une politique ou une autre au bénéfice des individus ou de la collectivité, mais le libre arbitre de l’individu en toutes situations, et sa responsabilité face à ses propres choix et actes.

Les quatre visages de l’impérialisme

19 décembre 2013

Une anthologie des rouages de l’état.

 

Depuis mon précédent article, celui consacré à l’origine des privilèges, j’ai quelque peu changé d’avis sur certains sujets, et ce, suffisamment pour, aujourd’hui, ne plus me considérer comme un mutuelliste. J’ai notamment construit une critique de Kevin Carson afin de dépasser sa pensée. Mais ce n’est pas l’objet de cet article, et j’y reviendrai plus en détails plus tard. J’en profiterai également pour effectuer quelques modifications aux précédents articles de la série d’articles dont celui-ci fait partie, afin de rendre les choses plus cohérentes.

En tous cas, je pense désormais que Kevin Carson a tord d’utiliser le terme de « capitalisme » dans le sens dans lequel il l’emploie. Le capitalisme, d’après la définition actuelle du terme, n’est rien d’autre qu’un « système économique basé sur la propriété privée des moyens de production », et le fait que depuis ces quatre derniers siècles le capitalisme ait été systématiquement en connivence avec l’Etat n’en fait pas pour autant un système intrinsèquement lié à l’état. Il peut l’être, mais il pourrait tout autant ne pas l’être.

La critique de Carson concernant l’origine des privilèges est pour autant toujours valable, simplement, au lieu de parler de capitalisme comme étant le « système actuel de l’organisation des privilèges », il ferait mieux d’employer le terme plus approprié d’ IMPERIALISME, voire d’ « autorité souveraine », le souverain pouvant aussi bien être un individu qu’un collectif.

Cette précision étant faite concernant mon article précédent, j’entame désormais, après en avoir étudié leur origine, un article consacré à l’organisation de ces privilèges, et au fonctionnement de ce système, qui n’est donc pas aujourd’hui un complot de l’élite économique (du moins pas forcément), mais qui est plutôt le résultat de politiques impérialistes successives, qui ont eu pour but légitime de tenter de réguler l’économie, de la contrôler, pour tenter de répondre aux déséquilibres précédemment créés par d’autres politiques interventionnistes. Il s’agit, depuis cette « accumulation originelle », de perpétuelles tentatives contre-productives de contrôler l’incontrôlable, avec à chaque fois des conséquences encore plus néfastes, mais à plus ou moins long terme, ce qui les rend difficilement décelables.

 

Le système de l’organisation des privilèges :

Ces politiques peuvent prendre effet sous deux grandes formes de politiques : des politiques négatives, ou répressives, et des politiques positives, ou avantageuses. Et c’est notamment l’imbrication, dans chaque domaine, de ces deux types d’interventions, qui pose réellement, à la fois les problèmes, et également la difficulté à cerner l’origine de ces problèmes : plus on mène une politique négative, et plus il faudra en contrepartie mener une politique positive ; et vice-versa ; c’est un cercle vicieux dont on ne peut plus sortir.

Benjamin Tucker avait soulevé quatre grands types d’interventions étatiques qui nuisent au libre marché (le « Tucker’s big four ») mais je pense pour ma part qu’il y en a de nombreux autres qui sont tout aussi importants et qui doivent y être ajoutés. Tucker avait soulevé l’importance de la propriété privée de type lockéenne, du monopole des banques et de la création monétaire, ainsi que des tarifs (prix fixés par le gouvernement) et des brevets ; et à ces quatre, Kevin Carson a ajouté le rôle des infrastructures, qui sont sans doute à l’origine des plus importantes externalisations de coûts par les entreprises. Pour ma part j’en ai relevé plus d’une douzaine, en scindant certaines de celles décrites par Tucker et Carson de manière à en préciser le rôle, et en y ajoutant également d’autres qui, bien que moins importantes, n’en demeurent pour autant pas moins négligeables. Sans doute cette douzaine n’est-elle d’ailleurs pas exhaustive, mais leur nature est importante car, en les y ajoutant, je rejoins ainsi la vision libertarienne des interventions étatiques.

Finalement, j’ai regroupé à nouveau ces types d’intervention en quatre grandes catégories (avec à chaque fois trois formes d’application de chacune de ces interventions, selon si elles s’appliquent au capital, au travail ou à la consommation), réinterprétant ainsi à ma façon le « Tucker’s big four ». Ces quatre catégories correspondent donc aux quatre différentes méthodes d’intervention : les allocations, les externalisations, l’extorsion et la restriction. Ces quatre catégories d’intervention constituent pour moi les « quatre visages » de l’impérialisme et de l’autorité souveraine :

 

Les allocations :

Roi-coupes

Le premier visage positif de l’impérialisme se caractérise par les allocations (en capital ou en monnaie circulante), destinées à bénéficier à une fraction de la population. Cet interventionnisme positif est bien évidemment le moyen le plus simple et le plus rapide de générer un privilège : l’Etat offre, et les privilégiés en bénéficient directement.

Sur le capital, les aides directes se traduisent par des expropriations et/ou des privatisations. En expropriant des propriétaires ou des occupants légitimes, l’état agit avec violence pour réquisitionner du capital et des ressources. Cette réquisition peut profiter d’abord à lui-même, et donc à une oligarchie de bureaucrates, bien que cette expropriation soit en général réalisée au nom d’un hypothétique « bien commun » ; et cette réquisition peut éventuellement ensuite bénéficier à des investisseurs privés privilégiés, via la privatisation du capital public : après réquisition, l’Etat fournit alors gratuitement ce capital (ou à un coût extrêmement réduit) à un ou plusieurs propriétaires privés, des « oligarques », qui détiendront alors ce capital productif sans avoir eu besoin en échange de débourser quoi que ce soit, ni pour l’appropriation originelle de ce capital, ni pour sa mise en productivité.

Sur le travail et la production, les allocations sont les subventions et les marchés publics. Les subventions sont des aides financières qui vont directement dans les poches de ceux qui savent les utiliser, leur permettant de développer de manière artificielle leur activité, et donc leurs substantiels bénéfices, ce qui entraîne donc inévitablement une appropriation artificielle de ressources par ces investisseurs, et donc une concentration du capital. Les marchés publics, quand à eux, sont des travaux réalisés par des investisseurs pour le compte de la collectivité, donc dans le cadre de partenariats avec les politiques. Ces partenariats sont générateurs de connivence et de corruption, c’est-à-dire que les politiques sont soit déjà amis avec ces investisseurs, soit ces investisseurs sont directement amenés à occuper les postes politiques qui les avantagent, étant donné qu’ils sont les plus motivés à les occuper, et qu’ils sont ainsi les plus à même de se rembourser les différents moyens qu’ils investissent dans leurs conquêtes du pouvoir.

Enfin, sur la consommation, ces aides directes se traduisent par les allocations au sens actuel du terme, en monnaie circulante, destinées en général à « soutenir la consommation », parfois même avec le prétexte fallacieux de relancer ainsi la croissance économique (le keynésianisme). En offrant des allocations à une partie de la population, ce n’est pas tant cette population allocataire qui est favorisée, que les investisseurs qui vont pouvoir bénéficier de la bulle spéculative que représente alors ce marché, dont la consommation est artificiellement développée ou entretenue.

Ainsi, par exemple, en aidant des populations pauvres à accéder au logement par des allocations qui leur sont octroyées, le gouvernement français a encouragé le développement d’une bulle économique du logement, avec une spéculation démesurée (donc avec des rentes démesurées), dont finalement ces populations défavorisées n’ont pas bénéficié longtemps du fait de l’augmentation du prix des loyers et donc du foncier qui s’en est suivie, et qui non seulement a compensé l’augmentation de leur pouvoir d’achat, mais qui en plus a généré un défaut d’investissement sur la construction et la réhabilitation du bâti, lequel a conduit à un déficit de logements, ce qui aggrave encore l’augmentation du prix des loyers. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, et chaque allocation génère ainsi en contrepartie une bulle spéculative sur le secteur économique auquel elle s’applique, ainsi qu’une inflation concomitante, qui en annule les bénéfices pour les personnes qui sont pourtant théoriquement destinées à recevoir les bénéfices de ces aides.

 

Les externalisations:

Roi-Bâtons

Les externalisations sont le deuxième visage positif de l’impérialisme. Il s’agit là encore d’un interventionnisme positif, bienveillant, mais qui consiste cette fois à offrir des services à des entreprises à des coûts moindres, voire à des coûts nuls, aux frais du contribuable. Les coûts de ces services ne sont alors pas répercutés sur les coûts des produits fournis par ces entreprises, et les prix en sont donc artificiellement faussés. Ces coûts devraient normalement représenter pour ces entreprises un coût logistique important, qui viendrait contrebalancer les économies d’échelles réalisées par celles-ci, équilibrant son niveau moyen de productivité avec les capacités logistiques réellement disponibles. Avec l’externalisation de ces coûts logistiques aux frais de l’état, ces entreprises bénéficient alors d’un niveau moyen de productivité surdimensionné, artificiel, qui leur permet de contrôler une part plus importante du marché, et donc de détenir un capital surdimensionné, ce qui a pour effet, une fois de plus, de concentrer les bénéfices entre peu de mains, et donc de faire croître les inégalités.

Les externalisations sur le capital se traduisent par une protection de ce capital, et par une protection de la transmission de ce capital, assurée par les services régaliens de l’Etat. En prenant en charge les coûts de protection de la propriété individuelle, celui-ci dédouane les propriétaires des dépenses nécessaires à la protection de leur capital, et des nécessités de contractualisations avec le voisinage et/ou avec les différents acteurs qui interagissent avec ce capital (ouvriers, clients, etc.). Ceux parmi les propriétaires qui se trouvent d’avantage protégés par l’Etat que les autres sont favorisés et peuvent alors faire croître leur capital, non en raison de leur gestion plus ou moins talentueuse de ce capital, mais en raison de leur nature individuelle, ou de leurs relations de connivence avec les services de l’Etat.

Ainsi les droits d’aînesse, par exemple, ont longtemps favorisé les aînés au détriment des autres rapports de filiation (y compris favorisé les hommes au détriment des femmes) ; les droits raciaux ont favorisé certaines ethnies par rapport à d’autres ; et encore aujourd’hui en France par exemple, les enfants sont privilégiés par rapport à d’autres qui pourraient éventuellement obtenir contractuellement une part plus ou moins importante de la transmission de ce capital du fait de leurs accords avec le propriétaire (des ouvriers talentueux, par exemple, qui pourraient obtenir, de la part du propriétaire, une part de l’héritage à la mort de celui-ci). Ces droits maintiennent la suprématie d’une caste, d’une classe sociale qui a le privilège d’hériter préférentiellement du capital, et donc ainsi du travail accumulé par les générations passées.

Sur le travail et la production, la protection du capital productif, à travers la répression syndicale (ou même à travers le contrôle indirect de celui-ci, via un syndicalisme subventionné comme c’est le cas aujourd’hui en France) ou bien à travers l’impunité de certaines firmes face à leurs détracteurs sur le marché (firmes dont la production génère des problèmes de santé publique, par exemple), ou encore à travers la gestion collective de l’élimination des déchets, conduit à des abus potentiels de la part de ces firmes vis-à-vis de leurs clients, de leurs employés, de leurs concurrents ou de leurs voisins. Les contestations se retrouvent artificiellement contenues, et ces entreprises peuvent artificiellement gonfler leurs marges, en diminuant au maximum et à peu de frais leurs coûts de production. Les entreprises qui pratiquent ces abus sont alors favorisées par rapport aux autres, et l’abus devient progressivement la norme économique.

Dans le cas de la consommation, ces externalisations prennent la forme de ressources artificiellement disponibles, ou bien de ressources dont les coûts sont maintenus artificiellement bas. Par la préemption étatique des ressources (notamment via le colonialisme lorsque les ressources sont situées sur d’autres territoires, ou par l’expropriation de certains propriétaires, ou l’appropriation des communs), et/ou par leur acheminement via des infrastructures centralisées, les états offrent à leurs entreprises des ressources stratégiques à moindre coût. Soit parce que celles-ci n’ont alors pas besoin de dépenser elles-mêmes les coûts d’appropriation de ces ressources, les coûts d’acheminement de ces ressources (qui comprennent une part de la création, de l’entretien et du développement des réseaux nécessaires à cela), ainsi que leurs coûts de mise en productivité et de développement ; soit parce qu’elles n’achètent pas ces produits à d’autres entreprises qui elles-mêmes pratiqueraient ces mêmes services et donc qui intègreraient ces mêmes coûts. Ces approvisionnements en ressources stratégiques se font donc à des prix ou des coûts artificiellement bas, coûts qui sont en partie ou en totalité à la charge du contribuable. Ces entreprises peuvent alors vendre, à leur tour, des produits à des prix artificiellement bas, qu’elles distribuent via des réseaux dont les coûts sont en partie ou en totalité externalisés, et ainsi de suite jusqu’aux consommateurs. Leurs niveaux moyens de productivité sont donc artificiellement gonflés, et le capital artificiellement concentré.

 

L’extorsion :

Roi-denners

Le premier visage négatif de l’impérialisme est l’extorsion. Cette contrainte provient du monopole de l’Etat, de son monopole territorial et régalien, ainsi que, la plupart du temps, de son monopole monétaire, ainsi que d’autres monopoles économiques de services qui peuvent s’y ajouter, jusqu’à parfois englober l’ensemble de l’économie du territoire comme c’est le cas pour les Etats communistes. La légalité de l’extorsion de l’impôt par l’Etat provient de son monopole territorial, de sa qualité de souverain sur son territoire ainsi que sur ses sujets ou citoyens ressortissants, ce qui l’autorise à assurer de force un service rendu à sa population, sans la possibilité pour celle-ci d’avoir le choix de l’organisme qui pourrait lui rendre ce service. Ce service rendu à la population à partir de l’argent collecté par les impôts constitue ce qui est communément appelé la « fonction publique ». Néanmoins, cette fonction n’ayant pas de concurrence, les services rendus ne sont pas rendus de manière efficiente, et les individus n’acceptent le service de l’Etat, plutôt que celui d’une entreprise du secteur privé, que parce qu’ils n’en ont pas le choix. En réalité, d’un point de vue comptable, le service de l’état, quel qu’il soit, est toujours situé, de par sa nature intrinsèque, à un rapport qualité/prix bien en deçà de celui d’une entreprise privée soumise à la concurrence, et qui pratiquerait le même service.

L’extorsion, appliquée au capital, est le fait des impôts fonciers : au nom de dépenses publiques régaliennes, les collectivités prélèvent des impôts fonciers, des taxes d’habitations ou bien des taxes professionnelles, qui génèrent pour le propriétaire une obligation de rentabilisation de son capital. Et ainsi, les mauvais payeurs, les pauvres, peuvent être progressivement expropriés légalement par l’Etat, leur capital étant ensuite revendu à meilleurs payeurs, ce qui contribue ainsi à la concentration du capital entre les mains d’une minorité de grands détenteurs de capital.

Ce prélèvement nous indique en fait que le capital n’appartient en réalité pas aux propriétaires, mais bel et bien à la collectivité, qui prélève ainsi un loyer, lequel loyer doit être absolument honoré sous peine d’expropriation. Les impôts sur le capital sont la preuve que la propriété privée ne constitue en rien une propriété individuelle, mais une propriété d’Etat, collective, dont les « propriétaires » ne possèdent en réalité que des droits d’usage plus ou moins étendus, en échange de ce loyer perçu par la collectivité.

L’Etat est donc le souverain autoritaire, disposant d’un monopole territorial, que celui-ci soit à la gestion d’un roi ou d’un gouvernement plus ou moins démocratique : sur ce territoire les individus ne sont pas libres, et leur propriété ne leur est accordée que sous une forme de concession locative. En échange de cette extorsion sur le capital, l’Etat fournit un service régalien qui, inévitablement du fait de cette concentration du capital induite par l’extorsion elle-même, ne fini par protéger à long terme que les grands détenteurs de capital au détriment des petits. Cette protection inévitablement ciblée entraîne progressivement la constitution d’une classe oligarchique des détenteurs de capitaux, laquelle détient ensuite une capacité démultipliée à s’arroger dans la foulée le pouvoir politique. Les services régaliens deviennent alors le « bras armé du grand capital », l’instrument de la force de l’Etat et de son oligarchie capitaliste dirigeante.

Sur le travail, l’extorsion se traduit par une socialisation de l’assurance des individus. En général, les plus courantes de ces socialisations sont sur les secteurs de la santé, des cotisations maladie, retraites, chômage et formation ; mais d’autres assurances peuvent également être socialisées selon les pays et les époques (allocations familiales, par exemple). Cette socialisation est caractérisée par une cotisation obligatoire, au même titre que l’impôt, afin d’être ensuite redistribuée sous forme de services ou de revenus, par la fonction publique, qui nécessairement se doit de détenir le monopole de ce service, sous peine d’être alors contestée pour son caractère peu efficient, c’est-à-dire avec un mauvais rapport qualité/prix.

Outre ce caractère peu efficient de la fonction publique socialisée, son caractère monopolisé la rend également autoritaire, dans le sens où nul n’a la possibilité de décider (si ce n’est par la – toujours trop lointaine – représentativité du pouvoir politique), ni de où va cet argent, ni des conditions dans lesquelles il est redistribué, ni de la manière avec laquelle il est investi et/ou dépensé. Ce système monopolisé est donc une porte ouverte, non seulement à tous les abus, mais aussi et surtout à l’absurdité redondante des décisions et des choix concernant ces dépenses et investissements, puisqu’ils ne sont pas en lien direct avec les besoins de la demande. A l’inverse, une entreprise privée est au contact direct avec sa clientèle, laquelle ne consomme que ce qu’elle juge utile, en lieu, moyen, et méthode qu’elle juge utile. Le monopole étatique et la socialisation d’un secteur d’activité est donc une entrave, non seulement au travail des acteurs économiques et à leur possibilité d’en tirer profit, mais également à leur possibilité de rendre ces services plus efficients, et également plus adaptés à la demande.

Sur la consommation, l’extorsion se caractérise par le monopole de la monnaie, chose adoptée aujourd’hui par la quasi-totalité des Etats au niveau mondial. Ce monopole de l’émission monétaire, détenu par les banques centrales des Etats, interdit la concurrence entre les monnaies sur son territoire, en obligeant l’ensemble des individus à utiliser la monnaie officielle pour des échanges librement consentis, et donc les oblige à le faire sous les conditions de l’état. En effet, la monnaie n’est autre qu’une forme particulière de propriété, qui dispose de qualités spécifiques qui permettent sa circulation, et sa substitution à l’ensemble des marchandises et des services lors des échanges économiques entre individus, afin de les faciliter. En tant que propriété, la monnaie subit le même sort que la propriété foncière, c’est-à-dire qu’elle appartient en premier lieu à l’état, qui en détient le monopole, et qu’elle n’est concédée aux individus qu’en échange d’une forme particulière de loyer : l’inflation.

L’inflation est causée par l’émission monétaire. Normalement, une monnaie est une propriété physique, matérielle, qui a donc été produite par un acteur économique, et échangée avec d’autres acteurs contre d’autres produits économiques. Et lorsqu’un acteur économique émet une monnaie, il produit une marchandise, qu’il échange sur le marché. Mais cette monnaie peut également être une reconnaissance de dette, c’est-à-dire une marchandise à produire dans le futur. Cette monnaie sous forme de reconnaissance de dette n’est pas un souci en soi, du moment que les acheteurs ont confiance dans l’émetteur de cette monnaie, et que l’émetteur de cette monnaie honore ensuite sa dette dans les conditions prévues. Mais lorsque l’état détient le monopole de l’émission de reconnaissances de dettes (et surtout de leur circulation, via le contrôle des banques privées et l’obligation qu’ont ces dernières à n’accepter pour paiements que la monnaie légale officielle), celui-ci peut se permettre d’émettre autant de reconnaissances de dette qu’il le souhaite, et de ne jamais honorer ses dettes en produisant les marchandises ou les services promis, puisque les acteurs économiques seront de toutes façons obligés d’accepter ces reconnaissances de dette pour leurs paiements. Mais du fait que la dette ne soit pas honorée, ou seulement en partie, via l’offre incomplète de services publics, les producteurs compensent alors cette perte en augmentant leurs prix. Et cette augmentation des prix se répercute sur la consommation, qui rembourse, par cette augmentation régulière des prix, par cette dévaluation de la monnaie, l’endettement généralisé de l’état.

Sans ce monopole et sans les banques centrales (ou sans un étalon communément accepté par les différents états dans leurs échanges économiques et financiers comme l’était auparavant l’étalon-or), la concurrence entre les différents émetteurs de monnaie les obligerait alors à honorer leurs dettes, sous peine de perdre la confiance de leurs clients ; la valeur des monnaies serait donc relativement stable, tout comme le serait le pouvoir d’achat des consommateurs et des épargnants.

Avec la monnaie-dette de l’état, ce sont les plus pauvres, ceux qui n’ont pas les moyens de capitaliser, et dont l’ensemble des dépenses consiste à consommer ou à épargner, qui supportent le plus les inconvénients de cette inflation, et qui se retrouvent ainsi « paupérisés », éternellement maintenus à l’état de consommateurs pauvres, puisque leurs revenus croissent inévitablement moins vite que l’inflation. De plus, l’endettement généralisé de l’état lui permet de mener des politiques interventionnistes, ou même de mener des politiques expansionnistes, soit en terme de territoire (la guerre et le colonialisme sont toujours financées par des dévaluations monétaires), soit en terme de surexploitation des ressources (et ce, jusqu’au risque d’effondrement systémique lorsque les pics d’exploitation en sont atteints), du fait que le remboursement des dettes contractées auparavant soit toujours repoussé aux générations suivantes par des surenchères perpétuelles, et exponentielles, d’émissions monétaires : il faut constamment exploiter d’avantage pour pouvoir rembourser les dettes, et ces dettes augmentent toujours plus vite que la capacité de l’économie à exploiter les ressources disponibles.

 

La restriction :

Epée

Le quatrième et dernier visage de l’intervention est son deuxième visage négatif, celui de la restriction. Cette contrainte oblige les personnes, réelles ou morales, à s’acquitter de dépenses artificielles, ou bien leur interdit des activités ou les leur restreint. Cette contrainte a pour effet de restreindre le nombre d’acteurs économiques sur un même marché, ce qui a pour conséquence d’enrichir ces mêmes acteurs et de générer des oligopoles artificiels, lesquels ont tendance ensuite à former des cartels, voire même, dans le pire des cas, des mafias.

La restriction, appliquée au capital, se traduit notamment par les lois d’urbanisme, qui restreignent l’utilisation d’un capital à une ou plusieurs utilisations particulières. Par ces lois d’urbanisme, l’Etat protège ainsi une catégorie d’investisseurs en un lieu donné, leur assurant un monopole local sur l’accès au capital : les promoteurs immobiliers sur les terrains constructibles, les agriculteurs industriels sur les terrains agricoles, etc. De plus, ces législations d’urbanisme entraînent l’apparition de privilèges spéculatifs, par exemple lorsqu’un terrain agricole est transformé par une collectivité en terrain à bâtir, et que le propriétaire peut alors en multiplier par 20 ou 50 le prix de vente au mètre carré sans aucun travail. Il est alors évident que cet intérêt spéculatif entraîne des connivences entre les propriétaires et la politique de la collectivité, plus concrètement que les propriétaires profitent de leur pouvoir politique pour se trouver, eux ou leurs amis, favorisés par ces choix stratégiques d’urbanisme. Et cela à tous les niveaux de collectivité, de l’échelle de la commune à celle des institutions internationales, selon l’influence de ce(s) détenteur(s) de capital, et selon la portée de l’intérêt économique de ce capital.

Appliquée au travail, la restriction se traduit par des droits, quotas et tarifs, ainsi que par des normes et réglementations. Pour ce qui est des droits, en limitant ainsi arbitrairement le nombre d’acteurs économiques sur un marché, l’Etat génère ou entretient directement des rentes sur certains services. En obligeant certaines entreprises d’un autre secteur à pratiquer des prix ou une production fixes dans le cas des quotas et tarifs, ou bien en leur imposant d’investir dans un équipement minimum (normes), ou de s’acquitter de certaines dépenses minimales obligatoires (réglementations), l’Etat favorise plutôt les grosses entreprises, qui, avec les économies d’échelle, peuvent plus facilement répercuter les coûts de ces contraintes, au détriment des petites entreprises qui, n’ayant pas les moyens de fournir ces coûts minimums, doivent abandonner le marché à la seule capacité des grandes entreprises.

Sous un prétexte toujours fallacieux de réglementer une profession ou un secteur, l’Etat entretient ainsi l’oligopole du grand commerce et de la grande industrie et leurs rentes, ou bien les hauts revenus de certaines professions qui se retrouvent ainsi artificiellement favorisées (comme par exemple celles des médecins et chirurgiens). Les prétextes sont toujours fallacieux, y compris ceux de santé publique avec par exemple les normes d’hygiène, puisque les entreprises sont soumises à la demande de leur clientèle, et n’ont besoin de réglementation que celle que leur réclament, tacitement ou implicitement, leurs clients. Idem avec les différents travailleurs de l’entreprise, qu’ils soient salariés ou rémunérés (ou indépendants), et dont les conditions de travail et/ou les rémunérations ne dépendent que de la volonté de ces acteurs, et/ou des accords obtenus avec le ou les propriétaires de l’entreprise.

Ces conditions de travail et de rémunérations et ces méthodes de travail n’ont en aucun cas besoin de normes ou de généralisations, et peuvent aisément varier selon chaque secteur, chaque positionnement sur le marché, et chaque entreprise, et varier dans le temps en fonction de l’offre et la demande. Ainsi, les salaires minimums et/ou les cotisations minimales des indépendants empêchent certains emplois peu rémunérés d’être créés, ou d’autres d’être revalorisés. Les normes de production, sur l’agroalimentaire par exemple, ou bien les obligations d’assurance décennale sur le bâtiment, empêchent les plus petites structures de se créer ou de se maintenir, au profit des plus grosses.

Appliquée à la consommation, la restriction étatique se traduit par la prohibition, c’est-à-dire par l’interdiction stricte de certains produits, denrées ou services, ou par la limitation de leur consommation via une fiscalité dissuasive. Le protectionnisme en fait bien entendu partie, à travers les taxes douanières. L’offre étant créée par la demande, et les consommateurs étant bien souvent décidés à consommer d’une manière ou d’une autre les produits qu’ils souhaitent, il se fait que la demande se retrouvera d’une manière ou d’une autre honorée par des entreprises, bien que celles-ci se retrouvent alors dans l’illégalité. Les quelques entreprises qui prennent ces risques bénéficient alors de rentes de rareté, en s’adressant à des consommateurs qui sont enclins à payer plus cher.

Ces rentes de rareté générées par la prohibition entraînent donc l’apparition et le développement de mafias, qui ont alors la possibilité de s’approprier par la force ces marchés, qui sont à la fois extrêmement rentables et suffisamment risqués pour que seules les entreprises les plus autoritaires se les approprient. Ces entreprises, qui contournent les taxes douanières ou les prohibitions, profitent en fait d’une situation artificielle de rareté. Dans cette situation, la compétition est totale et la possibilité de mise en concurrence impossible, étant donné que les consommateurs n’ont pas le choix, et qu’ils ne peuvent pas, comme c’est le cas dans une situation d’abondance, choisir le meilleur rapport qualité/prix selon leurs propres critères, mais qu’ils sont contraints d’accepter ces produits ou services aux conditions de l’offrant.

Dans un marché libre, un offrant qui souhaiterait s’approprier l’exclusivité d’un marché afin de générer des phénomènes de rareté et bénéficier ainsi d’une rente de rareté, devrait s’acquitter de lourdes dépenses destinées à interdire à d’autres producteurs de lui faire concurrence, dépenses qui annuleraient aussitôt la rentabilité de cette prohibition. Dans une situation de prohibition étatique, ou de restriction par la dissuasion fiscale, ces coûts se retrouvent principalement à la charge de l’état puisqu’il est le prohibitionniste. Et les mafias peuvent alors bénéficier à faible coût de ces rentes de rareté. Et c’est d’ailleurs pourquoi, la plupart du temps, ces mafias sont en réalité en lien direct ou indirect avec les hommes politiques qui défendent la prohibition, et que cette corruption des cercles de pouvoir est un mal chronique pour les états. Ce mal ne s’applique d’ailleurs pas uniquement aux marchés prohibés ou restreints, mais à tous les marchés réglementés ou contraints, que les entreprises et mafias corruptrices se permettent de contourner, en menant ainsi une concurrence déloyale à celles qui n’ont pas les moyens de pratiquer cette corruption et qui ont obligation de respecter les lois.

 

L’interventionnisme est le problème :

Chacun des cas particuliers que je viens d’étudier ici démontre que l’interventionnisme, qu’il soit positif ou négatif, est en général coûteux, et suffisamment coûteux pour ne constituer qu’un bien faible rapport qualité/prix. Que cet interventionnisme est la plupart du temps inefficace, puisque instauré de manière collective, alors qu’il devrait s’adresser uniquement à des situations particulières. Il est même toujours contreproductif, car les désagréments qu’il génère sont toujours plus importants que les avantages qu’il souhaite apporter. De plus, cet interventionnisme nécessite l’agression des individus, à travers l’extorsion des impôts et la socialisation obligatoire de nombreuses dépenses, ainsi qu’à travers les nombreuses lois et réglementations répressives qui dictent aux individus la ou les conduites à tenir.

L’interventionnisme est donc systématiquement liberticide, et il est clairement démontrable que ses effets sont plus qu’inopérants, puisque contreproductifs. En fait, la quasi-totalité des maux de nos sociétés actuelles proviennent de ces interventions, sensées améliorer notre condition et notre quotidien, mais qui en réalité sont directement ou indirectement génératrices de ces mêmes maux. Et nous sommes pris dans ce cercle vicieux, où les problèmes que l’interventionnisme est sensé résoudre, sont causés par des interventionnismes précédents, et où ce même interventionnisme donnera lieu à des problèmes futurs qu’il faudra à nouveau chercher à résoudre.

La paupérisation des classes laborieuses, la surexploitation des ressources, la concentration du capital, la constitution progressive de la classe capitaliste en une oligarchie politico-économique, la corruption du pouvoir, l’émergence des cartels, celui des mafias, les bulles spéculatives, l’endettement systémique, les crises systémiques, la déresponsabilisation des acteurs économiques, l’inflation, le caractère inadapté voire absurde, et inefficace ou inefficient de nombreux services, les difficultés d’améliorer les conditions de travail, la prédominance de la compétition sur la coopération, ou l’extension démesurée des entreprises du grand commerce et de la grande industrie ; tout cela n’est causé par rien d’autre que ces politiques interventionnistes.

L’impérialisme, ce système de l’organisation des privilèges, trouve son origine dans ces politiques interventionnistes qui, consciemment ou inconsciemment, directement ou indirectement, génèrent ces privilèges, les confortent et les entretiennent. Ces privilèges ne trouvent donc pas leur origine dans le fonctionnement intrinsèque du marché, ni dans son évolution naturelle, dans son extension et son développement ; ils trouvent leur origine dans ces politiques contre-productives destinées à combattre les quelques rares désagréments perpétuels du marché, ou ses désagréments occasionnels, lesquels auraient pourtant eu tendance à être progressivement gommés par ce même fonctionnement naturel du marché.

Mais à chaque fois que des gens de pouvoir souhaitent obliger leurs congénères à vivre d’une manière qu’ils jugent meilleure (à travers la gestion autoritaire des productions de biens et services, ou à travers la prohibition de certains comportements ou l’obligation d’autres comportements jugés utiles), ou à chaque fois que d’autres ont voulu utiliser un hypothétique intérêt général pour venir en aide à certains individus en en spoliant d’autres, il y a eu une mise en déséquilibre de ce fonctionnement naturel du marché, avec l’apparition des privilèges économiques et des inégalités politiques, ainsi que la destruction exponentielle de biotopes par la surexploitation des ressources et des crises systémiques.

Dans le prochain article de cette série, je reviendrai justement plus en détails sur ce fonctionnement naturel du marché, sur ce qu’est précisément le marché libre. J’expliquerai pourquoi le marché, à l’inverse de l’état, est efficient et résilient. J’étudierai quels sont les rouages d’un système libre à opposer à ce système impérialiste, et à lui substituer ensuite. Je me poserai également la difficile question de la possibilité d’émergence d’une société libre, et des moyens de transition vers celle-ci.

Les privilèges et leur origine

4 juin 2013

Avant d’étudier plus en détails les privilèges constitutifs du système capitaliste, il convient de s’intéresser tout d’abord à leur origine. Car à gauche comme à droite, nombreux sont ceux qui s’accordent à dire que c’est par un « processus naturel » que les riches sont aujourd’hui riches, et que les pauvres sont pauvres ; par les mécanismes du marché, à partir d’une appropriation originelle légitime (le premier à avoir occupé les terres). Certains s’en réjouissent, à droite, voire glorifient ces mécanismes d’accumulation ; et d’autres s’en indignent, à gauche, et cherchent à contrer ce phénomène. Mais le caractère naturel de ce processus n’est en réalité qu’un grand mythe ; ce processus n’a rien de naturel.

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Le grand mythe de l’accumulation primitive :

Du côté de la droite, en général, on pense de toutes façons que ce phénomène d’accumulation du capital n’est pas un souci, puisque l’argent est tôt ou tard redistribué par la consommation et les investissements des riches, qui ainsi donnent du travail aux pauvres. Ce phénomène serait donc bénéfique, puisqu’il permettrait aux personnes possédant le talent nécessaire, d’utiliser au mieux le capital pour créer de la richesse, et ainsi d’offrir du travail (et donc un revenu) à ceux qui en ont moins, ou qui sont dans l’incapacité de créer de la richesse et/ou d’utiliser correctement leur capital. De plus, comme les plus fortunés offrent en général du travail aux plus offrants, ils l’offrent donc en priorité aux plus nécessiteux, et permettent donc à ceux-ci de vivre dans de meilleures conditions que s’ils étaient simplement livrés à eux-mêmes.

Mais selon cette vision du processus d’accumulation, cette redistribution ne se ferait que sous la forme de travail, de services, et non de ressources. Le processus d’accumulation du capital serait donc générateur de phénomènes de raretés, et donc de pressions sur ceux qui ne possèdent pas de capital, par l’absence de choix qui leur incombe, et par la rente qui peut ainsi leur être extorquée. Or, si la consommation redistribue des services et des revenus mais en revanche concentre le capital, alors c’est que ce phénomène d’accumulation est bel et bien un cercle vicieux, et que la détention du capital s’entretient de lui-même, rendant impossible l’accès au capital des non possédants, et nuisant donc au renouvellement de la classe des talentueux créateurs de richesses. Défendre ce processus d’accumulation n’a alors pas de sens.

Du côté de la gauche, en général, cette théorie de l’accumulation primitive du capital génère au contraire une volonté de mettre fin à ce processus, en collectivisant le capital et les moyens de production. Cette collectivisation est sensée enrayer ce cercle vicieux de concentration du capital, et elle y parvient d’ailleurs évidemment, puisqu’elle interdit toute propriété individuelle des moyens de production, et donc par là tout processus d’accumulation individuelle. Mais elle suppose alors également, et malheureusement, de rejeter toute initiative individuelle, et donc par là de rejeter la grande majorité des possibilités de création de richesse, qui se fait via l’exercice des talents individuels. Le résultat qui s’en suit est que c’est l’ensemble de la création de richesse qui s’en trouve largement diminuée. De plus, la bureaucratie nécessaire pour substituer au marché une planification collective à grande échelle génère des coûts importants qui nuisent encore d’avantage à la création collective de richesse, coûts qui sont proportionnels à la taille de l’économie à planifier.

En réalité, ces deux approches sont aussi bien l’une que l’autre dans l’erreur, puisqu’elles se situent toutes les deux dans un contexte de processus d’accumulation primitive du capital, l’une pour la défendre, l’autre pour s’y opposer. Mais en fait ce processus n’est rien d’autre qu’un grand mythe.

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Ou du moins, ce n’est en tout cas pas par un processus naturel que cette accumulation a été rendue possible, ce n’est pas par les mécanismes spontanés du marché, mais par un processus de coercition : c’est « dans les larmes et le sang » qu’il a été obtenu. Par l’action coercitive de l’état et de son autorité, financé par les impôts, c’est-à-dire par l’argent de tous, y compris et surtout par l’argent des opprimés (les impôts payés par les pauvres rapportent toujours beaucoup plus de recettes que les impôts payés par les riches). Y compris par les politiques de gauche, destinées pourtant à rétablir les injustices ou à les compenser.

Ce mythe arrange les économistes de droite, puisqu’il légitime la répartition actuelle de la propriété du capital en lui donnant une origine naturelle et spontanée, et induit en erreur les économistes de gauches qui cherchent absolument à enrayer ce processus en rejetant le marché et la propriété individuelle du capital.

L’origine des privilèges :

En réalité, ce processus n’a pas été engendré par le marché, mais par la coercition, par la création et l’entretient de privilèges qui ont généré puis entretenu la « fortune » d’une classe de possédants. Ce processus n’a donc rien de spontané, rien de naturel : ce n’est autre qu’un vol, en bande organisée, et qui a lieu depuis la fin du Moyen-Âge et le début de la « renaissance » (la renaissance des états, pourrait-on dire) ; et qui se poursuit encore aujourd’hui :

« Le mythe capitaliste de l’accumulation primitive ne peut pas tenir debout, ni face à la logique ni face à la preuve de l’histoire. Oppenheimer a démontré l’impossibilité d’une telle accumulation primitive par des moyens pacifiques. L’exploitation n’a pas pu surgir dans une société libre simplement par les mécanismes du marché. […]

Le capitalisme, cette nouvelle société de classe provenant directement de l’ancienne société de classes du Moyen Age, a été fondé sur un acte de vol aussi massif que son précédent que fut la conquête féodale de la terre. Il a été rendu possible jusqu’à présent par l’intervention de l’Etat destinée à protéger son système de privilège, sans laquelle sa survie est inimaginable. La structure actuelle du capital et l’organisation de la production dans notre soi-disant « économie de marché », reflète l’intervention coercitive originelle et externe de l’État sur le marché. Dès le début de la révolution industrielle, ce que l’on appelle avec nostalgie le «laissez-faire» était en fait un système continu d’intervention de l’État par la subvention de l’accumulation, par le privilège de garantie, et par le maintient de la discipline au travail.

En conséquence, l’apport le plus important pour le capitalisme moderne d’entreprise est l’apport de l’histoire, par lequel le capital a été accumulé dans quelques mains, et le travail a été privé de l’accès aux moyens de production et contraint de se vendre aux conditions de l’acheteur. Le système actuel, de concentration de la propriété du capital, et d’organisation en entreprises de grande envergure, est le résultat direct de cette structure originelle de la puissance et de la propriété privée, qui s’est perpétuée au fil des siècles. »

(Kevin Carson, Studies in mutualist political economy, introduction au Chapitre 4 (traduction personnelle))

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Cette accumulation originelle s’est faite par la colonisation et la préemption des terres indigènes, par le pillage des ressources humaines et naturelles des colonies, ainsi que par l’expropriation des petits propriétaires et l’appropriation des communs sur le vieux continent, et par les répressions politiques et le contrôle social.

« Le capitalisme n’a été en aucune manière un «marché libre» qui a évolué naturellement et pacifiquement depuis la civilisation du haut Moyen Age. Comme Oppenheimer l’a montré, le capitalisme en tant que système d’exploitation de classe était un descendant direct de la féodalité, et ses « stigmates de naissance », ses origines dans le féodalisme tardif, sont encore visibles aujourd’hui.
Des médiévistes romantiques comme Chesterton et Belloc ont décrit un processus dans le haut Moyen Age par lequel le servage avait progressivement disparu, et les paysans s’étaient transformés de facto en francs tenanciers qui ne payaient qu’un montant censitaire nominal. Le système de classe féodale se désagrégeait et était en train d’être remplacé par un autre, beaucoup plus libertaire et avec beaucoup moins d’exploitation. Immanuel Wallerstein a montré que le résultat aurait probablement été «un système de petits producteurs relativement égaux, capables d’asseoir les aristocraties et de décentraliser les structures politiques». »

(Kevin Carson, Studies in mutualist economy, “Le monde que nous avons perdu, et que nous allons reconquérir”: conclusion du chapitre 4 (traduction personnelle))

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Et ce même processus d’accumulation se poursuit aujourd’hui de plusieurs manières, notamment par le fait de politiques qui, de manière souvent tout à fait sincère, souhaitent remédier aux conséquences de ce processus d’accumulation originel en intervenant par l’autorité de l’état, en tentant de réguler l’économie, de la réglementer ou de planifier les redistributions et/ou les investissements. Malheureusement ces contraintes faussent et restreignent à leur tour le marché et le déséquilibrent, offrant des avantages à cette même oligarchie capitaliste. En croyant équilibrer l’économie, l’état la déséquilibre constamment, quelle que soit la sincérité des hommes politiques qui ont créé ces interventions, et quelle que soit le type de législation effectuée.

Aujourd’hui encore, c’est donc bien l’action de l’Etat, son interventionnisme et son autorité, qui empêche l’économie d’atteindre cet équilibre de la libre économie où les prix sont équivalents aux coûts. La concentration du capital n’est pas le résultat de la concurrence, mais le résultat de l’intervention de l’Etat ; ce n’est pas le résultat d’un processus naturel, mais d’un processus volontaire (et plus ou moins intentionnel) ; ce n’est pas le résultat de la « Concurrence libre et non faussée », mais de la « privatisation des profits et socialisation des coûts ». Etat et capitalisme sont une seule et même chose, que l’on peut regrouper sous le terme plus général d’impérialisme, l’Etat en étant le moyen, et le capitalisme le résultat.

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Principes mutuellistes de la libre économie

1 avril 2013

Voici maintenant la troisième partie de ma série d’articles consacrée à ma théorie de l’homéostasie libertaire.

Après l’exemple de la théorie de l’homéostasie écologiste, voici désormais un article consacré au domaine économique. Il s’agit donc de rentrer dans le vif du sujet (et de se faire beaucoup d’ennemis, tant à gauche qu’à droite), puisque le mutuellisme est une théorie économique centriste, qui déplaît aux gauchistes de par son positionnement en faveur de la libre économie et de l’initiative individuelle, et qui déplaît également aux gens de droite de par son positionnement contre la propriété privée et le capitalisme. Le mutuellisme est également un mutualisme spécifiquement anarchiste, et qui déplaît donc à tous les étatistes, de gauche comme de droite, puisqu’il se positionne résolument contre tous les principes d’autorité, de coercition ou d’interventionnisme, fussent-ils parfaitement démocratiques ou pavés de bonnes intentions. Voici donc, dans cet article, une vulgarisation de la principale théorie constitutive de ce courant économique anarcho-centriste qu’est le mutuellisme de libre économie, celle de la théorie de la valeur-travail en libre économie.

Paragraphe

L’offre et la demande :

La principale différence entre un économiste de gauche et un économiste de droite provient en général d’un désaccord tout à fait fondamental en ce qui concerne les relations entre l’offre et la demande. Les économistes de gauche, de leur côté, pensent que, dans notre société, c’est l’offre qui crée la demande, c’est-à-dire que ce sont les acteurs économiques qui créent des besoins auprès des consommateurs en créant des produits ou services qui ne leur sont à priori pas nécessaires (puisque la disponibilité des produits de première nécessité est considérée comme étant depuis longtemps acquise), puis en les proposant à ces consommateurs par des techniques de publicité voire de manipulation, afin de générer chez eux un besoin envers ce nouveau produit ou service, qui les poussera à en consommer.

Pour un économiste de gauche, pour un marxiste ou un néo-marxiste, les consommateurs sont donc manipulés par les producteurs, et de ce fait le profit du producteur est une tare, qu’il faut réprimer ou éviter, puisque la recherche de profit pousse les producteurs à outrepasser leurs droits vis-à-vis des consommateurs qu’ils manipulent alors, au lieu de se contenter de subvenir à leurs besoins de première nécessité, lesquels besoins seraient les seuls à être réclamés par les consommateurs si ces derniers n’étaient absolument pas manipulés, et soumis à aucune tentation de la part du marché.

En général, ces économistes de gauche préconisent donc de rééquilibrer ce rapport de force, en soutenant la demande (augmentation des salaires ou des cotisations), et en protégeant d’avantage les salariés et/ou les précaires (code du travail, minima sociaux, allocations, retraites, etc.). Mais offre et demande étant intrinsèquement liées, il est bien évident que cela n’a pour effet que de se répercuter sur l’offre, et donc de favoriser ceux qui ont les moyens d’y répondre. On assiste donc, à chaque fois que de telles politiques sont mises en place, à une augmentation des profits des producteurs, et donc à la croissance du patrimoine et de l’influence de ceux qui en possèdent déjà, et donc au final, à une augmentation de ces inégalités qu’elles sont pourtant censées faire diminuer.

« Quand on pense qu’il suffirait que les gens arrêtent de les acheter pour que ça ne se vende plus. » (Coluche)

« Quand on pense qu’il suffirait que les gens arrêtent de les acheter pour que ça ne se vende plus. » (Coluche)

En revanche, les économistes de droite, les libéraux ou les néo-libéraux, considèrent plutôt que c’est la demande qui fait l’offre, et que si un produit est commercialisé, c’est qu’il est demandé, ou potentiellement demandé, donc que ce sont les consommateurs qui en éprouvent le besoin réel, dans les conditions qui sont les leurs à un instant et un lieu particulier, à minima de manière sous-jacente, jusqu’à-ce que ce besoin soit satisfait. Pour ces économistes de droite, le profit n’est donc qu’une juste rétribution pour celui qui a eu le talent et l’audace de proposer le bon produit ou service aux consommateurs au bon endroit, au bon moment et dans les bonnes conditions. Le profit, puisqu’il offre notamment une motivation à la prise de risques, est, selon eux, ce qui permet l’innovation nécessaire à la satisfaction des consommateurs, et donc doit être valorisé.

Toutefois, cette exaltation du talent de l’entrepreneur pousse certains de ces économistes à aller jusqu’à attribuer une valeur de mérite à ceux qui sont en capacité de générer du profit. Ils préconisent donc de mettre en place des politiques destinées à les soutenir et à les favoriser (allègements fiscaux et sociaux, subventions, baisse du coût du travail, etc.), afin qu’ils puissent développer au mieux leurs capacités de répondre aux désirs et aux besoins des consommateurs, et donc qu’ils puissent contribuer ainsi au mieux à leur satisfaction et à leur épanouissement.

Bien évidemment, de telles politiques n’ont pas l’effet escompté, puisqu’en favorisant les détenteurs de capital on favorise la concentration du capital, donc on accroît les phénomènes de rentes et de spéculations (parfois même on génère des situations de monopoles), phénomènes qui génèrent au final des augmentations de prix des biens et services ; augmentations qui compensent alors largement les maigres baisses de coûts obtenues par les gains de productivité recherchés. De plus, en concentrant le capital, on accroît les inégalités, par la diminution du nombre de détenteurs de capital (et donc de générateurs de profits), et par l’augmentation du nombre de salariés, anciens petits détenteurs de capital alors contraints d’aller vendre leur force de travail sur le marché de l’emploi (et donc on augmente la main d’œuvre disponible, ce qui a pour effet de tirer les salaires vers le bas).

La conséquence séculaire de ces deux types de politiques économiques successivement préconisées et instituées, de ces deux politiques successives de l’offre ou de la demande, conduit aujourd’hui à l’obtention de ces conditions socio-économiques particulières, déséquilibrées et inégalitaires, qualifiées alors rétrospectivement de « système capitaliste ». Mais ce « système capitaliste » n’est en réalité que la conséquence, le résultat visible, de l’imbrication successive de ces deux types de politiques économiques malheureusement bien trop complémentaires, et n’est pas du tout le résultat de la victoire plus ou moins importante de l’un de ces deux camps sur l’autre.

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L’affrontement permanent de ces deux idéologies vainement opposées paraît alors bien ridicule, et c’est pour cela que les mutuellistes ne se revendiquent ni d’une politique de l’offre ni d’une politique de la demande, ni de droite ni de gauche, mais qu’ils se placent plutôt dans une position centriste. Les mutuellistes considèrent en effet que les relations économiques ne sont pas déterminées par la relation entre l’offre et la demande, mais par la valeur-travail, et surtout que les profits ne doivent être ni valorisés ni supprimés, mais équilibrés.

Paragraphe

La théorie de la valeur travail :

Pour un mutuelliste de libre économie, ce qui détermine le lien économique ne se trouve pas dans cette relation entre l’offre et la demande, ni dans un sens ni dans l’autre. Ce qui détermine le lien économique entre le producteur et le consommateur, c’est en réalité la valeur de leur travail, ou plutôt l’équilibre, en terme de coût/bénéfice, ou plutôt d’utilité/désutilité, entre le travail fourni par le producteur pour proposer un bien ou un service, et le travail fourni en contrepartie par le consommateur pour obtenir ce produit ou service. Il ne s’agit alors pas pour le producteur d’un profit mais d’une rétribution de son travail, et pour le consommateur il ne s’agit pas d’un besoin à satisfaire, qu’il soit choisit ou induit, mais d’un travail qu’il préfère voir effectué par un spécialiste plutôt que par lui-même, en échange d’un autre travail de spécialiste que lui-même peut fournir en contrepartie.

La vente d’un produit ou service est donc le résultat, non pas du souhait de l’un ou de l’autre, mais d’un accord réciproque entre les deux parties, où des quantités de travail équivalentes sont échangées, dans un rapport équilibré par l’utilité et la désutilité de ce travail fourni ou à fournir. Ce qui détermine ce lien économique, c’est donc un contrat mutuel sur la valeur du travail, et l’échange, sur la base de ce contrat mutuel, de quantités de travail, entre des acteurs qui sont tous, à la fois des producteurs et des consommateurs. Ce ne sont donc ni l’offre ni la demande qui créent le lien économique entre les différents acteurs, mais la valeur travail. Et les profits sont donc en théorie inexistants, puisque équilibrés entre les différentes parties.

Cette théorie de la valeur travail, énoncée en ces termes par Adam Smith, a néanmoins été reprise par des économistes de gauche, qui ont considéré qu’elle ne pouvait s’appliquer que dans un cadre non marchand, établi spécifiquement selon les termes de ce contrat, et planifié par les travailleurs ou par l’autorité sensée les représenter. Ce fut sans doute Proudhon qui, le premier, considéra en ce sens que les prix devaient être volontairement alignés sur les coûts du travail, de manière à supprimer les rentes, et que les rémunérations horaires du travail devaient être strictement égalitaires, de manière à égaliser les profits générés par les différents producteurs (j’ai déjà parlé de cela dans un article précédent, puisque cette proposition était celle à laquelle j’adhérais alors). Plus tard, il ajouta néanmoins à cette proposition des différences de productivité, ou de qualité, pouvant être appliquées à ces rémunérations horaires de travail, de manière à faire tendre plutôt ces contrats vers une rémunération égalitaire « à la tâche », donc à qualité égale. Dans cette vision des choses, les différents acteurs économiques devraient se mettre librement et réciproquement d’accord sur les montants de ces rémunérations, localement (au sein de chaque confédération à laquelle ils adhéreraient), et s’échanger librement, selon les termes de ces contrats d’adhésion libre, les marchandises et services individuellement produits.

Marx, qui fût à ses débuts fortement influencé par Proudhon, se revendiqua lui aussi de cette théorie de la valeur-travail, mais il ajouta par contre la nécessité de monopole d’une unique association internationale des travailleurs au sein de laquelle la valeur égalitaire du travail serait collectivement décidée. Dans cette vision, la propriété individuelle et la confédération des producteurs deviennent obsolètes, puisque les travailleurs sont organisés dans une seule et unique méga-entreprise dont ils sont collectivement propriétaires et à la fois dont ils sont tous les clients. Et la théorie de la valeur-travail devient ici une théorie qui considère le travail comme totalement indépendant de la propriété, ce qui élimine totalement les possibilités de profits et de rentes (et cette volonté de supprimer le profit en fait évidemment une théorie économique d’extrême gauche, alors que la proposition Proudhonienne destinée à équilibrer les profits est plutôt centriste).

Mais ces deux visions, celle de Proudhon et celle de Marx, sont toutes les deux des théories de la valeur-travail qui préconisent d’aligner volontairement les prix sur les coûts de production. Il s’agit donc dans les deux cas d’un planisme, d’une économie planifiée, qui dans le cadre proudhonien a lieu dans un circuit d’adhésion libre, au sein d’une association de producteurs qui s’échangent mutuellement leurs produits selon la base de ce contrat, et qui dans le cadre marxiste se fait au sein d’une association internationale unique et monopolisée, bien qu’organisée en démocratie directe. (Notons au passage qu’il s’agissait bien ici, dans les deux cas, d’une planification volontaire de l’économie, soit par la libre adhésion soit par la gestion directe des travailleurs, et non d’une planification imposée et gérée autoritairement par l’état comme ce fût le cas dans les régimes autoritaires du XX°siècle, bien qu’ils se revendiquaient de Marx).

Paragraphe

LTV et libre économie :

Kevin Carson, mutuelliste de libre économie, reprend au contraire la LTV (Labour Theory of Value, Théorie de la valeur-travail) dans son expression fondamentale, celle de Smith, c’est à dire dans une économie libre, non planifiée. Dans son essai « Studies in mutualist political economy », il explique qu’en libre économie, dans le modèle du libre marché, l’équilibre entre l’offre et la demande revient à l’expression de l’équilibre entre l’utilité et la désutilité du travail, et donc à la valeur du travail (c’est-à-dire que les acteurs économiques n’acceptent l’effort du travail que tant que les bénéfices qu’ils en retirent (l’utilité) sont supérieurs aux inconvénients de cet effort (la désutilité)). Les profits sont équilibrés par la liberté économique et la concurrence, et les prix deviennent équivalents à des coûts, précisément aux coûts du travail nécessaire aux productions de biens et services.

En effet, un producteur qui proposerait à la vente ses produits et services en y ajoutant des bénéfices trop importants, serait alors plus cher que ses concurrents qui seraient enclins à accepter de faire moins de bénéfices, à partir du moment où ils ont la possibilité de produire ces mêmes biens et services à un niveau de productivité équivalent (cela détermine d’ailleurs également le niveau moyen de productivité d’un marché économique). Ainsi, le niveau moyen de bénéfices extraits par les producteurs sur leurs ventes, donc le niveau moyen de leurs revenus, est équilibré par la concurrence et la liberté d’entreprendre.

« Comme Dobb l’a montré, c’est en considérant la désutilité subjective, l’effort ou le désagrément, plutôt que le temps, comme base de la quantité, que nous devons faire des prix du marché la seule norme objective pour la comparaison des quantités de travail. Néanmoins, cette vulnérabilité n’est qu’apparente. La différence est que, contrairement aux ratios de Marx sur le travail simple et complexe, nous ne comparons pas un ensemble de données à un autre dans un processus circulaire. Nous affirmons avant tout, sur la base d’une compréhension axiomatique de la nature humaine, que l’effort subjectif est la base de toute valeur d’échange ; les dérogations à ce principe, causées par des rentes de rareté, sont un phénomène secondaire. Une fois accepté la primauté de ce principe selon lequel le travail est la base de la valeur d’échange, on peut alors expliquer pourquoi le travail produit  sera distribué en fonction du degré de désutilité du travail.

Dis d’une autre manière, nous pouvons considérer la loi du coût comme base du prix, et de là, éliminer systématiquement tous les facteurs secondaires qui ont un prix uniquement lié à la rareté artificielle, pour restreindre le travail à sa seule création propre de valeur d’échange (au minimum pour les prix d’équilibre de l’offre de biens élastiques). »

(Kevin Carson, Studies in mutualist political economy, chapitre 2 : une refonte subjective de la théorie de la valeur-travail (traduction personnelle))

 Le lien économique entre les individus ne se trouve pas dans la relation entre l’offre et la demande, dans un affrontement entre producteurs et salariés, ou entre producteurs et consommateurs, mais dans une relation d’équilibre entre des travailleurs qui sont à la fois des consommateurs et des producteurs, et qui s’échangent leurs produits dans un rapport équilibré par la désutilité de leur travail respectif. Il s’agit d’un contrat individuel entre deux acteurs économiques qui s’accordent librement sur un prix ; sans contrainte d’aucune des deux parties, le prix peut alors être fixé selon un juste consensus, c’est-à-dire selon la valeur de leur travail respectif, avec un équilibre entre les profits des deux acteurs économiques.

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C’est donc par les mécanismes du marché, ceux de la liberté économique, que Kevin Carson propose d’équilibrer les profits ; par une théorie de la valeur-travail appliquée à la libre économie, sans aucune planification, fusse-t-elle volontaire. Seulement, ce n’est vrai qu’en contexte de libre économie, et donc sans tout un tas de contraintes qui faussent la situation économique, en restreignant la liberté économique ou bien en favorisant certaines actions économiques plutôt que d’autres. Dans une réelle situation de concurrence libre et non faussée, sans aucuns privilèges ni monopoles permettant d’extraire des rentes sur le travail, de concentrer le capital, ou de faire de la spéculation et des plus-values.

Or, c’est justement là que se distinguent le modèle du libre marché et le capitalisme : le libre marché n’a lieu que dans un contexte modèle d’où sont absentes toutes formes de contraintes, et donc dans lequel aucun phénomène de rente ne saurait émerger sans être aussitôt compensé par des phénomènes de rétroactions économiques (la concurrence) ; alors que le capitalisme est un système où l’économie est soumise à un grand nombre de contraintes et/ou de législations, et qui fonctionne conjointement à de nombreux services publics, et donc où des phénomènes de rentes sont générés par des privilèges législatifs et/ou des avantages financiers ou logistiques. Dans ce contexte d’une économie mixte, dans ce contexte capitaliste, on assiste plutôt généralement à une « privatisation des bénéfices » et à une « socialisation des coûts », en faveur d’une oligarchie économique qui en est alors la grande bénéficiaire, plutôt qu’à une situation de « concurrence libre et non faussée », sensée bénéficier à tous.

Le capitalisme peut donc être considéré comme un système fonctionnant sur des privilèges, privilèges qui offrent systématiquement l’avantage économique à l’oligarchie des détenteurs de capital. C’est la défense de ces privilèges, ou au contraire l’opposition à ces privilèges, qui permet de faire la nécessaire distinction entre les capitalistes d’un côté et les partisans de la libre économie de l’autre. Et c’est la dénonciation d’un nombre plus ou moins important de ces privilèges, qui fait la différence entre les différents défenseurs de la libre économie, qui va des libéraux aux mutuellistes, en passant par les différentes tendances libertariennes et minarchistes : les libéraux ne s’opposent qu’à quelques rares privilèges d’état sur l’économie (aux monopoles d’état, principalement), alors que les libertariens s’opposent à presque tous les privilèges oligarchiques, notamment à tous ceux qui utilisent l’état et ses capacités d’interventionnisme et de coercition. Enfin, certains privilèges oligarchiques, notamment la propriété privée ou bien encore les brevets, ne sont remis en cause que par les mutuellistes (bien que certains libertariens s’opposent également aux brevets). Dans le prochain article de cette série je décrirai plus en détail ce « système des privilèges » qu’est le capitalisme, et les privilèges auxquels je m’oppose.

Mes adieux au primitivisme

30 décembre 2012

Quatrième et dernier volet de ma série consacrée à la transition néolithique.

Cet article fait suite à ma série de trois articles consacrée à la transition néolithique et au primitivisme, et en constitue une conclusion. Avant de poursuivre ma série d’articles consacrée à l’homéostasie libertaire, et en cette période de fin d’année, je souhaite en effet, à travers cet article, tourner la page du primitivisme, et ainsi me préparer à pouvoir mieux affronter les nouvelles réflexions qui m’attendent.

Si j’ai rédigé cette série d’articles, c’est parce qu’il y a quelques années maintenant, je m’étais tout d’abord intéressé à cette idéologie qu’est le primitivisme, avant de m’apercevoir que cette idéologie comportait de nombreuses lacunes. Cette étude personnelle représentait donc une forme de remise question du primitivisme, avec pour finalité un bilan de cette idéologie. Les débats qui l’ont suivie, ainsi que mes lectures postérieures, et notamment ma lecture toute récente du deuxième essai de Jared Diamond, « De l’inégalité parmi les sociétés », m’amènent aujourd’hui à la rédaction de cette conclusion.

Cette étude n’avait nullement la prétention de constituer une sorte de thèse scientifique pouvant faire acte dans l’histoire de la compréhension de la transition néolithique ; je n’ai bien entendu ni les connaissances pour cela, ni la formation requise, et je n’ai pas non plus utilisé les méthodes d’analyse nécessaires à la constitution d’une telle thèse. Ainsi parfois je n’ai pas suffisamment nuancé mon propos, ou pas suffisamment indiqué le caractère purement spéculatif de certaines de mes propositions. Néanmoins, par la suite, j’ai pu avoir la confirmation, par mes lectures ou mes auditions, de la plupart de ces suppositions et de ces propositions spéculatives que j’avais faites. Il se trouve donc au final que plus j’entends parler de la transition néolithique, et plus je m’aperçois que les théories que j’avais avancées se révèlent proches de ce que l’on en sait à l’heure actuelle avec les travaux de recherche de nos historiens, préhistoriens et archéologues (et d’autres scientifiques également) sur le sujet.

En revanche, cette étude m’a permis, non seulement de mettre en doute l’idéologie primitiviste pour m’orienter au départ plutôt vers ce que l’on appelle « l’anti-civ » (une idéologie anti-civilisationnelle, mais qui n’est pas nécessairement opposée à l’agriculture), mais également ensuite de dépasser cette idéologie anti-civ, pour la rapprocher plus simplement d’une critique du capitalisme en tant que puissance autoritaire d’Etat-industrie. De plus, j’ai désormais acquis la conviction qu’en réalité la complexification des sociétés n’est que très simplement et tout naturellement proportionnelle à la variation de la disponibilité énergétique : on assiste à une complexification des sociétés lorsqu’il y a croissance de cette disponibilité, et à une dé-complexification lorsqu’il y a décroissance de cette disponibilité, ou bien même stagnation de celle-ci. L’essor et la décadence des civilisations ne seraient donc conditionnés que par une science exacte, celle de la disponibilité énergétique, et les civilisations ne seraient que d’impétueuses et éphémères excroissances économiques.

« Nos ancêtres étaient tellement cons qu’ils ont inventé l’agriculture » :

Après ces nombreuses réflexions et débats autour du primitivisme, je peux finalement résumer cette idéologie à une seule phrase que voici : « Nos ancêtres étaient tellement cons qu’ils ont inventé l’agriculture ». Dans cette unique phrase, volontairement réductrice, sont incluses à la fois la thèse et l’antithèse de cette idéologie. Car en effet, l’idéologie primitiviste consiste spécifiquement à sacraliser les primitifs collecteurs, en leur opposant les agriculteurs civilisés.Il s’agit d’un mythe commode, celui du gentil sauvage et du méchant civilisé, celui du sauvage en pleine capacité physique et mentale, et du civilisé malade et psychologiquement déséquilibré ; celui, enfin, du sauvage intelligent et pacifique, et celui du civilisé stupide et brutal. Mais cette même affirmation revient à considérer que ces primitifs, soit disant si intelligents de prime abord, seraient tout de même responsables de la pire des inventions qui soient, celle de l’agriculture. S’ils étaient si intelligents et si emplis de bonnes intentions, comment auraient-ils pu ne pas s’apercevoir des effets négatifs de leur invention, pour finalement y renoncer aussitôt ? Au final, l’idéologie primitiviste contient en elle-même un non-sens ; elle est elle-même son propre oxymore.

Et en premier lieu, il est très facile de se rendre compte de la faiblesse de ce mythe. Pour plusieurs raisons. Premièrement, comme je l’ai démontré, tous les agriculteurs ne sont pas civilisés. Jared Diamond confirme d’ailleurs cela à plusieurs reprises, notamment dans le chapitre 14 de son deuxième essai. Mieux, certains collecteurs sont parfois organisés en tribus (plusieurs centaines d’individus) plutôt qu’en bandes (plusieurs douzaines d’individus), voire même en début de chefferies (plusieurs milliers d’individus), lorsqu’ils vivent dans des environnements leur offrant une grande concentration de ressources. Ce n’est donc pas l’agriculture elle-même qui est la cause de la complexification sociale, mais la concentration des ressources (même s’il est bien évident que l’agriculture a justement pour but et pour effet d’augmenter la concentration des ressources). De même, certains agriculteurs ne vivent pas en états, ni même en chefferies, mais en tribus, dans des sociétés égalitaires. La distinction entre les sociétés égalitaires des collecteurs et les civilisations hiérarchisées des agriculteurs n’est donc pas très nette, elle comporte un large spectre de sociétés intermédiaires de par leur complexification sociale, où se côtoient agriculteurs et collecteurs.

Deuxièmement, mon intuition selon laquelle les collecteurs, malgré leur plus grande intelligence individuelle moyenne (sans doute en raison de leur polyvalence plutôt que d’un métier spécialisé) sont beaucoup moins pacifiques que les agriculteurs, est également confirmée par Jared Diamond dans ce même chapitre. Selon lui, les collecteurs qui vivent en bandes vivraient en état de « guerre permanente », où tous les individus sont des guerriers, et des assassins aguerris ou potentiels, tandis que la possibilité qu’une société soit élargie à la tribu, à la chefferie ou à l’état, tiendrait justement de la capacité des membres ou des élites de cette même société à assurer la paix entre des membres qui n’ont pas forcément de liens familiaux : dans les chefferies et les états, les guerres sont extérieures à la société, et elles sont le fait de spécialistes, de professionnels de la guerre, qui par leur action maintiennent la paix au sein de la société, pour le bénéfice des autres membres. La conception d’une opposition binaire entre gentils sauvages et méchants civilisés est donc bel et bien un mythe.

Scene-of-Cannibalism

Enfin, les collecteurs sont tout autant soumis que les agriculteurs à des maladies ou à des problèmes psychologiques. Les collecteurs sont depuis toujours soumis à des épidémies ou à des traumatismes ; ils n’en ont pas moins que les agriculteurs, simplement ils n’ont pas les mêmes. Très souvent, les agriculteurs ont des maladies supplémentaires, notamment des maladies épidémiques transmises par les animaux d’élevage, mais il y a aussi d’autres maladies auxquelles les collecteurs sont soumis et face auxquelles la sédentarisation permet d’apporter des solutions. Au final, les agriculteurs ne sont pas plus malades que les collecteurs, ils ont simplement des maladies différentes. Par contre, si certaines des maladies des collecteurs sont souvent résolues par les agriculteurs, dans tous les cas elles ne sont pas plus dévastatrices pour les uns que pour les autres, mais en revanche les maladies acquises par les agriculteurs font des ravages chez les collecteurs, car ceux-ci ne sont pas du tout immunisés aux maladies transmises par l’élevage. Voila la raison d’une vision erronée de « l’agriculteur constamment malade » face à des collecteurs bien portants ; en réalité les deux vivent assez similairement avec leurs maladies respectives, à la différence que les agriculteurs sont en outre porteurs de germes qui sont dangereux pour les populations de collecteurs qu’ils seraient amenés à rencontrer, ce qui n’est pas réciproque : par leurs maladies ils ne sont pas plus en danger, mais ils sont plus dangereux.

Le « mythe Yakari » :

Cette dernière raison est sans doute la principale cause d’erreurs de la part des primitivistes : en effet, le mythe du gentil sauvage face au méchant civilisé vient majoritairement de l’histoire de la confrontation entre les migrants européens débarquant en Amérique du nord et les populations indigènes précolombiennes, où nombreux sont les récits où les amérindiens sont décrits comme des êtres pacifiques qui vivent en harmonie avec leur environnement. Or ces récits, souvent déformés (ou plus simplement arbitrairement privilégiés) par la culpabilité tout à fait compréhensible des occidentaux face à l’histoire du génocide des indigènes d’Amérique du nord, participent d’une vision sélective et instantanée, à un moment où le mode de vie de ces indigènes ne correspondait pas à leur mode de vie habituel.

En effet, les premiers arrivants occidentaux ont amené avec eux leurs germes, et ceux-ci ont été dévastateurs pour les populations indigènes d’Amérique du nord et de Méso-Amérique. Ces germes, introduits d’abord en Méso-Amérique, se sont ensuite répandus sur le continent nord-américain bien plus rapidement que ne l’ont fait les explorateurs et les colons. Ils ont décimé au moins 50% des populations, et parfois même jusqu’à 80% de certaines d’entre elles. Lorsque les explorateurs et les premiers colons se sont aventurés en Amérique du nord, ils y ont découvert des territoires d’abondance, couverts de grandes forêts sauvages regorgeant de gibier, de plaines où migraient d’immenses et opulents troupeaux de bisons, le tout parsemé de petites communautés indigènes qui jouissaient de cet éden, sans besoin vital de se défendre de leurs voisins ni de protéger leurs territoires et leurs ressources.

En réalité, un ou deux siècles plus tôt, la population était bien plus élevée, les forêts bien moins vastes et le gibier plus rare, la population des communautés bien plus importante. Les champs couvraient une partie bien plus importante du territoire, les guerres étaient plus courantes et plus meurtrières, les sociétés de classe plus nombreuses, et l’esclavage bien plus courant ; et certaines civilisations s’étaient complètement effondrées ou avaient largement décliné dans leur complexité. L’exemple le plus frappant est bien entendu celui de la Civilisation du Mississippi, qui fut réduite à néant, et dont les colons et explorateurs occidentaux ne rencontrèrent que de petites tribus à faible population (une population inférieure à la dizaine d’habitants au km², contre 200 hab/km² avant le XVII°s), bien qu’elles conservaient leur ancienne organisation sociale hiérarchisée.

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Finalement, l’exemple des indigènes d’Amérique du nord n’est pas un bon exemple, puisqu’il ne peut pas être généralisé dans le temps et dans l’espace. Pour savoir comment vivaient les amérindiens dans leur environnement d’origine, il faudrait se référer à leur mode vie qui avait lieu avant la découverte de l’Amérique par les occidentaux, mais là, seule l’archéologie peut nous renseigner à ce sujet, et les indices sont donc faibles et la vision partielle. De plus, même les indiens des plaines, qui sont des collecteurs, et qui sont les indiens qui représentent dans l’imaginaire occidental le stéréotype du « peau-rouge » – celui-là même qui est utilisé par les primitivistes pour proposer une qualité intrinsèquement pacifique, intelligente et harmonieusement insérée dans son environnement du « sauvage » collecteur – même cet exemple n’est pas totalement honnête : certains de ces indiens des plaines (notamment les Apaches) ne vivaient pas uniquement de leur harmonie avec l’environnement, ils vivaient également et surtout de vols et de pillages chez leurs voisins, en particulier leurs voisins agriculteurs Pueblos. De même, les collecteurs des régions sub-arctiques faisaient souvent le commerce d’esclaves avec leurs voisins du sud, en échangeant des prisonniers provenant de tribus rivales de collecteurs (avec lesquels ils étaient perpétuellement en conflit pour le contrôle des territoires de chasse et de pèche) contre des ressources qui leur étaient nécessaires.

L’exemple des indigènes nord-américains n’est donc pas le bon, et la même réflexion peut s’appliquer à ceux d’Amérique du sud. Pour faire une véritable comparaison entre collecteurs et agriculteurs, il faut pouvoir prendre un exemple où l’archéologie ne soit pas requise, et où les populations étudiées aient été mises en contact depuis toujours avec les populations d’agriculteurs, qui leur ont transmis leurs maladies au fur et à mesure, leur conférant tout autant qu’eux l’immunité requise. L’exemple de la Nouvelle-Guinée est dans ce cas bien plus pertinent, puisque situé à une latitude et une proximité avec le vieux continent qui a facilité les contacts avec les agriculteurs et la transmission de leurs germes et de leurs immunités. En Nouvelle-Guinée, des agriculteurs et des collecteurs se côtoient depuis des millénaires, et les contacts avec d’autres cultures ont également été réguliers. La population est depuis longtemps à son maximum, et il n’y a que depuis très récemment, depuis la colonisation occidentale et l’importation des technologies modernes, que les rapports entre les peuples autochtones se trouvent bouleversés. Les récits d’explorateurs et les études anthropologiques et ethnologiques les concernant sont plus récentes et donc bien plus objectives et plus complètes que celles concernant les peuples précolombiens.

Cet exemple est donc bien plus proche de la réalité, et bien plus pertinent. Et c’est notamment ce qu’a fait Jared Diamond, en passant plusieurs années à étudier les modes de vie des néo-guinéens et leur environnement. Or, par ces études, rassemblées notamment dans son deuxième essai (sous la trame de « la question de Yali »), Jared Diamond confirme donc la plupart de mes intuitions, et ma proposition selon laquelle l’agriculture n’est pas une erreur en soi, et qu’elle n’est pas directement à l’origine des maux actuels de nos civilisations, encore moins intégralement responsable de ces maux. Et, même s’il ne l’affirme pas en ces termes, le « mythe Yakari » est, pour lui aussi, bel et bien un mythe. Les collecteurs et les agriculteurs sont des populations tout à fait comparables, et l’agriculture a, comme toute autre technique, ses avantages et ses inconvénients, qui ne la rendent ni bonne ni mauvaise en soi, mais simplement plus ou moins bien adaptée à une situation ou une autre, et plus ou moins accessible, selon les caractéristiques biogéographiques des biotopes dans lesquels évoluent les différentes populations.

La science historique et l’évolution des sociétés :

L’étude historique de l’évolution des sociétés réalisée de manière objective et scientifique, et débarrassée de tout préjugé culturel, tel que le fait Jared Diamond, permet donc d’obtenir la confirmation que l’agriculture n’est pas un mal en soi, et qu’elle offre des avantages et des inconvénients qui sont tout à fait équivalents aux avantages et aux inconvénients des sociétés de collecteurs.

Ainsi, s’il est évident que les premières dominent aujourd’hui les secondes, ce n’est néanmoins pas le fait d’une propension systématique à l’agressivité dont disposeraient les individus qui la constituent, mais tout simplement le fait d’une supériorité technique acquise selon des critères biogéographiques totalement fortuits. De même, si des collecteurs et des agriculteurs de Nouvelle-Guinée ont pu cohabiter sur des territoires voisins pendant des siècles sans que l’un ne puisse évincer l’autre, ce n’est pas du fait d’un avantage systématique offert par les pratiques agricoles, auquel cas ces populations auraient depuis longtemps disparues, mais bel et bien d’un rapport de coût/efficacité différent de ces deux différents modes de vie, selon les environnements où ils sont appliqués : dans les plaines forestières et marécageuses des asmats (au sud-ouest de la Nouvelle-Guinée), la collecte donne l’avantage logistique à ceux qui la pratiquent, alors que dans les montagnes escarpées de la grande vallée centrale, les cultures de bananes, de canne à sucre ou de patates douces, et l’élevage de porcs ou de poulets offrent un avantage logistique bien plus important.

Herman Cortes

Mais si le développement et l’expansion des peuples agricoles au détriment des peuples collecteurs n’est pas le fait d’une agressivité intrinsèque spécifique aux agriculteurs, il n’est pas non plus le fait d’un avantage technique absolu et systématique. L’essor de l’agriculture et de l’élevage, l’innovation que ceux-ci ont représenté, est le résultat d’une adaptation à un environnement qui, par un hasard bio-géographique, a permis à ceux qui y résidaient de développer ces techniques, en contenant déjà des espèces qui répondaient de manière fortuite aux critères nécessaires à la domestication. D’autres populations n’ont pas eu cette chance, car les environnements où ils évoluaient ne contenaient aucune de ces espèces, ou alors des espèces plus difficiles à domestiquer, ou en moins grand nombre. Ceux qui ont développé ces techniques ont alors pu s’étendre en emportant ces techniques avec eux dans d’autres environnements qui y étaient propices, mais qui ne contenaient pas eux-même ces possibilités de développement pour les populations qui s’y trouvaient (ou des possibilités moindres), et ainsi de les y supplanter, en y apportant non seulement leur savoir-faire, mais également leurs plantes et/ou animaux domestiqués. En revanche, par ce même hasard biogéographique, dans une poignée d’autres environnements, ni l’essor ni l’expansion de l’agriculture n’ont jamais été possibles.

La deuxième partie du deuxième essai de Jared Diamond, « l’essor et l’extension de la production alimentaire », est entièrement consacrée à ce sujet, des chapitres 4 à 10 : Jared y décrit avec précision comment certains environnements étaient propices à cette innovation qu’a été la domestication de plantes ou d’animaux, et quelles en étaient les raisons, ainsi que les raisons qui ont permis ensuite l’extension de ces modes de production en certains endroits, et pas en d’autres. Il en ressort que les peuples qui sont restés des collecteurs ne sont pas ceux qui ont refusé toute technique par principe ou par choix, car ceux-là ont été tôt ou tard évincés par des voisins qui avaient moins d’éthique, mais ceux qui se trouvaient dans des environnements qui, malgré le développement de ces techniques agricoles, offraient tout de même plus d’avantages à la pratique de la collecte qu’à celle de l’agriculture ou de l’élevage. C’est donc dû, au final, à des critères strictement biogéographiques, et à la disposition hasardeuse de ceux-ci et des populations concernées.

En revanche, l’idéologie primitiviste offre une vision biaisée de l’évolution des sociétés ; une vision qui n’est pas tout à fait débarrassée des préjugés et de la vision judéo-chrétienne de l’évolution de celles-ci : celle, une fois de plus, d’un péché originel, d’une faute ancestrale culpabilisante qui serait la cause de la perte de l’éden. L’éden trouve ici sa représentation dans la soit-disant perfection du mode de vie des collecteurs, tant dans l’organisation socio-économique que dans le lien à l’environnement, et le péché originel trouve sa représentation dans l’invention de l’agriculture, assimilée alors à une transgression de la condition de l’humanité par rapport à l’ordre naturel des choses (ou contre « l’ordre divin », assimilé dans les visions les plus jusqu’au-boutistes à la personnification de Gaïa).

De plus, l’idéologie primitiviste est elle aussi une idéologie hiérarchisée et binaire, où sont distinctement opposés le bien et le mal, sous les formes respectives de l’agriculture et de la collecte, l’une étant une condition malsaine et une propension malfaisante, l’autre un paradis originel menacé d’extinction. Une idéologie simpliste et culpabilisante, dont le salut nous serait offert dans la piété et le renoncement à la tentation de l’accumulation, accumulation dont l’origine se trouverait dans l’agriculture et l’élevage. Dans cette vision, l’invention et la perpétuation des pratiques agricoles seraient le fait de personnalités aux vertus mauvaises, égoïstes parce qu’elles cherchent d’avantage que les autres à accumuler, et belliqueuses parce qu’elles tendent systématiquement à vouloir accroître d’avantage que les autres leurs territoires et leurs possessions, en exploitant autant l’environnement que leurs propres congénères. Et les collecteurs seraient des êtres vertueux, qui refuseraient volontairement l’accumulation, l’expansion et la coercition, et qui vivraient en harmonie avec leurs congénères et leur environnement.

Or, comme je l’avais pressenti, et comme de nombreux spécialistes le confirment (à l’instar de Jared Diamond), les sociétés de collecteurs sont loin d’être parfaites, tant socialement qu’économiquement, et ne vivent pas plus que les autres en harmonie avec leur environnement (puisque certaines d’entre elles, au même titre que certaines sociétés d’agriculteurs, sont responsables d’altérations de l’environnement et d’éradications d’espèces). L’invention de l’élevage et de l’agriculture n’est que l’obtention d’un savoir-faire parmi d’autres, au même titre que le feu ou la pierre taillée, et est tout à fait comparable à de nombreuses autres acquisitions de facultés nouvelles comme il y en a eu tout au long de l’histoire de la vie sur Terre, non seulement de la part de l’humanité, mais également de la part de nombreuses autres espèces.

e, tant que tu vivras. Elle produira pour toi des buissons et de l'ivraie, et tu mangeras de l'herbe des champs.C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, - jusqu'à ce que tu retournes à la terre d'où tu as été tiré : car poussière tu fus, et poussière tu redeviendras ! » (Genèse, chapitre 3)

« […] maudite est la terre à cause de toi: c’est avec effort que tu en tireras ta nourriture, tant que tu vivras. Elle produira pour toi des buissons et de l’ivraie, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, – jusqu’à ce que tu retournes à la terre d’où tu as été tiré : car poussière tu fus, et poussière tu redeviendras ! » (Genèse, chapitre 3)

Le primitivisme n’est donc, en quelque sorte, rien de plus qu’une adaptation moderne du mythe judéo-chrétien du péché originel, et ne correspond pas à la réalité scientifique de l’histoire de l’évolution des sociétés. En réalité et objectivement, l’histoire de l’évolution des sociétés s’apparente tout à fait à l’évolution de la vie elle-même, ponctuée tout autant de compétitions que de coopérations, de coévolutions que de révolutions : la prolifération momentanée de l’espèce humaine n’est rien de plus que la prolifération d’une espèce comme une autre, qui a acquis momentanément un avantage évolutif majeur, grâce à l’acquisition d’une faculté ou d’une technicité nouvelle.

De telles proliférations ont très souvent eu lieu dans l’histoire de la biosphère, et sans doute parfois avec bien plus de vigueur, à chaque fois qu’une nouvelle faculté avantageuse a été acquise par quelques individus, et jusqu’à-ce que la compétition générée par cet avantage puisse entraîner une nouvelle mise en concurrence, et donc un nouveau rééquilibrage des relations écosystémiques. On imagine ainsi tout à fait ce qu’a pu être par exemple l’apparition chez quelques individus de la faculté de pratiquer la photosynthèse, et l’avantage évolutif incontestable que cela a pu représenter alors. Il a sans doute fallu du temps avant que l’écosystème ne se rééquilibre, et cela a sans doute généré une immense extinction des espèces précédemment dominantes sur la planète en même temps qu’un bouleversement climatique. Idem avec l’apparition des gymnospermes, ou bien celle des mammifères (qui ont largement supplanté les reptiles en se substituant aux dinosaures).

Les exemples seraient sans doute très nombreux. A chaque fois, les espèces supplantées se retrouvaient soit exterminées, soit cantonnées à des niches écologiques plus restreintes. Il en va de même pour l’espèce humaine, dans cette transition néolithique qui a apporté la connaissance des techniques agricoles à l’espèce toute entière : les collecteurs se retrouvent aujourd’hui largement minoritaires, et sont situés dans les quelques rares environnements qui leur offrent plus d’avantages que la pratique de l’élevage ou de l’agriculture : les toundras et taïgas des climats polaires d’Amérique du nord, les zones désertiques d’Afrique Australe ou d’Australie, et les forêts marécageuses de l’Amazonie, du bassin du Congo ou de la Nouvelle-Guinée. On peut même spéculer qu’il ait pu en être de même pour la pierre taillée, pour le feu, puis pour toutes les techniques associées au « grand bond en avant », qui entraînèrent successivement une large suprématie de l’humain sur les autres grands singes, puis la suprématie totale de l’homo sapiens sur les autres espèces humaines.

La logistique et l’énergie :

Les primitifs collecteurs ont donc les mêmes problèmes que nous, ou que d’autres animaux ; ils ont les mêmes tares, les mêmes facultés innées de sympathie ou d’agressivité, d’intelligence individuelle ou de conformisme. Et si les collecteurs sont en moyenne individuellement à la fois plus intelligents et plus agressifs, et les agriculteurs plus pacifiques et plus sots, ce n’est dû qu’à une adaptation individuelle postérieure, due à des conditions d’existence différentes, qui fait que les individus sont alors élevés en ce sens par leurs aînés, et que ceux qui ont ces facultés particulières bénéficient alors d’un avantage social et évolutif, par la sélection sociale et la sélection naturelle : les collecteurs sont d’avantage favorisés lorsqu’ils sont polyvalents et qu’ils sont de bons guerriers, et les civilisés sont d’avantage favorisés lorsqu’ils sont spécialisés et sociables.

Mais cette sélection différente est la conséquence de l’organisation socio-technique, et non sa cause ; et le niveau de coercition sociale, d’inégalité économique, ou de capacité d’altération environnementale d’une société est donc proportionnel, non pas à la propension plus ou moins grande à l’agressivité ou à la sottise des individus qui la constituent, mais bel et bien à la complexification socio-économique de la société, et donc à la variation de sa capacité logistique et de sa disponibilité énergétique.

Cette complexification socio-économique de la société est la conséquence de nombreux facteurs externes : Jared Diamond recense au moins 7 de ces facteurs qui, tous réunis, nous ont finalement amenés à la complexification économique actuelle de la société. Le premier est la concentration des ressources alimentaires : plus il y a de calories assimilables par les humains par unité de surface, et plus il y aura d’humains sur cette unité de surface. Et plus la concentration des humains est grande, plus cette promiscuité engendre une complexification sociale et économique, avec la plupart du temps une augmentation de la stratification sociale et donc de la coercition et de la capacité de nuisance environnementale. Il est bien entendu évident que l’agriculture, en ce sens, permet d’augmenter grandement par unité de surface la densité de plantes comestibles et de gibier facilement disponible, et qu’elle est donc un avantage sur la collecte, lorsqu’elle est envisageable, c’est-à-dire dans la majorité des cas.

L’apparition, via l’agriculture, de la sédentarité et de la complexification sociale, a ajouté deux autres facteurs à ce premier : premièrement, la sédentarité, en permettant aux individus de rester sur place, va entraîner la conservation des inventions (le nomadisme nécessite malheureusement très souvent de les abandonner après leur conception, à cause de la difficulté de les transporter), et donc va faciliter leur reproduction et leur amélioration. Et deuxièmement, la complexification sociale va quand à elle engendrer la spécialisation économique (et également sociale, dans une moindre mesure), qui a permis de décupler encore les capacités d’innovation et de perfectionnement, en augmentant la disponibilité des individus candidats à la pratique de l’innovation. Ceci est dû notamment à l’augmentation de la productivité alimentaire par récolteur (et pas forcément par unité de surface), ce qui permet de libérer de la main d’œuvre.

Le quatrième facteur est l’ensemble des facteurs logistiques qui ont plus ou moins favorisé la diffusion des savoirs, des savoirs-faire ou des technologies et techniques d’une société à l’autre. Ainsi l’orientation des axes de diffusion au sein des continents a joué sur les différences technologiques entre continents : les axes orientés selon la latitude (est/ouest) ont favorisé ces diffusions, alors que les axes orientés selon la longitude (nord/sud) ont freiné ces diffusions.

Axes de diffusion des technologies et savoirs

Axes de diffusion des technologies et savoirs

A mon avis, Jared sous-estime par contre le rôle des transports dans cette diffusion : il mentionne l’importance des animaux de bât et de traction, et son pendant technologique qu’est la roue, mais il ne mentionne pas l’importance du trafic batelier, qu’il soit fluvial ou maritime : pourtant j’ai déjà parlé de l’importance des fleuves Indus, Tigre et Euphrate, ainsi que du Nil, et on pourrait également y ajouter les fleuves jaune et bleu de Chine, et même, dans une moindre mesure, le Mékong, le Gange, le fleuve Niger, le Mississippi et le Saint-Laurent, le Danube et la Volga. Là aussi, leur importance a été plus ou moins grande selon que leur cours était orienté est/ouest plutôt que nord/sud ; idem pour les mers, puisqu’on se rend facilement compte du rôle qu’ont joué les orientations est/ouest de la Méditerranée ou du Golfe Persique, et même du rôle des orientations est/ouest des archipels d’Indonésie, de Mélanésie, de Micronésie et de Polynésie dans la diffusion culturelle et technologique, alors que ça n’a pas été le cas, en tout cas pas du tout dans les mêmes proportions, pour les mers de Chine, pour les côtes Américaines ou africaines, et encore moins pour celles de l’Australie.

Le cinquième facteur est le phénomène des germes que l’élevage a apporté à ceux qui le pratiquaient. Ce facteur a été un phénomène d’amplification, en décuplant indirectement et involontairement les capacités logistiques des peuples éleveurs lors de leurs expansions.

Le sixième facteur est l’invention de l’écriture : par l’écriture, c’est la logistique économique et sociale d’une société qui va être grandement augmentée, car les savoirs et les biens et technologies vont pouvoir être beaucoup plus facilement échangés et/ou transmis dans le temps et dans l’espace. D’autres facteurs plus récents peuvent être inclus dans ce phénomène de logistique sociale : l’imprimerie, la radiodiffusion puis la télévision, la télégraphie puis la téléphonie, et enfin l’immense et complet réseau de circulation de l’information qu’est aujourd’hui l’internet. Ces inventions vont augmenter la capacité de circulation des informations, la communication va s’en trouver accélérée, et la complexité socio-économique va pouvoir s’en trouver décuplée.

A ce sixième facteur peut être ajouté un ultime facteur, celui de la diversité culturelle d’une zone de diffusion des informations et des technologies : cette diversité, ajoutée à une facilité de diffusion (par exemple une orientation est/ouest, ou bien des capacités modernes de transport), favorise la compétition et la concurrence entre les différents peuples, et donc l’innovation technologique.

Mais il se trouve en fait que ces sept facteurs peuvent être regroupés : en effet, certains d’entre eux sont des possibilités directes d’augmenter la disponibilité de calories par unité de surface, et donc d’augmenter le nombre d’humains sur cette unité de surface. D’autres, en revanche, comme la plupart des innovations technologiques, consistent plutôt en des possibilités d’augmenter l’efficacité énergétique, et donc de mieux utiliser l’énergie disponible, ou bien d’en économiser, et donc de rendre disponible cette énergie pour d’autres actions. Ainsi, tuer des ennemis avec des armes en fer est plus efficace que de les tuer avec des pierres taillées, donc cela permet d’utiliser moins d’énergie pour cette même action. De même, transporter des marchandises sur un char à bœufs, ou à plus forte raison sur un camion propulsé par des ressources fossiles, permet d’économiser bien plus d’énergie que de tout transporter à dos d’homme.

Mais finalement, même l’agriculture et la sédentarité sont en quelque sorte des méthodes pour économiser de l’énergie par rapport à la cueillette, en rendant plus facilement disponibles dans le temps (stocks, animaux conservés vivants) et dans l’espace (concentrations de plantes comestibles sur le territoire) les calories nécessaires, et donc d’avoir une meilleure efficacité énergétique dans la production alimentaire. Il s’agit donc exclusivement, à chaque fois, de disponibilité énergétique et de capacité de logistique, toutes deux étant des facteurs d’efficacité énergétique. L’ensemble de l’histoire de l’évolution des sociétés humaines est ainsi liée à leur plus ou moins grande efficacité énergétique. Tout n’est que le résultat d’une transformation de matière en une autre forme de matière par une utilisation d’énergie, au même titre que la photosynthèse, par exemple, n’est que la transformation de matière en une autre forme de matière grâce à l’utilisation de l’énergie solaire. Et la production de biomasse qui en résulte est alors strictement proportionnelle à la quantité d’énergie solaire reçue par unité de surface.

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De même, le phénomène de complexification socio-économique des sociétés humaines est strictement proportionnel à la potentielle efficacité énergétique de celles-ci, c’est-à-dire à la disponibilité énergétique. Et bien entendu, la stratification sociale, le niveau de coercition interne, et la capacité d’altération environnementale d’une société, sont également intimement liées à sa complexification sociale, et donc à cette disponibilité énergétique. Et elles sont bel et bien la conséquence de cela, et non la cause.

L’étude historique et anthropologique des sociétés humaines et de leur évolution est donc bel et bien une science, et même une science exacte, comme le propose Jared dans la conclusion de son deuxième essai. Et l’essor ou la décadence des civilisations, leur effondrement, leur défaite ou leur expansion, seraient donc scientifiquement liés à la disponibilité énergétique de celles-ci. Les capacités de circulation des biens, des personnes et des informations au sein d’une société, son efficacité énergétique, sa capacité de production alimentaire, tant en quantité qu’en qualité, et sa disponibilité énergétique, en déterminent son étendue, sa structure et son organisation interne. Le caractère plus ou moins centralisé des ressources qui lui sont vitales détermine sa plus ou moins grande centralisation. Et le caractère plus ou moins renouvelable de ces ressources, ou les capacités d’approvisionnement plus ou moins importantes et plus ou moins durables de cette société, en déterminent sa plus ou moins grande capacité de perpétuation dans le temps.

Le « cogito » écologiste :

L’idéologie primitiviste, comme je l’ai mentionné et expliqué dans cet article, est une idéologie simpliste et binaire, qui départage le monde entre bien et mal, et une idéologie culpabilisante, qui place l’origine de nos maux au sein même de nos individualités et de nos personnalités, dans nos comportements. Cette idéologie nous propose comme solution la piété, et le renoncement à l’accumulation, à commencer par le renoncement aux techniques et aux technologies qui la génèrent, lesquelles trouvent leur origine temporelle dans l’invention de l’agriculture.

Cette attaque de ma part envers le primitivisme peut paraître assez vindicative, voire agressive, mais en réalité, ce reproche que je fais au primitivisme est le même que celui que je fais à l’ensemble de l’extrême gauche. L’ensemble de l’extrême gauche est baignée de cette tendance idéologique culpabilisante et binaire. L’extrême gauche toute entière a tendance à être teintée de cette idéologie qui considère, comme l’a fait la religion monothéiste avant elle, que pour améliorer les choses, nous devons individuellement renoncer aux tentations de l’accumulation et de la domination, et que nous devons individuellement et collectivement lutter contre ces tendances naturelles à l’accumulation et à la domination qui sont les nôtres. Que c’est là que se trouve notre salut. Il s’agit ni plus ni moins d’une sorte de catéchisme anti-capitaliste et anti-autoritaire.

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Mais finalement le primitivisme est de loin la plus logique de ces idéologies d’extrême gauche, d’abord parce qu’elle ajoute, aux propositions radicales économiques et sociales de l’extrême gauche, une réflexion écologiste à cette idéologie commune de l’extrême gauche ; et ensuite parce qu’elle apporte une contre-proposition écologiste radicale au défi écologiste (au lieu de considérer simplement et naïvement, sans aucune démonstration, qu’une société communiste et libre serait forcément plus écologiste que la société actuelle, comme le font généralement les communistes anarchistes), au même titre que le communisme anarchiste apporte une contre-proposition radicale au capitalisme et à l’autorité. Mais aussi et surtout, parce qu’en donnant à l’accumulation primitive une origine temporelle et réelle, celle de l’invention de l’agriculture, à laquelle elle oppose l’exemple concret et potentiellement exemplaire de la vie tribale, elle concrétise largement l’idéologie gauchiste extrême. L’idéologie primitiviste est donc de loin la plus complète, la plus concrète, et la plus logique des idéologies d’extrême gauche.

A l’inverse, l’idéologie d’extrême gauche « classique », communiste anarchiste, n’a pas ou très peu de réflexion spécifiquement écologiste, n’a pas d’exemple existant ou ayant précédemment existé sur lequel s’appuyer et pour servir d’exemple, et n’a qu’une vision floue de ce concept sur lequel repose pourtant l’ensemble de son idéologie économique qui est celui de l’accumulation primitive. Ils voient alors ce concept comme un phénomène systémique, comme une conséquence de comportements, et non comme un phénomène concret, obtenu volontairement grâce à des décisions politiques. Ce reproche que je fais ici à l’idéologie primitiviste ne témoigne donc pas du tout d’une forme de combat personnel, d’une agressivité particulière à l’égard de cette idéologie, encore moins d’une quelconque haine, ni envers cette idéologie elle-même, ni envers ses détracteurs ; au contraire, elle témoigne plutôt de l’affection que je lui porte, et de l’intérêt qu’elle a pu représenter dans l’évolution de mes idées.

Car cette idéologie a été pour moi une sorte de « cogito » cartésien, appliqué à la réflexion écologiste : une manière de pousser au plus loin la réflexion, de douter de tout, de rejeter l’ensemble de ce qui a construit nos civilisations, pour finalement pouvoir repartir sur de meilleures bases, n’en acceptant que de particulièrement solides et certaines. C’est à cela que m’ont servi ces passionnantes réflexions et ces très enrichissants débats avec les primitivistes. Grâce à cette idéologie et à son erreur fondamentale, et grâce au fait que cette erreur fondamentale puisse être très concrètement réfutable, puisqu’elle repose sur des phénomènes historiques réels, j’ai pu saisir de manière tout aussi concrète où se situait l’erreur fréquente de l’extrême gauche à propos du phénomène d’accumulation primitive, laquelle ne s’appuie que sur des constructions abstraites et des a priori théoriques. J’ai pu comprendre que ce phénomène n’était pas dû à un processus comportemental, mais à un phénomène physique, historique et fortuit, plus ou moins accéléré par les décisions politiques.

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Mais je pense également désormais que ce processus pourrait tout à fait, en tirant justement parti de l’immense diversité des comportements individuels, culturels et environnementaux, être compensé par d’autres processus – à plus forte raison dans un monde fini – et que l’évolution des sociétés humaines a de grandes chances de tendre à l’avenir vers une diminution de la stratification sociale, des inégalités économiques, et des capacités de nuisance environnementale, au profit d’une société plus égalitaire, plus libre, et plus durable.

Je ne peux donc que souhaiter à mes amis primitivistes un bon cogito, espérant que ce qui fût pour moi une excellente transition puisse l’être aussi pour eux. La page du primitivisme et de l’anti-civ se retrouve ainsi pour moi définitivement tournée, et je ne peux que conseiller à tout le monde de lire (ou de relire) ce deuxième essai de Jared Diamond, cette œuvre magistrale et très enrichissante qu’est « De l’inégalité parmi les sociétés ».

L’hypothèse Gaïa, ou l’homéostasie écologiste

1 juillet 2012

2° partie de la série d’articles consacrée à ma théorie de l’homéostasie libertaire.

L’hypothèse Gaïa, principes de la théorie :

L’hypothèse Gaïa est une hypothèse scientifique formulée par James Lovelock dans les années 70, qui constitue la première véritable tentative scientifique à considérer la Terre comme un système vivant, qu’il dénomme Gaïa par allégorie avec la personnification antique de la planète (notez bien qu’il s’agit de considérer la Terre comme un système vivant, et non comme un être vivant, contrairement à ce que cette dénomination, sans doute volontairement provocatrice, peut laisser entendre). Avant lui, d’autres scientifiques avaient émis l’hypothèse que la Terre puisse être comparée à un être vivant et considérée comme tel : J. Lovelock cite notamment le géologue écossais James Hutton, qui compara la circulation océanique à la circulation du sang, la circulation de l’atmosphère à la respiration de la planète, chaque être vivant à une cellule, chaque écosystème à un organe,… Mais ces hypothèses tenaient plus de l’intuition que de la science.

L’idée de départ de J. Lovelock, en revanche, consistait à dire que si la Terre était différente des autres planètes du système solaire, chimiquement parlant (notamment à propos de son atmosphère instable, mais également de par son acidité, son état d’oxydation et sa température maintenus constants, sa présence d’océans,…), c’était sans doute à cause de la vie, alors que les autres planètes avaient notamment une atmosphère stable. Peut-être donc était-ce la vie elle-même qui créait ces conditions.

J. Lovelock s’appuya alors à démontrer scientifiquement que l’atmosphère, les océans, le climat, et la croûte terrestre sont régulés pour maintenir un état favorable à la vie : la température, l’acidité, l’état d’oxydation, et certains aspects des roches sont maintenus constants. Cette homéostasie est maintenue par des processus de rétroaction active déterminés automatiquement et inconsciemment par le biote terrestre.

Les sciences de la Terre avaient pour habitude de considérer que la vie apparut sur Terre par hasard, lorsque s’y trouvèrent les bonnes conditions, et qu’elle disparaîtrait lorsque celles-ci ne s’y trouveraient plus réunies. Les sciences de la vie se contentèrent de rajouter que la vie avait également une importante faculté d’adaptation ; La géophysiologie, l’étude de Gaïa dans son environnement, rajouta que l’histoire de la vie et l’histoire de l’environnement sont totalement liées, indissociables. La géophysiologie, théorie de l’homéostasie écologiste, fusion des sciences de la vie et de la Terre, considère que l’environnement a au départ permis l’apparition de la vie, puis que celle-ci l’a alors modelé pour pouvoir s’y maintenir et y prospérer.

Le modèle de Floréale :

Lorsque J. Lovelock a pour la première fois évoqué l’idée d’une rétroaction active de la vie sur l’environnement, il a été rapidement critiqué par la communauté scientifique. Même si pour beaucoup cette idée était séduisante, la théorie d’une évolution géochimique de la Terre, avec une adaptation de la vie à sa surface, restait plus facile à accepter ; de plus, beaucoup répondaient que cette hypothèse était téléologique, c’est à dire qu’il aurait fallu qu’il y ait une sorte de consensus des êtres vivants, de conseil général planétaire pour décider de l’évolution. En tous cas, un don de voyance ou de prévision très précise serait nécessaire pour une telle régulation que celle, par exemple, du climat.

Pour pouvoir répondre à ces interrogations de la part de ses confrères, J.Lovelock a tout d’abord répondu qu’il existait à l’heure actuelle des preuves directes que la croûte terrestre, les océans, et l’air, sont soit directement produits par les objets vivants, soit grandement modifiés par leur présence. C’est à dire que l’évolution géochimique de la planète est avant tout une évolution biogéochimique, en tous cas pour la plus grande partie de celle-ci.

Et pour pouvoir répondre à ce contre-argument qui dit que l’hypothèse Gaïa est téléologique, J. Lovelock a répondu que les organismes s’adaptent en fait à un monde où l’état matériel est déterminé par les activités de leurs voisins, et ce par des phénomènes totalement inconscients de rétroaction positive ou négative. Les êtres vivants peuvent ainsi, par exemple, réguler le climat, et maintenir une température plus ou moins constante sur la planète. Pour mieux expliquer cet argument, J. Lovelock a développé un modèle, simplifié au maximum : le modèle de Floréale (Daisyworld en anglais), dont voici une description :

–    L’environnement = une seule variable, la température.

–   Le biote = un genre unique, les pâquerettes (2 sortes, des blanches et des noires), qui vivent entre 5°C et 40°C.

Modèle = fonction de l’albédo uniquement.

–    L’étoile a une luminosité qui augmente progressivement au cours de sa vie, comme la notre (pas de variations de la distance de la planète autour de son étoile : pas de variations de saisons, de périodes glaciaires,…).

On observe lors des modélisations (voir figure 1) que les pâquerettes noires, qui absorbent plus facilement la lumière du soleil, apparaissent en premier sur la planète. Leur corps peut atteindre la température minimum de vie plus facilement. Petit à petit, elles croissent jusqu’à être assez nombreuses pour réchauffer l’atmosphère, en diminuant l’albédo de la planète (c’est une rétroaction positive). Ayant réchauffé l’atmosphère, elles permettent aux pâquerettes blanches de vivre ; mais celles-ci ne peuvent pas croître en nombre trop important, auquel cas elles refroidissent l’atmosphère, et meurent. Par contre, les pâquerettes blanches permettent à l’atmosphère de ne pas trop se réchauffer à cause de la prolifération des pâquerettes noires (rétroaction négative). Les pâquerettes noires et blanches cohabitent alors pendant un certain temps, et à mesure que la luminosité de l’étoile augmente, le nombre de blanches augmente par rapport à celui des noires, afin de compenser l’augmentation de luminosité, et de rafraîchir l’atmosphère. Lorsque la luminosité de l’étoile augmente encore, les noires meurent, car elles absorbent trop de ce rayonnement et meurent de chaud. Les blanches, elles, continuent de vivre et de rafraîchir l’atmosphère jusqu’à-ce que la luminosité soit vraiment trop importante et ne leur permette plus du tout de vivre. Alors la température s’emballe, et c’est la fin de la présence de la vie sur Floréale.

(Source : Les âges de Gaïa (The ages of Gaïa), James Lovelock ; éditions Robert Laffont, Paris, 1990.)

Pour affiner cet exemple, J. Lovelock a multiplié les modélisations. Il a d’abord rajouté toute une gamme de races de pâquerettes intermédiaires, de couleurs variées, plus ou moins claires ou sombres (figure 2 = avec 20 espèces) ; ici, on s’aperçoit au passage que la diversité des espèces est maximale lorsque les contraintes sont minimales (beaucoup d’espèces poussent lorsqu’elles et leur environnement sont mutuellement adaptés : c’est la température de prédilection de la vie).

Puis, pour ne pas que ce modèle reste trop simpliste, il a également rajouté des lapins qui mangent les pâquerettes, et des renards qui mangent les lapins. En plus, il a complété son modèle avec des épidémies à intervalles réguliers, qui déciment à chaque fois 30% des pâquerettes (figure 3). L’évolution obtenue est toujours la même.

De plus, J.Lovelock s’est aperçu que l’effet des catastrophes (qu’elles soient dues à des épidémies ou à des catastrophes naturelles extérieures au système, météorites ou autres) s’amplifie aux moments de contrainte maximale, près du début et de la fin de la vie du système (figure 4 = effets d’une épidémie périodique d’intensité constante sur la capacité des pâquerettes à contrôler le climat.) : les fluctuations sont maximales lorsque le nombre d’espèces est minimal. La diversité, et la complexité d’un système, augmentent fortement sa stabilité.

(Source : Les âges de Gaïa (The ages of Gaïa), James Lovelock ; éditions Robert Laffont, Paris, 1990.)

Extension du modèle et conséquences :

Ce modèle s’est avéré pouvoir s’appliquer à de nombreux autres paramètres que l’albédo : par exemple, le rapport O2/CO2, CH4,… dans l’atmosphère, dont l’équilibre est créé de l’interaction entre les photosynthétiseurs et les animaux. Mais aussi la concentration des océans en ions calciums, régulés par le plancton et les coraux constructeurs, qui s’en servent pour en faire du calcaire, ou bien la quantité de précipitations, grâce à l’évapotranspiration, ou aux particules libérées par certaines algues, qui aident à former les gouttes en permettant la nucléation de la glace. Certaines théories soutiennent également que si la Terre a pu conserver de tels océans, c’est grâce à certaines bactéries, ou même que la tectonique des plaques s’est mise en route grâce à l’apport sédimentaire en calcaire, réduisant ainsi l’énergie et les gaz libérés par les volcans dans l’atmosphère.

Ainsi, de nombreux paramètres de l’atmosphère, des océans, du climat, et de la croûte terrestre, sont régulés par le biote terrestre pour maintenir un état favorable à la vie (température, acidité, état d’oxydation,…) ; de nombreux exemples peuvent être trouvés pour démontrer cette hypothèse. Pour mieux faire accepter l’idée qu’une chose aussi inanimée en apparence que la terre puisse être un système vivant auto-régulé, on peut faire la comparaison avec un atoll : cette île corallienne est sans aucun doute un système vivant, alors même qu’elle est morte à 99%. Cette construction  gigantesque est une très vieille tour de calcaire minéral, édifiée par l’accumulation du calcium précipité par  les ancêtres de la mince couche de cellules vivantes qui en constituent la surface. Cette image ressemble d’autant plus à la Terre si l’on considère qu’une partie non négligeable du magma est constitué par des atomes qui firent jadis partie de la biosphère.

Cette théorie impose toutefois quelques conceptions et questions :

-Tout d’abord, il ne peut y avoir d’occupation partielle d’une planète par des organismes vivants à long terme, car leur présence entraînerait nécessairement une modification de l’environnement qui permettrait à d’autres de vivre, entraînant ainsi une réaction en chaîne jusqu’à un total investissement de la planète. On ne pourrait donc trouver des îlots de vie sur une planète qu’au début ou à la fin de sa vie.

-Ensuite, on ne peut plus considérer les êtres vivants comme étant simplement capables de s’adapter à leur environnement physique et chimique, mais également comme étant capables de le modifier.

-Également, l’écologie théorique prend avec l’hypothèse Gaïa une nouvelle ampleur : Les modèles écologiques les plus stables sont ceux qui comportent la plus grande diversité biologique. Ainsi, nous n’avons plus maintenant à sauvegarder les écosystèmes des forêts équatoriales simplement pour les bénéfices de la médecine, mais pour la biodiversité elle-même, pour la santé et la prospérité de Gaïa, qui pourrait être sérieusement altérée par la déforestation et la mise en culture de ces terrains.

-Mais reste encore à se demander la place de l’humanité dans cet écosystème. J. Lovelock ne considère pas l’humanité comme un cancer, ou un parasite, car nous avons été capables durant des millénaires de nous adapter à Gaïa. Il considère plutôt que c’est la prolifération trop rapide de notre espèce par rapport aux autres qui risquera simplement de créer une catastrophe comme il y en a eu de nombreuses au cours de l’histoire de la Terre ; une sorte d’épidémie, de maladie dont la Terre se relèvera sûrement facilement. Mais très certainement aussi sans l’homme. A moins que cette catastrophe ne soit la catastrophe fatale ; car dans la figure 4, l’amplitude des variations de température vers la fin de la vie de la planète rappelle fortement celles des dernières époques glaciaires ; et la Terre a également comporté de grandes périodes beaucoup plus stables, notamment vers l’ère primaire. Ce qui signifie que la Terre est peut-être arrivée vers la fin de sa vie, et que nous pourrions être ceux qui la précipiteront à ce terme ; et ce, moins par les gaz à effet de serre que nous créons que par la destruction de la biodiversité qui empêchera Gaïa de retrouver une bonne santé. Toutefois, certains facteurs laissent supposer aussi que la Terre n’en soit pas encore à la fin de sa vie, et qu’elle puisse encore perdurer quelques temps, notamment grâce aux plantes de type C4 qui sont capables de vivre dans une atmosphère très pauvre en CO2, et donc de diminuer d’avantage sa concentration dans l’atmosphère, régulant ainsi la température du climat, et permettant à la planète de supporter un rayonnement solaire supérieur à l’actuel.

-Enfin, une autre conséquence de cette théorie, qui lui est souvent reprochée par d’autres écologistes, à juste titre à mon avis, est l’interventionnisme écologiste que propose J. Lovelock. En effet, celui-ci propose que l’humanité (ou plus exactement la science de Gaïa) devienne un médecin pour le système biogéochimique terrestre. Pour lui, la connaissance du fonctionnement de Gaïa permet d’intervenir raisonnablement sur ce système pour l’aider à maintenir son équilibre. C’est à mon avis un non-sens. Une telle théorie précise justement que les rétroactions naturelles et spontanées sont les meilleures garantes du rééquilibrage du système ; un interventionnisme écologiste ne ferait que déséquilibrer encore d’avantage le système. La meilleure chose à faire pour aider le système biogéochimique terrestre à atteindre son équilibre, c’est au contraire de cesser d’intervenir dans son fonctionnement, et surtout d’accepter et de s’adapter à ces rétroactions naturelles qui interviennent. [EDIT= Je rajoute également qu’il n’est pas question ici de légitimer les actes destructeurs de notre société thermo-industrielle, mais au contraire de délégitimer tout interventionnisme potentiel de cette même société pour contenir les problèmes créés par ces mêmes agissements, car les conséquences d’un tel interventionnisme seraient forcément encore pires que les problèmes qu’ils sont censés résoudre. Si on compare encore le système planétaire à un organisme vivant, le réchauffement climatique, pour prendre cet exemple, ne serait qu’un petit accès de fièvre sans gravité si seulement cet organisme possédait les anticorps nécessaires à son auto-médication. Or ces anticorps se trouvent dans la diversité et dans la multiplicité des interactions qui composent le système biogéochimique et bioclimatique terrestre, diversité et multiplicité qui sont très sérieusement menacées par cette même société thermo-industrielle et par cette économie capitaliste. Il ne faut donc pas chercher à intervenir encore d’avantage en utilisant ce système capitaliste et industriel, mais au contraire à maximiser la diversité et la multiplicité des relations intra-système, à l’aide d’une société elle-même diversifiée et multiple, adaptée à son environnement, et résiliente. Et une société à économie libre, sans interventionnisme, est justement celle qui détient le mieux ces avantages ; un point sur lequel je reviendrai plus en détails dans de prochains articles. ]

Une théorie écologiste de l’homéostasie libertaire :

Mais l’interventionnisme de J. Lovelock est le seul point qu’il me semble nécessaire de critiquer dans cette théorie, et l’hypothèse Gaïa est tout de même une révolution dans la conception du fonctionnement de l’écosystème global. Dans cette conception, chaque être vivant est un individu qui, librement, s’adapte selon ses choix à son environnement. Cette adaptation modifie cet environnement, et les êtres qui l’environnent réagissent en conséquences, en s’y adaptant à leur tour. Chacune de ces adaptations individuelles participe, par des phénomènes de rétroactions inconscientes, d’une co-évolution générale qui crée au final un équilibre global, stable et résilient. Mieux, ce processus inconscient est même le meilleur garant de la stabilité et de la résilience du système. La liberté de choix évolutif des êtres qui le composent, et leur capacité d’innovation et d’adaptation au milieu qui les environne, dont la viabilité sera ensuite déterminée par des processus de sélection naturelle due à la concurrence entre tous ces individus, et par la diversité de ces mêmes choix évolutifs, est à l’origine de l’équilibre du système. La liberté individuelle s’équilibre par la diversité ; l’innovation et l’adaptation s’équilibrent par la concurrence et la co-évolution.

Cette conception écologiste de la planète Terre, pour moi, est individualiste et libertaire : elle place l’individu (l’être vivant) et sa liberté au centre, et dans ce système la liberté se suffit à elle-même, sans interventionnisme ni architecte extérieur nécessaire pour équilibrer le tout. Au contraire, la liberté individuelle EST la solution, et tout interventionnisme est une erreur, génératrice de déséquilibres. Cette conception de la liberté qui se suffit à elle-même, je l’applique également désormais à l’économie, et je la généralise à tous les domaines. Une conception de l’économie où la liberté économique n’est à contraindre d’aucun interventionnisme, d’aucune régulation économique ni d’aucun privilège ; une conception de l’économie en tant que système stable et résilient, maintenu ainsi par des processus de rétroaction active déterminés automatiquement et inconsciemment par l’ensemble des agents économiques : c’est ce que je vais tenter de définir et de développer plus en détails dans les prochains articles de cette série, avant de généraliser ensuite cette théorie, pour en proposer une théorie globale de la liberté ; une théorie générale de l’homéostasie libertaire.

« L’anarchie, c’est l’ordre, sans le pouvoir. » (P.-J. Proudhon)

Introduction à la théorie de l’homéostasie libertaire

8 février 2012

Depuis la création de mon premier blogue et la rédaction de mes tous premiers articles économiques, ma pensée a évolué sur de nombreux points, voire complètement changé, notamment à la suite de rencontres et de débats avec d’autres blogueurs, ou bien sur des forums, tels Vert-et-noir ou Transition.xooit. Mais ceux qui m’ont sans aucun doute apporté le plus, sont le blogueur québécois et désormais économiste David Gendron, avec lequel je partage quasiment toutes les convictions, tant au niveau politique qu’économique, ainsi que Kevin A. Carson, un blogueur économiste lui aussi, états-unien cette fois, que David Gendron a eu la bonne idée de me faire connaître, et dont la lecture du livre « studies in mutualist political economy » a été pour moi la confirmation évidente de tout ce que je pressentais alors, ainsi qu’une formidable révolution intellectuelle personnelle. J’ai d’ailleurs entamé la traduction en français d’une sélection personnelle de textes de ce livre, et j’espère bien un jour pouvoir vous la proposer.

Depuis la création de mon premier blogue et de mes premiers articles économiques, disais-je, ma pensée a évolué sur de nombreux points, et il convient donc de revenir sur ces points sur lesquels mes convictions ont changé, puisque aujourd’hui je ne réponds réellement que de mes articles postérieurs à mars 2010. Ceux qui précédaient cette date ne correspondent plus totalement à mes convictions actuelles. J’entame donc ici la rédaction d’une nouvelle série d’articles pour vous exposer ces nouvelles convictions.

Du mutuellisme « utopique » au mutuellisme de libre économie :

Lorsque j’ai rédigé ma série d’articles sur les contradictions économiques, j’appartenais encore à ce courant de pensée que l’on peut désigner sous le terme de « mutuellisme utopique ». Ce courant de pensée, qui est celui de Josiah Warren, de Proudhon, des owenistes, ou de certains socialistes ricardiens, consiste à établir volontairement et collectivement des règles du jeu égalitaires, différentes de celle de l’économie conventionnelle, par exemple avec une monnaie alternative, en l’occurrence une monnaie/travail, ou bien en mutualisant le capital productif, les clients devenant les sociétaires des industries dont ils nécessitent les produits ou services.

De tels systèmes paraissent fort sympathiques de prime abord, mais lorsqu’on regarde dans le détail, on s’aperçoit qu’ils génèrent tout un tas de petites incompatibilités ou difficultés marginales. Par exemple, une monnaie/travail basée exclusivement sur le temps de travail empêche nombre de métiers d’obtenir une rentabilité suffisante, que ce soit de par la qualité de ce métier (pénibilité, savoir-faire, talent, etc.), ou de par les coûts qui lui sont liés (déplacements, outils de l’ouvrier, etc.). On peut prendre l’exemple d’une nourrice : à partir de combien d’enfants à la fois dont celle-ci a la garde peut-on considérer qu’elle effectue une heure de travail complète, échangeable avec toute autre heure de travail ? Et pourquoi est-ce que celle qui ferait l’effort de jouer avec les enfants, de leur trouver des occupations et des activités, ne pourrait pas être mieux rémunérée que celle qui se contente de les surveiller de loin ? Les exemples de la sorte sont nombreux, et en fait, je me suis finalement rapidement aperçu que la manière avec laquelle les prix du travail sont fixés dans le système conventionnel, c’est-à-dire par l’équilibre entre l’offre et la demande, est bien plus simple et bien plus efficace.

En fait, en voulant instituer de telles « règles du jeu », je cherchais surtout à éviter l’apparition de plus-values. Mais j’ai finalement compris que dans un contexte concurrentiel, la plus-value devrait presque toujours s’annuler, puisque l’entreprise qui s’octroie des marges trop importantes devrait tôt ou tard perdre l’avantage face à une entreprise d’un niveau de productivité équivalent, produisant des biens ou services d’une qualité similaire, et qui pratiquerait des marges moins importantes. Dans un contexte de libre économie, la plus-value ne pourrait donc exister que temporairement, puisque la concurrence se chargerait automatiquement de rétablir les prix à leur niveau moyen de rapport coût/marge (ou, dit autrement, la concurrence permet de ramener les prix à des coûts).

Autre exemple, j’avais cette idée selon laquelle le capital devait préférablement appartenir aux consommateurs, afin qu’ils puissent disposer à leur guise de l’outil de travail et que la concurrence ne soit que qualitative, les coûts étant alors nécessairement les mêmes entre les différents producteurs, puisque obtenus avec le même capital, le même outillage, les mêmes coûts de production ou de service. Je cherchais ainsi à éviter que le producteur disposant de l’outil le plus performant l’emporte systématiquement sur ses confrères. Mais en fait, la concurrence ne contraint les producteurs à disposer d’un niveau de productivité équivalent que dans une même niche économique, c’est-à-dire uniquement pour fournir des biens ou services d’une qualité similaire. Et il n’y a que dans des périodes de possibilité d’augmentation brutale du niveau moyen de productivité, que ceux qui font les meilleurs investissements l’emportent sur les autres, et que le capital se retrouve concentré en une même unité de production ; mais à niveau moyen de productivité stable, aucune concentration du capital n’a lieu, la concurrence est toujours à la fois qualitative et quantitative, et les producteurs d’une même niche économique ont le temps de s’accorder sur le même niveau d’outillage, ne se distinguant alors mutuellement que par leurs talents respectifs.

Mais en plus, rien n’empêche, dans le système actuel, de pouvoir louer l’outillage d’une entreprise pour l’utiliser pour produire pour soi, avec le même niveau d’outillage, avec les mêmes coûts, mais avec une qualité différente. Les prix de ces loyers étant alors déterminés par l’équilibre entre l’offre de location d’outillages et la demande en location de cet outillage, et donc la concurrence entre les offrants se chargeant d’annuler les plus-values éventuelles sur ces offres de location. Donc en théorie n’importe qui peut bénéficier d’une productivité à un coût quasiment équivalent à celui de toute autre industrie disposant du niveau moyen de productivité. Et les productions obtenues avec ces locations participent bien entendu elles aussi à la concurrence générale, à niveau de productivité équivalent.

L’existence de plus-values est donc rendue impossible lorsqu’il y a concurrence, sauf dans deux cas : soit temporairement, dans des situations de marchés émergents ou bien d’évolutions soudaines du niveau moyen de productivité ; soit – et c’est là que se trouve la pertinence de la thèse mutuelliste de libre économie – dans des situations de monopoles imposés par la contrainte, en général par l’appui législatif de l’état, ou bien par une contrainte mafieuse, mais en tous cas toujours dans une situation autoritaire, coercitive. L’état est d’ailleurs assimilé à un système mafieux par les mutuellistes de libre marché, et ce n’est que sa légalité qui le distingue d’une mafia « illégale ».

Tout ceci fait que mes convictions ont évolué progressivement, et que je fais désormais partie de ceux que l’on peut désigner sous l’appellation de « mutuellistes de libre économie ». Le terme de libre marché est plus souvent utilisé, mais dans l’opinion générale, le terme de « marché » fait majoritairement référence au secteur privé. Or le libre marché ne comprend pas uniquement le secteur privé, mais également toutes les autres formes d’économies libres, telles l’économie solidaire et sociale, l’économie domestique, le troc, le commerce équitable, etc., du moment que les valeurs d’échange ne sont pas fixées arbitrairement par une autorité mais établies par des mécanismes d’équilibre entre offre et demande. Mais je préfère tout de même parler de « libre économie », afin de ne pas laisser de doute quand à la cohabitation du secteur privé avec toutes les autres formes d’économie, et d’éviter ainsi les confusions, bien que cette appellation ne soit pas à distinguer de celle communément utilisée de « libre marché ».

De la libre économie à la théorie générale :

Le mutuellisme de libre économie propose une théorie de la valeur travail (Labour Theory of Value, LTV) revisitée dans un contexte de libre marché. Cette théorie avance que dans un contexte de libre économie, les plus-values n’existent pas ou seulement de manière tout à fait marginales, et que tous les prix sont ramenés à des coûts par la concurrence libre et non faussée. Les prix, s’ils sont des coûts, correspondent à la valeur du travail qui a été nécessaire pour les obtenir, sans plus-value ; ils correspondent donc à la valeur du travail.

Mais pour que cela soit possible, il faut se trouver dans un contexte de libre marché, c’est-à-dire de concurrence libre et non faussée. Libre parce que dégagée de toute coercition, de toute législation économique, et de tout monopole ; et non faussée car ne se trouvant pas non plus en situation d’interventionnisme « positif », ce que l’on appelle communément le « dumping ».

Ce courant critique donc l’interventionnisme dans son ensemble, tant négatif (lois économiques, normes, monopoles, prix contraints (tarifs), impôts, taxes, répression des mouvements syndicaux, etc.) que positif (subventions, protectionnisme, services publics mis à la disposition des entreprises aux frais de la collectivité, régulations économiques, etc.), et propose l’avènement d’un marché réellement libre (et qui n’a donc rien à voir avec le marché actuel, faussement libre tel que  présenté et mis en place par les néo-libéraux). Mais il revisite également le droit de propriété, considérant que l’institution de la propriété privée de type lockéenne, instituée notamment sur le foncier, équivaut à l’établissement coercitif d’un monopole sur les ressources (ou d’un oligopole). Il propose en contrepartie l’adoption de la possession mutuelliste, établie selon un droit d’usage, donc par le contrat plutôt que par la coercition.

Le mutuellisme de libre économie affirme donc que, bien que toujours pavé de bonnes intentions, l’interventionnisme n’en est pas moins systématiquement contre-productif, et même qu’il est le problème au lieu d’être la solution ; que la solution réside dans l’abandon de l’intervention. Sans intervention, c’est par les entreprises que les dépenses logistiques sont prises en charge, au lieu d’être externalisées (c’est-à-dire prises en charge par les collectivités, et donc par les contribuables) ; elles sont donc répercutées sur les prix par lesdites entreprises. Sans intervention, les dépenses logistiques sont donc intégrées aux coûts des produits et services ; or, ces mêmes dépenses logistiques évoluent proportionnellement à la taille des infrastructures : plus l’infrastructure est grande et centralisée, et plus la logistique pèse sur les coûts, jusqu’à les rendre dissuasifs. Sans intervention, la taille et l’étendue des infrastructures se retrouve donc limitée par ces dépenses logistiques qui contrebalancent ainsi le phénomène des économies d’échelle. Donc, dans une situation de réelle économie libre, non seulement le capital ne se concentre pas, mais en fait il a au contraire plutôt tendance à être déconcentré, fragmenté, ou tout au moins à voir sa concentration limitée par ces dits facteurs de coûts logistiques.

J’ajoute même à cela qu’avec la loi des rendements décroissants, toute infrastructure centralisée, toute société interventionniste, toute « civilisation », est condamnée d’avance à l’effondrement systémique ; car l’interventionnisme ne peut fonctionner que dans un contexte de croissance exponentielle, ce qui est une situation forcément limitée dans le temps, notamment à cause de ces mêmes coûts logistiques. L’interventionnisme est en fait un phénomène de rétroaction positive, c’est-à-dire de facteur aggravant, ou de phénomène d’amplification. Mais lorsque la croissance cesse d’augmenter, les rendements décroissants se font sentir, et ce facteur aggravant entraîne un effondrement d’autant plus important et brutal. A l’inverse, une société décentralisée, sans interventionnisme, fonctionne en étant en permanence en équilibre, conjointement à l’évolution du niveau moyen de productivité, sans phénomène d’amplification. Les rétroactions positives sont compensées par des rétroactions négatives, et le tout s’équilibre dans une homéostasie économique, évolutive mais stable, sans risque de crise systémique.

Ce que je nomme homéostasie économique désigne donc précisément cet équilibre économique obtenu dans un contexte de libre économie, d’économie dégagée de toute coercition. J’utilise cette appellation par similitude avec la théorie écologiste de l’homéostasie de la biosphère, celle communément appelée « théorie de l’hypothèse Gaïa ». Cette théorie propose un modèle écologiste d’équilibre de la biosphère, tout à fait comparable, en termes économiques, au modèle idéal du libre marché. Et à partir de la similitude entre ces deux modèles, j’ai pu conceptualiser une théorie générale de l’homéostasie libertaire, applicable à tous les domaines, économique, sociologique, et philosophique, dans des conditions d’absence de coercition, d’absence d’autorité (i.e., dans des conditions d’anarchie). Pour cette raison, cette série d’articles débutera par un article qui proposera une étude critique de la théorie de l’hypothèse Gaïa, afin de pouvoir ensuite mieux illustrer celle de l’homéostasie économique, que je développerai alors en détails. Je tenterai ensuite de définir les principes d’une théorie générale, avant d’en proposer certaines applications philosophiques et philosophiques (en l’occurrence, politiques et judiciaires, ainsi qu’écologiques et agronomiques).

Une anthropologie économique du transport

22 février 2011

[Troisième partie d’une série de trois articles anthropologiques consacrés à la transition néolithique et à l’apparition de l’urbanisation des sociétés :]

1/3 = Néolithico-partisan

2/3 = La cité, idéale ?

3/3 = Une anthropologie économique du transport


Dans la deuxième partie de cet article, j’ai tenté de démontrer que l’origine des maux des sociétés humaines était liée à l’apparition des villes, puis des cités et des états. En effet, les sociétés de cultivateurs non urbanisées sont tout autant durables que celles des collecteurs, et elles ne présentent pas non plus d’inégalités sociales particulièrement dissuasives. En plus d’être le lieu à l’origine de l’existence d’inégalités sociales, la ville serait donc également à l’origine de destructions exponentielles de biotopes, sans capacité aucune pour ses populations de gérer durablement les ressources dont elles dépendent. Il me faut donc maintenant tenter de définir les facteurs qui ont permis l’émergence et le développement de sociétés urbanisées, alors que certaines sociétés, à l’inverse, n’ont jamais développé d’urbanisation. Quelle est donc la raison de l’apparition ou non de villes ? Comment est-on passé en certains endroits d’une vie en tribus, en communautés, à une vie en cités ou en états, alors qu’en d’autres il n’en a rien été ? La croissance démographique peut-elle simplement expliquer cela ? Est-ce plutôt la hiérarchisation des communautés qui leur a permis d’évoluer en états ? Ou bien une telle évolution ne nécessite-t-elle pas plutôt d’autres conditions, plus aléatoires ?

 

Croissance démographique, collecteurs et cultivateurs :

Il est évident que la population des collecteurs est restreinte par leur dépendance directe envers les ressources de leur environnement ; même si leur population peut occasionnellement croître, celle-ci ne donne jamais lieu à une croissance exponentielle, à cause du phénomène de scission. Les sociétés de collecteurs n’étant pas hiérarchisées, le groupe, la communauté, n’est maintenu que grâce à l’affection et aux liens qui unissent ses membres ; il n’y a pas d’autorité, donc aucun membre n’est contraint de rester dans la communauté, chacun est à tout moment libre de partir. Du coup, si le groupe croît, la pression entre les membres, à un moment devient trop importante, et des frictions, des mésententes, apparaissent, qui causent alors des scissions. Les groupes se scindent, et certains individus partent constituer une nouvelle communauté. Et même si les groupes ainsi scindés s’affrontent, jamais aucun ne contraindra l’autre, ne le dominera : ils se contenteront de se battre jusqu’à-ce que la proximité soit supportable, quitte à éliminer purement et simplement le groupe ennemi.

Leur dépendance directe envers leurs ressources explique aussi pourquoi les communautés de collecteurs doivent scinder rapidement leurs groupes : si la population de la communauté devient trop importante, les individus doivent alors surveiller un territoire trop grand, et aller chasser trop loin. La pression de l’environnement est donc tout autant un facteur de scission des communautés, empêchant ainsi les hiérarchies d’apparaître et de se développer, et contraignant les humains à vivre dans des communautés de très faibles populations.

Leur dépendance directe envers leurs ressources explique d’ailleurs que la guerre chez les collecteurs soit quasiment permanente : dès que la population augmente trop vite, ou dès que les ressources diminuent, ils en subissent quasiment instantanément les désagréments. Il leur faut donc agrandir leur territoire, et ils se heurtent alors inévitablement à leurs voisins, les territoires étant tous occupés (peu importe si ce voisin est une communauté qui résulte d’une ancienne scission ou non). Ces affrontements quasiment permanents régulent constamment la population, et maintiennent un équilibre entre la productivité naturelle du biotope, et la croissance des populations humaines qui en dépendent. Si un groupe croît momentanément, c’est que son environnement est momentanément plus productif, ou alors que les mécanismes de contrôle de la natalité n’ont pas suffisamment fonctionné. Mais jamais, de toutes façons, les groupes ne deviennent suffisamment importants pour qu’une hiérarchie apparaisse, sans que ce groupe n’ait la possibilité de se scinder, et par là de rendre caduque la hiérarchie aussitôt qu’elle apparaît.

Dans les sociétés d’agriculteurs, les choses semblent se compliquer, car ceux-ci dépendent moins directement de leur environnement, étant donné qu’ils l’aménagent et l’organisent. Pour autant, la plupart des sociétés d’agriculteurs (ou d’éleveurs) ne sont pas hiérarchisées non plus, et la scission des communautés est également courante dès que la taille de la communauté devient trop importante et que la pression sociale devient trop importante.  Les primitivistes semblent considérer cependant qu’avec l’agriculture, la pression environnementale va devenir importante bien après la pression sociale, et que ceci va laisser la possibilité aux hiérarchies de se développer avant que la dépendance à l’environnement ne contraigne les membres à scinder la communauté. Ainsi, lorsque les groupes se scindent, les hiérarchies perdurent, réclamant alors le tribut aux communautés nouvellement constituées. En fait, je suis convaincu que ceci est tout simplement impossible. Certes les stocks relatifs à la pratique de l’agriculture et de l’élevage sont les seuls qui offrent les conditions d’émergence du tribut, mais pour autant, corrélation n’est pas causalité, et ce qui peut causer l’apparition d’un tribut, ce n’est pas l’existence des stocks eux-mêmes, mais la capacité d’une élite à s’approprier les surplus de ces stocks.

Or, pour qu’une minorité puisse s’approprier un surplus, il faut d’abord qu’il y ait la possibilité de dégager des surplus. Mais, nous l’avons vu, dans une communauté de petite taille, les hiérarchies ne peuvent pas apparaître sans être aussitôt annihilées par des scissions et/ou des affrontements. Un surplus ne peut donc pas être approprié par une minorité interne d’une communauté, il ne peut être approprié que par un groupe extérieur à la communauté, exerçant une contrainte sur celle-ci. Au sein d’une communauté, l’apparition d’un surplus ne pourra donner lieu qu’à une croissance de la population, jusqu’à obtenir un nouvel équilibre population/ressources. La population ne pouvant pas dépasser un certain nombre de personnes à cause de la pression sociale, ce n’est pas la taille des communautés qui augmente, mais le nombre de ces communautés, avec une diminution de leurs territoires respectifs, jusqu’à stabilisation.

De plus, la pression environnementale est tout aussi importante chez les agriculteurs, car même si leur territoire peut être plus réduit que celui des collecteurs, les tâches à effectuer, par contre, sont plus contraignantes, et doivent donc être effectuées d’avantage à proximité de l’emplacement de la communauté : il faut entretenir, protéger les cultures des animaux sauvages, clôturer les parcs des animaux, utiliser des outils pour travailler la terre, récolter d’importantes quantités de végétaux en de courts laps de temps avant de les stocker, entretenir et protéger les silos, etc. De même, les champs sont moins grands à défendre qu’un territoire de chasse, mais concentrent une quantité vitale de ressources bien plus importante. Au final, la pression environnementale est, bien que mieux contrôlée, plus importante que celle des collecteurs, et la scission à cause de la pression environnementale intervient plus tôt, car sinon les champs et les pâtures sont trop loin et donc difficiles à exploiter, à protéger et à défendre. Les populations agricoles auraient donc plutôt tendance à vivre dans des communautés plus réduites en effectifs que les populations de collecteurs ; ou, dit autrement, l’apparition de l’agriculture aurait plutôt induit une réduction, à la fois de la taille et de l’effectif de population, des communautés humaines. La croissance de la population liée à l’adoption de l’agriculture n’est donc pas la cause de l’apparition des villes.

 

Hiérarchisation et communautés réduites :

Une autre éventuelle cause de l’accroissement de l’effectif en population des communautés pourrait être le développement de l’esclavage : étant donné que l’agriculture nécessite des bras, sur des territoires réduits en taille, il paraîtrait envisageable que certaines communautés aient voulu conserver des prisonniers plutôt que d’exécuter leurs ennemis à la suite d’affrontements tribaux, car il serait alors devenu possible voire intéressant de les surveiller et de leur faire exécuter les tâches les plus rudes. Un surplus aurait alors pu apparaître, la population croître et les territoires s’étendre.

Mais en réalité, l’esclavage n’est pas envisageable dans des communautés de petites tailles, car la population étant très réduite, les individus esclaves finiraient rapidement par être assimilés à la tribu, du fait de leur vie en extrême proximité. C’est notamment le cas des femmes « réquisitionnées » (lors d‘affrontement entre communautés rivales, après que leurs maris ou parents aient été tués), qui s’intègrent en général rapidement à leur nouvelle communauté. Et puis, pour faire croître la taille de la communauté, même par l’intégration d’esclaves, il faut agrandir le territoire, donc surveiller une quantité de ressources plus importante, surveiller le travail des esclaves dans un territoire de plus en plus grand, et au final la communauté finirait par se scinder. Finalement, la taille des communautés ne varierait pas, mais la proportion de membres constitutifs de cette communauté diminuerait au profit d’une proportion d’étrangers esclaves : les esclaves s’avèreraient alors être des outils plutôt encombrants, qui pourraient même placer les communautés qui en possèdent en désavantage par rapport à celles qui n’en ont pas, en tous cas tant que celles-ci sont de petite taille.

En clair, plus un individu possède d’esclaves, plus il prend des risques (et plus un homme possède de femmes, plus il prend des risques également). Dans une communauté de taille très réduite comme c’est le cas parmi les tribus de cultivateurs ou d’éleveurs, les individus ne peuvent avoir que très peu de personnes à leur service ; et tant qu’à avoir peu de personnes à son service, mieux vaut, pour les guerriers (donc pour les hommes) choisir des femmes, d’autant que ces dernières s’assimilent beaucoup mieux à leur nouvelle communauté, et très vite ne peuvent donc plus réellement être considérées comme des esclaves.

Or c’est justement ce qu’on observe dans les communautés de proto agriculteurs, où la seule inégalité sociale existante consiste en une inégalité hommes/femmes, et à une polygynie très courante. Mais ils ne sont pas hiérarchisés, et ne pratiquent pas de forme d’esclavage (donc il n’y existe pas de classes sociales). Dans tous les lieux de la planète où les tribus n’ont jamais évolué vers des villes ou des états (Amazonie, Nouvelle-Guinée, Sibérie, Amérique du nord, Namibie,…), l’esclavage des hommes n’existe pas et n’a jamais existé ; la pratique de l’esclavage n’a existé que dans des sociétés avec une centralisation, une chefferie, des villes, des tributs. Elle n’a existé que dans des « civilisations », dans des groupes humains déjà organisés en cités ou en états. Plutôt qu’un générateur de surplus entraînant l’apparition de civilisations, l’esclavagisme est donc en réalité plutôt un « luxe » que seules les civilisations qui avaient déjà auparavant dégagé des surplus, et pu agrandir leur territoire et leurs effectifs, ont pu s’offrir.

En revanche, à travers ces analyses, nous pouvons maintenant commencer à entrevoir ce qui permet à une civilisation d’apparaître : pour qu’une civilisation apparaisse, il faut que le territoire des agriculteurs puisse être agrandi sans causer la scission de la communauté. C’est-à-dire qu’il faut pouvoir défendre et protéger un plus grand territoire, travailler sur des champs plus éloignés du village communautaire. Cela revient, sur un vaste territoire, à devoir disposer d’une logistique avantageuse. Or, une amélioration de la logistique ne peut être due qu’à une seule chose : à une amélioration des capacités de transport disponibles pour la communauté.

 

Logistique et transport :

[Extrait du livre Le troisième chimpanzé, de Jared Diamond :]

Voilà donc pourquoi la Nouvelle-Guinée n’a jamais connu de civilisations : les néo-guinéens n’ont jamais pu disposer d’une logistique leur permettant de s’approprier et d’exploiter de grands territoires, encore moins de s’approprier le territoire des communautés voisines en leur réclamant un tribut. Ils n‘ont jamais pu développer des moyens pour faciliter le transport des récoltes, le transport des soldats et de leurs armes, du bois d’œuvre et de chauffe, de denrées négociables diverses. Les néo-guinéens ont toujours dû se contenter de vivre en petits groupes, sur de petits territoires, en cultivant des bananes et des patates douces à proximité de leur village, et en ramassant du bois d’œuvre et de chauffe à proximité du village, qu’ils transportent à dos d’homme. Et cet exemple de la Nouvelle-Guinée est généralisable à tous les lieux de la planète où ont subsisté jusqu’à aujourd’hui des tribus non hiérarchisées. Mais l’apparition des villes n’a pas été rendue possible ou impossible selon les cas, uniquement du fait de la géographie locale et de la richesse des biotopes ; des paramètres supplémentaires sont tout de même nécessaires pour expliquer cela.

Avec l’adoption de l’agriculture, les humains ne vont pas seulement cultiver les terres, ils vont également domestiquer des animaux. Or, la domestication de certains animaux va permettre de les utiliser comme force de travail. Certains animaux peuvent servir de bêtes de somme (le bœuf dans le croissant fertile et en Inde, le lama dans les Andes, l’âne en Afrique sahélienne), et vont ainsi permettre d’améliorer le transport des denrées ou des outils entre les champs et le lieu de vie de la communauté ; les agriculteurs qui disposent alors de ces animaux domestiqués vont pouvoir augmenter leur territoire, et leur population va pouvoir croître. Et on assistera alors à l’apparition des premiers villages. Voilà la raison expliquant pourquoi en certains lieux du globe des communautés ont grossi, alors qu’en d’autres lieux les communautés sont restées petites et autonomes. La Nouvelle-Guinée, pour reprendre cet exemple, ne dispose d’aucune espèce animale qui aurait pu être domestiquée comme animal de bât.

Avec les animaux de bât, des premiers villages apparaissent donc. Cependant, on est encore loin des agglomérations antiques : ces villages ne comptent que quelques centaines d’individus, l’agriculture ne dégage que très peu de surplus, et donc les hiérarchies naissantes de ces villages ne disposent pas encore d’une réelle capacité à prélever des tributs sur les communautés voisines. Mais très vite, certains de ces animaux, le bœuf tout d’abord, puis plus tard le cheval dans la basse vallée du Danube, vont être utilisés non seulement comme animaux de bâts, mais également pour travailler la terre avec l’invention de l’araire, et vont permettre ainsi de diminuer le labeur, et donc de dégager des surplus en augmentant la production par cultivateur. L’invention de la roue, parallèlement, va encore augmenter les capacités de transport et donc de logistique de ces communautés. Les villages grossissent, et des chefferies apparaissent, avec un début d’apparition de classes sociales. Avec la roue, on va pouvoir acquérir une logistique militaire en transportant les hommes, leurs armes, et des vivres. Et avec la roue, on va pouvoir réquisitionner et transporter les surplus que la communauté voisine a acquis grâce à l’araire, et donc le tribut va apparaître.

Là encore, on est malgré tout assez loin des civilisations urbanisées antiques, et ces villages ne comptent qu’un millier à deux mille individus, et n’ont une influence que sur quelques villages alentours, de manière assez similaire aux petits royaumes que comptait l’Afrique de l’ouest lorsque les Européens y ont fondé leurs premiers comptoirs. Il a fallu encore plus que cela pour voir l’apparition de véritables villes (seul l’empire Inca faisait exception, avec une population de 12 à 15 millions d’individus, et cela sans connaître l’utilisation de la roue ni de l’araire, même si la grande majorité de la population inca vivait dans des villages de quelques centaines d’individus seulement). Et puis surtout, ce passage de petites communautés d’une centaine d’individus à de gros villages d’un ou deux mille individus, puis de gros villages à des agglomérations de plusieurs dizaines de milliers d’individus, s’est fait dans les deux cas assez brutalement : les archéologues distinguent très nettement des passages brutaux, là où les civilisations antiques sont apparues : si le premier sursaut s’explique par la domestication de ces animaux, le second sursaut, lui, s’explique plus difficilement, et la raison n’est finalement apparue qu’assez récemment aux yeux des archéologues.

 

Une première urbanisation dans l‘Indus :

Si l’adoption de l’agriculture, au départ, engendre une réduction des effectifs de population et des territoires par rapport à ceux des collecteurs, elle impliquera nécessairement aussi, la plupart du temps, une diminution de l’accès à un certain nombre de ressources qui ne sont indispensables que de manière sporadique : du sel, des roches susceptibles d’être taillées pour façonner les outils, des plantes médicinales impossibles à acclimater dans les cultures, ou qui ne poussent que dans des endroits très particuliers, etc., mais qui n’en sont pas moins indispensables pour autant. Les collecteurs se déplacent sur d’immenses territoires plus ou moins fixes, et ont donc accès à une bien plus grande diversité de ressources ; et puis certaines ressources étaient accessibles à plusieurs groupes, à cheval entre plusieurs territoires ; alors que les groupes qui vont se sédentariser vont se retrouver astreints à des territoires réduits et fixes, et donc ne vont plus disposer de l’intégralité de ces ressources, secondaires mais néanmoins nécessaires. Les communautés agricoles, pour compenser ces carences, vont donc devoir échanger : elles vont devoir commercer avec les communautés voisines.

En Nouvelle-Guinée, par exemple, une seule ethnie était implantée sur l’unique gisement de roches de l’île qui permettait la fabrication de haches en pierre de bonne qualité. Ils en fabriquaient, les échangeaient avec les tribus voisines, qui elles en échangeaient une partie avec les tribus voisines, et ainsi de suite, jusqu’à-ce que l’ensemble de l’île soit fournie en haches. Mais jamais des individus de ces communautés ne se sont déplacés de communauté en communauté pour échanger ces produits. Alors que dans d’autres endroits de la planète, des marchands sont apparus, qui ont pratiqué le commerce, en vivant de ce commerce, voire en s’enrichissant. Certes la diffusion des pratiques agricoles va s’accompagner d’une diffusion de tout un tas de mots et de caractères culturels, qui vont devenir communs aux différentes communautés, et qui vont donc faciliter les échanges culturels et commerciaux entre communautés, mais ce n’est pas suffisant, et il a fallu surtout que ces marchands potentiels disposent de moyens de transport leur permettant d’effectuer ce commerce.

Avec les animaux de bât, puis ensuite avec la roue, des marchands vont pouvoir se déplacer de communauté en communauté pour faire circuler des marchandises, en transportant ces marchandises ainsi que les vivres et le matériel nécessaires à toute excursion. Ces spécialistes vont bénéficier des innovations en matière de transport, et ils vont utiliser ce commerce pour appliquer pour la première fois une marge sur la valeur d’échange, marge qui va leur permettre de vivre, voire de s’enrichir. C’est d’ailleurs bien cette marge qui va permettre l’existence notamment de l’empire Inca. Mais l’empire inca, malgré son immense étendue, devra se contenter de villes de concentration réduite, de quelques milliers d’âmes seulement. De l’autre côté de la planète, et quelque quatre mille ans plus tôt, une civilisation encore assez mystérieuse, celle de la vallée de l’Indus (ou civilisation harappéenne), comptait déjà plusieurs immenses agglomérations de plus de 40 000 habitants (peut-être même 50 000 habitants pour la ville de Rakhigarhi). Elles étaient même plus importantes en taille et en population que celles de la Mésopotamie de la même époque, et ont précédé cette dernière dans le développement fulgurant de ces mégapoles.

Les différents chercheurs qui ont étudié cette civilisation ont réfléchi à ce qui avait pu causer un tel essor de l’urbanisation, aussi brutal. Il ne s’agit pas d’une révolution agraire, car la plupart des plantes qui étaient cultivées par la civilisation harappéenne l’étaient déjà auparavant par ses prédécesseurs, et avec apparemment les mêmes techniques. L’évolution des techniques d’irrigation, néanmoins, a souvent été citée comme étant sans doute la cause principale, mais en fait, des études approfondies ont permis de démontrer que ce n’était pas suffisant. Certes l’amélioration des techniques d’irrigation a permis d’augmenter la production agricole, mais il s’est avéré, comme le montre un documentaire consacré à cette civilisation qui a été diffusé sur France 5, que l’apparition de ces villes n’était pas tellement dû à une augmentation importante de la population régionale, mais plutôt à une concentration de cette population, qui auparavant vivait dans de petits villages, et qui là s’est regroupée dans ces grandes agglomérations.

Or, pour pouvoir regrouper de telles quantités de populations sur des espaces aussi réduits, et pour pouvoir assurer l’approvisionnement de ces populations, et aussi l’exportation des productions artisanales que permet une telle concentration urbaine, il faut avoir des capacités nouvelles de logistique, et donc de transport. Et c’est justement ce qui s’est passé : les harappéens ont acquis à ce moment-là, non seulement une maîtrise du pouvoir d’irrigation que représentaient leurs fleuves, mais aussi une maîtrise de la capacité de transport que représentent également ces fleuves. Ils ont développé de nouvelles embarcations à fond plat (embarcations conçues sur le même modèle que celles qui sont encore utilisées aujourd’hui sur l’Indus), à important tonnage, propulsées selon le cas par la force des rames ou surtout par celle du vent, avec sans doute l’invention des toutes premières voiles de l’histoire. Avec ces bateaux, les harappéens vont pouvoir non seulement approvisionner leurs grandes villes disposées le long des fleuves, mais ils vont également pouvoir ensuite s’aventurer en mer, et faire du commerce d’artisanat et d’art, et peut-être aussi de denrées agricoles, dans tout le golfe persique, à Dilmun (actuel Bahreïn), ou à Sumer (Sud de l’Irak actuel).

La taille des agglomérations humaines est donc proportionnelle aux capacités techniques de transport et de logistique : plus les moyens de transport sont développés et efficaces, plus les humains vont pouvoir s’approvisionner à distance, et donc vivre en concentration urbaine. Lorsqu’ils ne peuvent s’approvisionner qu’à dos d’homme, ils vivent dans des communautés réduites, dont la population ne se compte qu’en dizaines d’habitants ; là où ils ont pu domestiquer la force animale, ils vivent dans des villages dont la population se compte en centaines d’habitants, voire en petites villes de quelques milliers d’habitants avec d’autres innovations techniques comme la roue (et donc le chariot) ou les routes ; et lorsqu’ils ont domestiqué de grands fleuves navigables, ils vivent dans de grandes agglomérations de plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Voilà sans aucun doute la raison à l’apparition de villes dans certains lieux de la planète et pas dans d’autres : les humains ont toujours vécu en petits groupes lorsqu’ils ne disposaient d’aucun moyen de transport domesticable, comme en Nouvelle-Guinée, en Afrique dans le bassin du Congo, etc.. Alors que les grandes civilisations antiques sont toutes apparues le long de grands fleuves navigables, l’Indus, le Tigre et l’Euphrate, le Nil, le Fleuve Jaune, fleuves dont ils avaient pu domestiquer les capacités logistiques.

 

Les conséquences du développement du commerce :

Il semblerait donc que l’apparition des premières villes, des premières civilisations, soit dû au développement de la circulation des marchandises, et donc au développement du commerce. Les commerçants auraient donc été les premiers spécialistes à avoir constitué des classes socio-économiques distinctes, voire autonomes, puis à constituer des élites politico-économiques. En effet, ces commerçants itinérants ont dû vouloir tout d’abord sécuriser leurs convois et caravanes, puis ensuite sécuriser l’intégralité des itinéraires commerciaux qu’ils utilisaient (les routes, puis les fleuves), en s’octroyant les services de groupes de guerriers devenus plus tard de véritables polices. Ils ont ensuite certainement choisi des lieux où s’établir et où amasser et dépenser leurs richesses, et ces lieux ont grossi en attirant toutes sortes de travailleurs, d’artisans, ou d’employés divers. Progressivement, les élites marchandes ont utilisé les services d’employés pour effectuer tous les travaux, y compris ceux de commerce, tout en conservant pour elles seules les marges financières, et sont ainsi devenues des élites purement financières, et fatalement politiques.

Et ces élites allaient pouvoir se permettre, non plus seulement de « sécuriser » leurs activités commerciales, mais également d’imposer, par la force de leurs armées professionnelles rémunérées, une oppression financière et politique sur les communautés environnantes, en leur réclamant un tribut, accroissant ainsi d’avantage leur richesse personnelle. Ces groupes de commerçants « apatrides » n’avaient pas de liens fraternels avec les communautés sur lesquelles ils ont exercé une coercition, donc ils ont pu opprimer des groupes auxquels ils n’avaient jamais appartenu : la coercition était de ce fait exercée depuis l’extérieur de la communauté. Les lieux de résidence de ces élites sont devenues les premières villes, constituées non plus seulement d’un unique groupe culturel, voire familial, mais d’une pluralité de groupes hétérogènes : les premières cohabitations pluriculturelles, les premières sociétés de classes étaient nées, en même temps que les premiers travaux aliénés et les premiers pouvoirs coercitifs.

Le développement du commerce allait être la cause de l’apparition de tous ces maux caractéristiques des civilisations. Le hasard qui a fait que certains peuples aient constitué des civilisations, alors que d’autres soient restés des « sauvages », n’est dû qu’au hasard géographique et biogéographique, qui a donné la possibilité ou non, aux populations locales, d’obtenir ou pas des moyens de transports utilisables à des fins commerciales, et par là d’étendre leur influence. Les civilisations sont toutes des organisations structurées par le commerce : des systèmes conditionnés par et pour la circulation de marchandises. Toutes les autres caractéristiques de ces civilisations ne sont que des conséquences de celle-ci.

La principale caractéristique de la civilisation n’est donc pas d’être agraire, mais d’être commerçante. Je suis même convaincu que la spécialisation du travail, première division du travail, est en réalité la conséquence de l’apparition du commerce, et non l’inverse : le commerce ne serait pas simplement l’une de ces spécialisations économiques parmi d’autres, spécialisations qui seraient toutes apparues plus ou moins en même temps avec la sédentarisation et l’agriculture, le commerce serait la cause de toutes les autres spécialisations. Il serait la toute première spécialisation économique qui serait apparue, grâce à l’invention et au perfectionnement du transport, et c’est son développement qui aurait permis l’apparition des autres spécialisations, agriculteurs, artisans, forces de l’ordre, fonctionnaires régaliens ou bureaucrates, etc.. Plus tard, les surplus dégagés par les marges, les impôts, les plus-values, vont permettre de faire apparaître d’autres spécialités économiques, artistes, prêtres, enseignants, médecins, architectes, banquiers, etc..

Ce développement du commerce et de la circulation de marchandises s’est fait de trois manières : en premier lieu, il y a eu la nécessité d’échanger, à cause de la sédentarisation et de la stabilisation des territoires ; mais lorsque des commerçants sont apparus et qu’ils ont pu se déplacer de communauté en communauté en transportant diverses denrées, ceux-ci ont également provoqué un désir de consommation chez les peuples qu’ils ont démarché : pour la première fois, des humains ont succombé à l’attrait de la consommation, et pour y répondre, ils ont augmenté leurs productions potentiellement échangeables, de manière à libérer des surplus destinés à l’exportation et à l’échange. Enfin, les nouveaux pouvoirs coercitifs des villes de commerçants ont réclamé des tributs aux communautés locales, ou bien les communautés se sont d’elles-mêmes inféodées à ces villes en se rangeant sous leur protection, acceptant en contrepartie de leur verser un impôt. Tributs ou impôts ont alors nécessité l’obtention impérative de surplus. C’est par ces trois phénomènes qu’il y a eu l’apparition et le développement des surplus échangeables. Et lorsque, par ces phénomènes, des villes sont apparues, et que les métiers des secteurs secondaires et tertiaires (donc dépendants des surplus du secteur primaire) se sont développés, les communautés ont exporté une partie de leurs productions primaires depuis les lieux de production jusqu’à ces lieux de consommation par excellence que sont les villes.

De ce fait, la production primaire a été contrainte, que ce soit volontairement ou de manière coercitive, de produire avec une impossibilité de gérer durablement l’environnement immédiat. D’exploitant en exploitant, de production primaire en production primaire, les ressources ont été, de manière quasiment systématique, dans toute civilisation, surexploitées et acheminées jusqu’aux consommateurs. Par l’impôt ou le tribut, ou plus simplement par l’attrait de la consommation due à la circulation des marchandises, la surexploitation des ressources va devenir exponentielle, et ceci jusqu’à la destruction totale du biotope, ou à minima jusqu’à-ce que l’effondrement des rendements ne puisse plus permettre aux populations qui en dépendent de subvenir à leurs besoins. Le commerce entraîne donc une urbanisation de la société, qui entraîne des destructions exponentielles de biotopes, bien souvent jusqu’à la désertification. Jared Diamond, dans son ouvrage « Effondrements », ou bien Franz J. Broswimmer, dans son ouvrage « Ecocide », décrivent très bien ces surexploitations de ressources naturelles, et les conséquences qu’elles ont eues sur les peuples qui les ont causées.

Pour produire non plus seulement pour subvenir aux besoins des producteurs/consommateurs, mais également pour dégager des surplus exportables, il a fallu modifier les techniques de production. Et les producteurs, conditionnés par une société du transport et de la circulation, ont modifié progressivement leurs techniques agricoles, en intégrant le transport dans ces techniques. Auparavant, et encore maintenant chez les peuples qui n’ont pas développé d’activités commerciales, on pratiquait une agriculture qui se caractérisait par une succession de points, de lieux, de localités : on cultivait dans des clairières, on semait les graines en poquets, on plantait les arbres en bosquets, et le village lui-même était un cercle centré autour d’une cour, c’est-à-dire un point, une localité. Avec l’invention du transport, on va se mettre à utiliser des moyens de transport pour cultiver, et ainsi pratiquer une agriculture « transportée » : on va inventer l’araire, et le labour, pour « transporter » le travail du sol ; on va cultiver en une succession d’allers/retours, de lignes, de rangs, de champs ; et les villages vont s’articuler le long de rues et d’artères de communications, pour permettre la circulation des moyens de transport.

Mais surtout, on va cultiver d’avantage les plantes qui peuvent être transportées et acheminées vers les villes, et délaisser celles qui ne sont pas transportables ; on va élever des animaux et utiliser des produits animaux transformés qui peuvent être commercialisés et acheminés jusqu’aux villes, et en délaisser d’autres, moins valorisables. L’abandon des productions fraîches au profit de productions stockables et facilement transportables et échangeables va impliquer aussi des nécessités particulières de stockages et de conditionnements, qui vont encore accélérer la valorisation de certaines productions plutôt que d’autres. L’agriculture toute entière va se tourner d’avantage vers certaines productions plutôt que d’autres, et ce faisant, les producteurs vont spécialiser les productions jusqu’à pratiquer parfois la monoculture.

Et ce sont ces pratiques, conditionnées par l’échange commercial de marchandises, qui sont à l’origine des destructions agraires des biotopes. L’agriculture en soi n’est pas néfaste à l’environnement ; ce qui est néfaste, c’est l’adaptation des cultures et des pratiques culturales aux nécessités des échanges commerciaux. D’ailleurs, lorsqu’ils sont intégrés dans ce contexte d’échange de marchandises, les collecteurs détruisent tout autant leurs biotopes que les cultivateurs, et les pêcheurs actuels, ou les cueilleurs et les chasseurs actuels (si tant est qu’il en reste en tant que secteur de production primaire), pratiquent très rarement une gestion durable des ressources dont dépend leur travail, et donc dont dépend leur existence. En général, ils pratiquent une collecte d’épuisement des ressources, destinée à l’exportation, sans aucune prise en compte des possibilités de renouvellement de ces ressources. C’était le cas de la chasse pour la fourrure au XIX°s, et c’est le cas aujourd’hui de la pêche industrielle : les exemples sont nombreux. C’est donc bien le fait que la production soit destinée à être échangée qui est en cause, et non le type de production elle-même.

 

La civilisation du transport :

Aujourd’hui, tout est dominé par le transport. La pratique de l’aller/retour a été utilisée non seulement dans la circulation, mais aussi dans le progrès technique : la roue n’est rien d’autre qu’une adaptation du principe de l’aller/retour, rien d’autre qu’une succession infinie d’allers/retours au profit d’une circulation. Plus tard, les outils ont quitté leur caractéristique uniquement dominée par le manche (c’est-à-dire par une adaptation de l’aller simple, de l’acte productif unique et sans surplus), pour évoluer vers des caractéristiques « révolutionnaires » d’allers/retours, avec des roues, des pignons, des engrenages, des chaînes et courroies de transmission, des moulins, des meules, des cylindres, des roues à aubes, des hélices, des vis, des vis sans fin, etc. Et après avoir utilisé leur propre force, puis domestiqué celle des animaux, les humains ont domestiqué, au profit de ces techniques mécaniques, d’autres énergies naturelles (éolienne, hydraulique, ou calorifique avec le bois et les autres combustibles). Assez récemment ils ont même domestiqué des réactifs chimiques. Ce formidable développement de la civilisation du transport trouve son apogée aujourd’hui avec l’utilisation des combustibles fossiles, charbon, pétrole et uranium, qui permettent une productivité mécanique inouïe, laquelle permet de dégager des surplus énormes, de commercer à l’échelle mondiale, et d’approvisionner des agglomérations immenses de plusieurs millions d’habitants.

Bien évidemment, le pouvoir de coercition des élites est proportionnel à la taille de la société et à l’intensité des échanges. De même, malgré que les marges appliquées au travail ou aux échanges commerciaux ou financiers puissent être faibles, en réalité elles s’appliquent à de telles quantités d’humains que les élites économiques peuvent tout de même être extrêmement riches, et que l’intensité des inégalités socio-économiques entre les classes sociales peut tout de même être immense. Un esclave antique nourrissait quatre personnes, alors qu’aujourd’hui, il peut sembler qu’il faille de nombreux employés auxquels s’applique une faible plus-value pour dégager un salaire pour un patron et sa famille. Mais en réalité, un agriculteur actuel des pays industrialisés nourrit plusieurs milliers de personnes, qui sont autant de personnes qui ont des emplois du secteur secondaire ou tertiaire, et qui tous, ne font que se partager, de manière plus ou moins égalitaire, les surplus de la production primaire ; et les élites antiques étaient bien moins opulentes que les élites actuelles (et même que les classes moyennes actuelles). Donc là aussi, les marges dégagées sur la production primaire sont proportionnelles aux capacités d’échanges commerciaux et d’activités mécaniques. Et malheureusement aussi, les capacités de destruction des biotopes sont tout autant proportionnelles à cela, et sont également sans précédents dans l’histoire.

La taille d’une civilisation, l’amplitude de ses inégalités socio-économiques, les capacités coercitives de ses pouvoirs politiques, et ses capacités d’altérations environnementales, sont donc uniquement proportionnelles aux capacités de transport dont elle dispose. Tous les maux caractéristiques des humains actuels sont dus à l’invention du transport. Toutes les caractéristiques des civilisations, jusqu’à notre civilisation mondialisée actuelle, ne sont dues qu’à l’invention et au développement du transport. Et cela implique aussi, par voie de fait, que toute civilisation est par la même occasion dépendante de ces mêmes capacités de transport : si les capacités de transport augmentent, la civilisation se développera, et si ses capacités de transport diminuent, la civilisation déclinera.

C’est d’ailleurs bien ce qui est en train d’arriver, maintenant que les ressources en pétrole (énergie actuellement dominante) diminuent : notre civilisation décline. Mais que devons-nous faire, maintenant que nous savons que le commerce est à l’origine de tous ces « maux » caractéristiques des humains modernes ? Devons-nous refuser les échanges commerciaux, quels qu’ils soient, et revenir à des économies autosuffisantes ? Ou bien devons-nous nous résigner, et considérer que le commerce est un mal inévitable voire nécessaire ? Existe-t-il des possibilités d’empêcher le développement des inconvénients des échanges commerciaux, tout en en conservant uniquement les avantages ?

Pour prodiguer les bons soins, il ne suffit pas de constater les symptômes, il faut également et surtout établir le bon diagnostic. Car il n’y a que comme cela que nous pourrons administrer le bon « traitement », les bonnes solutions. Concernant les symptômes, je suis bien sûr parfaitement en accord avec mes camarades primitivistes ; mais concernant le diagnostic, il me semble que la cause de tous ces maux des sociétés humaines modernes, qu’ils attribuent peut-être trop facilement à l’agriculture, serait en fait à attribuer plutôt au transport.